M. Barbier ne cite qu'une édition de ce livre, en deux tomes in-12,

Cologne, 1683. Ne serait-ce pas la même que la nôtre avec un titre

nouveau? Bayle, dans son pamphlet contre Jurieu, intitulé: _Chimère de

la cabale de Rotterdam_[13], rapporte _incidemment_ que, dix ans après

l'impression _des Moyens sûrs et honnestes_, etc., on cherchait encore

vainement le nom de l'écrivain auquel est dû cet ouvrage curieux qui

prétend concilier la doctrine du catholicisme avec l'anéantissement

de l'autorité du pape: car tel est le but du livre et le moyen sûr

et honnête qu'il fournit pour la conversion des hérétiques. Il parle

contre le pape comme Calvin, et, à ce prix, demande aux dissidens de

penser sur le dogme comme saint Ambroise. Si les catholiques l'avaient

cru, le catholicisme serait à vau-l'eau maintenant, aussi bien que

tous les dogmes des réformés de toute secte. L'expédient proposé par

l'anonyme est de l'hyper-gallicanisme, unique en son genre par la

hardiesse du dessein, l'audace des expressions, la science et le ton

de conviction qui règnent dans l'exécution du plan. L'auteur raconte,

dans sa préface, que l'idée de son traité lui vint pendant un voyage

qu'il fit à Rome[14], au sortir de ses classes, à la vue des mœurs

et des opinions dissolues de la ville et de la cour pontificales. Il

ne ressemblait donc guère au voyageur du Décaméron qui conclut, des

mêmes désordres, que l'autorité de l'Eglise romaine était, en effet,

divine, puisqu'elle se perpétuait malgré tant d'excès. Voilà comme,

suivant le point de vue où l'on se place, les mêmes faits servent à

des conclusions contraires. Trois longs chapitres composent le traité

dont il s'agit et forment le premier des deux tomes. Dans le premier

chapitre, on lit que la papauté n'a aucun titre divin, et que les

appuis qu'elle tire de l'Evangile sont nuls et de toute vanité. Le

second enseigne que l'ancienne Eglise n'a point connu la papauté, et

réfute les raisons humaines par lesquelles, au défaut de l'écriture et

des Pères, on veut l'établir. Le dernier chapitre essaie de prouver

que l'autorité pontificale n'a fait aucun bien à la religion, et

qu'au contraire elle est la cause de ses plus grands maux. De quelque

opinion que l'on soit, on jugera que ceci, étant traité gravement,

mérite analyse. Nous en donnerons donc une ici, selon notre méthode

qui consiste à résumer les discours de l'auteur, et à peu discourir en

notre nom, l'objet de ces analectes étant de retracer au lecteur les

diverses pensées d'autrui et non de l'occuper avant tout des nôtres.

[13] Œuvres diverses, tom. II, pag. 780.

[14] C'était pendant le pontificat d'Innocent XI (Odescalchi),

si rigide envers Louis XIV, au sujet de la régale, ou sous son

prédécesseur Clément X (Altieri).

PREMIER TOME.

_Premier chapitre._--Quiconque lira le _Nouveau Testament_ trouvera

que Jésus-Christ seul y est établi pour chef de l'Eglise. Les papes

s'intitulent, à la fois, chef, époux et fils de l'Eglise; c'est de la

folie. Pour soutenir cette folie, ils disent avec Bellarmin et autres

savans ou subtils sophistes, qu'Aaron, chez les Juifs, avait seul

la conduite du service divin, comme si le petit Etat de la Judée et

le monde entier étaient une même chose. D'ailleurs, Aaron lui-même

était soumis à la censure du grand Sanhédrin. L'Evangile ne dit pas

une parole qui ait trait à l'institution d'un chef unique, et, dans

mille endroits, il s'exprime d'une façon toute contraire. Saint Pierre

stipule avec saint Paul que le dernier ira vers les gentils pendant

que lui prendra soin des Juifs; c'est là un partage du monde et non

une hiérarchie réglée. Ils disent que saint Pierre alla à Rome, qu'il

y fut évêque, et qu'il y eut pour successeur Clément, ou Linus, ou

Anaclet, sans en fournir la plus légère preuve. Saint Paul, en certaine

occasion, réprimanda fortement saint Pierre. Est-ce là un témoignage

de la suprématie de saint Pierre? Mais Jésus-Christ nomme souvent

Pierre le premier dans l'ordre de ses apôtres. Qu'importe s'il ne le

nomme pas toujours le premier? Les fameuses paroles, _tu es Pierre,

et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise_, ne signifient rien

s'adressant à tous les apôtres, et se trouvant d'ailleurs dans le même

chapitre où Jésus-Christ appelle Pierre satan, ce qui ne veut pas plus

dire que Pierre fut satan que le reste ne veut dire qu'il fut pape.

