On doit convenir que l'emploi du latin en pareille matière avait sa

bienséance. Cela est surtout apparent lorsqu'on vient à comparer

le texte original des Meibomius et de Bartholin à la traduction

que Mercier de Compiègne nous en a donnée en français, avec un

accompagnement de petites notes rabelaisiennes qui passent toute

mesure dans un ouvrage plutôt scientifique, après tout, qu'érotique.

Le médecin Doppet s'est encore moins gêné que Mercier de Compiègne,

dans son _Traité du Fouet_, qui est une imitation plagiaire du traité

de Meibomius. Ici tout est libertinage et satire grossière. Le lecteur

n'y saurait rien apprendre d'utile; en revanche, il y peut souiller

son imagination, et même trouver les moyens de ruiner sa santé; car

l'ouvrage contient une pharmacopée très étendue des plus actifs

aphrodisiaques, réduits en électuaires formulés, suivie d'une liste

raisonnée des plantes analogues à la vertu de ses récipés. Tout est

utile, au contraire, et vraiment digne d'attention dans l'_Histoire

des Flagellans_ que publia, vers la fin de l'année 1700, dans un latin

aiguisé du sel de Plaute, l'abbé Boileau, frère du grand Despréaux.

Cet excellent écrit que l'abbé Irailh, dans son _Recueil des querelles

littéraires_, a eu grand tort d'appeler un livre saintement obscène,

traduit en français dès 1701, puis en 1732 par l'abbé Granet, l'éditeur

des œuvres du savant de Launoy, n'excita pas moins, quand il parut, une

grande rumeur parmi les moines, les théologiens, et surtout chez les

jésuites, soit à cause des opinions jansénistes imputées à l'auteur,

soit par une suite de cette déplorable prédilection que les jésuites

ont toujours eue pour la _discipline d'en bas_, comme on disait. Le

père du Cerceau et l'infatigable controversiste Jean-Baptiste Thiers,

curé de Vibraye, s'emportèrent cruellement, dans cette occasion,

contre l'abbé Boileau. De leur côté, les moines et les moinesses, qui

voulaient absolument se fouetter jusque _ad vitulos_ en chantant, au

chœur, le miserere, firent grand bruit. Mais de réfutation concluante,

il n'en parut aucune; aussi n'y en avait-il pas de possible. L'abbé

Boileau, bien supérieur à Meibomius, dont il ne laisse pas que de

s'appuyer, poursuit, en dix chapitres, la flagellation, spécialement

la flagellation volontaire, depuis son origine jusqu'à nous, sous

toutes ses formes et ses prétextes, comme une indigne coutume née

du paganisme et de l'esprit de libertinage. Dans l'éducation des

enfans, elle corrompt le maître et dégrade ou pervertit le disciple.

Quintilien en réprouvait l'usage. Comme peine infligée aux esclaves

et aux hérétiques, elle blessait la décence et favorisait la cruauté;

comme moyen de se mortifier soi-même, c'est la plus dangereuse des

macérations, en ce qu'elle excite la chair en la voulant réprimer;

comme pénitence, elle joint le ridicule au scandale. Ne fait-il pas

beau voir le père Girard donnant la discipline à la belle Cadière,

pour commencement de satisfaction, et cela parce que liberté pareille

a été prise, sans encombre de chasteté, par Saint-Edmond, Bernardin

de Sienne, et par le capucin Mathieu d'Avignon? Que de pères Girard

ignorés cette coutume n'a-t-elle pas produits contre un Saint-Edmond?

