quatre-vingt-dix-huit ordres religieux, tant rentés que non rentés.
Dans ce nombre, deux, l'un renté, l'autre non renté, comprenaient seuls
six cent mille moines, dont quarante mille seulement étant réformés
observaient la règle, le reste vivait dans une oisiveté désordonnée.
Des autres quatre-vingt-seize ordres, à peine le dixième pouvait-il
être considéré comme observant la règle. Une fainéantise si générale
et si ancienne avait fait naître des disputes innombrables, sans
cesse renouvelées, et souvent sanglantes. Sept ou huit cents opinions
divisèrent entre autres les sectateurs de Scot et ceux de saint
Thomas; voilà pour la scolastique: on se disputa sur bien d'autres
sujets; c'est ce que Méliton appelle l'_entre-mangerie cénobitique_.
Il y avait trente-quatre ordres mendians dont un seul, comptant trois
cent mille bouches, absorbait annuellement 30,000,000 livres. Ces
trente-quatre ordres tiraient en bloc plus d'argent par les aumônes
volontaires ou extorquées que les soixante-quatre ordres religieux,
rentés, n'avaient de revenus fixes, en y joignant même ceux du clergé
séculier. Ces trente-quatre ordres, formant un peuple de plus d'un
million d'hommes, ne fournissaient pas cinquante mille confesseurs
ou prédicateurs à l'Eglise. Les neuf cent cinquante mille autres
moines mendians, simples choristes ou frères lais n'étaient donc
d'aucune utilité pour la propagation de la foi ou l'administration
des sacremens. Qu'on ne dise pas que les choristes étaient utiles
pour chanter les louanges de Dieu. Sur cinquante choristes, à peine
six assistaient aux offices; encore, afin d'avoir plus tôt fini,
avaient-ils substitué _au dévotieux plein chant_ je ne sais quelle
plate et froide psalmodie; ils s'enfermaient derrière l'autel pour
cacher au public leur petit nombre, et avaient grand soin de faire
résonner leurs voix par des moyens artificiels, comme de psalmodier
sur des tons graves en face de grands pots sonores; le surplus des
choristes et frères lais assiégeait les tables, les cabinets des
grands, les ruelles, les chevets des testateurs, et se mêlait de
mariages, de négociations, d'affaires et d'intrigues de tout genre.
Leur prétendu travail des mains se trouvait, depuis longues années,
réduit au soin de leurs maisons et de leurs jardins. Leur prétendu
savoir consistait principalement à jargonner, à nommer, par exemple,
le remords _stimule_, les pénitens _récolligés_; à dire _sportule_
pour bissac, _obédience_ pour obéissance, _cingule_ pour ceinture,
_mordache_ pour bâillon, _tunique_ pour chemise, _ambulacre_ pour
promenoir, etc., etc., et surtout à mettre tout le monde à la taille,
grands et petits, _à dixmer la menthe et le cumin_. Hermodore a beau
se vanter des seize cents saints, des vingt-huit papes, des deux cents
cardinaux, seize cents archevêques, quatre mille évêques et quinze
mille abbés produits par le seul ordre de saint Benoît; ce compte,
dont Pithoys rabat au moins quinze cent cinquante saints, ne prouve
rien, sinon que la prélature est une des bonnes choses du monde, fort
goûtée des moines, qui ont renoncé aux choses du monde. Saint Benoît
établit son institut sur l'humilité et la pauvreté; d'où vient que les
bénédictins possédaient 100 millions de revenus, et souvent 300,000 de
rente dans des villes où l'évêque n'en avait pas 18,000? d'où vient que
l'abbaye du Mont-Cassin, dotée du gouvernement perpétuel de la terre de
Labour au royaume de Naples, était, de plus, suzeraine de cinq villes
épiscopales, quatre duchés, deux principautés, vingt-quatre comtés,
et propriétaire de milliers de villages, terres, fermes, moulins,
etc.? La sainteté des mœurs formait la base essentielle des ordres
religieux; d'où vient tant de réformes successives et infructueuses?
