De ratione studiorum suorum, recitata publice, quum græcæ
linguæ et historiarum professioni auspicaretur, octavo decimo
mensis martii. ↀ.ⅮC.LXXIX. 1 vol. in-8 de 60 pages.
(Exempl. de Huet, évêque d'Avranches, légué par lui avec sa
bibliothèque, aux jésuites de Paris.) Lugduni in Batavis, apud
Jacobum Gaal.
(1679.)
Voici peut-être le chef-d'œuvre de ce pédantisme universitaire dont
le docteur Mathanasius s'est moqué si agréablement. Profusion d'idées
communes, déclamatoires ou quintessenciées, rapprochemens forcés, abus
d'érudition, périodes interminables, style obscur et contourné comme
à plaisir, recherche d'expressions bizarres et peu usitées, latin
inintelligible à force de travail, rien n'y manque, et sans quelques
sages conseils donnés à la jeunesse, sans un éloge de la république
romaine qui présente parfois de la grandeur, ce serait, à rebours, une
pièce achevée. Nous n'en citerons que l'exorde qui mérite d'être connu.
Jacques Gronovius, récemment nommé professeur de grec et d'histoire à
l'Université de Leyde, à l'âge de 34 ans, commence ainsi son discours
d'ouverture, le 18 mars 1679, en présence du magnifique recteur, des
illustrissimes, splendides et prudentissimes curateurs, du préteur, des
consuls et des juges de la Minerve batave, des très savans professeurs
de l'honorable collége de Leyde, des internonces très fidèles de la
parole de Dieu, enfin devant une très choisie jeunesse académique,
vénustissime aurore de l'avenir hollandais.
«Très amples seigneurs, si j'avais rencontré un regard
d'acquiescement dans les yeux du souverain maître, pour les
souhaits de repos que, dans le parfait contentement où j'étais
de mon sort, j'avais bien souvent formés, l'importunité
d'ordonner et d'assembler de nouveaux comices ne vous eût pas
été imposée, et la maladie qui afflige les corps humains eût
différé de citer à son tribunal celui qui naguère encore
était, dans la plénitude de ses forces, votre digne professeur.
Quant à moi, livré à cette tendre paresse dans le sein de
laquelle je m'étais doucement caché ou plutôt enfoui (_aut
verius defoderam_), il me serait donné d'en prolonger la
jouissance, et, par des promenades faites librement, en tenant
à la main les livres que l'usage de mon père m'a rendus si
chers, je marquerais, je nourrirais à l'aventure et comme en me
jouant, des années qui ne laissent pas que de tressaillir de
joie dans le commerce de l'adolescence. Bien que certainement
il fût dû aux mérites du disciple d'Apollon, auquel je succède,
de causer, par sa disparition, un fracas terrible, et de voir
la fin de sa course signalée par un nouveau deuil assigné à
la nature humaine, néanmoins je suis forcé de désirer que
cette réunion, qui s'opère sous l'apparence d'une fête et
sous l'image brillante et ornée d'une félicité solide, ne
soit point, à mon occasion et par mon silence, dépouillée de
son éclat. Les habitudes de ma vie antérieure ne sont, sans
doute, pas telles qu'elles doivent, en cette circonstance,
me contraindre à bégayer, et d'ailleurs, dans tous les yeux
qui sont fixés sur cette chaire, j'aperçois une justice comme
adoucie par un certain condiment de savoir, bien rassurante;
toutefois la transition soudaine d'une retraite si obscure et
si latébreuse au lustre si resplendissant et si répandu d'un
tel siége me trouble, me tourmente, à ce point, qu'en dépit
de l'expérience déjà faite de mes forces et de ma voix, la
seule considération du devoir empêche ma bouche de défaillir.