A en juger par la nature humaine qui est la même partout, la

flagellation du christianisme n'a pas eu d'avantages sur celle des

lupercales, et dans le nombre des dévotes fouettées, nous avons dû

avoir autant de femmes compromises que les Romains. Ici la matière

s'égaie d'une histoire extraite de Michel Scot, livre IV, de ses

_Tables philosophiques_. Il s'agit d'un mari jaloux qui, ayant suivi

sa femme à confesse, et ayant vu le prêtre, après l'aveu, emmener la

pénitente derrière l'autel pour la discipliner, s'offrit à recevoir les

coups à la place de sa tendre épouse. Le prêtre consentit et, durant

l'opération, la belle s'écriait: Frappez fort, mon père, car je suis

une grande pécheresse. «O Domine, tot tenera est, ego proipsa recipio

disciplinam; quo flectente genua, dixit mulier: percute fortiter,

Domine, quia magna peccatrix sum.» On n'imaginerait pas à quels excès

la fureur de se flageller peut être portée si l'histoire n'était là

pour les attester. On vit une veuve de distinction subir volontairement

ce qu'ils appelaient la pénitence de cent années, c'est à dire trois

mille coups de discipline par an. Le moine Dominique l'encuirassé en

souffrit bien d'autres, ainsi que son surnom l'indique; mais quant

à celui-là, c'est tant pis pour sa cuirasse, je ne le plains guère,

non plus que le cardinal Pierre de Damien, qui, vers l'an 1057, selon

l'abbé Boileau, introduisit cette stupide et dangereuse coutume de la

flagellation volontaire dans notre religion, primitivement si dégagée

de toute superstition honteuse.

Ce qu'il y a de pire dans les usages absurdes et violens, c'est qu'ils

sont contagieux, tant il y a de l'animal chez l'homme. Ainsi, de ce

que Pierre de Damien et Dominique l'encuirassé s'étaient fouettés par

pénitence dans le XIe siècle, il advint, par un effet de l'exemple,

soutenu de terreurs imaginaires et d'un sentiment profond des calamités

du temps, que des multitudes de flagellans vagabonds se levèrent en

Italie, vers l'année 1260, se renouvelèrent avec encore plus de folie

et de scandale, jusque dans l'Allemagne, en 1349, pour se représenter

une troisième fois, et, alors, dans le délire de l'ignorance et de la

débauche, de 1574 à 1583, sous le patronage du roi Henri de Valois,

conseillé par son confesseur jésuite, Edmond Auger[11]. Dans le cours

de cette longue maladie, qui heureusement eut ses intervalles, ce

fut vainement que les plus savans et les plus vertueux hommes, tels

que Jean Gerson, en 1395, que nombre de docteurs avoués de l'Eglise,

que des corps et des magistrats révérés, tels que l'avocat général

Servin, et le Parlement de Paris, en 1601, condamnèrent ces folies si

scandaleusement prônées par le jésuite Gretzer, dans son apologie de

la métanéologie d'Edmond Auger, rien n'y fit, rien, sinon le temps

et la lassitude; encore restait-il assez de traces de ces souillures

dans les ames religieuses, en 1700, pour que l'abbé Boileau, docteur

de Sorbonne, homme de vie irréprochable, eût beaucoup à souffrir de

les avoir racontées, démasquées et courageusement flétries. Espérons

que, du moins, c'est une affaire dite et conclue au profit des mœurs

et du bon sens. L'Evangile nous enseigne que, dans l'amour de Dieu et

du prochain, consiste toute la religion: c'est dire que la vraie, la

solide pénitence réside dans le repentir de la faute commise et la

réparation du dommage causé. Ces deux grandes conditions remplies, que

le pécheur se mortifie si la piété le conseille ou l'ordonne; la raison

ne l'empêche! mais qu'il le fasse avec mesure et silence, et surtout

point de nudités en plein air; conséquemment, point de discipline d'en

haut ni d'en bas!

[11] _Voy._, dans la _Bibliothèque universelle_ de Le Clerc, tom.

8, pages 455-60, un récit de Flagellation volontaire des pénitens

de Dusseldorff, en 1684, envoyé à l'auteur, par un sieur du Ry,

témoin oculaire, récit qui passe en ridicule, si ce n'est un

scandale, d'autres faits de même nature rapportés au tome IV du

même recueil, touchant la Flagellation volontaire des pénitens à

gages, usitée à Turin, et favorisée par les jésuites.

DE LA

CONNOISSANCE DES BONS LIVRES,

OU

EXAMEN DE PLUSIEURS AUTEURS;

Par Charles Sorel, né en 1599, mort en 1674. (1 vol. pet.

in-12.) Amsterdam, chez Henri et Théodore Boom, M.DC.LXXII.

(1671-72.)

Sans le quatrième et dernier chapitre du quatrième et dernier Traité

de cet ouvrage, nous n'en aurions point parlé; non que le livre soit

d'ailleurs méprisable, ni très commun, mais parce que, pour le fond,

l'auteur ne s'y élève guère au dessus d'un esprit et d'une science

ordinaires, et que, pour la forme, son style est froid et pesant

jusqu'à devenir parfois soporifique. Dans ce dernier chapitre donc, qui

traite _du Nouveau langage françois ou du langage à la mode_, on trouve

des particularités relatives à l'histoire de notre langue qui méritent

d'être recueillies, et que, pour cette raison, nous exposerons ici en

peu de mots.