L'ordre de saint Dominique a subi vingt-cinq réformes depuis quatre
cents ans qu'il est au monde, sans se trouver pour cela plus avancé
dans les voies de la perfection chrétienne; mais laissons l'article
des mœurs. Hermodore! ce livre n'est pas fait pour le scandale, et
d'ailleurs il convient d'être indulgent pour la faiblesse humaine. Il
n'est pas surprenant que la chasteté, déjà si difficile à garder dans
l'isolement, soit comme impossible à des moines aussi répandus que le
sont les minorites dans le tourbillon du siècle. Laissons encore les
ordres rentés, qui ne font pas l'objet spécial de ces recherches, et
tenons-nous en, continue Pithoys, à notre sujet, savoir: la censure
de cette mendicité dont vous prétendez faire une vertu première et un
état de perfection, encore qu'elle ne répugne pas moins à votre règle
primitive qu'à la raison et aux vrais principes de l'Evangile. Cette
règle vous obligeait à travailler de corps et d'esprit pour vivre, et
le testament de saint François, ainsi que la bulle de Nicolas III, pape
du XIIIe siècle, qui vous confirma, ne vous permettaient de recourir à
l'aumône que comme les pauvres ordinaires, ni plus, ni moins; c'est à
dire dans les cas d'infirmité ou de salaire dénié; mais vous n'eûtes
en aucun temps le privilége de l'aumône, depuis l'origine de votre
institut, au XIe siècle. _Comment donc avez-vous pu croire que l'Eglise
violât les lois divines et humaines pour donner un privilége de manger
leur pain gratuitement et de vivre en désordre à ceux qui pourraient
bien vivre de leurs travaux? cela ne tombe pas sous le sens._ C'est
par humilité que vous mendiez, dites-vous; oh bien oui! qu'on essaie
de se moquer de vous, et puis on verra ce que c'est que votre humilité
et comment vous jouerez des mains! Tranchons le mot, les cénobites
mendians, loin d'être dans un état de perfection, d'obéissance et de
pauvreté, _font ce qu'ils veulent, comme ils veulent, où ils veulent,
quand ils veulent, autant qu'ils veulent, au moyen de quoi ils pensent
avoir le droit de quêter ce qu'ils veulent, qui ils veulent, comme ils
veulent, quand ils veulent, où ils veulent et autant qu'ils veulent_;
étrange aveuglement de la fainéantise, qui voudrait transformer en une
sainte vie une vie semblable à celle des _argotiers, des gros gredins,
des truands, des gueux, des coquins et des bélîtres_. Les cinq ou six
cents variétés d'habits monastiques, la coutume de marcher pieds nus,
l'usage du scapulaire ou tablier, inutiles depuis que les moines ne
travaillent plus sérieusement; en un mot, tout ce qui constitue la vie
morale et physique des ordres mendians passe ainsi successivement sous
la coupelle de frère Pithoys, qui, assurément, ne fut pas payé par son
général pour écrire son Apocalypse.
Voilà donc dans quels sables stériles s'étaient perdues ces quatre
sources fécondes comparées aux quatre grands fleuves du paradis qui
sortirent jadis des éminentes vertus de saint Basile, saint Benoît,
saint François, saint Augustin! Tout finit, répétons-le avec Bossuet,
tout dégénère; mais s'il suffit aux bons esprits de la moitié des abus
signalés par Méliton pour écarter la pensée de rétablir aujourd'hui les
ordres monastiques, les ordres mendians surtout, il doit leur suffire
également de la dixième partie du bien qu'ont fait autrefois les moines
pour mettre ces derniers à l'abri des fureurs et des mépris de la
récrimination. N'oublions pas que les ordres religieux ont fertilisé
nos terres dévastées, ressuscité les lettres et les sciences, opposé
le droit sacré aux brutalités sanguinaires d'une force aveugle, et
fait heureusement traverser au génie de l'Europe la terrible lande
du moyen-âge. Quels bienfaits de la loi civile pourront effacer ces
bienfaits? Ah! si jamais les Cabyles ou les Baskirs se ruent sur nos
contrées, et viennent, après les avoir passées au fer et au feu, à
semer du sel aux lieux où Paris triomphe avec son or, son tumulte, ses
misères et ses plaisirs, nous aurons plus affaire des moines, sans
doute, que de l'Apocalypse de Méliton!
