La réformation adoptée par le concile de Trente est très modérée;

néanmoins, si le pape la voulait observer, par exemple, en ce qui

concerne la pluralité des bénéfices, les dispenses, etc., tout

serait perdu. Ce que ce concile a fait de mieux a été de consacrer,

au commencement et à la fin, l'autorité pontificale. A petit évêque

petit pouvoir et petites affaires. Le gouvernement monarchique est le

meilleur de tous; donc Jésus-Christ doit l'avoir institué dans son

Eglise, donc il l'a fait. Aussi le pape est-il le vrai souverain du

monde; son pouvoir n'a point de limite ni de raison autre que _tel

est notre plaisir_. Encore qu'il ordonne des choses condamnables, s'il

a tort de les ordonner, on a raison de lui obéir. Mais d'ailleurs

il est peu à craindre que le pape abuse de sa puissance. Il est élu

par un sénat d'hommes expérimentés et rivaux. Il est élu vieux et à

l'abri des passions, dans un rang où les sentimens d'honneur humain

se signalent d'ordinaire, et en présence d'une mort prochaine dont la

vue favorise les remords. Enfin son propre intérêt lui commande la

prudence. Il n'en est pas de même du Turc. C'est pourquoi il ne faut

pas dire, de ce que le gouvernement de l'Eglise est monarchique absolu,

qu'il est pareil à celui du Turc. Une capitale différence entre le

pouvoir du pape et celui du Turc est que le pape n'est que dépositaire

de sa puissance, tout extrême qu'elle est. Le pape est l'estomac du

corps politique universel, et les fidèles en sont les membres. Quand

tous les biens de la terre passeraient par les mains du pape pour être

répartis entre les hommes suivant sa volonté, il n'en arriverait pas

pis qu'au corps humain où tous les vivres qui l'alimentent passent par

l'estomac. A plus forte raison, ne doit-on pas plaindre au pape les

richesses immenses qui affluent, dans sa cour, de tous les points de

l'univers chrétien. Le pape, comme saint Paul, se fait tout à tous pour

les gagner tous. Ce sont ces richesses qui entretiennent l'émulation

dans la grande famille du clergé, sans lesquelles l'Eglise serait

bientôt déserte, et si le pape n'avait que Dieu pour lui, ce serait

une grande pitié. Les zélés ignorans disent que Job, sur son fumier,

se réjouissant de voir un jour Dieu, était plus heureux que tous les

riches de la terre; ce sont là des rêveries. _Lasciamo i discorsi.

Poniamo il negotio in praticca._ En fait, les annales, les dispenses,

les indulgences, la pluralité des bénéfices, les priviléges des ordres

religieux, l'inquisition, les missions et tant d'autres choses que les

zélés ignorans ont considérées comme des abus, sont d'excellens moyens

de politique auxquels l'Eglise doit sa force et sa durée.

Il faut se méfier de la politique des évêques de France, de toutes la

plus contraire à l'autorité pontificale. Des trente-quatre articles

proposés, pour la réformation de l'Eglise, au concile de Trente, par

les ambassadeurs de France, il n'en est pas un qui ne soit pernicieux à

l'Eglise.

En deux mots, la politique de l'Eglise doit être charnelle aussi bien

que spirituelle, et toute cette politique se résout dans l'autorité du

pape; et qui nie ces deux propositions est un insensé ou un séducteur,

_è insano o è seduttore_.

Tel est, en résumé, le pamphlet du pauvre abbé Le Noir. Il publia

encore plusieurs écrits satiriques du même genre contre les évêques et

l'assemblée du clergé de France; on en peut voir la nomenclature dans

le dictionnaire curieux et rare qu'a donné M. Peignot sur les livres

condamnés au feu ou supprimés[9].

[9] Paris, Renouard, 1806, 2 vol. in-8.

RECUEIL DE POESIES CHRETIENNES;

Par Jean des Marets de Saint-Sorlin. A la Sphère. (1 vol.

in-12 contenant 180 pages, en trois paginations différentes

qui répondent aux pièces suivantes: 1° le Combat spirituel, 48

pages, y compris la table et le titre; 2° Maximes chrétiennes,

60 pages; 3° les Sept Psaumes pénitentiaux, les Vêpres

du dimanche, et les Sept Vertus chrétiennes, 72 pages.)