Jésus-Christ n'a-t-il pas dit aussi que jamais les portes de l'enfer

ne prévaudraient contre l'Eglise; or, il y eut un temps où les évêques

de Rome étaient ariens: ils n'étaient donc pas alors ceux contre qui

les portes de l'enfer ne prévaudraient jamais. Saint Cyprien[15], saint

Augustin, etc., etc., n'entendent par ces mots: sur cette pierre,

etc., que la foi de Jésus-Christ. Le jésuite Salmeron[16], qui n'est

pas suspect, avoue que l'autorité papale n'a point de fondement dans

l'Ecriture, et la met au rang des traditions orales. Origène, dans son

Traité sur saint Mathieu, saint Hilaire, au livre 6 de la Trinité,

saint Jérôme contre Jovinian, font la part égale entre les apôtres,

toujours suivant l'anonyme, à qui nous oserons répondre que le passage

qu'il cite de saint Jérôme n'est pas concluant pour son opinion. Le

passage le plus remarquable en faveur de la thèse avancée est le

suivant de saint Chrysostôme dans un sermon sur la Pentecôte. «Christus

dixit super hanc petram, non super Petrum; non enim super hominem,

sed super fidem ædificavit Ecclesiam suam.» Le pouvoir de lier et de

délier n'a pu être donné qu'au sacerdoce en général; car il est, de

sa nature, subordonné au repentir et à l'impénitence: or, le prêtre

seul qui communique avec le coupable sait si ce dernier se repent ou

non; le pape, comme pape, l'ignore; donc il ne peut lier et délier

comme pape, mais seulement comme prêtre, et ses foudres, aussi bien

que ses indulgences prises _in globo_, sont vaines. Pourquoi inférer

de ces paroles de Jésus-Christ, répétées trois fois à Pierre, _Paissez

mes brebis_, qu'il lui donnait le commandement de son Eglise? Est-ce

parce que Pierre l'avait renié trois fois? Mais n'est-ce pas plutôt

une réhabilitation de Pierre exprimée trois fois pour compenser sa

triple faute? Au concile de Jérusalem, ce fut saint Jacques et non

saint Pierre qui présida. C'est donc tout ensemble, poursuit l'anonyme,

une grande fausseté, et une impiété insigne au cardinal Palavicini

d'avancer, dans son Histoire du concile de Trente, chapitre XV, que la

religion chrétienne n'a point d'autre certitude prochaine et immédiate

que l'autorité du pape.

[15] Cyprianus, de Simplicitate prælatorum, St. Augustinus, de

verbo Domini, Sermo 60.

[16] Salmero XIII, Comment. in epist. St. Pauli, tom. I.

_Chapitre second._--Les auteurs qui ont parlé de la venue et de la mort

de saint Pierre à Rome l'ont fait sur de si misérables fondemens et ont

dit des choses si contradictoires, qu'ils n'autoriseraient pas, avec

de tels moyens, la croyance la plus légère, même en matière frivole.

Tandis que les uns donnent, pour successeur à saint Pierre, Linus,

les autres nomment Clément, ceux-ci Anaclet, ceux-là, comme Dorothée

_in synopsi_, disent que ce fut Barnabé qui prêcha le premier à Rome.

Saint Paul marque clairement que c'est lui qui a fondé cette Eglise.

Linus, qui fait l'histoire du martyre de saint Paul à Rome, ne dit pas

un mot de la mort de saint Pierre. Les savans reconnaissent que le

combat de saint Pierre avec Simon le magicien est une fiction. Lors

même que saint Pierre eût été évêque de Rome, que s'ensuivrait-il pour

la primatie du siége? Saint Jacques et saint Jean ont survécu à saint

Pierre. Comment croire qu'ils aient été soumis à Linus? et pourquoi

l'auraient-ils été? Rome était alors la capitale de l'empire, mais non

celle de la chrétienté. Les siéges de Syrie étaient bien autrement

importans pour le christianisme que le siége de Rome à cette époque.