Malherbe et Cœffeteau ont beaucoup servi à l'ennoblissement du français

et l'ont dégagé de l'attirail antique de Ronsard, comme du clinquant

italien des Médicis. Depuis eux on a rarement dit des choses telles que

celles-ci d'un ministre d'Etat fort sage, mais fort méchant discoureur:

«Je me suis fait un cal contre les impropères.» C'est à Balzac que

revient cette locution _à moins que_, dont la cour s'engoua. Les

femmes ont grandement contribué aux variations du langage en France.

Le Cyrus et la Clélie ont introduit quantité de nouveaux mots et de

nouveaux tours qui sont restés. Évaporé, écervelé, éventé, attachement,

engagement, empressement, emportement, accablement, personne

accablante, prétexte, précautionner, insulter, donner un certain tour

aux choses, avoir l'esprit bien ou mal tourné, raisonner juste, faire

les choses de la belle manière, les prendre du bon ou du mauvais côté,

parler tout franc, avoir des sentimens délicats, traiter une affaire

de la dernière conséquence, etc., etc.; tout cela nous est venu de

mesdames les précieuses, entre 1640 et 1660; tout cela est précieux en

effet, mais l'usage en a effacé la teinte précieuse. _La princesse de

Montpensier_, jolie nouvelle de madame de la Fayette et de Ségrais,

est un des premiers livres dont le style ait été généralement approuvé

du beau monde. _Les Amours de la Cour de France_, par Bussy-Rabutin,

et l'_Histoire de la comtesse de Selles_ ont fourni les premiers

modèles d'une galanterie où la liberté s'allie à la délicatesse.

Cependant, vers ce temps, le sceptre du langage passa, de la cour,

dans les mains plus fermes des gens de lettres. C'est à Molière, dans

sa comédie des _Précieuses ridicules_, que ce changement de fortune

est dû principalement, et aussi, ajouterons-nous, à Pascal, dans les

_Lettres provinciales_. Le peuple a ses proverbes et ses quolibets

qui sont les tropes de la rue; la cour a ses métaphores qui sont les

proverbes du salon. D'un côté, l'on dit _qui refuse muse_, _à bon

entendeur salut_, _attendez-moi sous l'orme_, _rira bien qui rira le

dernier_; de l'autre, on dit _se mettre sur ce pied-là_, _avoir la mine

de savoir_, _tomber sur le chapitre de_, _aimer mieux le tête-à-tête

que le chorus_, etc. Les femmes, selon Sorel, eurent bien de la peine à

faire passer la locution suivante, _se piquer d'une chose ou de faire

une chose_; c'est qu'aussi cette façon de parler est très précieuse et

pour le moins autant que celle-ci, _renchérir sur le ridicule_, contre

laquelle Molière a été impuissant. Sorel finit ce curieux chapitre de

son quatrième Traité par le conseil qu'il donne à l'Académie de fixer

le langage; conseil naïf, s'il en fut, à notre avis. Les Académies,

très utiles pour honorer et récompenser les écrivains servent peu à

l'avancement des langues et ne servent point à leur conservation; les

langues d'ailleurs ne sauraient être fixées, non plus qu'aucune autre

chose du monde.

Le début de ce quatrième Traité, consacré à _la manière de bien parler

et de bien écrire en notre langue_, ne présente qu'une sorte de

rhétorique des plus communes. Toutefois il y faut remarquer un passage

où l'auteur réfute très bien une idée de son temps qui ne semble pas

judicieuse, bien qu'elle ait son côté philosophique et plaisant, celle

d'écrire l'histoire à rebours, en remontant de moderne à l'ancien,

selon la méthode usitée dans les preuves généalogiques. On conçoit

qu'une telle méthode puisse rendre palpable l'action des causes sur les

évènemens, et si nous avons du loisir, nous essaierons peut-être de

raconter certaine histoire ainsi; mais ce ne sera jamais la manière de

procéder d'un historien sérieux.