ↀ.ⅮC.LXXX.

(1654-1680.)

M. Charles Nodier a traité doctement la partie bibliographique

relative à ce recueil peu commun et très joliment imprimé. Le lecteur

n'a donc rien de mieux à faire, sur ce point, que de recourir à

l'article 20 des _Mélanges tirés d'une petite Bibliothèque_. C'est

là qu'il verra que les caractères d'argent, d'une finesse précieuse,

qui ont servi aux poésies de Desmarets, en 1654, et qui composaient

le fonds de l'imprimerie du château de Richelieu, venaient du fonds

de Jeannon, imprimeur des Huguenots, à Sedan. En quelles mains se

trouvaient ces caractères, en 1680, époque de la présente réimpression

et de l'adjonction au titre de la Sphère elzévirienne qui s'y voit?

La question reste pendante même après les recherches du savant

bibliographe: nous la croyons donc à peu près insoluble. Quant aux

poésies sacrées de l'ami du cardinal de Richelieu, elles sont complètes

ici, à la vie de Jésus-Christ près, laquelle se rencontre difficilement

et presque toujours séparément. Quelques citations en feront connaître

la nature et la forme.

Le _Combat spirituel_ est composé de 31 chapitres en vers, dont le

rhythme offre une succession insupportablement monotone de vers de six

pieds, intercalés un à un.

Chrestiens, si tu prétends atteindre au rang suprême,

Des chers enfans de Christ,

T'unir avec Dieu seul, et n'estre avec lui-même

Qu'un seul et mesme esprit;

...............................................

Médite sur la croix.

Pense aux fouets dont partout sa chair fut écorchée,

Aux crachats insolens;

Et de quelle rigueur fut sa robe arrachée

De ses membres sanglans, etc.

Desmarets dépose ainsi son gros bagage de conseils, en 2,300 vers ou

lignes rimées. La plupart de ces conseils sont édifians; néanmoins il

en est qui nous ont semblé téméraires, entre autres les suivans pour

engager les fidèles à braver l'occasion, afin de mieux exercer leur

vertu:

Mon fils, de tous combats n'évite pas les causes

Pour gagner la vertu;

Si tu veux, par exemple, endurer toutes choses,

De rien n'estre abattu,

Ne fuy pas, etc., etc.

Contiens ton jugement, rends-le aveugle, inhabile,

Autant que tu pourras;

Pour bruit, pour nouveauté qui ne t'est point utile,

N'arreste point tes pas, etc., etc.

L'_Imitation de Jésus-Christ_ dit bien plus et bien mieux en moins de

mots.

Les 55 chapitres des maximes chrétiennes, contenant environ 2,000 vers

de douze pieds, divisés en quatrains, sont plus utiles, plus variés,

moins ascétiques et aussi moins soporifiques et mieux versifiés que

ceux du combat spirituel:

Un humble jardinier qui cultive ses herbes

Vaut, en servant son Dieu, mille et mille fois mieux

Qu'un sçavant philosophe aux démarches superbes,

Qui, négligeant le ciel, sçait tout le cours des cieux.

....................................................

Celui-là seul est grand, de qui l'humble sagesse

A placé dans son cœur la grande charité;

Celui-là seul est grand, qui dans soy se rabaisse,

Et par qui, pour un rien, tout honneur est compté, etc.

L'idée de mettre en vers les prières ordinaires, comme le _Pater

noster_, le _Credo_, le _Kyrie eleison_, était une idée barbare dont

Desmarets, moins que tout autre, devait sortir heureusement. Qui

s'avisera jamais de dire?

Nostre Père qui des hauts cieux

Habites l'heureuse demeure,

Que ton nom partout, à toute heure,

Soit sanctifié dans ces lieux.

Ou bien:

Je croy d'un cœur obéissant

En Dieu le Père tout-puissant,

Qui fit le ciel, la terre et l'onde, etc.

