Fouquet, loue particulièrement le surintendant d'être un puissant
génie, et de manier les finances avec des mains si nettes et si pures
qu'il paraît bien que l'argent ne lui est rien. Passant ensuite au
sonnet, il remarque judicieusement que le poème, dont le nom indique
l'objet qui est de flatter l'oreille, assujetti, pour cette raison, au
retour régulier et à l'agencement scrupuleux des mêmes consonnances,
demande, avec plus d'étendue que l'épigramme, un style plus soutenu
et plus relevé. Joachim du Bellay et Jacques Pelletier du Mans,
auteurs chacun d'un art poétique aussi bien que Thomas Sibilet, le
font venir d'Italie; mais il est plus sage d'en rapporter la première
invention à Girard de Bourneuilh, poète limousin, mort en 1278. Le
sonnet, illustré en Italie par le génie et les amours de Pétrarque,
reçut aussi de grands honneurs en France; on le voit pour le moins
assez dans l'art poétique de Boileau. Il en mérite certainement par la
rigueur de ses lois mêmes, dont l'utilité fut grande pour les progrès
de notre versification et de notre langue poétique. Dût-on écarter les
innombrables sonnets que Colletet mentionne trop complaisamment, il
reste que nous en avons quantité d'excellens, au premier rang desquels
se place, sans doute, celui de l'_Avorton_, du poète Hénault. Henri
III, l'un des plus brillans esprits de son temps, faisait un cas
extrême des sonnets.
_Discours sur le poème bucolique._--Celui-ci étant dédié au chancelier
Séguier, l'éloge y était bien placé; aussi s'y présente-t-il d'un
ton plus simple et plus digne. Ce discours renferme d'ailleurs des
recherches et des réflexions utiles, dont tel est, en raccourci,
l'exposé.
Le poème bucolique, venu des chansons des pasteurs de bœufs, est aussi
ancien que la vie pastorale, soit qu'il tire son origine des campagnes
de Lacédémone ou des vallées de la Sicile, soit qu'on le doive à
Diomus, à Comatas ou à Daphnis, tous personnages dont les noms seuls
sont connus par Théocrite et Virgile, aussi bien que ceux de Linus,
de Démodocus, de Phémius, d'Eumolpe, d'Amphion et d'Orphée. L'églogue
doit être simple, mais d'une simplicité noble, ennemie de tout détail
bas et dégoûtant. Ainsi le fameux Baptiste Mantuan pèche contre les
premières lois du genre lorsqu'il met, au nombre des talens du
berger, l'art de curer les latrines, _latrinas curare, viamque aperire
coactis--sordibus_, et plus encore lorsqu'il suspend les discours d'un
de ses interlocuteurs pour lui laisser le temps _ventris onus post hæc
carecta levare_. Théocrite n'est pas scrupuleux en fait de chasteté et
de discours poli; mais, du moins, il n'est pas sordide. L'idylle est
encore plus châtiée que l'églogue et plus scrupuleuse. Cette variété
du poème bucolique roule communément sur la peinture gracieuse des
sentimens du cœur et des charmes de la nature. Observons, en passant,
que Colletet fait le mot _idylle_ masculin: l'Académie le voulait ainsi
en 1630. Les langues participent du mouvement universel, et c'est ce
qui fait qu'elles meurent comme toutes les choses, autrement qu'elles
changent de forme.
