On peut juger, d'après l'exposé de ce livre court et substantiel,

qu'il méritait l'honneur dont il jouissait d'être comme le _Manuel

de l'école des Jésuites_, et c'est en faire un grand éloge, quelque

opinion que l'on ait d'ailleurs sur l'ensemble de l'éducation que

donnait la Compagnie. Ici, nous voilà tout naturellement amené à

parler de la judicieuse et docte préface dont M. Le Fortier a fait

précéder sa traduction. Cet homme, vraiment lettré, dont le cœur était

aussi droit que l'esprit (nous l'avons connu particulièrement et nous

déplorons toujours sa fin douloureuse et prématurée); ce professeur,

habile et intègre, écrivait à une époque de rénovation où les préjugés

contre les anciennes écoles, tant celle des jésuites que celle de

l'Université, étaient dans toute leur ardeur. Il occupait, à bon droit,

une place distinguée dans le nouveau système d'instruction publique.

Son témoignage n'est donc pas suspect, ni d'une autorité médiocre

quand il venge, à la fois, la Compagnie et l'Université des reproches

violens qu'on leur faisait de retenir les esprits dans les chaînes

exclusives du grec et du latin. Sans se refuser aux avantages d'une

plus grande extension et d'une direction moins scolastique, données

à l'enseignement par rapport à l'histoire, à la philosophie, aux

sciences naturelles et aux sciences exactes dont le goût menaçait alors

de devenir exclusif, il fait bien voir comment les anciennes écoles

développaient en tout sens la jeunesse et la disposaient convenablement

à toutes les professions; seul résultat qu'on doive demander à

l'instruction générale qui n'est point destinée à créer des hommes

spéciaux, mais à les rendre propres à le devenir. Un coup d'œil de

maître, jeté comme en passant sur les différens systèmes proposés dans

ces derniers temps par les novateurs, donne de la vie et un intérêt

élevé à ses réflexions sur un sujet si capital et si controversé, en

même temps qu'il fait merveilleusement ressortir la supériorité d'une

longue pratique sur les plus brillantes théories. Ainsi les généralités

sèches et vagues de la Chalotais, la perfectibilité dogmatique et

prétentieuse de Condorcet, les hardiesses de Mirabeau, la pesanteur

encyclopédique de M. de Talleyrand, ou plutôt sous son nom, celle de

l'abbé Desrenaudes; toutes ces rêveries plus ou moins savantes, qui

annoncent, avec un appareil fastueux, dans un siècle très éclairé,

des législateurs très ordinaires et dépourvus d'expérience, ne lui

imposent pas. Il daigne encore moins regarder les plans chimériques du

républicain Saint-Just, et sait avoir, au milieu d'une société placée

entre ce qui n'est plus et ce qui n'est pas encore, la raison et le

courage d'indiquer, d'une main ferme, ce qui, dans le passé, peut

servir à fonder et améliorer l'avenir. Grâce au ciel et à quelques

bons esprits comme lui et plus favorisés que lui du côté du rang et

de la fortune, l'autorité a suivi la marche qu'il traçait, de sorte

qu'aujourd'hui l'Université française, malgré ce qu'en disent les

partisans d'une liberté indiscrète et les corporations jalouses,

présente, quant à l'enseignement du moins, le spectacle imposant

d'un centre lumineux dont les rayons éclairent toutes les parties

du royaume. Quant à l'école des jésuites, si prospère autrefois et

couronnée de tant de succès éclatans, on peut dire qu'elle est finie;

car les efforts qu'elle fait depuis trente années, tantôt avec l'appui

des pouvoirs publics, tantôt malgré eux, ne servent qu'à révéler son

impuissance, à féconder les esprits; soit que sa haine généreuse contre

l'impiété, l'entraînant trop loin en arrière, la rende incompatible

avec l'état présent d'une société qui veut penser librement, soit que

la semence des grands talens ait été, chez elle, altérée sans retour.

