perd dans l'histoire de la noblesse dont il est difficile, pour ne
pas dire impossible, de donner un aperçu tant soit peu satisfaisant
en quelques pages. Ses plaintes contre les rois, à l'occasion de la
réunion des grands fiefs à la couronne et de la réduction des droits
seigneuriaux, sont contraires aux vrais intérêts de la France. Si
quelque chose peut légitimer les usurpations incontestables de nos rois
dans la législation du royaume, c'est précisément l'art infini, la
constance et le courage avec lesquels ils ont formé un tout formidable
de tant de parties mal assemblées. On peut assurer que, dans bien des
cas, ils ont substitué l'ordre à l'anarchie, et, qu'à tout prendre,
la France leur doit son existence homogène d'Etat puissant au dehors
et riche au dedans. L'éclat dont ils environnent leur cour servit à
polir les mœurs, le langage, la façon de vivre, et nous ne pourrions
rien leur reprocher si, après avoir, avec tant d'adresse et de bonheur,
fondé une puissance régulière et compacte, ils avaient pris soin de la
perpétuer en la limitant par des institutions balancées. Ils firent
trop tard cette dernière tentative, et, en quelque sorte, forcément.
S'ils l'avaient formée en 1648, sous les auspices des Molé, des
Séguier, etc., Louis XIV, trouvant pour accomplir son œuvre cette foule
de grands hommes que la nature lui prodigua dans tous les genres, eût
ajouté, à l'avantage d'un règne des plus brillans qui furent jamais,
celui de laisser à ses successeurs le royaume le plus florissant et la
couronne la plus solide.
Onzième Mémoire, Amsterdam, 1er juin 1690.--De l'ancien
gouvernement par rapport au peuple. La France n'avait pas
de troupes réglées d'abord. La noblesse portait seule le
fardeau de la guerre. Les impôts étaient autrefois inconnus.
Récapitulation et conclusion de tout le précédent.
Jusqu'à Philippe-Auguste, les rois n'avaient pas même de garde pour
leurs personnes. Jusqu'à Charles VII qui entretint, en temps de paix,
six mille hommes de guerre, ils n'avaient pas d'armée permanente. La
guerre se faisait avec le secours des nobles, qui étaient tenus au
service en vertu de leurs fiefs, et les peuples ne payaient que de
légers tributs aux possesseurs des fiefs (pas si légers) pour subvenir
aux dépenses militaires de leurs seigneurs. Ainsi nul fardeau pour les
sujets, dit l'auteur (en quoi il a tort), et nul instrument de tyrannie
entre les mains du roi (en quoi il a raison). Le premier impôt annuel
levé sur les Français, en argent, fut celui de la taille, et il ne
remonte qu'à saint Louis. Philippe le Bel chargea son peuple de l'impôt
du cinquantième denier. Les sujets alors se révoltèrent; il céda et
se contenta d'obtenir des Etats un subside extraordinaire: exemple
imité par ses successeurs. L'impôt sur les marchandises commença en
1300, encore sous Philippe le Bel. L'impôt sur le sel prit naissance
sous Philippe de Valois, vers 1342; et les tailles par tête sous
Charles V, vers 1376; mais toujours avec le consentement des Etats.
En accordant ces subsides, les Etats nommèrent des commissaires pour
en régler l'emploi avec injonction de rendre leurs comptes aux Etats
mêmes. Charles VII ne leva jamais plus de 1,800,000 livres d'impôts
annuels, et Louis XI, si despote, jamais plus de 4,700,000 livres.
Il faut entendre Philippe de Comines et Pasquier sur cette matière
pour connaître à quel point la nation était jalouse de ses droits
financiers, et combien c'était une maxime reçue chez nous que les rois
ne pouvaient lever un denier sans le consentement de leurs sujets.
Douzième Mémoire, Amsterdam, 15 juin 1690.--Première raison
pourquoi les Français doivent penser à ramener la monarchie à
sa forme ancienne: c'est qu'elle court risque d'être ruinée si
elle n'est réformée. Digression sur la conduite de la cour de
France et celle de Rome à l'égard l'une de l'autre.