_Discours sur la Poésie morale ou sententieuse._ L'auteur s'adressant
au comte Servien, surintendant et ministre d'Etat, part de Moïse, de
David, de Salomon et des prophètes pour embrasser toute la poésie
morale dans trois catégories, dont la première contient Homère,
Tyrthée et une interminable suite de poètes sacrés, de fabulistes,
de satiriques, de romanciers, de gnomiques ou sententieux proprement
dits. La seconde catégorie traite des auteurs de distiques; et la
troisième, en l'honneur des quatrains, passe en revue les quatrains
de 67 poètes français, y compris Guillaume Colletet, depuis Pierre
Gringore et Paradin jusqu'au baron de Puiset, à Pierre de Cottignon,
et Antoine Tixier. Il y a bien loin de Moïse et d'Homère à Pierre de
Cottignon et au baron de Puiset; et peut-être Colletet tombe-t-il ici
dans cette complaisance, ou, pour parler comme lui; dans ce _cacozèle_
qu'il blâme dans son avis au lecteur; mais peu importe, puisqu'il y a
beaucoup de bonnes choses dans son discours. Entre tant de distiques et
de quatrains de nos vieux écrivains français, les quatrains de Guy de
Faure, sire de Pibrac, et ceux d'Antoine Faure, président de Chambéry,
père de Claude Faure, sieur de Vaugelas, ont seuls surnagé. Quant aux
quatrains _sur les barbes rouges_, de Pierre l'Esguillard, Normand,
lesquels parurent à Caen en 1580, il n'en est plus question, non plus
que de ceux de Guillaume de Chevalier _sur la fin du monde_. Nous
offrons le quatrain suivant, pour le portrait de Toussaint Louverture,
à messieurs les publicistes de Charlestown, en 1835:
La vertu ne connaît Paris ni Saint-Domingue:
Elle confond tous ceux que la couleur distingue,
Et nous dit, par ces traits, que l'homme, noir ou blanc,
Pour servir même Dieu, reçut un même sang.
_Discours sur l'Éloquence_, dédié à l'abbé Fouquet. Cette pièce,
lue à l'Académie française le 3 janvier 1836, doit rester comme un
chef-d'œuvre à rebours, comme un parfait modèle de ce que peuvent
offrir le faux goût, la recherche laborieuse du bel esprit, le vide ou
la fausseté des pensées joints à la prétention des mots. On y voit que
l'éloquence est une nymphe couronnée d'étoiles, dont les lèvres sont
de rose, la langue de miel et l'haleine de baume; que cette magicienne
fait régner les esclaves; que Démosthènes et Cicéron devinrent les
plus grands orateurs du monde comme en dépit de la nature; que Virgile
tira, de la cendre d'Ennius, des lingots d'or, et de cette vieille
roche, des diamans précieux; enfin que l'imitation des modèles est la
première source de l'éloquence, maxime très fausse assurément pour
tous les arts, l'imitation des chefs-d'œuvre de l'art n'étant qu'un
aide puissant pour la reproduction des types naturels. Colletet, une
fois lancé, ne s'arrête pas. Sans Claudien, dit-il, Motin n'eût point
fait le plus beau de ses poèmes, et notez que Motin n'est plus connu
par le plus beau de ses poèmes qu'il eût très bien fait sans Claudien,
mais par nombre de petites pièces ordurières du cabinet satirique,
entre lesquelles il s'en trouve, à la vérité, quelques unes où il y a
de la verve et de la gaîté. Colletet nous apprend encore que la langue
française attend toute sa perfection de l'Académie; or, l'Académie
française n'a pas plus influé sur la langue française que l'Académie de
la Crusca; cela est écrit dans Pascal et dans Pierre Corneille. Puis
vient l'éloge du grand cardinal de Richelieu qui a tant fait pour le
bon goût, _erratum_: lisez pour le mauvais; puis le discours finit.
A lire de telles choses, on conçoit la rancune qui emporta Boileau
contre le nom de Colletet. Toutefois, la justice doit prévaloir contre
la rancune la plus légitime, et si elle refuse toute gloire aux deux
Colletet, elle est loin de leur refuser toute estime. Pourrait-on
nier qu'il n'y ait de très bonnes sentences bien exprimées dans les
quatrains suivans, pris parmi les 56 quatrains moraux que le père
adresse à son fils?
Méprise les honneurs, dont la vaine fumée
Flatte les cœurs légers et les esprits ardens,
Et préférant à tout la bonne renommée,
Sois facile au dehors et sincère au dedans.
Emprunter, pour bâtir, quelque notable somme,
C'est s'accabler soi-même avec aveuglement.
L'argent, pris à crédit, est un ver qui consomme;
Et qui bâtit ainsi bâtit son monument.
Lis peu, mais, en lisant, rumine ta lecture,
Afin de la graver dedans ton souvenir.
Malheureux le glouton qui mange sans mesure,
Qui prend tout et jamais ne peut rien retenir.
Tout ce que tu pourras sans le secours céleste,
Fais-le, et n'attends jamais le céleste secours:
Quand tu n'en pourras plus, laisse à Dieu ce qui reste;
Si toujours tu le crains, il t'aidera toujours.
Quand mon dernier destin fera ma sépulture,
Si tu verses des pleurs, fais-les bientôt finir;
Et, cédant, par raison, aux lois de la nature,
Change tes longs regrets en un long souvenir.