Ou bien:

O Seigneur! tout-puissant et doux,

O Jésus! prends pitié de nous!

Pardonne, ô Christ! et nous accorde

Ta grâce et ta misericorde!

Écoute-nous! exauce-nous!

O Jésus! tout-puissant et doux!

Les _Sept Psaumes pénitentiaux_ sont un travestissement plus malheureux

encore et plus désagréable au lecteur qui se rappelle la majesté de

la poésie hébraïque. C'est à Racine, c'est à J.-B. Rousseau qu'il

appartenait de traduire le _miserere_. Mais voyons comment le poète du

grand cardinal s'est tiré du _Gloria Patri_:

Gloire au Père adorable,

Gloire au Fils Jésus-Christ,

Et gloire au Saint-Esprit

Egal et perdurable.

Le poète n'a pas osé aborder le _sicut erat in principio_; il était

pourtant là en beau chemin.

Ce qui nous paraît meilleur dans son recueil, ce sont les sept vertus

chrétiennes, savoir: la foi, l'espérance, la charité, l'humilité,

l'obéissance, la patience et la mansuétude. Le début de l'espérance est

surtout harmonieux et bien tourné:

Je te salue, aurore, espérance du jour!

Qui de l'astre brillant m'annonces le retour.

Au dernier de mes jours sois plus brillante encore!

Et d'un jour éternel sois l'agréable aurore!

Que ta fraîcheur est douce, et que d'un vol charmant

Tu chasses de la nuit les ombres doucement!

Mais, avant que sur nous le grand flambeau s'allume,

Laissons de ce lit mol la paresseuse plume;

Allons goûter aux champs un plaisir innocent,

Voir les astres mourans et le jour renaissant! etc.

On donnerait de bon cœur tout le _Clovis_ de Desmarets pour cette seule

pièce, et tout le reste de la pièce elle-même pour les trente premiers

vers.

DELPHI PHŒNICIZANTES,

Sive Tractatus in quo Græcos, quicquid apud Delphos celebre

erat (seu Pythonis et Apollinis historiam, seu pæanica

certamina et præmia, seu priscam templi formam atque

inscriptionem, seu tripodem, oraculum et spectes) è Josuæ

historiâ, scriptisque sacris effinxisse rationibus haud

inconcinnis ostenditur, et quam plurima quæ philologiæ

studiosis apprime jucunda futura sunt, aliter ac vulgò solent,

enarrantur. Appenditur diatriba de Noæ in Italiam adventu,

ejusque nominibus ethnicis: necnon de origine druidum. His

accessit oratiuncula pro philosophiâ liberandâ; authore Edmundo

Dickinson, art. Magist. et Mertonensis collegii socio. (1 vol.

pet. in-8, de 19 pages préliminaires, 142 pages, 6 feuillets

d'un index rerum et verborum, 1 feuillet d'index arabicus, et

1 feuillet d'index hebraïcus pour l'ouvrage principal; plus

de 40 pages et 5 feuillets postliminaires pour l'opuscule

additionnel.) Oxoniæ, excudebat H. Hall, Academiæ typographus,

impensis Ric. Davis. (Edition originale.) M.DC.LV.

(1655.)

Ceci est un jeu d'esprit philologique, une distraction nocturne des

travaux sérieux de la journée, une œuvre _de hibou plutôt que de

Minerve_, ainsi que nous l'annonce l'auteur dans sa dédicace à son

confrère le docteur Jonathan Goddard, médecin d'Oxford; singulier

amusement sans doute, et plus capable, à notre avis, d'endormir que

de réveiller, malgré toute la science qu'il suppose! Si nous n'en

rapportons point la certitude que la fable du serpent Python ou

du géant Typhon est tirée de l'histoire de Josué (chose qui, par

parenthèse, nous importe peu), du moins en retirerons-nous la preuve

que ce n'est pas d'hier qu'on a essayé d'expliquer les traditions

mythologiques par celles des livres sacrés des Juifs, et que Guérin

du Rocher, dans son histoire véritable des temps fabuleux, n'est rien

qu'un docte et paraphrasier copiste d'Edmond Dickinson et de bien

d'autres.