Une grande amertume saisit mon cœur à l'ouverture de cette
chaire fameuse. Des mânes qui, depuis huit ans, m'étaient
consanguins, retournés dans leur patrie céleste, après avoir
fait résonner ces lieux des chants du cygne, non seulement
frappent et obsèdent de tous côtés mes regards, mais encore
s'insinuent dans mon ame, semblent me clore la gorge, et
m'intimer commandement d'aller bien plutôt, dans quelque coin
secret et solitaire, la voix comme partagée et coupée par les
sanglots, accommoder mes plaintes et ma douleur à ce grand
changement de ma fortune, que de venir tenter une irruption
néfaste dans ce sanctuaire éclairé par tant de langues savantes
qu'il en paraît frappé de la foudre. (_In hoc tot eruditarum
linguarum nitore velut fulmine illustratum bidental._) Ces
empêchemens sont encore augmentés par mon défaut d'assurance,
à la vérité quelque peu corrigé par un court séjour chez
les Étrusques, et qui, sans qu'il s'est de nouveau montré
par l'effet d'une solitude philoctétéenne, ne me donnerait
aujourd'hui ni tant de remords, ni la crainte, soit d'encourir
les redoutables sévérités des jugemens qu'il me faut subir,
soit de perdre en un moment, par ma faute, le peu d'honneur que
me donnent quelque ressemblance avec mon laborieux père, et
quelque aptitude aux arts libéraux signalée dès ma jeunesse,
soit d'imprimer des taches et des rides sur les travaux d'un
atelier célèbre par le poli des hommes qui le composent.
Mais, du moins, je l'espère, mes paroles traverseront, saines
et sauves, en volant, le jugement de cet auditoire, ou, si
quelques unes y demeurent arrêtées, le pardon m'est promis au
nom de cette commune, affection qui favorise les plus médiocres
talens de cette magnitude de bienveillance publique dont je me
sens déjà tout réconforté par le temps qu'elle m'a donné pour
réchauffer ma langue et pour me traîner jusqu'ici; et, trompant
ainsi mon hésitation par un nouveau genre de fraude, je forme
le vœu, que dis-je, j'ai la confiance, confiance marquée au
coin de la sécurité, de pouvoir franchir le degré et de remplir
mon obligation après avoir sauvé les auspices de ce beau jour
où je crois renaître une seconde fois. Dans cette vue, mon
esprit se tournant à la recherche de quelque sujet convenable
et propre à la solennité de ce discours, que pouvait-il faire
de mieux que de rendre grâce à l'honneur de la clepsydre de
cette enceinte en pensant à son religieux murmure, et que
de rendre témoignage de la doctrine sous la discipline de
laquelle j'ai résolu de placer le tabernacle de ma vie, selon
la tradition de nos aïeux? Car, je ne prétends pas moins faire
ici qu'une profession publique de mes pensées, des raisons de
mes études, des stimulans qui les ont excitées, soutenues,
charmées, qui m'ont porté à divulguer toute l'économie de
la république romaine[12]; et ma conduite, à défaut de mes
paroles, confirmera cette vérité que ce n'est pas la vanité
qui m'a dirigé, mais la nécessité, étant né dans un siècle
d'orages où l'homme doit marcher couvert de peur de la pluie.
C'est pourquoi, bien que mon discours, privé des secours que
donne la lutte d'un esprit poli, procède uniment sans cette
uberrine abondance et cette aptitude éminente qui prêtent tant
d'effet aux paroles, je vous supplie, honorables auditeurs de
tous ordres, comme il s'agit ici pour vous d'utilité, de même
que j'apporte en ce jour l'ardeur joyeuse que d'honorables
suffrages me commandent, d'y apporter, de votre côté, cette
sainteté des mœurs antiques, cette humanité dont j'entrevois le
germe sur vos visages, et d'infléchir vos esprits à parcourir
avec moi le cercle de mon unique argument, etc. (_Ad unius
argumenti gyrum peragendum continuetis._)»
[12] Jacques Gronovius Scoliaste, fils de Jean Gronovius
Scoliaste, et père d'Abraham Gronovius Scoliaste, est auteur du
_Thesaurus Antiquitatum romanarum_, et d'un autre ouvrage du même
titre sur les antiquités grecques. Les _Antiquités romaines_
de Rosin, et le petit ouvrage des _Coutumes des Romains_, par
Niewpoort, peuvent dispenser du gros livre de Gronovius, sans
parler de Denys d'Halicarnasse, d'Aulu-Gelle et de Macrobe, d'où
tous ces messieurs ont tiré le meilleur de leur savoir.
Nous pensons que le lecteur est satisfait comme cela, et qu'il n'en
demande pas davantage, soit pour se convaincre à jamais que l'horreur
de la simplicité, la manie de tourmenter ses pensées conduisent les
plus grands esprits au parfait ridicule, soit pour ratifier la maxime
du Clitandre des _Femmes savantes_, _qu'un sot savant est sot plus
qu'un sot ignorant_.