L'ATHÉISME CONVAINCU;
Traité démonstrant par raisons naturelles qu'il y a un Dieu,
par David Dérodon, professeur en philosophie en l'académie
d'Orange. A Orange, et se vend par Olivier de Varennes,
demeurant au Palais, en la gallerie des Prisonniers, près
la Chancellerie, au Vase d'or. (1 vol in-12 de 151 pages.)
M.DC.LIX.
(1659.)
Ce traité, d'un des théologiens de la réforme calviniste les plus
renommés pour la logique, est composé de onze chapitres. Les hommes
seraient bien malheureux s'ils n'avaient pour appuyer leur foi dans la
Divinité que les argumens de ce renommé logicien; on en peut juger par
son premier dilemme pour prouver que le soleil n'a pas éclairé la terre
de toute éternité, et que, par conséquent, il a été créé. «Si le soleil
a éclairé la terre de toute éternité, dit-il, c'est une nécessité qu'il
ait éclairé à la fois, de toute éternité, chacun des antipodes; or,
il ne peut éclairer, à la fois, chacun des antipodes; donc il n'a pas
éclairé la terre de toute éternité; donc il a été créé; donc il y a un
créateur; donc Dieu existe.» Les raisons données du commencement de la
lune, de la mer, du temps, de l'homme, etc., etc., sont de même force.
La manière dont le logicien réformé prouve, au 4e chapitre, que
l'espace est une substance, est vraiment curieuse; la voici:
Nécessairement il faut que l'espace soit quelque chose ou qu'il ne
soit rien; or, on ne peut pas dire qu'il ne soit rien, puisqu'il
reçoit les corps; donc l'espace est une substance. On doit se beaucoup
méfier de l'argument aux six bras nommé dilemme; il a quelque chose de
décevant, sa première proposition étant toujours évidente; mais qu'on
ne se laisse pas imposer par cette première alternative générale,
presque toujours l'une des deux propositions particulières manque
l'objection. Une sûre méthode pour mettre à bas, la plupart du temps,
cet échafaudage présomptueux, est de vérifier par le syllogisme chacune
des deux propositions particulières. Si elles peuvent se résoudre en
deux syllogismes réguliers, le dilemme est fermé, c'est à dire qu'il
conclut; sinon, il reste ouvert et ne conclut pas. Prenons pour
exemple le dilemme suivant, qui fait le fond de plus d'un discours.
Ou je puis manger ma tête, ou je ne peux pas la manger;--si je puis
manger ma tête, ma tête existe; si je ne peux pas la manger, elle
n'existe pas. Vérification par le syllogisme:
1°. Tout ce qu'on peut manger existe, je peux manger ma tête; donc elle
existe: le syllogisme est vicieux, car on peut nier la mineure.
2°. Tout ce qu'on ne peut pas manger n'existe pas; je ne peux pas
manger ma tête; donc elle n'existe pas: le syllogisme n'est pas bon,
car on peut nier la majeure. Partant, le dilemme reste ouvert, et ses
six bras ne tiennent rien, pas plus que les six bras du charlatan:
ou ma drogue est bonne ou elle ne l'est pas; si elle est bonne,
prenez-la; si elle n'est pas bonne....; mais elle est bonne. Combien
le pédantisme avec ses formes scolastiques a enfanté de sottises!
Aristote, ce prodigieux esprit, s'il revenait au monde, se repentirait
presque d'avoir, en donnant les lois abstraites du raisonnement, ouvert
la porte à tant de vaines subtilités. Les trois quarts du livre de
l'_Athéisme convaincu_ reposent pourtant sur des arguties pareilles.
Il faut voir comme Dérodon triomphe, au 7e chapitre, d'avoir, par sa
méthode, démontré, contre les athées, que les hommes ne tirent pas leur
origine des tritons marins. Enfin, dans le dernier chapitre, il aborde
les véritables preuves de la Divinité, tirées de l'ordre de l'univers,
du consentement universel, du sentiment qu'ont tous les hommes du
juste et de l'injuste, des terreurs du méchant, etc., etc.; mais il
dessèche, dans ses mains arides, ces raisons si capables de vivifier le
cœur et de soumettre l'esprit. Il est difficile de plus mal plaider la
plus belle des causes. Du reste, les amateurs de dilemmes peuvent se
satisfaire avec Dérodon, il y en a bien deux ou trois cents enfilés,
comme des grains de chapelet, dans son ouvrage de 150 pages. Ce livre
n'est pas commun.