Venons aux trois premiers Traités à qui nous avons fait un passe-droit,

savoir: au premier sur la connaissance des bons livres, lequel a donné

son titre à l'ouvrage entier; au deuxième, sur l'histoire et les

romans, et au troisième sur la poésie française. En les compilant, par

ordre, sans nous arrêter à leurs divisions, nous en extrairons ce qui

suit:

Il y a une mode pour les livres comme pour toute chose. Les livres,

sauf quelques exceptions commandées par leur excellence, les livres ont

leur temps pour paraître et leur temps pour durer. Il n'est pas sûr

que les _Essais_ de Montaigne eussent aujourd'hui (en 1671) le même

succès que quand ils parurent. Nous voulons plus de méthode. Sorel a

raison ici; la censure que MM. de Port-Royal firent de Montaigne permet

du moins de le supposer. La forme des livres fait beaucoup pour leur

destinée, et leur titre aussi, et le nom des auteurs aussi. Il y a

tel nom d'auteur qui tue son livre. Théophile Viau fit très bien de

retrancher son nom de Viau. Un bon moyen de pousser un livre est d'en

faire parler souventes fois sous le manteau par de bons compères avant

la publication, puis d'en aller lire çà et là des fragmens.

_Liste des livres dont parle Sorel, qui étaient en renom de son temps,

et ne sont plus connus de personne_:

L'Honnête Homme, par M. Faret.

L'Honnête Femme, par le P. Dubosq.

Lettres des Dames, par le même.

L'Honnête Garçon, par M. de Grenaille.

L'Honnête Fille, par le même.

L'Honnête mariage, par le même.

Les Harangues des Dames, par le même.

Les Plaisirs des Dames, par le même.

L'Honnête Veuve, par M. I.

Les Sentimens l'Honnête Homme, par M. Chorier, qui fit l'Aloïsia

sans doute pour les honnêtes femmes.

La Philosophie de l'Honnête Homme, par le même.

Le Lycée, par M. Bardin.

La Femme généreuse, par un inconnu.

Le Ministre fidèle, par J. Baudouin.

Les Vies des Ministres, par le comte d'Auteuil.

L'École du Prince, par M. Chevreau.

L'Arcadie, de Pambrock.

Le Secrétaire à la mode, par M. de la Serre.

De l'Art de parler sans précaution sur toute de sujets, par Morestel.

Le Héros, par le sieur Laurent Gratian, gentilhomme arragonais.

Les Avis et les présens de la demoiselle de Gournay.

Sorel, qui s'était annoncé par des romans, qui n'est plus guère connu

que par son roman de _Francion_, s'évertue contre les romans. Il

pouvait leur préférer l'histoire avec tout droit, comme il le fait,

sans aller si loin. Accordons-lui que ces sortes d'écrits sont plus

propres à égarer le jugement qu'à former le cœur, qu'en général ils

vivent d'évènemens extraordinaires que la vérité n'admet pas, sans

avoir, comme les fictions poétiques, le mérite d'élever les sentimens;