Il est nécessaire de réformer l'Etat en France; cela est juste; cela
n'est pas impossible. Tel est le thème de l'auteur dans les mémoires
suivans; mais, dès le début, une longue et sophistique digression,
tout ultramontaine, sur les droits du pape, et contre les libertés
gallicanes, détourne l'écrivain de son sujet. Nous croirions volontiers
que ces derniers mémoires ne sont pas de la même main que les premiers.
On y sent le théologien plus que l'homme d'Etat. Le style d'ailleurs en
est lourd et ne va point au fait avec sa fermeté ordinaire. Quoi qu'il
en soit, à la suite de la digression sur les affaires ecclésiastiques,
on rencontre des conjectures sinistres sur l'avenir de la France, sur
l'issue fatale des guerres qu'elle soutient, et le tout finit par une
exhortation pressante aux Français de réformer leur gouvernement.
Treizième Mémoire, Amsterdam, 1er août 1690.--Nouvelles
preuves de la nécessité qu'il y a de réformer l'Etat. Les
dominations violentes ne sauraient être de durée. La gloire
et la réputation d'un Etat ne dépendent pas de la puissance
arbitraire de son souverain: la réputation de la France est
perdue.
Autres digressions. Les gouvernemens absolus ne peuvent durer. Voyez
plutôt l'empire de Nabopolassar, celui de Cyrus, celui d'Alexandre;
quant à l'empire turc, il ne faut pas le citer, c'est un châtiment
que Dieu inflige évidemment aux chrétiens. D'ailleurs, l'empire turc
ne subsistera pas long-temps. L'empire romain n'est pas davantage à
citer; car il y avait des gouverneurs de provinces qui modéraient la
souveraineté des empereurs, etc. Les violences et les manquemens de foi
de Louis XIV ont déshonoré la France en Europe. Aujourd'hui Français
et cannibales, c'est tout un. Vous prétendez que les princes absolus
font seuls de grandes choses; regardez le roi Guillaume d'Orange; ce
n'était pourtant qu'un petit stathouder en Hollande et un roi limité
en Angleterre!... Remettez donc vitement le pouvoir en France comme il
était autrefois, entre les mains des sages de la nation.
Quatorzième Mémoire, Amsterdam, 1er septembre
1690.--Continuation des preuves de la nécessité qu'il y a de
penser à réformer le gouvernement. Réflexions sur les batailles
de mer et de terre que nous avons gagnées, et sur le Mémoire du
roi au sujet des affaires de Savoie.
Pendant que l'auteur dissertait, Louis XIV gagnait des batailles sur
terre et sur mer, dans cette guerre universelle qu'il engagea en 1688,
et termina dix ans après, par le traité de Risvick. La nouvelle de
la victoire de Fleurus semblait contredire les fâcheux pronostics du
critique. Aussi consacre-t-il une partie de son quatorzième mémoire à
diminuer la gloire de ces exploits, ainsi que la probabilité de leurs
heureux effets pour la France... «Ne vous vantez pas de la victoire
de Fleurus, dit-il; elle a coûté quatre lieutenans-généraux, six
brigadiers, douze colonels, cent capitaines, huit cents officiers
de tout rang, et dix à douze mille soldats[18]. Et puis la frontière
de Savoie est ouverte, la Provence mécontente, le Languedoc insurgé.
Attendez! et vous verrez la belle gloire et le beau profit de votre
royauté absolue! etc.» Tout cela n'est plus d'un citoyen ami de son
pays, et ami éclairé; c'est la déclamation d'un réfugié de mauvaise
humeur qui souhaite, en secret, l'humiliation de ses compatriotes.