C'est une perte, certainement; mais cette perte serait bien plus

sensible, osons le dire, si l'éducation eût, en tout, répondu, chez

les jésuites, à l'instruction. Sans compter les punitions corporelles

dont, en dépit des conseils de Jouvancy, l'usage était plus fréquent

chez eux que partout ailleurs, la saine morale avait un grand reproche

à leur faire. Cette rivalité vigilante, dont ils retiraient de bons

effets pour le progrès des études, ils l'avaient étendue et l'étendent

toujours à la conduite générale de leurs élèves, pour le progrès des

mœurs, au grand détriment de celles-ci. En effet, l'émulation ou la

lutte établie entre les esprits est favorable par l'activité qu'elle

leur communique, dût-elle même aller jusqu'à l'innocente hostilité,

qui se plaît à découvrir le faible de l'adversaire pour mieux en

triompher; mais elle est périlleuse entre les caractères qu'elle fausse

ou qu'elle aigrit, qu'elle pousse à la ruse et à la haine. La première

produit des rivaux hardis ou adroits; la seconde, des ennemis violens

ou perfides. Des élèves, se servant mutuellement de critiques, peuvent

devenir promptement des maîtres; des camarades, se servant mutuellement

de surveillans et de censeurs, deviennent insensiblement des espions.

Aussi la délation, qui dégrade les mœurs, ne s'est-elle pas seulement

implantée dans les colléges de la Compagnie, elle y a même reçu des

honneurs et des récompenses, non pas, sans doute, de propos délibéré,

mais fortuitement, à l'insu des maîtres et des disciples, et par une

conséquence forcée des règles fondamentales de l'école, pour ne pas

rester seulement, on le sait, dans cette enceinte, les mêmes règles se

retrouvant dans l'Institut. Le Père Jouvancy n'a point traité cette

matière délicate, et il a sagement fait de s'en abstenir; il eût trop

perdu à sortir, en cette occasion, de son sujet, entièrement limité à

l'instruction et à l'enseignement. C'était d'ailleurs un homme aussi

recommandable par son caractère que par ses talens. Il eut beaucoup à

souffrir de nos parlemens pour l'honneur que lui fit la cour de Rome

de l'appeler près d'elle, afin de continuer l'histoire des jésuites.

Maintenant que le temps a calmé les esprits, on doit reconnaître qu'il

a porté autant de modération et d'impartialité dans son apologie de la

Compagnie qu'en pouvait admettre un esprit de corps si superbe et si

peu tolérant; car, après tout, les jésuites, considérés comme ordre

religieux, n'ont point professé le meurtre des rois, et le jésuite

Guignard fut odieusement mis à mort, et la pyramide flétrissante pour

les jésuites, qui fut un temps sur la place de notre Palais de Justice,

à Paris, à propos du crime de Jean Chastel, n'était pas autre chose

qu'une calomnie en pierre.

Jouvancy, né en 1643, mourut en 1719. Sou traducteur, né en 1770, est

mort professeur de belles-lettres à l'École militaire de Saint-Cyr, en

1823.

LA CONFESSION RÉCIPROQUE,

OU

DIALOGUES DU TEMPS

ENTRE LOUIS XIV ET LE PÈRE LACHAISE, SON CONFESSEUR.

A Cologne, chez P. Marteau, (1 vol. pet. in-12, fig.) M.DC.XCIIII.

(1694.)