qu'ils sont surtout pernicieux à la jeunesse dont ils entraînent

l'imagination au delà des bornes, que la fureur du public pour les

romans de chevalerie et les romans de bergerie aux XVIe et XVIIe

siècles était une vraie démence; mais qu'il nous concède également

qu'il y a des romans excellens, où les mœurs, les passions et les

ridicules des hommes sont fidèlement représentés pour leur instruction

et pour leurs plaisirs. Montaigne ne les aimait pas; mais Montaigne,

avec toute son imagination, était plus réfléchi que sensible. La Noüe

ne les aimait pas; mais le brave La Noüe était un homme de guerre

austère et sérieux à qui l'imagination manquait. Quand on parle des

romans _ex professo_, il faut parler des bons et non des mauvais. Il

ne faut pas entendre que tout s'y passe en incidens forcés comme dans

celui dont une jeune fille, à qui l'on demandait où elle en était du

livre, disait naïvement: «J'en suis au quatrième enlèvement.» Il ne

faut pas prétendre que l'action en soit nécessairement _comme la natte

qu'on peut alonger sans fin, y ajoutant toujours de la paille ou de la

filasse_; car ces défauts ne constituent que les mauvais romans et non

les bons, surtout lorsqu'on est aussi rigoureux pour les romans, il

n'en faut point composer de tels que l'_Histoire comique de Francion_,

laquelle, malgré le succès qu'elle obtint, est une œuvre de très

mauvais goût et d'un comique presque toujours bas ou plat. Certaines

personnes ont osé comparer ce roman de _Francion_ à l'immortel _Gil

Blas_. Cela est bien peu sensé. Nous voulons croire que Sorel a

peint, avec quelque vérité, les mœurs de la jeunesse dépravée, celles

des gens de justice et celles des gens de l'Université, au temps de

Louis XIII; mais il y a tableau et tableau. L' _Histoire de Francion_

est un tissu d'aventures bizarres, d'obscénités sans voile comme

sans charme, de saletés à faire bondir le cœur, assaisonnées d'une

prétention à la morale qui fait pitié. Le héros, dupe d'abord d'un

sot amour pour madame Laurette qui n'est rien qu'une fille de joie

déguisée en femme sensible, finit par s'aller marier en Italie, on ne

sait pourquoi, car il aurait facilement rencontré en France ce qu'il

trouve à Rome. Des galanteries pour de l'argent, des filouteries par

débauche, les sales confessions d'une vieille entremetteuse, des tours

dégoûtans faits à qui n'en peut mais, tels que de faire boire à un

pauvre vielleur aveugle du pissat dans un verre embrené, un style digne

de ces inventions ou d'une langueur insoutenable, voilà bien, il est

vrai, de quoi guérir du goût pour les romans, si le genre ne comportait

pas autre chose; mais il n'en est rien, et il n'en était rien, même

du temps de Sorel; la traduction de Longus, par Amyot, en fait foi.

Il convient de peu prêcher quand on est aussi loin de pouvoir prêcher

d'exemple, et c'est ce qu'oublie notre auteur. Il paraît mieux fondé,

dans son _Traité de la Poésie française_, lorsqu'il se récrie contre

la barbarie de la rime. Toutefois là même, il aurait dû garder plus

de mesure. Il fallait tenir plus de compte, soit de la nécessité de

la rime dans une langue peu rhythmée, soit des heureux effets que les

maîtres du temps en avaient déjà tirés, présages de ceux qui devaient

plus tard immortaliser nos grands poètes de Louis XIV. En somme,

ce petit livre, où il y a de bonnes pensées, ne rapporte pas, à la

lecture, ce qu'il coûte, aux trois quarts près. Charles Sorel, qui se

prétendait de la même famille qu'Agnès Sorel, n'annonce pas sa parenté

par les grâces de l'esprit. Il avait du sens, de la mémoire, des études

et rien de plus. Du reste, homme d'honneur, désintéressé quoique

pauvre, sans intrigue ni ambition, et régulier dans sa conduite: c'est

l'image du véritable homme de lettres. Croirait-on qu'avec sa lourdeur

et sa bonhomie, il ait été précoce au point de figurer à 17 ans dans

le monde littéraire, et qu'il ait été l'intime ami du spirituel et

caustique Guy-Patin? La nature et la destinée sont inexplicables.

Sorel, fils d'un procureur au parlement de Paris, naquit en 1599, et

mourut en 1674.

ADVIS FIDÈLE AUX HOLLANDAIS,

Touchant ce qui s'est passé dans les villages de Bodegrave et

de Swammerdam, et les cruautés inouies que les François y ont

exercées.--Avec un mémoire de la dernière marche de l'armée du

roi de France en Brabant et en Flandre. 1 vol. in-4 avec fig.

de Romain de Hooge, représentant les ravages de la guerre.

Imprimé en Hollande, à la Sphère ↀ.ⅮC.LXXII.

(1672-73.)

Abraham de Wicquefort, diplomate aventurier, qui passa une partie de

sa vie dans des emplois de résident de petites cours à Paris ou à la

Haye, et l'autre dans les prisons de France ou de Hollande, auteur,

entre beaucoup d'ouvrages médiocres, du livre estimé qui a pour titre:

l'_Ambassadeur et ses fonctions_, composa cet _Avis fidèle_ pour

plaire aux Hollandais qu'il servit et trahit tour à tour, argent sur

table. Ce n'était pas à lui naturellement qu'il appartenait de tracer

les devoirs de sa profession; il n'en mérite pas moins d'éloge pour

s'en être acquitté convenablement. Sa destinée parut être d'avoir

le bon droit pour lui, la plume à la main. Il l'a, sans doute, ici

complètement. Pendant la guerre injuste de 1672, que Louis XIV fit à la

Hollande, et qui finit, en 1678, par le traité de Nimegue, le duc de

Luxembourg, un des plus hardis généraux de l'armée de France, entreprit

de profiter des glaces dans un hiver très froid, pour aller ruiner La

Haye. On était alors au temps de Noël; les canaux et les inondations,

qui servent de rempart à la Hollande, étaient gelés; le duc s'aventura,

avec 8,000 hommes, à travers ce pays, où tout devient défilé quand les

eaux reprennent leur cours avec le dégel. Ce dégel, qu'on ne devait pas

attendre, survint, tout d'un coup, durant la marche des Français, qui

furent forcés de se retirer avec des peines inouies. En se retirant,

l'armée mit le feu aux villes et villages qu'elle quittait, ainsi

qu'aux vaisseaux et marchandises, et commit toute sorte de violences.