JOSEPH,
OU
L'ESCLAVE FIDÈLE,
Poème, par dom Morillon, bénédictin, imprimé à Turin, chez
Benoist Fleury, 1679. (1 vol. in-8 de 176 pages.)
(1679.)
Ce poème, qui fut supprimé lorsqu'il parut, est devenu très rare. Un
exemplaire s'en est vendu jusqu'à 19 francs en 1797. M. Barbier dit
qu'il y en a une autre édition in-12, portant la rubrique de Bréda,
Pierre et Jacques, 1705, dont les bénédictins firent retirer tous les
exemplaires. L'ouvrage est divisé en six livres qui commencent aux
amours de Jacob et de Rachel et finissent à Joseph mourant plein de
jours et de fortune, après avoir retrouvé ses frères. On voit que le
sujet principal du poème, qui est la fidélité du chaste esclave Joseph
envers son maître Putiphar, est ainsi réduit aux proportions d'un
simple épisode, lequel se trouve au livre troisième. Rien de plus naïf
que le tableau de la passion d'Osirie, femme de Putiphar, encore que le
style en soit très recherché. Il a pu échauffer l'imagination du moine,
mais les gens du monde ne feront qu'en sourire. Osirie, pour exciter
Joseph à devenir entreprenant, lui adresse les vers suivans:
Nous fuyons à dessein de voir si l'on nous suit,
Et nous ne pardonnons qu'à peine à qui nous fuit.
Les moindres libertés nous obligent aux plaintes,
Mais on aime à souffrir ces légères contraintes.
Enfin notre pudeur a des engagemens
Qui ne doivent jamais rebuter les amans.
Ainsi n'attendez pas, Joseph, que l'on vous prie;
Osez: vous pouvez tout sur la tendre Osirie.
Joseph répond entre autres choses:
Non, non, sage Osirie, on ne dira jamais
Qu'un esclave insolent ait troublé votre paix.
Osirie persiste, insiste et toujours discourant longuement, finit par le
menacer:
Mais si mon tendre cœur ne peut rien obtenir,
Cruel! n'en doute pas, je saurai t'en punir.
Arrive la fête du dieu Sérapis. Osirie profite de l'occasion pour
renouveler sa tentative, et cette fois
Ses yeux tout languissans et son air peu modeste
Au défaut de sa langue achevèrent le reste.
Que ferez-vous, hélas! Joseph, que ferez-vous? s'écrie alors le poète
bénédictin. Ce que fera Joseph, ce sera un long sermon de chasteté qui
mettra Osirie hors des gonds:,
A ces mots, possédée, autant qu'on peut le dire,
Du démon de l'amour, qui la presse et l'inspire,
Elle fait un effort qui blesse la pudeur
Et qui marque l'excès de sa brutale ardeur.
C'est dans cet instant délicat pour le moine que Joseph fuit en
abandonnant son malencontreux manteau. Le reste continue à peu près
comme dans la Bible, mais non pas sur le ton de la Bible; il s'en faut
de toute la distance qui sépare la sublime simplicité de l'afféterie
ridicule.
RELATION
DE L'ACCROISSEMENT DE LA PAPAUTÉ
ET DU GOUVERNEMENT ABSOLU
EN ANGLETERRE;
Traduit de l'anglais. A Hambourg, chez Pierre Plats. (1 vol.
pet. in-12, mar. vert, dor. s. tr.) M.DC.LXXX.
(1680.)
L'histoire d'Angleterre au XVIIe siècle, inépuisable sujet de
méditations pour nous, servira, dans tous les temps, à prouver deux
choses aux maîtres des hommes: la première, que l'obéissance est si
nécessaire aux sujets que les gouvernemens ont toute facilité pour se
maintenir et s'accroître aux dépens même des bornes tracées par la
justice et la bonne foi; la seconde, que de certaines entreprises,
légitimes en apparence, renversent infailliblement les pouvoirs les
mieux établis qui les tentent; ce sont celles qui choquent les mœurs et
les opinions contemporaines.