Cette fureur de trouver toutes les fables grecques dans la Bible a,

du reste, son principe raisonnable, puisqu'il devient de plus en plus

constant, à mesure qu'on avance dans la connaissance des révolutions du

globe, 1° que l'espèce humaine actuelle ne remonte pas fort loin; 2°

qu'elle a été comme anéantie à une époque reculée de ses annales, par

l'effet d'un cataclysme naturel; 3° qu'elle s'est sauvée et reproduite

en Orient, pour, de là, se répandre dans toutes les contrées de la

terre; triple doctrine sur laquelle repose tout l'édifice biblique.

Maintenant, notre globe a-t-il été habité primitivement par des races

d'hommes différentes des nôtres? il semblerait qu'il en fût ainsi.

Grotius voyait _les tritons_ dans le passage suivant de Job, 25, 6,

traduit en ces mots par la Vulgate: «_Ecce gigantes gemunt sub aquis_.»

Dickinson voyait Apollon dans Josué, et dans ce roi Ogus, que défait

Josué, il voyait Python le serpent ou Typhon le géant (car, selon

lui, Typhon n'est autre chose que l'anagramme de Python). «Vous riez,

lecteur!» s'écrie notre médecin d'Oxford; «vous me rangez dans la

classe de ceux qui métamorphosent Pythagore en grenouille; mais rira

bien qui rira le dernier.» Et là dessus il entre en matière. D'abord

Python, c'est Typhon, d'après l'anagramme, comme nous venons de le

dire; puis Typhon en grec signifie _brûlé_, aussi bien qu'Oy ou Ogus

en hébreu; or, les flèches d'Apollon sont les rayons du soleil qui

percèrent, c'est à dire brûlèrent Typhon, c'est à dire Python; c'est

à dire évidemment que, par un certain jour très chaud, Josué vainquit

Ogus, roi des Baschans; cela est aussi vrai qu'il l'est que Noé vint

en Italie, et que c'est le même que Janus. Après toutes ces belles

choses, on n'est pas surpris qu'Edouard Dickinson, médecin anglais, né

en 1624, mort en 1707, ait fini par s'absorber dans les chimères de la

philosophie hermétique; mais on l'est des grands succès qu'il obtint,

de l'envie qu'il excita par ses rêveries scientifiques, et du prix

que coûte encore aujourd'hui son _Delphi Phœnicizantes_ de l'édition

princeps de 1655.

LA STIMMIMACHIE,

OU

LE GRAND COMBAT DES MÉDECINS MODERNES,

TOUCHANT L'USAGE DE L'ANTIMOINE,

Poème histori-comique, dédié à MM. les médecins de la Faculté

de Paris, par le sieur C. C. (Carneau, Célestin). A Paris, chez

Jean Paslé, au Palais, dans la gallerie des Prisonniers, à la

Pomme d'or couronnée. Avec privilége du roy et approbation

des docteurs en médecine. (Très rare de cette édition, in-8.)

M.DC.LVI.

(1656.)

Les biographes nous apprennent qu'Étienne Carneau, né à Chartres,

entra chez les célestins de Paris, près l'Arsenal, où il mourut le 17

septembre 1671; il avait du talent pour la poésie française et latine.

On a de lui un poème français intitulé: l'_Œconomie du petit monde_

ou _les Merveilles de Dieu dans le corps humain_; un autre poème

sur la Correction et la Grâce, lequel est demeuré manuscrit; enfin

celui-ci, qui se trouve aussi dans les Muses illustres de Colletet.

Carneau dédie sa Stimmimachie aux médecins, ce qui était d'autant plus

convenable que la polémique dont l'antimoine ou le stimmi fut l'objet,

lors de son apparition, fut très souvent soutenue en vers par les

médecins eux-mêmes. A la suite de la dédicace, on lit une approbation

authentique _de la plus grande et plus saine partie de la Faculté de

Paris_, en faveur de l'antimoine, laquelle est datée du 26 mars 1652,

et signée de 61 médecins dont les noms suivans font partie: Chartier,

Guénaud, de Vailly, Akakia, Marès, Langlois, Pajot, le Gaigneur,

Cousin, Petit, Renaudot, Mauvillain et Landrieux: on en pourrait citer

davantage et de plus célèbres contre l'antimoine, tels que Guy-Patin,

Duret, Falconnet et leurs émules.