LETTRES CHOISIES
DE RICHARD SIMON (DE L'ORATOIRE),
Nouvelle édition, revue, corrigée et augmentée d'un volume et
de la vie de l'auteur, par M. Bruzen de la Martinière, son
neveu. A Amsterdam, chez Pierre Mortier. M.DCC.XXX.
(1665--1703-30.)
Les lettres, plus que toute autre chose, procurent une gloire durable,
mais, moins que toute autre chose, donnent le bonheur; parce que les
moindres succès y excitent l'envie au plus haut degré; parce qu'en
raison du long travail qu'elles imposent, elles éloignent du commerce
de la vie commune, principale source des relations utiles, s'alliant
mal d'ailleurs avec l'exercice des professions lucratives; enfin parce
qu'elles rendent notre faiblesse ou même notre néant plus visible à nos
propres yeux. Un père prudent doit frémir de voir son enfant s'adonner
aux lettres, et une tendre mère doit en pleurer. Le très savant homme,
dont nous rappelons la correspondance choisie, confirme, à cet égard,
l'opinion des sages. S'il ne tient pas, par ses malheurs, un premier
rang sur le _Catalogue des gens de lettres infortunés_, que Valérien
de Bellune commença au XVIe siècle, il a pourtant droit d'y figurer;
car c'est un triste sort d'avoir consacré son enfance et sa jeunesse
à des études pénibles, consumé son âge mûr dans les querelles et les
mécomptes, fini, dans la vieillesse et la pauvreté, par jeter tous
ses manuscrits à la mer, pour mourir, à soixante-quatorze ans, dans
la disgrace de son ordre, du regret de tant d'efforts infructueux:
or, telle fut son histoire. Il est vrai qu'il y eut de sa faute par
suite d'un caractère peu conciliant, mais il y eut aussi, comme nous
l'allons voir, beaucoup de nécessité dans ses revers, à cause même
de ses travaux, lesquels, regardant uniquement la critique sacrée,
le livraient aux plus terribles des adversaires, aux théologiens. Né
en 1638, il montra de bonne heure sa vocation, et sortit presqu'un
savant tout formé du collége des Oratoriens de Dieppe, sa patrie. La
congrégation de l'Oratoire lui souriait alors et semblait vouloir,
en se l'attachant, lui ouvrir une vaste et glorieuse carrière. C'est
encore une circonstance ordinaire dans la vie des hommes lettrés, de
ceux surtout qui tiennent à des corporations religieuses, que leur
début soit entouré d'espérances, pour être bientôt suivi de cruelles
amertumes: heureux ces derniers quand le mal se borne pour eux aux
clameurs de la jalousie, ainsi qu'il advint à l'immortel Père Mabillon,
et ne va pas _jusqu'au voyage de Jérusalem_, c'est à dire jusqu'à la
prison perpétuelle nommée l'_In pace_! L'illusion fut courte chez
notre auteur. Il savait l'hébreu autant que rabbin au monde; bien
plus, il lisait toute la Polyglotte de Walton; ce fut assez pour
armer ses confrères contre lui. Vainement son général, le respectable
Père Sénault, essaya-t-il de le soutenir de ses encouragemens et de
son influence, force lui fut d'interrompre ses doctes recherches sur
les textes originaux de la Bible, et d'aller humblement professer
les humanités à Juilly. Ordonné prêtre en 1670 après un examen
triomphant qui blessa l'orgueil des examinateurs, il reprit enfin sa
marche et préluda, par quelques publications de haute critique, au
grand ouvrage qui décida sa réputation et ses malheurs, l'_Histoire
critique du Vieux Testament_. Cet ouvrage, imprimé en 1678 à Paris,
fut d'abord approuvé, puis supprimé par les mêmes juges, puis rendu
au monde érudit par les libraires de Hollande, en dépit des docteurs,
des solitaires de Port-Royal, des bénédictins, des rabbins et des
réformés; car ce rare monument d'érudition hébraïque, grecque et
latine, rencontra toute sorte d'ennemis, depuis Bossuet un moment son
approbateur, jusqu'au protestant Spanheim. Rome, qui faisait consister
toute la théologie dans la science des canons des conciles et des
décrétales des papes, comme toute la philosophie dans les rêveries
platoniciennes, encore plus creuses que nos argumens aristotéliciens;