Les libellistes font un misérable état, et de pareils auteurs, que la

malignité des contemporains favorise trop souvent, ont grand besoin de

la bibliomanie et de la rareté pour faire vivre leurs ouvrages. Sans ce

double secours, quel prix auraient aujourd'hui ceux de l'inépuisable

Pierre le Noble? Cet écrivain s'était attaché sur Louis XIV, comme

un vampire. C'était tous les jours une nouvelle morsure, tantôt le

Traité d'alliance offensive et défensive du Turc d'Orient et du Turc

d'Occident, tantôt l'établissement du sérail de Louis le Grand avec

les portraits des dames; d'autres fois le bouleversement de la France

prédit par Nostradamus pour l'année 1694, les Amours d'Anne d'Autriche

avec le cardinal de Richelieu, véritable père de Louis XIV, l'Entretien

dans la barque de liége, la Cassette ouverte de madame de Maintenon,

l'Ombre de Louvois, la Cour de sainte Maintenon, l'Horoscope des

jésuites, le Pélerinage de Louis XIV à Saint-Cyr, le jour de saint

Frape, les postures du père Norois, dédiées à Louis XIV, le Pardon

du pape donné à son enfant adultère, l'Histoire du P. de Lachaise,

le Cochon mitré, et enfin la présente _Confession réciproque_,

tous écrits qui ne lassaient point la vengeance des Hollandais, ni

celle de nos malheureux réfugiés, mais qui finirent par fatiguer le

libraire-éditeur, d'autant plus qu'on lui en vendait les manuscrits

fort cher; du moins s'en plaint-il dans son catalogue. Nous avons

consacré un article de ce recueil au Cochon mitré, parlons encore de la

Confession réciproque, et tout sera dit sur Pierre le Noble.

Cette Confession réciproque de Louis XIV et du P. Lachaise consiste

donc en trois dialogues entre ces deux personnages, lesquels dialogues,

dont voici l'analyse, sont ornés de trois figures satiriques.

PREMIER DIALOGUE.

Je souffre horriblement, mon père.--Eh! de quoi souffrez-vous, sire,

victorieux comme vous l'êtes?--Mon père, je suis victorieux, mais

ce vieux fou de Luxembourg a fait périr plus de vingt mille braves

gens de mes sujets dans ma dernière victoire (de Fleurus), et cela

me chiffonne. D'ailleurs, j'ai le pressentiment que je mourrai

bientôt.--Quelle chimère! Soyez assuré que vous vivrez encore

longtemps, et que Mgr. le dauphin a belle d'attendre la couronne, si

toutefois vous ne lui survivez pas, ce que je pense qui adviendra, vu

qu'il a été prédit qu'il serait fils de roi, père de roi et jamais

roi.--Non, non, mon père, cela ne sera point, mon fils me succédera

bientôt; vous le verrez.--Avez-vous donc oublié, sire, la prière qu'un

des nôtres vous remit lors de votre départ pour la Flandre? Quelle

belle prière c'était!--Mon père, je vous confesse que je ne la lus

point, étant pour lors trop occupé.--En ce cas la voici... (suit une

prière versifiée toute remplie d'adulation).--La prière est belle,

en effet, mon père, mais l'auteur me flatte. Je n'ai plus beaucoup à

craindre du roi d'Espagne, il est vrai; et, comme votre ami le dit:

«L'Ibère basané, quoique cent fois vaincu,

»Ranime contre nous sa mourante vertu.»

Mais, pour ce qui regarde la Hollande et le prince d'Orange, ce sont

des ennemis qu'il ne fait pas bon d'avoir sur les bras; et puis ces

diables de miquelets vaudois, dont le Savoyard a percé mon royaume,

ils me font des ravages effroyables. Aussi, je m'en vengerai sitôt que

la paix sera faite.--Bien! sire; vengez-vous alors; ne vous dépiquez

point; brûlez Turin à l'imprévu; je vous en absous d'avance.--Mon père,

je pense que votre prière a tort, en outre, de me féliciter sur l'aise

de mes sujets; j'en ai terriblement moissonné avec la milice.--Sire,

c'est un mensonge officieux; cela est permis en bonne règle de

conscience.--Vous avez raison, cependant votre prière me flatte, car

elle me loue des périls que j'ai bravés, pendant que, sur ma foi, je

n'ai de ma vie bravé aucun péril. Bon pour le prince d'Orange, et c'est

pourquoi je l'envie aussi bien que de ses trois royaumes.--Sire, il

vous faut consoler de ses trois royaumes, vous ne les aurez pas; quant

à l'article des dangers à braver, oncques ne serez satisfait, sur ce

point, si vous menez toujours vos dames à la guerre avec vous.--Ah!