LE
GRAND DICTIONNAIRE DES PRÉTIEUSES,
Historique, poétique, géographique, cosmographique,
cronologique et armoirique, où l'on verra leur antiquité,
costumes, devises, éloges, études, guerres, hérésies, jeux,
loix, langage, mœurs, mariages, morale, noblesse; avec leur
politique, prédictions, questions, richesses, réduits et
victoires; comme aussi les noms de ceux et de celles qui ont,
jusques icy, inventé des mots prétieux. Dédié à monseigneur le
duc de Guise par le sieur de Somaize, secrétaire de madame la
connétable Colonna. Paris, chez Jean Ribou, sur le quai des
Augustins, à l'image saint Louis. (2 part. en 1 vol. in-8,
rare, avec les trois clefs.) M.DC.LXI.
(1661.)
On se figure communément que les précieuses, dont il fut tant question
en France, pendant la première moitié du XVIIe siècle, ne formaient
qu'une brillante coterie circonscrite dans l'enceinte de Paris, et, à
Paris même, dans les murs de l'hôtel de Longueville et de l'hôtel de
Rambouillet; c'est une erreur: Molière eut à faire à plus forte partie.
Les précieuses et les précieux composaient une nation à part, ou plutôt
ils étaient alors toute la nation galante et polie. Le sieur Antoine
Baudeau de Somaize, du nom précieux de Suzarion, aimable auteur de la
tragédie de _L'eusses-tu cru, lapidé par les femmes_, secrétaire de
la précieuse Maximiliane, autrement de très haute et puissante dame
Marie Mancini, connétable Colonna, n'aurait point recherché, à moins,
l'honneur d'être l'historiographe, le lexicographe, le généalogiste
et l'apologiste de ces messieurs et de ces dames. Ces dames et ces
messieurs n'étaient pas moins, en effet, que les fondateurs de ce que
nous appelons la société, le monde, la bonne compagnie, les salons,
le bon ton, le savoir-vivre. Il y avait des précieuses, des précieuses
véritables, _tenant ruelle ou alcôve_, ayant, à leur suite, de précieux
martyrs, _des alcovistes_, comme on disait; il y en avait non seulement
dans Athènes,--Paris; et, à Paris même, dans l'île de Délos,--l'île
Notre-Dame, près le temple d'Apollon;--et dans la Normandie,--le
quartier Saint-Honoré; tout autant que dans la place Dorique,--la place
Royale; et près des palais de Sénèque,--Richelieu et de Caton--Mazarin;
mais aussi dans Argos,--Poitiers; à Césarée,--Tours; à Milet,--Lyon; à
Corinthe,--Aix; à Thèbes, Arles; que savons-nous encore? et cela par
centaines. Nous avons enregistré 508 noms précieux de ces illustres
dans les trois clefs du Dictionnaire de Suzarion, et Suzarion, qui
en a mentionné plus de 700 principaux dans le corps de son livre,
prétend n'avoir pas satisfait à la moitié de ses obligations en ce
genre et des demandes d'insertion qu'il reçut. Il n'y a pas trop à
chicaner sur ces noms généralement. La plupart sont bien appliqués.
Par exemple, appeler Louis XIV, Alexandre, la reine, sa mère, la bonne
déesse, la reine, sa femme, Olympe, le grand Condé, Scipion, bien;
le duc de Montmorency, Montenor le grand, la princesse de Guimené,
Gélinte, mademoiselle de la Trimouille, Thessalonice, mademoiselle
d'Hautefort, Hermione, la marquise de Rambouillet, Rozelinde, la
duchesse de Longueville, Léodamie, mademoiselle de Tournon, Tériane,
le maréchal de Grammont, Galérius, madame du Roure-Combalet, duchesse
d'Aiguillon, Damoxède, le marquis de Mortemart, Métrobarzane, la
duchesse de Saint-Simon, Sinésis, la comtesse de Noailles, Noziane,
la marquise de Sévigné, Sophronie, très bien; M. de Corbinelli,
Corbulon, mademoiselle Dupin, Philoclée, madame Deshoulières, Dioclée,
madame Cornuel, Cléobulie, la Calprenède, Calpurnius, parfaitement;
mademoiselle Josse, Iris, M. Pajot, Polixénide, mademoiselle Bobinet,
Bertenice, madame André, Argenice, madame Aubry, Almazie, mademoiselle
Dupré, Diophanise, à merveille; mais donner à M. Voiture, le prince de
la nation précieuse, et son premier chef, le nom tout uni de Valère,
tandis que M. Sarrazin, qui n'occupa le trône qu'après la mort de M.