Rome qui, en fait de texte sacré, surtout depuis le concile de Trente,
ne regardait que la _Vulgate_, ne voyait que la _Vulgate_ de saint
Jérôme, conçut des soupçons; soupçons gratuits, ainsi que ne cessait
de le dire Richard Simon, en montrant que des corrections de détail,
des remarques, des éclaircissemens, des rapprochemens scientifiques
ne pouvaient blesser l'authenticité de la _Vulgate_, alors que la
_Vulgate_ était authentique et reconnue telle par le critique même
qui la redressait sur des points de discussion secondaire étrangers
aux dogmes de la foi: mais l'hébraïsme était un terrain si glissant
qu'on n'écoutait rien de ce côté. Généralement, l'Italie n'a jamais
vu de bon œil les hébraïsans. Dans la ville sainte, il était interdit
même aux Juifs de rien écrire qui pût étendre la connaissance de
l'hébreu. On sait que Venise elle-même s'opposa aux entreprises du
fameux rabbin Léon de Modène, en ce genre. L'Allemagne n'était guère
plus sûre aux hébraïsans, témoin Reüchlin dans son affaire avec
les docteurs de Cologne. Alcala, Salamanque et Lisbonne l'étaient
davantage sans beaucoup de fruit; et quant à la France, où la Faculté
de Paris, toujours un peu rivale de Rome, avait une chaire d'hébreu
que Guillaume Postel, protégé de François Ier, avait rendue célèbre;
quant à l'Angleterre, cette terre d'indépendance et de méditation, qui
tirait un juste orgueil de ses Warburton, de ses Buxtorfs, y pouvait,
à la vérité, hébraïser qui voulait, mais à la condition de vivre et de
mourir en disputant. D'aucun côté les raisons secrètes ne manquaient
aux adversaires du pauvre M. Simon. En première ligne ici marchaient
MM. de Port-Royal, et cela parce que le hardi commentateur n'était
rien moins que janséniste, c'est à dire, selon le langage du moment,
augustinien; qu'il admirait la science des jésuites de cette époque,
en effet l'âge d'or de la société; qu'il était lié d'intimité avec le
Père Verjus, et qu'il considérait feu le Père Maldonat comme un grand
homme, en le mettant même au dessus du Père Morin, l'un des Hercules
de l'Oratoire. D'autre part, M. Spanheim et ses amis reprochaient
amèrement à M. Simon d'avoir, tout en s'aidant de la Bible de Calvin
et de celle de Léon de Juda avec les notes de Vatable ou plutôt de
Robert Estienne, dans ce qu'il jugeait bon, contrôlé, retouché en
beaucoup d'endroits les textes des réformés; et, chose curieuse, ces
messieurs, qui faisaient profession de rejeter la tradition, hormis,
par complaisance, celle des quatre premiers siècles de l'Eglise, de
s'en tenir, pour unique règle de la foi, aux paroles de l'Ecriture, ce
qui autorisait indéfiniment l'examen des textes originaux, exigeaient,
cette fois, qu'on les crût sur parole et défendaient leurs versions
par la tradition. D'autre part encore, les rabbins qui, n'ayant ni
feu ni lieu depuis la dispersion des Juifs, ne s'accordaient sur
rien, pas même sur la _Massore_, cet ancien commentaire de la Bible
juive que leur grand Aben-Esra n'a pas épargné, ces rabbins, divisés
comme les catholiques et les calvinistes en rabbinistes et caraïtes,
autrement en partisans de la tradition et disciples exclusifs du
texte, ces savans de synagogue, tous plus ou moins cabalistes, rêveurs
et menteurs, qui ne pouvaient présenter, en 1680, de Bible juive de
plus de 600 ans d'âge, soit du Levant, soit de l'Egypte, trouvaient
mauvais que M. Simon ne reconnût pas, chez eux, de texte sur tous les
points irréformable. Prétention ridicule s'il en fut! Il n'y a pas de
livre antique au monde dont le texte soit irréformable sur tous les
points, et cela par plusieurs causes: 1° la difficulté essentielle
d'une parfaite concordance entre des manuscrits en diverses langues
et de divers temps; 2° le zèle aveugle qui fait, trop souvent, plier
les textes aux besoins de l'argumentation; 3° la mauvaise foi qui
les altère. Voyez les anciens manuscrits des Pères grecs et latins,
lesquels sont plus faciles à rencontrer que les anciens manuscrits