mon père, que vous me fâchez! je donnerais, savez-vous, toutes mes

conquêtes pour qu'on pût dire que j'ai été blessé dans une occasion,

tant seulement.--Châteaux en Espagne que cela, sire! mais achevons

vitement, car voici l'heure de vos audiences qui approche.--Eh bien

donc! je vous confesserai, mon père, que j'ai grande envie de faire

la paix, non pas pour être encore une fois appelé le pacificateur de

l'Europe, mais afin de profiter de cette paix pour armer derechef

en liberté, puis après tomber brusquement sur la Hollande et le

Piémont. Cela se peut-il?--Bagatelle! on n'est point tenu à garder sa

foi avec les hérétiques.--Je le sais; mais mon cousin de Savoie est

catholique.--Qu'importe s'il favorise les hérétiques? je vous absous

de tout péché passé, présent et à venir, et vous donne pour pénitence

de dire votre _Credo_ tous les jours, de vous sevrer de vos plaisirs

ordinaires deux fois la semaine, et de faire un fonds de 300,000 liv.

pour assassiner trois ou quatre grands que je vous nommerai.

SECOND DIALOGUE.

Mon père, quelle divine religion que la nôtre! Si j'eusse été huguenot,

je serais bien bourrelé à cette heure, car qui me dirait que je fusse

absous? au lieu que vous m'assurez que je le suis. Cependant j'ai une

difficulté; pensez-vous que, si je fusse mort hier sur la confession

que je vous ai faite, j'eusse été sauvé?--Sans nul doute, sire; je

vous trouve aujourd'hui une foi bien vacillante.--En ce cas, vous

avez une grande puissance.--Je l'avoue, mais enfin nous l'avons.

_Dominus tribuit_, ainsi que le dit Pierre Lombard, le maître des

sentences.--Toutefois, j'ai une difficulté; vous m'avez donné pour

pénitence de quitter deux fois la semaine mes plaisirs accoutumés,

et ces plaisirs-là m'ont quitté d'eux-mêmes; je n'ai donc point de

mérite à cet égard.--Vous en avez, sire, également; l'intention vaut

l'acte.--Que vous me donnez de consolations!--Sire, je vous prédis

que vous aurez l'empire de l'Europe, pourvu que certaines gens que

je connais soient morts.--Mais, mon père, il y a de la lâcheté à

empoisonner ou assassiner ceux avec qui l'on est en guerre.--Vains

scrupules! nos casuistes sont tous d'accord sur ce point, que l'on

peut tuer son adversaire. Nous avons bien fait ce que nous avons pu,

nous autres, pour étouffer, dès sa naissance, ce crocodile de prince

d'Orange; et il n'a pas tenu à notre volonté que ce roi-là ne finît

quasi avant d'avoir commencé.--Vous l'appelez roi, mon père?--C'est

machinalement. Du reste, il ne sera jamais le vrai roi de la

Grande-Bretagne, aussi vrai qu'il l'est que Jacques II le sera toujours

à Saint-Germain.--Vous avez beau dire, j'enragerais si l'on venait à

dire, dans mon histoire, que j'ai fait assassiner ou empoisonner le

prince d'Orange.--Enragez donc tout votre soûl; car les écrivains ne

manqueront pas de dire que vous avez essayé de le faire.--J'en tombe

d'accord.--Sire, un roi doit se mettre au dessus de tout.

TROISIÈME DIALOGUE.