L'Eglise primitive qui a dressé le canon des livres propres à régler

la foi y a compris les livres de saint Jacques et de saint Jean,

non pas ceux de Linus et de Clétus qui ont pourtant beaucoup écrit.

Clément, ce prétendu chef de l'Eglise après saint Pierre, reçoit les

ordres de saint Jacques, et, dans sa première lettre, lui écrit comme

à l'évêque des évêques. Saint Denis l'aréopagite, qui a fait un traité

de la hiérarchie, ne parle nullement d'un chef de l'Eglise. Saint

Ambroise s'exprime ainsi dans son Traité de l'incarnation, chapitre

XIV: «Primatus Petri, confessionis non honoris, fidei non ordinis.»

«La primauté de Pierre est une primauté de confession non d'honneur,

de foi non de rang.» Saint Cyprien, au concile de Carthage, ou dans

son traité de _sententiâ episcoporum_, va plus loin: «Neque enim,

dit-il, quisquam nostrum se episcoporum episcopum constituit, ut

tyrannico terrore ad obsequendi necessitatem collegas suos adigat.»

Il appelle Etienne, évêque de Rome, son collègue, dans sa XIe lettre

du IIIe livre. Il dit textuellement, dans sa LVe lettre, qu'il faut

être fou pour s'imaginer que l'autorité des évêques d'Afrique soit

moindre que celle des évêques de Rome. Le concile de Nicée, au VIe

canon, marquant les limites des siéges patriarcaux, assigne toute

l'Egypte, la Libye et la Pentapole aux évêques d'Alexandrie, d'autres

provinces à l'évêque de Rome, d'autres encore à l'évêque d'Antioche,

sans faire aucune distinction de rang entre ces évêques. Sur quoi le

cardinal Cusan, dans sa concordance catholique, livre II, chapitre

XII, observe que l'évêque de Rome a beaucoup acquis contre les saintes

constitutions, par le long usage de la soumission qu'on lui a rendue

sans la lui devoir. Saint Grégoire de Naziance, dans sa XXIIe lettre,

considère l'Eglise de Césarée comme le centre et la mère de presque

toutes les Eglises. Dans le concile milévitain, où saint Augustin se

trouva, il fut arrêté que ceux des évêques d'Afrique qui appelleraient

à Rome seraient excommuniés. Saint Chrysostôme, dans sa XXXVe homélie

sur saint Mathieu, dit que, si quelque évêque affecte la primauté sur

terre, il trouvera sa confusion au ciel. Saint Hilaire résista de tout

son pouvoir aux envahissemens du pape Léon sur le droit des évêques.

Avant saint Cyprien, les évêques étaient égaux, et l'établissement des

métropolitains même ne date que des temps qui ont suivi sa mort. Ce fut

le concile de Chalcédoine qui établit les quatre grands patriarcats

de Rome, d'Alexandrie, d'Antioche et de Constantinople (car celui de

Jérusalem ne compte guère à cause de son peu de durée). Il est évident

que l'importance ambitieuse des évêques de Rome et de Constantinople

ne tient qu'au rang de capitales de l'empire qu'avaient ces deux

villes. Au commencement du triomphe du christianisme, les empereurs

convoquaient et présidaient les conciles, même en Occident. Au concile

de Leptine, sous Chilpéric III, ce fut Carloman qui présida, quoique

l'évêque de Rome y eût un député. Le premier évêque de Rome qui affecta

la prétention d'être le chef de l'Eglise, prétention infirmée par mille

exemples longtemps encore après, fut Boniface III, qui dut cette faveur

à la protection de l'empereur Phocas. L'empereur Othon Ier déposa le

pape Jean XII, vers 964. En l'an 1007, l'empereur Henri II déposa trois

papes, Benoît IX, Silvestre III et Grégoire VI. En résumé, jusqu'au VIe

siècle, point de chef unique de l'Eglise. Depuis, les prétentions du

siége de Rome furent longtemps contestées. Enfin, dans le moyen-âge,

entre 12 et 1400, ces prétentions furent admises avec des modifications

diverses par les Etats d'occident seulement, et sur des considérations

temporelles. La preuve que l'établissement de la papauté actuelle est

une usurpation, c'est que la papauté a fait tomber l'usage des conciles

œcuméniques, lequel est incontestablement inhérent à l'essence même,

comme à l'histoire du christianisme. La cour de Rome est aujourd'hui en

opposition manifeste aux conciles de Bâle et de Constance. Enfin, quand

on opposerait mille témoignages à ceux précités, la réponse serait

insuffisante, car il suffit d'un seul témoignage orthodoxe, en faveur

de la non-institution divine de la papauté, pour que ce ne soit pas

une condition rigoureuse d'orthodoxie, de croire que la papauté soit

d'institution divine.