Les bourgs de Bodegrave et de Swammerdam principalement eurent un sort

déplorable et disparurent dans les flammes avec bon nombre d'habitans.

C'est le récit de ces cruautés qui fait le sujet de l'_Advis fidèle_;

et bien qu'on puisse le soupçonner d'exagération (car il n'est guère

présumable que le soldat le plus déchaîné coupe le sein aux femmes

qu'il viole, et s'amuse, en pillant, à écarteler les petits enfans),

il est certain que la conduite des troupes de Luxembourg fut horrible,

et qu'elle laissa, dans toute la Hollande, des sentimens de haine

et de vengeance, dont Louis XIV éprouva de tristes effets, en 1713,

lors des négociations d'Utrecht. Le récit de Wicquefort fut publié en

1673, probablement par l'ordre des hautes puissances, et adressé aux

Hollandais pour les engager à redoubler leurs efforts, ce qu'ils surent

faire avec succès, grâce au prince d'Orange. La narration, chose très

digne d'estime, est écrite avec un calme et une sagesse mêlés de noble

amertume, qui la distinguent des libelles ordinaires des réfugiés. On y

trouve des faits plus que des invectives. Il n'y a pas seulement de la

modération dans ce système d'accusation, il y a du goût et de la saine

politique: l'ouvrage y gagne d'autant plus d'autorité. Le graveur, en

cela, n'a pas imité l'écrivain, tant sont hideuses les formes sous

lesquelles ces excès sont représentés. Rien n'était plus propre, il

est vrai, à enflammer les esprits. Il y a des circonstances où les

caricatures sont de véritables fusées à la Congrève. Mais à combien

peu tiennent le sort et la renommée des expéditions guerrières! Sans

un dégel, dans le nord, au 1er janvier, Luxembourg aurait probablement

détruit avec méthode et discipline le centre de la puissance

hollandaise; ses soldats se seraient enrichis sans crime; son coup de

main, qui flétrit encore aujourd'hui sa mémoire, passerait justement

pour un des plus glorieux faits d'armes; et, pour tant d'heureux

résultats, il n'aurait pas eu besoin de la moitié du courage et du

talent qu'il déploya, sans fruit, dans sa retraite.

DE L'ABUS DES NUDITÉS DE GORGE.

Seconde édition, reveue, corrigée et augmentée; jouxte la copie

imprimée à Bruxelles. Paris, chez J. de Laize de Bresche, rue

Saint-Jacques, devant Saint-Benoît, à l'image saint Joseph.

(1 vol. in-12 de 116 pages et 2 feuillets préliminaires)

M.DC.LXXVII.

(1677)

On attribue généralement le Traité de l'_Abus des Nudités de gorge_

à l'abbé Jacques Boileau, docteur de Sorbonne, frère de Despréaux,

quoique M. Barbier ni M. Brunet ne sachent pas sur quel fondement.

Peut-être cette opinion tient-elle à l'analogie de l'ouvrage avec

l'_Histoire des Flagellans_. L'imprimeur dit, dans son avis au lecteur,

que ce Traité est dû à la piété d'un gentilhomme français qui, passant

par la Flandre, fut singulièrement blessé d'y voir les femmes avec

la gorge et les épaules découvertes; mais une telle censure est plus

naturelle à supposer de la part d'un ecclésiastique. Le gentilhomme,

d'ordinaire, n'est pas si tendre à la tentation, ou bien il l'est

davantage à la tolérance. Notre exemplaire est signé à la main au

dessous du titre, _de la Bellonguerais_. Si l'auteur n'est point l'abbé

Boileau; ne serait-ce pas ce gentilhomme? _Sub judice lis est._

L'ouvrage est divisé en deux parties, dont l'une traite de la nuisance

et de la culpabilité de la nudité des épaules et de la gorge; et

l'autre, des vaines excuses des femmes pour autoriser cet abus. La

matière est toute contenue dans 113 paragraphes, ainsi répartis, 44

dans la première division et 69 dans la seconde. A la fin se trouve une

ordonnance de MM. les vicaires-généraux de Toulouse, administrateurs

capitulaires du diocèse, le siége vacant, pour prohiber lesdites

nudités sous peine d'excommunication. L'ordonnance présente, pour

signataires, les sieurs Ciron, du Four, de la Font, Destopinya, et

Beauvestre, secrétaire.