Sire, j'ai trouvé une excellente raison que m'a fournie un poète de la

société, pour vous faire honneur de votre retour subit à Versailles,

au milieu de votre campagne contre le prince d'Orange; car de dire,

comme on l'a dit, que ce retour fût le triomphe de la sagesse, c'est

une mauvaise raison.--Je l'avoue, mon père, et qu'à ce compte tout

serait triomphe dans le monde. Mais quel est votre moyen?--C'est de

publier que vous êtes venu vous réjouir avec vos peuples de la prise

de Roses en Catalogne.--Mais quel rapport y a-t-il entre la Catalogne

et les Pays-Bas?--Ah! sire, quoi que vous en disiez, que cela est bien

imaginé, et que l'auteur qui a mis cela en vers est un joli homme!--Mon

père, la place de Roses est-elle donc si importante que sa prise

puisse autoriser mon retour subit à Versailles en face de l'ennemi?

Apprenez-le-moi, car je suis peu familier avec la carte.--Vous vous

moquez, sire, Roses est une place qui a cinq bastions: le bastion

Saint-Jean, le bastion Saint-George, le bastion Saint-André, le bastion

Saint-Jacques et le bastion Sainte-Marie; elle tint 57 jours, en 1645,

contre M. du Plessis-Praslin.--Ah! c'est différent; mais nous avons

bien perdu du monde au siége.--Seulement trois cents; et quand ce

serait au double! Un de nos jésuites a fait un beau distique latin sur

cette conquête:

«Flere Rosam Hispano subreptam desine, flora;

»Par erat ut fierant lilia mixta Rosis.»

--Vous savez bien, mon père, que je n'entends pas le latin.--Je

vais vous l'expliquer (il l'explique en vers français).--En vérité,

mon père, cela est beau, du moins dans la traduction. Depuis quand

écrivez-vous si galamment?--L'Amour fut mon maître, sire, puisqu'il

nous faut confesser l'un à l'autre.--Je pensais que ce fût pécher

que d'avoir une maîtresse.--Point, point: on ne pèche pas quand on

ne pense point à Dieu en péchant; or, qui pense à Dieu en embrassant

Madelon?--Mon père, la prise de Roses nous a menés bien loin. A

propos, d'où vient que l'on parle tant de la prise de Roses, et que

l'on ne parle point de celle de Heidelberg?--Qui vous dit, sire,

qu'on n'en parle point? il s'est fait quantité de belles devises là

dessus à Moulins, grâce à l'intendant Grolier.--Vous voulez rire, mon

père; quant à moi je ne vis point, et nous avons tant parlé du prince

d'Orange que je tremble la fièvre. Adieu: je m'en vais prendre le

quinquina.

SATIRÆ

Q. SECTANI (LUDOVICI SERGARDII),

Numero auctæ, mendis purgatæ, et singulæ locupletiores. (Editio

novissima, accedunt argumenta, ac indices rerum, verborum et

nominum, nec non commentaria ex notis anonymi, concinnante P.

Antoniano Paulo Alexandro Maffei, vel P. Emmanuele Martinez.) 2

vol. in-8 contenant seulement huit satires en deux livres, au

lieu de dix-sept et plus que donne l'édition de 1783, publiée à

Lucques, en 4 vol. in-8. Amstelodami (Neapoli) apud Elzevirios.

M.DCC.

(1694-96--1700-83.)

Louis Sergardi, qui se cache ici sous le nom de Sectanus, naquit à

Sienne, en 1660, et mourut à Spolette en 1726. Son talent pour la

poésie satirique lui valut d'abord, comme de coutume, une grande

réputation, puis lui suscita d'ardens ennemis qui le firent périr

de chagrin quand il eut une fois perdu, dans les papes Innocent XI

et Alexandre VIII, ses plus puissans protecteurs et ses meilleurs

amis. Il eut surtout à souffrir du célèbre jurisconsulte, théologien,

littérateur, Gravina, l'un des premiers écrivains que Naples ait

fournis, dont l'humeur était aussi difficile que le goût sévère, le

même qui fonda l'Académie des Arcades à Rome. S'il faut en croire les

biographes, la querelle, entre ces deux personnages, commença dans un

dîner chez un ami commun, à grands coups de poing. Sergardi partit

de là pour lancer des satires latines contre Gravina (Philodème).