_Chapitre troisième._--Mais, dit-on, la papauté a de grands avantages.

Je demanderai alors pourquoi il n'y a point de pays moins peuplé de

bons chrétiens que les Etats Romains, et point qui le soit plus que

ceux où la papauté est bridée, tels que la France et l'Allemagne. Le

cardinal du Perron la trouve utile en ce qu'elle est le centre et la

racine de l'unité des chrétiens. Vaines paroles! Elle entretient la

paix de _l'indifférence en matière de foi_, et favorise la politique

temporelle du clergé; et voilà tout. Il y a moins d'hérésies condamnées

avec elle qu'avec les conciles; moins d'agitation dans les esprits;

mais il y a le calme des vices satisfaits et de la foi perdue. Avec la

papauté, il n'y a qu'unité extérieure, et point d'unité intime, car il

n'y a pas deux pays sur la terre chrétienne aujourd'hui où l’'on pense

de même sur les sujets importans, sans parler des discordes entre les

ordres religieux. N'est-ce pas une chose fort consolante pour les gens

de bien, de voir, en ce siége, depuis qu'il règne à peu près sans

contrôle, des enfans, des magiciens, des athées, des sodomites, et non

dix ou douze en tout, mais cinquante de suite, ainsi que Baronius en

convient? Les papes ont perdu l'Eglise grecque, l'Eglise d'Angleterre

et la moitié des autres Eglises par la réforme. Voilà de quel secours

ils ont été au christianisme. Les désordres de leur cour sont un

scandale permanent qui tue la piété, comme leurs pratiques idolâtres

tuent la foi. Ils entretiennent la concorde entre les princes, dit-on

encore; voyons de quelle façon. L'histoire est là pour attester qu'ils

ont maintes fois mis le feu aux quatre coins de l'Europe. On va jusqu'à

vanter les papes parce qu'ils ont établi l'inquisition; mais il n'y

a rien au monde de si sot, de si horrible, de si diabolique, que ce

directoire des inquisiteurs, fait en l'an 1585, où sont excommuniés

ceux qui disent les conciles être au dessus du pape, où la délation

secrète fait preuve, où l'intention présumée est imputée à crime

capital, etc. Les ordres religieux, milice papale, sont une peste

d'ignorance, de violences et de vices de toute espèce. Je n'en excepte

que les trappistes, qui, eux, travaillent et ne confessent pas les gens

du monde ni les grands, et ne chassent point aux codicilles. Bon nombre

de ces moines, notamment dans l'ordre de Saint-Benoît, qu'on nomme pour

cette raison des _titriers_, fabriquent de faux titres pour usurper

les champs de leurs voisins, et donnent jusqu'à 200,000 francs par an

aux officiers des parlemens pour juger en leur faveur. Les papes ont

corrompu les pères du concile de Trente, et ont fait, des décrets de ce

concile tout italien et tout romain, une œuvre plus nuisible à l'Eglise

qu'utile, interdisant, par exemple, aux fidèles non autorisés la

lecture de l'Ecriture sainte. Le plus beau titre des papes est d'avoir

construit de belles églises, d'avoir eu des cérémonies magnifiques,

bien de l'or, de l'argent, des pierreries. Sont-ce là des titres pour

un vicaire de Jésus-Christ? Comment veut-on que les protestans se

convertissent en présence d'un abus si énorme et si ridicule que la

papauté? Il est temps que les princes s'accordent pour faire cesser ce

scandale, et pour rendre, par le rétablissement des conciles, la foi au

monde chrétien et sa véritable unité.

Ainsi se termine ce traité virulent, le plus violent écrit contre

l'autorité du Saint-Siége qui soit assurément sorti d'une plume

catholique. Nous engageons les lecteurs de nos _Analectes_, avant

de se décider sur les questions qu'il soulève, à lire et relire

le merveilleux sermon de Bossuet sur l'unité de l'Eglise prononcé

à l'ouverture de l'assemblée du clergé de France en 1682: ils y

trouveront presque toujours l'opposé de ce qui est dit ici, et l'y

trouveront revêtu de formes bien autrement imposantes, resplendissant

de l'éclat du génie oratoire.