[18] Ce nombre est probablement exagéré; mais il est sûr que les
pertes furent considérables. A cette bataille fut tué le comte
du Roure, colonel à 22 ans, et lieutenant-général commandant en
Languedoc. Sa famille paya plus d'une fois un pareil tribut à la
patrie durant ce siècle. Les archives du ministère de guerre et
les gazettes du temps constatent que, de l'an 1620 à 1704, dix
membres de la famille du Roure furent tués à la guerre, dont un,
en 1635, au siége de Valence, en Italie, à la tête du régiment
d'infanterie de son nom. Notons encore que, de 1630 à 1670
environ, il y eut deux régimens du Roure dans l'armée française,
un d'infanterie et l'autre de cavalerie, dont les aînés de cette
famille furent successivement mestres de camp. M. de Louvois
restreignit beaucoup le nombre de ces régimens de propriétaires,
en quoi il eut bien raison. Il a fondé l'administration de
la guerre en France, comme Richelieu avait fait celle de
l'intérieur, et Colbert celles des finances et de la marine. Ces
trois grands hommes seront éternellement populaires.
Quinzième et dernier Mémoire, Amsterdam, 1er octobre
1690.--Continuation des raisons qui nous doivent porter à
la réformation du gouvernement. Suite des réflexions sur le
Mémoire du roi au sujet des affaires de Savoie.--Maux qui nous
reviendront de la défaite du roi Jacques en Irlande.
On n'a pas fait ce qu'on devait pour assurer le succès de la guerre.
Il fallait se tenir en Flandre sur la défensive et tourner tous ses
efforts agressifs vers l'Irlande contre le roi Guillaume. En s'y
prenant bien et profitant des divisions de l'Angleterre où le roi
Jacques a un grand parti, on eût rétabli ce prince infailliblement.
Mais que vouliez-vous faire avec des têtes comme celles de Lauzun et
de Tirconnel en Irlande? La lâcheté de Jacques à la Boyne achève de
tout perdre. Aussi attendez-vous à de dures couleuvres de la part du
roi Guillaume, prince ambitieux, inquiet, courageux et plein d'audace.
_Je vous le prédis, les affaires de France déclinent._ Hâtez-vous de
réformer le gouvernement! Tel est le refrain de l'auteur, et c'est
par là qu'il finit. Nous ne sommes pas surpris qu'on se soit abstenu
d'insérer ces derniers mémoires dans la réimpression qui en fut faite à
Amsterdam en 1788, sous le titre de _Vœux d'un patriote_.
ÉSOPE EN BELLE HUMEUR.
(1 vol. in-12, figures).
(1690-93--1700.)
Il y a deux éditions de ce livre, uniquement recherché pour ses jolies
gravures, la première de Michiels, Amsterdam, 1690-93, en un volume
in-12; la seconde, beaucoup plus ample et mieux exécutée, renfermant
deux tomes en un volume in-12 également, Bruxelles, Foppens, 1700.
Cette dernière contient une courte vie d'Esope et une table des
fables. L'ouvrage est plutôt une imitation qu'une traduction, tantôt
en vers, tantôt en prose, des fables d'Esope, composée par Jean Bruslé
de Montplainchamp, chanoine de Sainte-Gudule de Bruxelles, mort vers
1712, biographe médiocre du duc de Mercœur, de don Juan d'Autriche,
d'Emmanuel Philibert, duc de Savoie, d'Alexandre Farnèse et de
l'archiduc Albert. Jean Bruslé est encore plus mauvais fabuliste que
biographe, soit qu'il invente, soit qu'il traduise. On lit, à la fin
de la première édition de l'_Esope en belle humeur_, l'énigme fameuse
de Boursault: _Je suis un invisible corps_, etc., etc., étendue et
gâtée. Laquelle des deux est l'originale? c'est un procès à juger entre
deux esprits passablement cyniques, dont l'un est très fin et l'autre
l'est très peu. Voici un des quatrains de l'énigme de Jean Bruslé que
Boursault n'eût pas écrit:
Je n'ay ni lustre ni splendeur;
J'ai des sœurs qui donnent à boire;
Je suis en fort mauvaise odeur;
Pourtant l'on parle de ma gloire.
LES HÉROS DE LA LIGUE,
OU
LA PROCESSION MONACALE,
Conduite par Louis XIV pour la conversion des protestans de son
royaume. A Paris, chez Père Peters. (Hollande) à l'enseigne de
Louis le Grand. ↀ.ⅮC.LXXXXI.
(1691.)