de[10] la Bible (et il faut savoir que les plus anciens manuscrits
ne sont pas toujours les plus exacts; Thomasius, qui éclaircit le
Lactance par l'ordre du pape Pie V, travailla sur un manuscrit de près
de 1,000 ans de date, et n'a pas fixé les leçons du Lactance); voyez,
disons-nous, ces précieux monumens écrits de notre Eglise primitive,
eh bien! il est bon de se défier des éditions qui en furent données à
Rome dans le XVe siècle, attendu que ces éditions princeps, quoique
faites sur les meilleurs manuscrits du Vatican, étaient confiées
au très savant évêque d'Alérie précisément pour les accommoder aux
vues particulières du saint-siége. Cependant qui ouvrit le feu
contre l'ouvrage de M. Simon ou le soutint avec le plus d'ardeur?
Ce fut M. Ellies Dupin, le très savant auteur de la _Bibliothèque
ecclésiastique_. Il mit, sans façon, notre critique à côté de Spinosa,
pour avoir dit que Moïse n'était pas l'auteur de toutes les paroles
du Pentateuque, notamment de la partie du Deutéronome où il est parlé
de la mort de Moïse et de sa sépulture, _demeurée inconnue jusqu'à
aujourd'hui_ (ce sont les propres mots du texte de la _Vulgate_). M.
Ellies Dupin voulait qu'il fût de foi que, dans ce passage, Moïse eût
parlé en prophète, comme partout ailleurs il avait parlé en historien.
M. Simon répondait victorieusement que le ton du discours, dans le
passage controversé, excluait toute idée de prophétie; mais il n'en
concluait rien contre la doctrine orthodoxe, tout en donnant ce
passage à Esdras, puisqu'il démontrait que nombre de Pères de l'Eglise
et de saints commentateurs l'avaient attribué, les uns à Josué, les
autres à Samuel, les autres à Eléazar, sans compromettre leur foi,
ni raisonnablement la foi en Moïse considéré comme auteur inspiré
de la généralité du Pentateuque. En effet, pourquoi s'échauffer là
dessus? Eh! quand ce serait Esdras? Il semble, à entendre ces cris,
qu'Esdras n'est rien en fait d'antiquité et d'autorité, tandis qu'il
est beaucoup. Il ne faut pas tant se guinder sur les siècles pour
atteindre ce qu'on saisit sans cela, ni tant redouter les discussions
de forme alors qu'on a raison au fond. Il ne faut pas imiter ces
rabbins qui font tenir une école de théologie par Noé à Membré, et
une autre, non loin de là, par Héber qui aurait demeuré quatorze ans
avec Jacob. Aux vrais érudits qui, purs d'intention, ne recourent aux
originaux que pour en éclaircir les versions authentiques soit des
Septante, soit de la _Vulgate_, il ne faut pas fermer la bouche en
leur disant lestement: «Vous n'avez que faire de traiter ce sujet;»
car c'est s'exposer à ce que des adversaires mal intentionnés le
traitent contre la loi. M. Simon ne pensait pas non plus qu'il fallût
chercher une indication de la Trinité dans le pluriel _elohim_ (les
dieux) qui se lit au commencement de la _Genèse_, où Moïse dit que
Dieu créa le ciel et la terre; mais, à cet égard, il s'appuyait encore
sur nombre d'autorités reçues. Il croyait, avec d'autres autorités de
même calibre, que le livre de Job, de toute authenticité d'ailleurs,
était moins une histoire véritable qu'une sublime composition où la
grande question du bien et du mal était agitée de la façon la plus
dramatique, et résolue dans le vrai sens de la liberté de l'homme et
de la Providence divine: le beau reproche à lui faire! Il convenait
que les passages où l'historien Josèphe parle de Jésus-Christ étaient
falsifiés par des mains maladroites; mais c'est une chose admise
aujourd'hui par tous les gens instruits, et l'on ne peut que déplorer
l'incroyable persistance que certains orateurs mettent à s'autoriser,
en chaire, de ces grossières interpolations dont l'Eglise n'a nullement
besoin, au contraire; car le christianisme, qui fut, de tout temps,
hors d'atteinte, jouit désormais d'un avantage décisif, celui d'être
hors de question et de n'avoir plus d'ennemis sensés partout où il n'a
pas d'amis indiscrets.