Ce poème, d'un seul chant, contient 1930 vers de huit syllabes; il est

écrit en style burlesque; aussi reçut-il les hommages de Scarron, que

l'auteur remercia dans un sonnet improvisé qui nous a paru bon, et que

voici:

Génie excellent du burlesque,

Etonnement de nos esprits,

Qu'Apollon a dépeint à fresque

Dans le temple du dieu des Ris;

Un pédant au style grotesque,

M'ayant méchamment entrepris,

Le courage me manquait presque

Pour pousser plus loin mes écrits.

Mais ta muse au besoin m'a servi de Minerve;

Elle a fortifié ma languissante verve,

Et m'a fait un rempart de son puissant aveu;

N'ai-je donc pas trouvé même effet dans ta veine.

Qu'en cette curieuse et célèbre fontaine

Où les flambeaux éteints reprenaient nouveau feu?

Pour donner tout d'abord l'idée de cette plaisanterie rimée, qui acheva

de confondre les détracteurs de l'émétique, nous dirons avec Etienne

Carneau:

C'est un combat de médecins

Dont les tambours sont des bassins;

Les seringues y sont bombardes,

Les bâtons de casse hallebardes,

Les lunettes y sont poignards,

Les feuilles de séné, pétards, etc., etc.

On y voit retracée fidèlement, et dans l'ordre des faits, la lutte des

médecins dans la grande affaire de l'antimoine, et de son insertion au

_Codex_,--_dressé pour le bien du Podex_, par le docteur Saint-Jacques.

Les premiers héros qui défendirent le docteur Saint-Jacques furent

Chartier et Beys; ensuite accourut l'illustre Valot,--_Par qui

l'antimoine épuré--Fut presque à la cour adoré_.--_Rainssant, Thévard,

Marès, Guénaud,--Hureau, Mauvillain et de Bourges,--Que l'on faisait

passer pour gourges_, se distinguèrent par l'heureux emploi qu'ils

firent de ce médicament si cruellement calomnié. Carneau convient

pourtant que l'antimoine a des dangers dans des mains maladroites, et

qu'il faut un homme accompli--_Pour bien manier, sans scandale,--Son

altesse antimoniale_; mais n'en peut-on pas dire autant de la plupart

des substances pharmacopéennes? Le poète s'enflamme de fureur contre

trois libelles célèbres où le stimmi fut attaqué sans mesure, savoir:

le Pithægia, l'Antilogia et l'Alethophanes.--_O temps! ô mœurs! ô

maîtres fourbes!--Crapauds vivant de sales bourbes!--L'antimoine

avecques son vin--Vaincra toujours votre venin._--Le docteur Grévin

nommément n'est pas épargné, comme aussi n'épargnait-il guère les

partisans du stimmi. Le docteur et ses amis assuraient que le

vin émétique était un poison mortel; là-dessus le moine Carneau

égaie sa réponse par de petites histoires bouffonnement racontées:

d'abord ce sont trois meuniers qui, ayant pénétré dans la pharmacie

de l'Hôtel-Dieu et trouvé une bouteille de ce vin antimonial,

l'avalèrent tout entière, pensant que ce fût liqueur fine, puis se

remirent en route à cheval.--_Ce vin, pour faire son office,--Mit

les meuniers en exercice,--Derrière Saint-André-des-Arcs;--ils

gâtèrent pourpoints et chausses--D'assez désagréables sauces;--Rien de

plus; ce vin furieux--Fit seulement trois cu-rieux--Et trois gorges

dévergondées,--Par les émétiques ondées_; Puis un bon sommeil rétablit

toutes choses, et jamais les meuniers ne se portèrent mieux. Autre

exemple: une jolie petite fille de Bordeaux, appelée Marthe,--_Qui

rime bien à fièvre quarte_,--adorée de son père, s'en allait mourant,

depuis deux ans, d'une fièvre quartaine, ou quarte, selon le besoin de

rimer; voilà qu'une charitable voisine lui administra du vin émétique

à l'insu de ses parens; une explosion qu'on peut concevoir s'ensuivit,

après quoi les lis et les roses reparurent avec la santé sur cette

jeune tige flétrie. Troisième exemple: le frère de la présidente Pinon

était tombé de fièvre en chaud-mal par l'effet de je ne sais combien

de remèdes _galéniques_,--_Drogues tant sèches qu'infusées,--Qui font

faire maintes fusées--Tant par le haut que par le bas,--Et l'avaient

mis près du trépas,--Et sans chercher du mal la source,--N'avaient

rien purgé que la bourse_. Sa sœur, la présidente, lui voyant déjà les

dents serrées par la mort, lui fait avaler de force, en lui pressant

le nez, du vin émétique, et, huit jours après, le moribond se met

à table, où il mange et boit comme quatre. Que diront à cela les

adversaires de l'antimoine?--_Qu'en dira le sieur Rataboye,--Ce cadet

de l'aîné d'une oie?--Qu'en diront ces autres faquins,--Rapetisseurs

de vieux bouquins?_ Vous faut-il une autre exemple, messieurs? la

belle princesse de Guimené,--_Belle, dis-je et brave héroïne,--Qui

paye d'esprit et de mine_,--va vous le fournir:--_Une excessive

diarrhée,--Avec la fièvre conjurée,--La rendant sèche comme

bois,--L'avait mise aux derniers abois_; ses domestiques s'avisent

d'appeler M. Vautier, premier médecin du roi, grand donneur de vin

émétique; Vautier arrive, donne ce vin merveilleux, et soudainement

voilà un mésentère de princesse débarrassé, un pylore désopilé, la

belle madame de Guimené guérie, et le poème du célestin Carneau terminé.

Trente-cinq sonnets, madrigaux et autres pièces de vers, tant du

poètes que de ses amis, soit en l'honneur de la Stimmimachie, soit

en remercîmens de tous ces éloges, couronnent dignement l'ouvrage,

qui, après tout, contribua sans doute moins au succès de l'antimoine

que l'habile emploi qu'en fit Guénaud dans la maladie du roi. On se

rappelle que Louis XIV, dans sa première campagne en Flandre, sous

les auspices du vicomte de Turenne, pensa mourir à Dunkerque, et fut

sauvé par l'émétique administré hardiment et à propos. Ce fut aussi

plus tard, à l'heureuse épreuve faite courageusement par nos rois, que

nous dûmes le triomphe de l'inoculation sur une cabale bien autrement

puissante que celle antistimmique, formée qu'elle était d'une partie de

la Faculté de médecine et de la Sorbonne réunies. L'histoire des hommes

et des choses, en grand et en petit, ne présente qu'un long combat. En

résumé, il est prudent de prendre ses réserves, avec Guy-Patin, contre

l'usage de l'antimoine.

L'ART POÉTIQUE;

Par Guillaume Colletet. A Paris, chez Antoine de Sommaville. (1

vol. in-12, 2e édition.) M.DC.LVIII.

(1658.)