Un prince dissolu et absolu s'allie aux ennemis naturels de son pays,
dans le but de se mettre, par leur secours, au dessus des lois qu'il a
promis solennellement de respecter; il en reçoit des subsides cachés;
il entreprend pour eux une guerre insensée et ruineuse; il proroge
tour à tour et dissout arbitrairement son parlement; il ravit, par
ordonnance, le dépôt sacré des banques publiques; il détourne à son
usage les fonds de l'Etat; tout cela ne lui créera, tout au plus, que
des difficultés passagères qui s'évanouiront aussitôt que, par une
seule démarche adroite, il saura dissiper les soupçons que son peuple
avait conçus d'un secret dessein de changer une religion nouvelle, mais
régnante, contre une religion ancienne, mais détestée, et ce prince,
effaçant ainsi, en un jour, tous les torts d'un long règne, mourra
puissant et regretté: c'est Charles II.
Un prince, réglé dans ses mœurs, sincère, économe, courageux,
laborieux, ami de son pays, arrivé au trône avec une prérogative
exorbitante, s'obstinera, dans la tentative généreuse, de remettre
en honneur sa religion proscrite; en deux ans il tombera de ce trône
affermi et sera proscrit lui-même, trahi par ses meilleurs amis et par
ses propres enfans: c'est Jacques II.
Si ce n'est pas là un enseignement de l'expérience, il n'en est point;
et si cet enseignement est ailleurs méconnu un siècle et demi plus
tard, il n'en est point d'utile.
Le petit livre d'où ces réflexions naissent naturellement, fort
ignoré aujourd'hui, grossièrement composé, indignement traduit, est
pourtant curieux par les détails qu'il donne sur la fatale entreprise
des derniers Stuarts contre les constitutions britanniques. L'auteur,
après un long préambule historique, prend, pour point de vue, la
fameuse séance du parlement anglais du 15 février 1676, dans laquelle
Charles II, après plusieurs prorogations, vint demander d'importans
subsides pour soutenir la guerre antinationale qu'il faisait alors à
la Hollande, par les suggestions, et au profit seulement de Louis XIV,
comme le prouva bien, en 1678, le traité de Nimègue. Les deux Chambres,
en dépit d'un instinct droit d'opposition, poussèrent la complaisance
jusqu'à envoyer à la tour quatre pairs d'Angleterre, Buckingham,
Salisbury, Schatesbury et Wharton, qui avaient réclamé la dissolution
du parlement contre le vœu de la couronne. Ce récit mérite d'être lu,
principalement dans l'endroit où sont exposées les différentes natures
de corruptions ou de séductions qui assiègent les consciences dans les
assemblées politiques. Premièrement, dit l'anglais, _les scrupules_.
Les gentilshommes, ayant charges dans la maison ou dans l'État,
sont facilement conduits à placer leurs premiers devoirs dans une
reconnaissante déférence aux désirs du monarque. En tel cas, on peut
dire que les scrupules surabondent. A entendre ces gens scrupuleux,
_voter contre_ en gardant sa charge, c'est se montrer ingrat; en se
démettant de sa charge, c'est lâcheté aux yeux du roi; se démettre de
son mandat pour garder sa charge, c'est manquer au peuple: il faut
donc _voter pour_, quitte à faire de particulières remontrances. La
belle chose que des scrupules bien placés! Secondement, _la soif des
affaires_. Viennent donc les gentlemen qui, n'ayant point de charges,
et sachant qu'on en obtient plus par la peur qu'on fait que par les
services qu'on rend, se donnent consciencieusement à l'opposition
jusqu'à ce que les ministres, en les nommant, rentrent dans la bonne
voie des intérêts publics. Ces personnes-là ont tant de zèle qu'elles
attirent à elles toutes les affaires du parlement, et ne souffrent
point qu'un bon avis parte d'un autre côté que du leur. En troisième et
dernier lieu, la faim, qui groupe les nécessiteux sans ambition, leur
fait attendre et recevoir leurs alimens des mains du roi, les presse
autour des ministres après chaque séance, _comme autant de chouettes
autour d'un fromage_.
Notons que ceci s'écrivait près d'un siècle avant Robert Walpole.
Faut-il conclure de ces honteuses pratiques, avec les ennemis du
gouvernement délibératif, que c'est le pire des gouvernemens? non pas,
à notre avis, au contraire. Le régime parlementaire ne fait pas la
corruption; il la signale et la tempère en même temps par la publicité
qui est de sa nature. Sans cette publicité, les hommes ne seraient
pas moins corrompus, et le seraient plus librement. Ici les résultats
parlent plus haut que la satire, et ils nous apprennent que, dans les
pays de discussion et d'élection, les abus ont leurs limites, tandis
que, dans les pays silencieusement asservis aux volontés d'un seul ou
de plusieurs, ils n'en ont pas.