[10] Simon dit que le _Ms._ des Epîtres de saint Paul, qui est à
la Bibliothèque royale de Paris, et que l'on croit du VIe siècle,
n'est qu'un fragment du _Ms._ de la Bible, conservé à Cambridge.
Nous n'étendrons pas plus loin l'exposé de ces chicanes et des réponses
qu'elles amenèrent, bien que cela nous fût aisé, puisque c'est à peu
près là toute la matière des _Lettres choisies_, qui vont de 1665
à 1703, et s'adressent à des laïques, à des ecclésiastiques, à des
ministres réformés connus par leur savoir, tels que MM. de la Roque,
Galliot, Frémont d'Ablancourt, de Lameth, Justel, Claude, Le Cointe,
Mallet, Thévenot, Pélisson, Jurieu, Gaudin, Dallo et autres. Cette
correspondance, fort précieuse assurément, fort nécessaire à consulter
dans l'occasion, n'étant d'ailleurs qu'une perpétuelle scolie sacrée,
dépourvue de tout ornement d'imagination, doit être resserrée ici
dans d'étroites limites pour ne pas trop interrompre le fil de notre
biographie raisonnée.
Quelques rudes qu'eussent été les coups portés à l' _Histoire critique
du Vieux Testament_, son auteur y avait gagné un point capital, il
était devenu justement célèbre; or, qui connaît les secrets de l'esprit
humain ne sera pas surpris de voir M. Simon, aussitôt après avoir rompu
avec l'Oratoire, s'élancer de plus belle dans les régions nébuleuses
où il avait porté de vives lumières. Il conçut d'abord le dessein de
donner une version complète de la Bible avec des remarques; mais,
effrayé de l'entreprise, il se renferma dans une traduction du _Nouveau
Testament_ qu'il publia, en 1689, avec ou peu après une histoire
critique de cette seconde partie de livres saints. Là, de nouvelles
censures l'attendaient et toujours précédées d'approbations parties
des mêmes mains, savoir de Bossuet et de la Sorbonne, remarquons-le
avec M. de la Martinière sans nous constituer en rien juges du débat.
MM. de Port-Royal, irrités des corrections multipliées que M. Simon
avait faites à leur version de Mons, éclatèrent contre lui dans cette
occasion et se mirent à crier au socinianisme, en quoi, faut-il le
dire? le grand Bossuet les imita. Nous ne voudrions pas déclarer,
comme le fait M. de la Martinière, que le principe de cette ardeur
fulminante fut, chez l'aigle de Meaux, un certain dépit personnel;
pourtant la chose n'étant pas impossible, vu que les plus nobles cœurs
sont fragiles devant l'amour-propre, c'est une mention à faire qui nous
fournira, par occasion, une digression intéressante, puisée, ainsi que
tous les autres détails de cet article, dans les _Lettres choisies_.