DEUXIÈME TOME.

Cette seconde partie du volume est intitulée: _Avis et

expédiens salutaires_, et contient six sections, savoir: des

Cardinaux, des Evêques, des Ecclésiastiques, Réflexions sur

divers points et pratiques de religion, Miscellanea, et un

Avertissement final. En voici l'esquisse.

Les cardinaux ne sont bons à rien sous le rapport sacerdotal. Le

concile de Constance demanda qu'on les abolît. Primitivement ils

étaient soumis aux évêques; aujourd'hui les évêques italiens sont comme

leurs valets; leur Evangile, c'est Machiavel. Si le roi de France

supprimait les cardinaux français, cette dignité tomberait bientôt.

Elle ne se soutient que par la rivalité de la France et de l'Autriche.

Ce fut le pape Damase qui, en l'an 1048, créa le premier des cardinaux

français; et de ce jour-là nos rois subirent les empiètements du pape.

Les cardinaux n'élisent les papes que depuis Alexandre III (1160).

Auparavant les papes étaient élus par le clergé et le peuple de Rome,

et confirmés par les empereurs. Les évêques sont d'institution divine,

étant les vrais successeurs des apôtres; mais on leur a laissé prendre

un mauvais pied dans les affaires temporelles, à l'exemple des évêques

de Rome, par toute sorte d'usurpations tolérées, notamment par le

droit de juridiction et de prison. Ils ne devraient exercer aucune

charge ni aucun emploi séculier. Ils sont trop riches; 10,000 livres

de rente leur devraient suffire, et 15,000 livres aux archevêques

(c'est précisément le taux fixé pour les siéges de France en 1830, et

ce taux ne suffit pas à moitié près). Il y a trop de prêtres, même

séculiers. On ne devrait ordonner que des personnes doctes et de bonne

famille, et ne pas souffrir qu'ils tirassent le moindre écu, sous le

nom de casuel, pour quelque office de leur ministère que ce fût (ils

ne demandent pas mieux, mais il faut leur donner de quoi vivre, et ils

ne l'ont pas). L'usage des messes payées est un abus monstrueux qui

aurait soulevé l'Église primitive entière. Il faut pourvoir aux besoins

des prêtres administrativement. Dans l'ancienne Eglise, la messe ou la

cène était beaucoup plus rare qu'aujourd'hui, et le culte consistait

principalement dans les prédications. C'est tout le contraire

maintenant. Les curés de campagne devraient avoir chacun 1,000 fr.

par an (ce n'est pas assez). Pour les ordres religieux, il n'en faut

guère, et pour les jésuites, il n'en faut pas; on sait le mal que ces

jésuites ont fait. Ils veulent régner sous le nom du pape, et pour cela

se servent de la confession; aussi n'aiment-ils que les gouvernemens

monarchiques, parce qu'ils peuvent confesser tous les rois, tandis

qu'ils ne peuvent confesser tous les nobles et tous les citoyens.

Les Anglais, les Hollandais et les dissidens des diverses nations ne

sont réellement détournés de la foi catholique que par l'existence du

pape, des jésuites et des moines. Supprimez ces abus, et la dissidence

cessera facilement (il y aura bien d'autres choses qui cesseront alors

que l'anonyme ne voit pas). Dissertation intéressante sur le serment

d'allégeance et de suprématie, dit le _test_. Détails plus intéressans

encore et raisonnemens ingénieux sur divers points de doctrine, où

l'anonyme cherche à rapprocher les catholiques et les protestans. Il

réussit assez bien pour tout ce qui n'est point _la présence réelle_;

mais, dans ce redoutable mystère, il faiblit, et nous doutons que les

dissidens se contentassent de ses concessions. Cette dernière moitié de

la seconde partie est toute théologique et d'une théologie qui respire

la bonne foi dans son orthodoxie. Les catholiques ébranlés par les

argumens des calvinistes et surtout par ceux des luthériens pourront se

raffermir en y recourant.

MÉDITATIONS CHRÉTIENNES

DU PÈRE MALLEBRANCHE.