_Première partie._--Le monde recherche ces nudités; preuve que Dieu les

réprouve.--Saint Paul et saint Jean-Chrysostôme les anathématisent,

surtout dans la maison du Seigneur.--Les femmes ne savent-elles pas

que la vue d'un beau sein n'est pas moins dangereuse pour nous que

celle d'un basilic?--Quelle place Dieu peut-il trouver dans une ame

que les yeux ont trahie?--La nudité d'Eve fut une suite et une marque

de son péché.--Quand on montre ces choses, ce ne peut être que dans

un mauvais dessein; car quel serait le bon? Si les femmes et les

filles se veulent bien souvenir de ce que dit saint Jean-Chrysostôme,

qu'une image et une statue nues sont les signes du diable, elles se

couvriront.--Les Juives, les Romaines même portaient des voiles; quelle

honte pour des chrétiennes que de n'en pas souffrir!--Si elles ne sont

pas touchées de leur salut, qu'elles le soient du moins de leur santé

compromise!--Qu'elles le soient du mépris qu'elles excitent jusque chez

ceux qui les admirent!--Ne veulent-elles plaire qu'aux libertins, mais

elles deviendront leurs victimes. Veulent-elles plaire aux honnêtes

gens, mais alors qu'elles se couvrent.--La femme est un temple dont la

pureté tient les clefs.--Ses discours seraient chastes et sa parure ne

le serait pas! quelle inconséquence!--Un sein et des épaules nus en

disent plus que les discours.--Dieu compare la nation corrompue à la

femme qui élève son sein pour lui donner plus de grace.--Couvrez-vous

donc, mais tout à fait, et ne couvrez pas ceci pour découvrir cela!

_Deuxième partie._--On cherche d'honnêtes motifs ou des excuses pour

découvrir sa gorge et ses épaules. De quoi ne s'excuse-t-on pas?

Adam et Eve aussi s'excusaient.--L'abbé Rupert dit que ce qu'il y

a de pis dans une faute, c'est l'excuse qu'on lui cherche.--Eh!

quelles sont ces belles excuses?--La mode? la coutume? comme si la

mode et la coutume étaient des marques de la justice ou en pouvaient

dispenser!--Jésus-Christ, dit Tertullien, ne s'est pas nommé _la

coutume_, mais _la vérité_.--Elles disent que cela n'est pas

défendu. Ah! quelle ignorance ou quel mensonge!--Ne savent-elles pas

d'ailleurs que qui veut leur plaire et les cajoler commence toujours

par louer leur gorge ou leurs épaules?--Elles savent bien que cela

donne des idées défendues, si cela n'est pas défendu; mais cela est

défendu.--Nous n'y entendons pas malice, disent-elles encore.--Qu'en

sait-on? et puis qu'importe, si nous autres hommes y entendons

malice?--Quand vous n'agiriez en cela que par vanité, ce serait encore

criminel.--Un beau sein est un glaive qui peut tuer un homme.--Vous

agissez d'abord innocemment, je le veux croire, mais on vous cajolera

si bien, que vous périrez par la cajolerie.--Vous êtes de vrais

athlètes du démon avec ce corps demi-nu.--A cela, elles s'écrient:

«Vous voulez donc que nous couvrions aussi notre visage?»--Quelle

belle objection! Ne voyez-vous pas, si elle était fondée, qu'elle vous

menerait à vous découvrir de pied en cap?--D'ailleurs, vous pouvez

rendre vos yeux et votre visage modestes; mais pouvez-vous rendre votre

gorge et vos épaules modestes?--Mais les filles prétendent qu'elles ont

besoin de plaire pour se marier, et les femmes qu'elles en ont affaire

pour conserver leurs maris!--Ici, le gentilhomme ou l'abbé Boileau a

tant de bonnes réponses à faire et répond si bien, que nous y renvoyons

le lecteur.

ORATIO

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 28 / 41 段