RÉFLEXIONS
SUR LA MISÉRICORDE DE DIEU,
Par une dame pénitente (la duchesse de la Vallière). A Paris,
chez Antoine Dezallier, rue Saint-Jacques, à la Couronne d'or,
avec privilége. (1 vol. pet. in-12 de 191 pages, quoique le
chiffre porte 240. Le volume contient de plus un avertissement,
la table et des approbations.) M.DCC.XII.
(1680--1712.)
La première édition de ces réflexions, à la suite desquelles se trouve
la vie pénitente de la duchesse de la Vallière, porte la rubrique de
1680, in-12, chez Dezallier. Les ames pieuses et tendres peuvent puiser
à pleine source dans ce petit livre, authentique on non, empreint
d'un repentir sincère, rempli de sages pensées sur le néant de la vie
mondaine, et d'ailleurs écrit avec une aimable et douce simplicité.
«Faites, ô mon Dieu! que je ne me contente pas d'être dégoûtée de ce
monde, et de m'en voir éloignée, peut-être plus par un esprit d'orgueil
et un effet de ma raison, que par un pur motif de votre grâce!...
Préservez-moi du doux penchant qui me porte à plaire à ce monde et à
l'aimer.... Anéantissez surtout en moi, cette vivacité d'esprit qui ne
sert qu'à me détourner des voies du salut!... O que les pensées des
hommes sont vaines et trompeuses quand elles ne sont pas réglées par
l'infaillible sagesse de Dieu!... Que je ne me flatte pas d'être morte
à mes passions, pendant que je les sens revivre plus fortement que
jamais dans ce que j'aime plus que moi-même... Vous savez, Seigneur,
combien l'espérance d'un vain plaisir et d'une bagatelle me remplit et
m'occupe encore. Vous savez combien les louanges et l'estime du monde
me sont nuisibles...; s'il me faut encore demeurer au milieu du monde,
_paratum cor meum, Deus, paratum cor meum_, mais soutenez-moi!...»
(Ainsi madame de la Vallière écrivait ces réflexions dès avant sa
retraite définitive de la cour.) «J'abandonnerai ces personnes
flatteuses avec lesquelles j'ai perdu tant de temps... Oui, Seigneur,
je confesse, après avoir parcouru toutes les vanités du monde, qu'il
n'y a point de véritable joie ni de solides plaisirs ailleurs que dans
votre service et dans votre amour... N'est-il pas bien juste que je
pleure?... Oui, Seigneur, je reconnais vos grâces... Seigneur! exaucez
ma prière! etc.»
A la suite de ces vingt-quatre réflexions, un récit abrégé de la vie
de la pénitente aux Carmélites de la rue Saint-Jacques nous apprend
qu'elle fut ramenée à Dieu par la charité. Un pauvre religieux, à qui
elle fit une riche aumône, bien avant sa conversion, lui ayant prédit
que Dieu ne la laisserait pas mourir dans le péché, elle conçut dès
lors une vive pensée de religion et de repentir. L'instant venu, elle
hésita d'abord entre les capucines et les carmélites, et se résolut
pour ces dernières, on ne dit pas par quels motifs. Ses amis lui
avaient annoncé que l'heure où elle verrait se refermer sur elle la
grille du cloître serait terrible; point; elle n'éprouva que de la
joie, montra une fermeté surprenante à frapper les religieuses mêmes,
et se fit aussitôt couper les cheveux. Elle demanda, par anticipation,
l'habit de carmélite, et s'y accoutuma sur-le-champ, excepté à la
chaussure, dont elle a souffert jusqu'à la mort. _Ah! tibi ne teneras
glacies secet aspera plantas!_
La grossièreté de la nourriture, la dureté du coucher, la veille, le
silence, rien, du reste, ne lui fit, et cela dès le premier jour. Le
spectacle de sa prise d'habit, où Bossuet prêcha, avait attiré un grand
concours de monde; chacun était en larmes; elle réconfortait chacun,
elle se montra si humble qu'elle voulait être simplement sœur converse;
mais la mère Agnès de Jésus-Maria, supérieure du couvent, la refusa,
et elle se soumit. On lui permit toutefois d'aider les sœurs du voile
blanc au travail le plus bas et le plus pénible de la maison. Elle
fit sa profession au chapitre le 3 juin 1675, et, le lendemain, prit
en public, en présence de la reine, le voile blanc. Ses austérités
allèrent toujours croissant. Un jour, en étendant du linge mouillé, par
un grand froid d'hiver, elle souffrit tant qu'elle s'évanouit. Elle
ne s'était pas occupée d'un douloureux érysipèle à la jambe qui lui
survint; il fallut la forcer avec réprimande d'aller à l'infirmerie;
elle se condamna d'elle-même au supplice de la soif, et demeura, une
fois, plus de trois semaines sans boire. Cette vie cruelle finit
par lui valoir de rudes infirmités; elle les souffrit toutes sans
se plaindre. Enfin la mort arriva, elle la vit avec joie, reçut les
sacremens de l'Eglise des mains de l'abbé Pirot, supérieur du couvent,
puis tomba en faiblesse, et rendit sa belle ame à Dieu, le 6 juin à
midi de l'année 1710. Elle était âgée de soixante-cinq ans et dix mois.