C'est un volume petit in-4° contenant 24 figures en charge, gravées à
la manière noire, qui représentent les bustes des divers personnages
accusés de la révocation de l'édit de Nantes. Il n'y a point d'autre
texte que les quatrains placés au bas de chaque figure, et un sonnet
final où les réfugiés, s'adressant à leurs persécuteurs, menacent Louis
XIV du sort de Jacques II. Voici les noms des personnages, figurés en
moines ridicules ou atroces:
1°. Louis XIV. A face de soleil, une torche à la main.
2°. Le Père Lachaise.
3°. Le roi Jacques Déloge (Jacques II).
4°. Le Père Peters, jésuite, confesseur de Jacques II.
5°. Guillaume de Furstemberg (Guillaume Egon, prince de
Furstemberg, évêque de Strasbourg, après son frère, et comme
lui très zélé pour déraciner le protestantisme en Alsace, mort
à Paris, en 1704, abbé de Saint-Germain-des-Prés).
6°. L'archevêque de Reims, Asne Mitré (Le Tellier).
7°. L'archevêque de Paris (François de Harlay de Champ-Vallon,
prélat éloquent et vigoureux, connu par son ardeur contre les
dissidens, protestans et jansénistes).
8°. L'évêque de Meaux (Bossuet). Qui peut se croire à l'abri
des caricatures quand la figure d'un tel homme a été parodiée?
9°. L'évêque de Saintes (Guillaume de la Brunetière, fils
d'Antoine de la Brunetière, seigneur du Plessis de Gesté, se
fit remarquer, particulièrement en l'année 1685, si tristement
fameuse, par son activité à poursuivre l'hérésie calviniste. Il
mourut en 1702, le 2 mai).
10°. Le Père Maimbourg (jésuite, bel esprit, grand buveur,
historien du calvinisme et du luthéranisme, aussi bien que des
croisades, ni plus ni moins).
11°. Le chancelier Le Tellier.
12°. Le marquis de Louvois.
13°. Le maréchal de Boufflers, général de la dragonnerie.
14°. Marillac, intendant du Poitou.
15°. La Rapine, le directeur de Valence et d'Acepline.
16°. Bâville (intendant du Languedoc. Il eut de grands talens,
mais sa férocité envers les calvinistes des Cévennes lui fit
donner le surnom de _Néron des montagnes_. Il était fils du
vertueux Guillaume de Lamoignon, premier président au parlement
de Paris).
17°. Pélisson, qui a laissé sa religion pour avancer ses
affaires.
18°. Demevin, qui fut cassé de son intendance de Rochefort pour
avoir outré la persécution des huguenots.
19°. Beaumier, advocat à La Rochelle, persécuteur perpétuel.
20°. Du Vigier, conseiller au parlement de Bordeaux, qui perdit
au jeu ce qu'il avait gagné contre les protestans.
21°. M. Le Camus, lieutenant civil du Châtelet de Paris.
22°. De la Reinie, persécuteur du peuple et des huguenots.
(Cette désignation est injuste à l'égard d'un magistrat
vigilant, habile et intègre, à qui la capitale doit sa bonne
police. Gabriel Nicolas, seigneur de la Reinie, premier
lieutenant-général de police qu'ait eu Paris, mourut en 1709 à
quatre-vingt-cinq ans.)
23°. Le commissaire de la marine, douce mine et fin renard.
24°. Madame de Maintenon, veuve de Scarron.
DE RATIONE DISCENDI ET DOCENDI
(autore Josepho Jouvancy). Parisiis, Barbou, 1778. (1 vol. in-12.)
ENSEMBLE:
MANIÈRE D'APPRENDRE ET D'ENSEIGNER;
Traduite par M. Jean-François Le Fortier, professeur de
belles-lettres à l'Ecole centrale de Fontainebleau. Paris, Le
Normant, libraire-imprimeur, an XI (1803). 1 vol. in-12.
(1692-1803.)
Deux parties divisent généralement cet ouvrage, ainsi que son titre
l'annonce, l'une consacrée à la manière d'apprendre, l'autre à celle
d'enseigner.