Voiture, reçut le nom galant de Sésostris, ce ne peut être que l'effet
d'un faux-poids dans la balance des destinées. Ensuite, pourquoi faire
de la duchesse de Chevreuse la reine Condace? on ne lui connaissait
point d'eunuque. L'abbé Cottin, Clitiphon, l'abbé de Pure, Prospère, M.
Chapelain, Chrysanthe, M. Conrad, Cléoxène, Scudéri, Sarraïdès, passe;
mais pourquoi nommer la belle Ninon, Nidalie? c'est Aspasie qui lui
revenait; il semble également que madame Scarron Stratonice eût bien
fait de changer avec mademoiselle de Scudéri Sophie; pourquoi surtout
nommer M. Corneille, l'aîné, Cléocrite? Se représente-t-on le bon-homme
Pierre Corneille tombant en calotte noire et manteau noir au milieu
de ce nid d'amours galans, et tâchant vainement d'y faire agréer son
Polyeucte? il avait pourtant logé sa Pauline _à tendre sur estime_;
enfin rien n'y fit. Au demeurant M. Cléocrite, l'aîné, était précieux
toutes les fois qu'il n'était pas sublime; aussi était-il aimé des
précieuses; il en avait beaucoup reçu et leur rendait beaucoup, comme
quand il disait quelque part:
.............On voit un héros magnanime
Témoigner, pour ton nom, une tout autre estime,
Et répandre l'éclat de sa propre bonté
Sur l'endurcissement de ton oisiveté.
Et ailleurs:
Et leur antipathie inspire à leur colère
Des préludes secrets de ce qu'il vous faut faire.
Et ailleurs:
Et comme elle a l'éclat du verre,
Elle en a la fragilité.
On classait les précieuses en jeunes et anciennes, remarquons bien ce
mot, _anciennes_; c'est qu'une précieuse n'était jamais vieille. Les
jeunes portaient d'argent semé de pierreries, au chef de gueule, à
deux langues affrontées; pour supports deux sirènes, et pour cimier
un perroquet becqué d'or. Les anciennes portaient écartelé au 1 et
4 d'azur au cœur armé à crud (signe de rigueur invincible autant
qu'invaincue), au 2 et 3 de gueule à deux pieds affrontés; pour cimier
un phénix. On devine que tout cela couve du fin et du délicat en
allégorie à faire éclore l'admiration.
Les précieuses rebaptisaient chaque chose et chaque personne afin de
mieux polir le langage, et, dans le fond, elles l'ont poli, et plus
que bien des gens payés pour cela. Elles disaient _Arnophiliens_
au lieu de Jansénistes; _vestes_ au lieu de chemises; _il ne croît
plus de fleurs au jardin de Doride_, pour Doride a plus de cinquante
ans; _avoir des lèvres bien ourlées_, pour avoir de jolies lèvres;
_laisser partout des traces de soi-même_, pour avoir des bâtards
partout; _complice innocent du mensonge_, pour bonnet de nuit; _chaîne
spirituelle_, pour chapelet; _cheveux d'un blond hardi_, pour cheveux
roux; _s'encanailler_, pour voir des gens de mauvaise compagnie.
Diophante,--mademoiselle de Fargis, entrant un jour chez un marchand
pour acheter des porcelaines, lui dit: «Monsieur, donnez-m'en qui
soient moins fragiles que la nature humaine.» Tout ne se bornait pas
d'ailleurs aux jeux d'esprit dans la nation précieuse. Les choses s'y
poussaient parfois jusqu'au tragique. Dans Argos,--Poitiers, où Briséis
tenait alcôve, Bradamire et Dorante se battirent furieusement à son
sujet; le pauvre Bradamire même fut tué. A la vérité, de tels accidens
n'arrivaient plus souvent, à cette époque, dans Athènes; mais c'est
qu'en province on outre tout, et que les modes y tiennent comme glu.