Philodème (Gravina) répondit par des iambes et des verrines; mais le

public donna l'avantage de la lutte à l'agresseur; _inde iræ!_ Ce

sont les meilleurs des dix-sept ou vingt satires du faux Sectanus que

reproduit notre édition de 1700, enrichie de savantes et curieuses

notes par Alexandre Maffei ou par le Père Martinez (car M. Barbier ni

personne n'est bien décisif sur le nom du véritable commentateur). Les

amateurs d'œuvres complètes préfèrent avec raison l'édition de 1783;

mais, bien que celle de 1700 ne contienne ni l'apologie du poète, ni

les index que le typographe avait annoncés dans son titre et promis

formellement dans son avis _humanissimo lectori_ (lacune qui, pour le

dire en passant, nous fait penser que cette édition n'a jamais été

achevée), les bibliophiles la recherchent, parce qu'elle a été faite

sous les yeux de l'auteur, parce qu'on doit la considérer comme rare,

et que d'ailleurs elle est d'une belle exécution.

Le style de Sectanus est vif, semé de traits spirituels et plein

d'une poésie énergique, mais souvent aussi d'expressions cyniques et

d'images grossières. Sa première satire offre des beautés de l'ordre le

plus élevé, quoique l'invention générale n'en soit pas merveilleuse.

Le poète se promène sur le chemin de l'Académie des Arcades; le

brutal et impie Philodème, dont il connaît à peine le nom, l'accoste

familièrement, le frappe sur l'épaule, l'appelle son cher ami:

Palpare humeros, et clara voce sodalem

Dicere et effusa clunem mihi lambere lingua;

puis, sans préparation ni façon aucune, se met à lui expliquer comment

il n'y a pas de Dieu; comment les pauvres mortels ont été dupes des

puissans sur le fait de la religion, et comment un homme sensé doit se

rire de ces chimères.

«Il y a un Dieu, s'écrie alors éloquemment Sectanus; et quelque perdu

que vous soyez, jamais vous ne pourrez l'arracher de votre pensée. Tout

ce que vous voyez, tout ce qui se meut autour de vous parle de Dieu, et

le monde entier est comme revêtu de sa grande image!»

Vivit io Deus! et quanquam sis perditus, amens,

Non tamen ex animo poteris divellere nomen

Cognatum. Quodcumque vides, quodcumque movetur

Est Deus, et grandi vestitur imagine mundus!

C'est être bien inspiré que de briser ainsi brusquement sur une telle

matière. L'existence de Dieu est une vérité qu'il est à la fois

poétique et raisonnable de prouver comme le philosophe grec prouvait

le mouvement, en marchant. Repoussé sur ce point, Philodème entreprend

son cher ami sur ce qu'il convient de faire pour se bien comporter

dans la vie civile; et ses conseils éhontés ne sont pas autre chose

que le tableau des vilaines mœurs de Rome... Faites-vous nombre d'amis

opulens que vous puissiez ronger, dit-il; quand vous n'aurez plus rien

à gagner avec ceux-ci, allons, preste! passez à d'autres... Brouillez

les ménages, tantôt par un silence malin, tantôt par des rapports

indiscrets; puis glissez-vous à la faveur de la discorde... Avez-vous

lié partie avec un jeune homme riche? flattez-le, devancez ses désirs,

soyez-lui souple et commode jusqu'à:

Dum ventrem exonerat, molli emunctoria charta

Aptaque finge manu; sed non sit scripta papyrus

Ne ferrugineo crispetur pulvere podex

Ingenuus...................................

Faites-vous messager d'amours adultères et rendez les entrevues d'amans

rares et périlleuses pour vous mieux faire valoir... Mais attendez un

petit, que j'aille pisser; je reviens. Sur ce, Sectanus feint aussi

d'aller pisser et court encore.

_Deuxième satire._--Philodème a tiré vanité de la satire précédente,

prétendant qu'elle est un témoignage de son importance, vu que la

méchanceté s'attaque surtout aux grands personnages. Attends, reprend

le poète, je vais te montrer comme tu es un grand personnage:

....... Faciam ut sale multo

Insulsum caput aspergam, calamoque revellam

Quæ tibi de medio jecore exierat caprificum.