La première contient trois chapitres, avoir: De la connaissance des
langues, des sciences qu'il faut apprendre et des différens moyens dont
on peut s'aider pour s'instruire. Chacun de ces chapitres, subdivisé
en plus ou moins d'articles coupés eux-mêmes en plus ou moins de
sections, embrasse brièvement le sujet dans des explications claires et
élégantes, et tous, réunis, donnent une série des meilleurs préceptes
touchant l'étude du grec et du latin, les méthodes grecque et latine,
les principaux auteurs de ces langues capitales, le style en général,
les qualités et les défauts du style, les différentes natures de style,
la manière d'imiter les bons écrivains, la rhétorique proprement
dite, les partitions oratoires, les preuves par confirmation et par
réfutation, la poétique et ses genres divers depuis l'épopée jusqu'à
l'énigme et au rébus, selon le principe puéril d'universalité qu'avait
l'école des jésuites; enfin, touchant les notes et les extraits qu'il
convient de faire, l'ordre à suivre en étudiant, et les fautes que
commettent fréquemment les élèves.
La seconde partie renferme également trois chapitres, séparés aussi en
articles et sections, où l'auteur traite de la piété, des moyens d'en
imprégner le cœur des élèves, des moyens de favoriser l'instruction,
par l'émulation, par les exercices publics et particuliers, des
traductions, des lectures raisonnées, et finalement des fautes que
commettent le plus souvent les maîtres.
Le tout est suivi, dans la traduction très fidèle et très digne de
l'original par son élégante pureté, de deux analyses régulières faites
selon les lois de la rhétorique, l'une de la première philippique
de Démosthènes, par Jouvancy, l'autre de l'oraison de Cicéron pour
Milon, par le Père du Cygne. On voit que, dans cet écrit de 234 pages
seulement, le célèbre jésuite n'a pas épargné la matière; mais ce
qu'il faut admirer, c'est qu'il ne l'ait pas étranglée, en épargnant
singulièrement les développemens et les mots. Le Père Jouvancy a, pour
ainsi dire, appliqué à l'instruction et à l'enseignement le système
des abrégés d'histoire, et s'est signalé, dans ce dessein, en raison
de sa haute et savante expérience, par une lucidité si parfaite et une
marche si vive, qu'on peut le surnommer le Paterculus des rhéteurs,
comme Diderot a dit que le Père Porée en était le Philopémen. Or, c'est
une tâche difficile et ingrate d'abréger un abrégé; toutefois, nous
l'entreprendrons, une meilleure occasion de le faire ne pouvant jamais
se présenter.
Nous dirons donc, d'après l'auteur et son habile interprète, que le
style est, ainsi que l'homme, un composé d'ame et de corps. L'ame
du style, c'est la sagesse de la pensée, laquelle consiste dans la
vérité, la clarté, l'appropriation au sujet. Le corps du style, c'est
l'exposition de la pensée ou l'élocution qui, pour être parfaite, veut,
dans les mots, la propriété, l'élégance, la liaison, la convenance
ou disposition et l'abondance. Le jeune maître ou l'élève s'exercera
premièrement sur le discours simple, sur les dialogues familiers, sur
des lettres ou de l'histoire, pour arriver plus tard au genre oratoire
dont la diction est plus relevée, et enfin à la poésie plus relevée
encore. Le style oratoire, ayant pour objet de persuader et non pas
seulement d'exposer comme le style historique ou d'instruire comme le
style philosophique, est, de tous, le plus propre à former l'esprit.