Le grand roi pour lequel elle avait tant souffert était moins qu'elle
alors un objet d'envie.
LA FOY DÉVOILEE PAR LA RAISON
Dans la connoissance de Dieu, de ses mystères et de la nature,
par M. Parisot, conseiller du roy en ses conseils, maître
ordinaire en sa chambre des comptes, première édition. Se
trouve chez l'auteur, rue Simon-le-Franc. 1 vol. in-8 de 282
pages, plus 25 feuillets préliminaires. A Paris, M.DC.LXXXI.
(Ouvrage brûlé, et conséquemment très rare.)
(1680-81.)
Jean-Patroche Parisot, qui fut poursuivi, condamné comme impie et dont
le livre fut supprimé, ce qui rendit ce livre d'une extrême rareté
sans le rendre meilleur, Jean-Patroche Parisot était tout bonnement
un fou, avec cette circonstance commune à beaucoup de genres de folie
qu'il croyait, en conscience, tenir dans sa main la vérité des vérités,
ignorée jusqu'à lui, et qu'il la professait publiquement; en cela
différent des sots qui, tout aussi tranchans pour la plupart, ne le
sont, ordinairement du moins, qu'à domicile. Il prétendit donner à la
foi l'appui de la raison, oubliant que les mystères du christianisme
sont précisément institués pour soumettre la raison et la confondre
dans son orgueilleuse ambition de tout connaître et de tout expliquer.
Son zèle indiscret ne fut pas heureux. Il trouvait, dans la nature,
les trois élémens de la Trinité, savoir: le Sel, générateur des
choses, répondant à Dieu le père; le Mercure, dont l'extrême fluidité
représente Dieu le fils répandu dans tout l'univers; et le Soufre
qui, par sa propriété de joindre et d'unir le sel au mercure, figure
évidemment le Saint-Esprit, lien sacré des deux premières personnes de
la Divinité. Ces belles découvertes, il les voyait clairement annoncées
dans la Genèse et l'Evangile de saint Jean, _In principio erat verbum_,
etc., dont son ouvrage n'est que l'explication obscure et paraphrasée.
Nous ne le suivrons pas dans ses divagations inintelligibles, nous
bornant à rapporter un fait singulier. Parisot avait dédié son livre
au Saint-Pere, dans une lettre respectueuse et soumise, en le lui
envoyant manuscrit. Le quatrième jour des calendes d'août 1680, le
cardinal Casanata lui répondit, au nom du pape, _que la cour de Rome
avait lu son ouvrage avec plaisir, qu'il était plein d'esprit et digne
de louanges, et qu'elle en attendrait simplement l'impression pour
l'approuver ex cathedra_. Sur cela, Parisot imprima et fut condamné.
Voilà de quoi doubler la défiance pour les manuscrits. M. Peignot dit
qu'un exemplaire de cet ouvrage fut vendu 15 livres sterling à Londres,
chez M. Pâris, en 1791.
MOYENS SURS ET HONNESTES
POUR LA CONVERSION DE TOUS LES HÉRÉTIQUES,
Et Avis et Expédiens salutaires pour la réformation de
l'Eglise. A Cologne, chez Pierre Marteau. (2 tom. en 1 vol.
in-12 de 582 pag. et 19 feuillets préliminaires.)
(1681.)