(1 vol. in-12 de 364 pages; édition à la Sphère, Cologne,

Balthazar d'Eymond.) M.DC.LXXXIII.

(1683.)

Ce livre est composé de vingt Méditations. La première a pour objet

de renverser les bases de la raison humaine et d'établir que l'’homme

ne saurait être, en quoi que ce soit, sa raison et sa lumière. C'est

là toute la substance de l'ouvrage. Dans sa seconde Méditation,

Mallebranche pose en principe l'insuffisance des anges même à trouver

la vérité, sans le Verbe de Dieu, autrement la révélation qui est la

raison universelle. Partant de ce point, il se voit arrêté, dès le

début, par des obstacles invincibles, et il est obligé de se jeter

dans une métaphysique abstruse où il est encore plus difficile de

le suivre que _dans sa Recherche de la Vérité_. La forme dialoguée

qu'il adopte n'est pas favorable à la conviction. Il fait parler la

Divinité en argumentateur plutôt qu'en moraliste, et les discours de

Dieu sont si peu clairs, qu'on se demande à quels esprits la sagesse

suprême peut juger utile de parler ainsi. Une seule page de l'Evangile

ou des Epîtres de saint Paul est plus capable de soumettre la raison,

de subjuguer le cœur que tout ce vain appareil scientifique. Chose

singulière, la plupart des théologiens commencent, dans leurs preuves,

par saper les fondemens de l'évidence, oubliant que, sans l'évidence

humaine, il n'y a de preuves d'aucune espèce, pas même de leurs

négations. Ce n'est pas tout: par une étrange contradiction, à peine

ont-ils proclamé que la raison de l'homme ne peut rien connaître,

qu'ils se mettent à tout lui expliquer, avec des distinctions et des

termes de pur caprice, tels que le mode, la substance, la figure,

l'espèce, le concours concomitant, etc., etc. Aussi c'est-il chaque

jour à recommencer, et leurs syllogismes après dix-huit siècles,

n'ont-ils pas avancé d'un pas la démonstration, tandis que d'un mot

Jésus-Christ a renouvelé le monde.

Il semblerait que les démonstrateurs dussent procéder contrairement et

selon la méthode suivante:

De l'essence première des choses, l'homme n'en peut rien connaître, car

Dieu n'en a rien révélé.

De l'existence des choses et des rapports de l'homme avec son auteur,

l'homme en peut connaître et doit en rechercher l'étude, en scrutant sa

conscience et consultant sa raison; car ici Dieu a révélé.

LES SOUPIRS DE LA FRANCE ESCLAVE,

QUI ASPIRE APRÈS LA LIBERTÉ.

(1 vol. in-4° de 228 pages.) A Amsterdam, fini d'imprimer le

1er octobre M.DC.XC.

(1690.)

Les quinze mémoires qui composent ce recueil important avaient été

généralement attribués à Jurieu. Mais M. Barbier, ainsi que plusieurs

autres savans, nous semblent mieux fondés quand ils les donnent (au

moins les douze premiers) à Le Vassor, l'historien de Louis XIII. Nous

sommes surpris, d'ailleurs, de la préférence que MM. Charles Nodier et

Brunet accordent sur notre édition à ce qu'ils appellent la première

édition de ce livre, datée de 1689, sans nom de ville. N'y aurait-il

pas ici quelque erreur? et comment pourrait-il exister une édition de

1689 de ces quinze mémoires, puisque, des quinze, cinq seulement ont

été composés en 1689, les dix derniers ayant paru, de mois en mois,

en 1690? Probablement, l'édition dite de 1689, parce que le titre

principal porte cette date, sans rubrique, et la nôtre, dont le titre

principal porte la date de 1690, et la rubrique d'Amsterdam, n'en

font qu'une; d'autant plus que les caractères des deux sont également

nets et présentent le même type. Au surplus, si l'on veut connaître

de curieux détails bibliographiques sur ce livre et sa réimpression

en 1788, il faut recourir aux doctes _Mélanges tirés d'une petite

Bibliothèque_ de M. Nodier; pour nous, suivant le plan littéraire que

nous avons adopté, nous examinerons, sans plus de retard, le contenu de

ces mémoires hardis dans ce qui nous paraît devoir les recommander à la

postérité.

Premier Mémoire du 1er septembre 1689.--Sur l'oppression de

l'Eglise, des Parlemens, de la Noblesse et des Villes.

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 30 / 41 段