Ses moyens sont, pour instruire, la science des lieux oratoires, c'est
à dire des généralités du sujet, pour émouvoir la science des passions,
et, pour plaire, celle des mœurs. Le jeune maître ou l'élève se formera
au style en lisant les bons ouvrages avec une attention suivie, en
écrivant journellement, en imitant les meilleurs auteurs par des
compositions rivales, surtout par des luttes corps à corps, pour la
prose, avec Cicéron, pour les vers, avec Virgile. Il s'exercera dans
sa langue maternelle, en s'attachant particulièrement à la correction;
mais il y donnera moins de temps qu'aux langues savantes dont l'étude
plus difficile l'avancera davantage. Le plus grand défaut du style,
c'est l'obscurité ou l'ambiguité. L'ordre établi dans les idées corrige
ce défaut ou le prévient. Il convient donc, avant tout, de classer
ses idées, de les ranger une à une et de les réduire en syllogismes à
la manière des philosophes. On se débarrasse, de cette façon, d'une
foule d'idées confuses ou superflues qui nuisent à la clarté. Deux
autres défauts considérables du style, et le second, plus à fuir que
le premier, sont la sécheresse et la prolixité. Les gens qui ne savent
pas disent trop; ceux qui savent disent trop peu. Autre défaut notable,
l'enflure qui trahit le vide des pensées, l'enflure qui est une
véritable hydropisie. Fuyez encore la subtilité. Il en est d'elle comme
du sel dont l'assaisonnement n'est bon qu'avec une extrême mesure. A
tous ces défauts répondent des qualités contraires dont la recherche
fait le travail de l'élève, et l'enseignement celui du maître. La
connaissance des tropes ou des figures facilitera ce travail. En
tendant toujours à s'élever, on apercevra que le style sublime naît
de la dignité du sujet. Voilà pour les langues; mais à l'étude des
langues, il faut joindre la rhétorique, qui apprend, avec le secours
de la proposition et de la division principalement, à construire un
discours; la poétique, qui traite de ce bel art où, pour être utile aux
mœurs, les actions des hommes sont imitées soit dans un long récit,
soit sur la scène tragique ou comique, soit dans de moindres poèmes
de divers genres; l'histoire qui nous fait vivre dans le passé pour
guider notre expérience ou éclairer notre prévoyance; la chronologie
qui est un des jeux de l'histoire; la géographie qui est l'autre et la
philologie qui étend l'esprit par des connaissances variées. Enfin,
pour retirer promptement des fruits solides de ses études, le premier
de tous les moyens est de se tracer un plan d'extraits et d'analyses
méthodiques, et de le remplir fidèlement et constamment. Tel est, au
sommaire, ce qui regarde la manière d'apprendre.
Quant à celle d'enseigner, que doit-on enseigner? deux choses, la piété
et les lettres. Pour la piété, rien de mieux que l'exemple. De même que
les enfans portent, sur leurs traits, l'image de leurs parens, l'élève
représente, dans son esprit et dans ses mœurs, l'esprit et les mœurs de
son maître. Que la prière et les exercices de religion tiennent donc le
premier rang dans l'éducation. Il restera toujours assez de temps pour
les humanités s'il est bien employé. De courtes allocutions dans les
occasions propices, telles que la lecture des auteurs, la survenance
d'un évènement heureux ou triste, appuieront utilement l'exemple et
la prière, et aussi le feront utilement des explications convenables
de certains passages des Pères de l'Eglise. Pour l'enseignement des
lettres qu'il ne suffit pas d'imposer et qu'il faut encore faire aimer,
deux moyens se présentent d'abord, la honte et l'émulation. Or, ces
deux mobiles puissans reposent sur la publicité et la rivalité. Mettez
donc, sans cesse, les élèves aux prises les uns avec les autres, tantôt
pour se reprendre mutuellement, tantôt pour se dépasser à l'envi.
Faites même assister la classe inférieure aux combats de la classe
supérieure; elle en sera souvent très bon juge. Le blâme et la louange
doivent de beaucoup l'emporter sur les châtimens corporels. Multipliez
les palmes, les couronnes et autres signes de distinction dont la
distribution sera confiée, en premier ressort, à un sénat de sujets
choisis. Ces sages conseils sont suivis d'autres non moins sages sur la
tenue des classes dans les collèges, sur les leçons publiques tirées
des auteurs, qu'il faut faire en considérant dans chacune, 1° le sujet;
2° l'interprétation verbale; 3° la grammaire ou la rhétorique suivant
les classes; 4° l'histoire ou l'érudition; 5° la latinité. L'auteur
finit par un précepte qui embrasse tout dans le gouvernement de la
jeunesse et s'applique à toutes les sortes de gouvernement; ayez de
l'autorité, et, pour en avoir, faites-vous estimer.