Cet ouvrage ne remplit qu'imparfaitement son titre; car cinq discours,

dont un sur l'épigramme, un sur le sonnet, un sur le poème bucolique,

un sur la poésie morale et sententieuse, et un dernier sur l'éloquence

en général et l'imitation des anciens, ne sauraient constituer un art

poétique. Mais Guillaume Colletet, à qui nous devons ces discours, n'y

regardait pas de si près, et d'ailleurs il était, nous assure-t-il,

dans l'intention d'étendre beaucoup son œuvre. Cet écrivain, dans la

bonne opinion qu'il avait de lui-même, s'en promettait, sans façon,

l'immortalité. Membre de l'Académie française à la création de ce

corps, avocat au conseil du roi, favorisé d'abord de la fortune, et

l'un des cinq auteurs commensaux du cardinal de Richelieu, il est

excusable d'avoir espéré légèrement la gloire littéraire, d'autant

qu'il était, en réalité, homme d'esprit et fort instruit. Il mérite

moins d'égards pour avoir ruiné ses enfans en mangeant tout son bien

avec ses trois servantes qu'il épousa successivement. Il voulait,

dit-on, faire passer sa troisième femme ou servante, nommée Claudine,

pour une dixième Muse: mais Claudine n'eût pas été une Muse, quand

même il lui aurait prêté tout son génie; chose qu'il fit probablement,

puisqu'après sa mort, arrivée en 1659 (il était né à Paris en 1598), la

poétesse, devenue veuve, cessa ses chants. C'est de François Colletet,

fils de Guillaume, que Boileau a si cruellement parlé:

....... crotté jusqu'à l'échine,

Va mendier son pain de cuisine en cuisine.

Ces vers, qui font peu d'honneur au satirique, ont fourni, à M. Charles

Nodier, d'éloquentes paroles dans l'article de ses _Mélanges_ où il

venge la misère honorable et outragée d'un homme de mérite après tout,

quoique pauvre poète, et qui a laissé, dans ses _Traités des langues

étrangères, de leurs alphabets, et de leurs chiffres_, un écrit de

métaphysique du langage estimable pour le temps.

Le premier discours de Guillaume Colletet, qui traite de l'épigramme,

est précédé d'une dédicace au cardinal Mazarin, plate et amphigourique,

où la flatterie s'étale sans goût ni mesure. L'auteur entre ensuite

dans son sujet qu'il traite en philologue érudit plutôt qu'en orateur

ou en rhéteur, à peu prés selon l'ordre qui suit.

Primitivement, chez les Grecs, l'épigramme était une simple

inscription; elle est, depuis, devenue un poème succinct qui s'est

appliqué à tous les sujets tristes ou gais, louangeurs ou satiriques.

On la voulait d'abord d'un ou de deux vers au plus:

Hermus crut en dormant dépenser en effet;

L'avare, à son réveil, s'en pendit de regret.

Fœmina nil quam ira est, horisque beata duabus

Dicitur, in thalamo scilicet et tumulo.

Contre une courtisane:

Tu fuis le lit d'un seul et sers de lit à tous.

Ce portrait ressemble à la belle;

Il est insensible comme elle.

Ce poème s'étendit plus tard chez les Grecs et les Latins,

particulièrement chez Martial, jusqu'à 20, 30 ou même 50 vers et plus.

Les Français se sont montrés plus retenus, et leurs épigrammes y ont

gagné. Selon Colletet, Mélin de Saint-Gelais a excellé dans ce genre

pour le moins autant que Clément Marot. Maintenant c'est à nos deux

premiers poètes lyriques, J.-B. Rousseau et Le Brun, que revient,

chez nous, la palme du genre. L'épigramme n'admet point les grandes

et sublimes locutions; elle vit de naturel et de simplicité nue. Les

Italiens l'ont, d'ordinaire, consacrée à l'éloge sous le titre de

_madrigal_, titre qui lui est resté quand elle cesse d'être maligne.

Elle a donné lieu à bien des disputes sans compter celle que rapporte

Aulu-Gelle touchant la préséance à établir entre les épigrammes

grecques et les latines; mais on a paru s'accorder sur l'impérieuse

loi _de l'aiguiser par le bout_, autrement de la finir par un trait.

«Non copia sed acumine placet,» a dit Sidoine Apollinaire. Notre ancien

Thomas Sibilet, auteur d'un art poétique français, s'est rencontré, sur

ce point, avec le maître des maîtres. Il ne sert de rien ici d'invoquer

l'exemple des _épigrammes à la grecque_, l'usage et le bon goût ont

prononcé sans retour. Nous proposons l'épigramme suivante:

D'épigramme en épigramme,

Tant il a monté sa gamme,

Qu'on le tient pour un lion;

D'où vient-il donc que sa femme

Jure que c'est un mouton?

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 22 / 41 段