D'abord laisse là les neuf sœurs; elles te sont peu propices. Tes

vers ont moins de douceur que le poivre, le gingembre, la murène et

le maquereau... Écris plutôt sur les mœurs du peuple et des grands et

va te faire imprimer en Hollande à tant la feuille... Desserre les

volumes sans compter; la plume suffit à mille en un jour... Prodigue

les mensonges pourvu qu'ils soient nouveaux, et l'on t'achètera dans

cet heureux pays... C'est une belle chose, n'est-ce pas? que d'être

bien nourri, bien vêtu, que d'aller dans un char par la ville, le

tout avec l'argent des dupes?... A Rome, il pourrait t'en mal advenir

sous un saint pontife tel qu'Innocent... J'en ai vu qui ont payé ces

gentillesses de leurs têtes... Peut-être aurais-tu plus de chances à

faire ici le quiétiste? allant aux églises, la bouche close, les yeux

baissés, la tête rase, habillé salement. Cela procure parfois du crédit

à cette secte hypocrite...; mais alors prends ton temps! que le public

te voie! que les matrones te désignent du doigt, en murmurant de loin:

le voici!... Ainsi te viendront, possible, mitres, crosses, bâton

pastoral, gâteaux confits par de jeunes vierges cloîtrées, et jolies

moinesses pénitentes qui, d'une bouche ingénue, te diront: Mon père, je

brûle.--Parlez, parlez, ma fille!--Mon père, je n'ose.--_Filiola, apta

tuæ dabitur medicina saluti._ Suivent des détails par trop naturels,

après lesquels Sectanus donne encore à Philodème des conseils qui sont

la censure de ses mœurs et de son charlatanisme; puis il le congédie

avec une grosse sottise qu'on ne saurait rapporter.

_Troisième satire._--Philodème a changé de batterie: il ne tire plus

vanité d'être en butte aux satires de Sectanus; il impute son accident

à l'esprit d'envie et de rivalité.--Tu excites l'envie, Philodème?

et pourquoi l'exciterais-tu? serait-ce à cause des statues de tes

aïeux, de tes autels domestiques, de tes titres de gloire? Mais, si

la renommée en est crue, ta mère tondait les troupeaux sur les bords

de ton fleuve natal quand elle se déchargea d'un grand poids en te

mettant au jour, et ses chèvres, à ta naissance, poussèrent de lugubres

gémissemens. Serait-ce à cause de tes grands biens? Mais, notre ami,

secoue un peu ta crumène, rien n'y sonne, et c'est une vessie pleine de

vent. A peine ferais-tu envie à ce Maculo:

..... Quem fornice nata suburræ

Enixa est meretrix ultro vulgata pudorem,

Quique locat nasum purgandis sæpe latrinis.

C'est ta vertu, c'est ton génie, c'est ta science qui soulèvent,

dis-tu, contre toi les passions du vulgaire? Pauvre esprit, quelle est

ton illusion! Mais les leçons du pédagogue Amillus, mais les églogues

de Rullus sur la barbe des boucs méritent d'être gravées sur l'airain

au prix de tes ouvrages. Mais...

Nocte domos subisse soles, corrumpere servos

Velatumque stola quartillæ lambere c.....

Oh! la belle vertu! les belles mœurs! et qu'en vérité tu aurais dû

naître de l'argile pure des premiers hommes! Cependant arrêtons-nous,

car voilà que tu te fâches et que tu lances contre nous l'anathème

de l'exil. L'exil! encore si j'avais pour compagnon Bacon de

Vérulam, je supporterais le séjour des syrtes et des plages les

plus inhospitalières!... Toi, m'exiler? toi, te faire mon juge? va

plutôt faire la cuisine, cribler de l'avoine ou vendre aux enfans des

châtaignes bouillies; tu n'es bon qu'à cela!

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 33 / 41 段