Après nos sanglantes guerres de religion qui n'avaient résolu aucune
difficulté religieuse, quelques esprits supérieurs, calmes et de
bonne foi, s'étaient aperçus que les points capitaux de séparation
entre les catholiques et les calvinistes n'étaient, en bonne logique,
ni nombreux, ni insolubles, et de là, de part et d'autre, quelque
idée confuse d'une possibilité de conciliation. «Si ces points sont
comme quarante, disait le Père Véron, jésuite d'un grand sens, il est
facile d'en rayer bientôt trente-cinq.» Plusieurs dissidens notables
convenaient qu'on avait été trop loin. «Nous avons rogné les ongles de
la religion jusqu'au vif,» disait Grotius. Le cardinal de Richelieu,
qui aimait à faire le grand théologien, avait projeté, sur la fin de sa
vie, d'opérer la réunion des deux Eglises, en ouvrant des conférences
régulières avec les ministres. Son plan était libéralement conçu. Il
ne voulait pas de harangues, se ressouvenant du mauvais effet qu'avait
produit celle de Théodore de Bèze au colloque de Poissy. Tout s'y
devait passer en discussions contradictoires qu'il aurait dirigées,
et pour lesquelles un certain Père du Laurens, de l'Oratoire, était
chargé de lui préparer les matières. On espérait, dès l'entrée, réduire
les questions à six chefs, et, pour faire beau jeu aux calvinistes,
on devait écarter la tradition, n'argumenter que sur le texte de
l'Ecriture, et prendre pour base le texte de Calvin. Enfin de bonnes
sommes d'argent devaient subvenir aux frais des ministres, et ceci
était encore la digue de La Rochelle. L'entreprise eût-elle réussi?
nous en doutons; au demeurant, peu importe. Sur ces entrefaites,
Richelieu mourut; mais son projet ne mourut pas avec lui. Bossuet était
digne de le reprendre. On sait quelles ouvertures ce grand homme fit à
Leibnitz à ce sujet, et que le livre de l'_Exposition de la Foi_ fut
écrit en vue de la réunion désirée. Ce livre excita une admiration
générale, comme tout ce qui sortait d'une telle plume; mais M. Simon,
bien qu'il professât une profonde vénération pour l'évêque de Meaux,
qu'il l'eût, plus d'une fois, secondé en réfutant, de son côté, les
calvinistes, cédant probablement alors à un mouvement de rancune
causé par le souvenir de son ancienne affaire, s'avisa d'imprimer que
le livre de l'_Exposition de la Foi_ était renouvelé d'un ouvrage
de M. Camus, évêque de Bellay, dont il fit de pompeux éloges. Nous
le répétons, cette petite malice n'influa peut-être point sur le
jugement du prélat relativement à la traduction de l'ex-oratorien,
mais ce qu'il y a de sûr est que ce jugement fut d'une rigueur si peu
traitable, que ni M. Bignon, ni le chancelier de Pont-Chartrain n'en
purent détourner les effets. Un _tolle_ universel s'éleva du centre de
l'Eglise de France; le cardinal de Noailles condamna, le grand conseil
condamna, et peu s'en fallut qu'on n'écrivît au roi, ainsi que cela
s'était vu quelques années auparavant, lorsqu'il fut question, sous M.
l'archevêque de Harlay, d'imprimer toutes les Œuvres de Jean Gerson:
«Sire, on veut vous ôter la couronne!» Toutefois M. Simon tenait ferme
encore. Il avait très doctement répondu à Bossuet, avec plus d'art
même que de coutume, et ce redoutable ennemi étant venu à mourir, il
pouvait se promettre de respirer un peu, lorsque, pour son malheur,
s'étant trouvé engagé à critiquer la version des _Quatre Evangélistes_
du Père Bouhours, jésuite, il se vit tout à coup les jésuites sur le
corps, les jésuites qui l'avaient jusque-là ménagé en mémoire d'une
vieille amitié, de sa part très fidèle ou même un peu partiale. Oh!
pour cette fois il fallut succomber; savoir, comme nous l'avons dit en
débutant, noyer ses manuscrits de ses savantes mains, puis mourir de
chagrin et emporter au tombeau, pour tout prix d'une érudition immense,
d'une grande bonne foi, d'un grand zèle catholique et de soixante ans
d'études fatigantes, un brevet d'unitaire, oui d'unitaire; c'est bien
celui que lui donne M. Tabaraud, dans l'article de la _Biographie
universelle_ qu'il lui consacre, lequel, par parenthèse, n'est pas l'un
des meilleurs de ce docteur, et pouvait l'être, car le sujet était
singulièrement de sa compétence. _O vanas hominum mentes!_ voilà donc
où mène la critique sacrée! L'évènement, du reste, n'a rien d'étrange.