On n'était pas précieuse uniquement pour être belle et avoir de
l'esprit, il fallait, de plus, lire des romans, converser journellement
d'amour; rien que converser, si cela était possible, et fréquenter
les auteurs. On était précieux à meilleur compte, et à qui ne pouvait
écrire galamment, il suffisait d'être alcoviste patient et régulier
aux ruelles. Les petites difformités naturelles n'empêchaient pas de
compter parmi les précieuses, pourvu qu'on se rachetât par quelque
tour de phrase agréable, ou quelque petit talent enjoué. Ainsi
Aristénie,--mademoiselle Hautefeuille, comptait, quoiqu'elle fût un
peu boîteuse, parce qu'elle touchait le théorbe en accompagnant son
alcoviste Bitrane. Bélisandre et sa sœur,--mesdemoiselles du Bois,
comptaient, parce que, bien qu'âgées l'une de 43, l'autre de 44 ans,
et toutes deux d'un extérieur moins qu'engageant, elles voyaient le
beau monde, et que les _sonnets et les élégies ne sortaient jamais de
chez elles comme ils y étaient entrés_. Mademoiselle Brisce,--Barsane,
comptait, bien qu'elle n'inventât point de mots nouveaux, parce que
ceux qui venaient d'être inventés elle les répétait incontinent. Il
s'en inventait souvent de bons et de bonnes locutions aussi. Vers 1647,
Bélisandre,--Balzac, inventa de dire _ame du premier ordre_, c'était
élever les grandes ames au rang des légions célestes; voilà qui est
excellent. Les locutions suivantes ne sont pas non plus à dédaigner:
_les mots me manquent_, pour je ne puis exprimer ce que je pense;
_revêtir ses pensées d'expressions nobles_, pour parler noblement;
_être pénétré des sentimens d'une personne_, pour être de son avis;
_soulever la délicatesse_, pour faire horreur; _humeur communicative_,
pour humeur sociable; _n'avoir que le masque de la vertu_, pour
être moins vertueux qu'on n'affecte de l'être; _ameublement bien
entendu_, pour ameublement convenable; _être sobre dans ses discours_,
pour parler avec réserve, etc., etc. Ce que les précieuses avaient
particulièrement en aversion, c'étaient les vieux mots, les tours
surannés et la nudité des expressions comme des images, en quoi elles
avaient aussi souvent raison que tort; elles ont peut-être amaigri
notre langue par là, lui ont enlevé un peu de cette aisance, de cette
franchise naïve qui la rendent si aimable dans plusieurs de nos vieux
auteurs, et que la pruderie fardée de certains auteurs modernes fait
justement regretter; mais, en revanche, elles lui ont donné de la
noblesse, et, à tout prendre, la noblesse est un avantage capital
pour une langue, parce qu'elle descend directement de la noblesse des
sentimens, pour en devenir ensuite le signe à jamais. La qualité de
précieuse menait parfois à une grande fortune, témoin Basinaris--madame
de la Basinière,--cela s'appelait _doubler le cap de Bonne-Espérance_:
on logeait alors dans la petite Athènes,--le faubourg Saint-Germain, et
l'on avait sa place marquée au grand Cirque,--le théâtre de l'hôtel de
Bourgogne, ainsi qu'au Lycée,--le théâtre de la Foire.
Il y avait de beaux emplois dans l'empire précieux, celui notamment
qu'occupait Brundésius,--M. l'abbé de Belébat, l'emploi d'introducteur
des alcovistes. On ne doit pas se scandaliser ici: introduire un
alcoviste dans une ruelle, ce n'était pas former un jeune homme
aux mauvaises mœurs, favoriser ses plaisirs, c'était le dresser au
bel usage et le présenter à celles qui en étaient les arbitres.
D'ordinaire, les précieuses ne passaient guère une certaine limite dans
la galanterie, du moins pour le public; plusieurs même d'entre elles
faisaient montre d'une véritable cruauté. Peut-on voir, par exemple,
rien de plus cruel que le procédé de madame Gouille,--Galiliane, qui
demande avec instance à son alcoviste de se faire peindre pour elle?
L'alcoviste se fait peindre tout des mieux, et quand vient le portrait,
Galiliane,--madame Gouille, fait monter son portier et le lui donne.
Galiliane eût mérité que son alcoviste la fît peindre assise sur une
certaine chaise.