Ce dialogue passe pour être de François Davesnes ou d'Avenne,

disciple fanatique, surnommé faussement le pacifique, de l'intrépide

et malheureux insensé, Simon Morin, lequel fut brûlé vif, à Paris,

en 1663, pour avoir prêché publiquement que J.-C. s'était incorporé

à lui. Davesnes, frondeur déterminé, paya moins cher son goût pour

la politique et les libelles que son patron, le sien pour les rêves

théologiques. Mis en prison en 1651, il en sortit l'année d'après,

et mourut oublié en 1662. Son _Politique du temps_ rappelle, sans

être aussi violent, le fameux traité attribué à William Allen: que

tuer un tyran _titulo vel exercitio_ n'est pas un meurtre. Il est

dédié à l'un de ses neveux, avocat au parlement. L'auteur se propose,

dans ce dialogue, entre deux personnages allégoriques, _Archon_

et _Politie_, de rabattre à la fois la licence des peuples qui se

refusent à toute discipline, et la superbe tyrannie des princes qui ne

souffrent aucun contrôle à leurs volontés, justes ou non. Le dessein

est sage: examinons-en l'exécution. Le lecteur devine qu'_Archon_

figure le pouvoir, et _Politie_, sa sœur, l'ordre public. C'est

donc _Politie_ ou la fronde qui tient le dé et régente _Archon_ ou

la cour, que Mazarin venait de quitter en se retirant à Cologne,

d'où il revint bientôt après, le grand orage étant passé pour lui

et s'étant tourné contre le prince de Condé. Politie établit que le

pouvoir doit être fondé sur la justice; Archon en convient: on est

toujours d'accord sur les généralités. Archon demande, à son tour,

que les sujets obéissent aux magistrats et aux puissances. Point de

difficulté là dessus. L'éloge d'une sage monarchie passe aussi, sans

débat, sous l'autorité de l'Écriture sainte, de Cicéron, d'Aristote,

de Xénophon, etc. Politie concède encore que la monarchie héréditaire

est plus durable et moins agitée que l'élective; mais elle ne veut

pas toutefois que les princes oublient qu'ils tiennent leur puissance

du consentement des peuples, et que les peuples les peuvent démettre,

s'ils ne s'acquittent pas de leur devoir. Ici commence la dissidence.

Définition judicieuse du roi et du tyran. A ce compte, dit Archon,

les juifs devaient donc déposer David, car il commit des actes de

tyrannie.--David se repentit et paya l'aire et les bœufs d'Arenna qu'il

avait usurpés.--Ainsi vous limitez l'autorité des princes!--Oui, je

veux qu'ils soient sujets de la loi. _Le prince est une loy parlante

et la loy est un prince muet._--Cependant J.-C. interdit à Pierre de

le défendre par l'épée contre l'iniquité violente.--J.-C. parlait

alors comme particulier. La répression n'appartient qu'aux magistrats

et à la communauté.--Mais il y a un axiome dans les pandectes qui dit

que le prince, auteur de la loi, ne saurait être sous la loi.--La loi

divine et l'équité sont au dessus des pandectes. _La loi ne saurait

être une toile d'araignée au travers de laquelle les gros passent et

les petits demeurent._--J'aurais plutôt pensé que la justice dérivait

du commandement (a jubendo).--Vous avez fort mal pensé; elle dérive

d'un pacte réciproque.--Mais qui forcera le prince à exécuter le

pacte?--Le magistrat et le droit naturel.--Expliquez-moi un peu ces

mots, s'il vous plaît.--Définition connue du droit naturel, du droit

civil et du droit des gens, d'où Politie conclut que le droit civil

et le droit des gens sont soumis au droit naturel. Développemens à ce

sujet, qui mettent la vie et les propriétés des hommes hors de la main

des princes, en vertu du droit naturel, suivant de certaines formes

réglées par le droit civil, qui, pour émaner de ces princes, ne peuvent

jamais prescrire contre les principes du droit naturel.--Voilà qui va

contrarier beaucoup de rois qui estiment les biens et les personnes

de leurs sujets être domaine royal. Mais expliquez-moi, chère sœur,

comment, d'après vos principes, la servitude des esclaves peut être

légitime?--Le droit civil qui permettait les esclaves était barbare;

mais il ne laissait pas de stipuler, en faveur des esclaves, des

conditions qui rentraient dans le droit naturel.--Et si les sujets

embrassent des erreurs contraires à la loi de Dieu, défendez-vous aux

princes de les poursuivre par le fer et la flamme?--Oui, sans doute. On

ne doit employer contre l'erreur que l'ascendant de la vérité.--Mais

Dieu réprouve la sédition.--Appellerez-vous séditieux des sujets qui

résisteront au prince quand ce dernier leur commandera de renier

Dieu?--J'admets que le prince est imprudent qui, pour ne vouloir rien

céder, met aux peuples les armes à la main: cependant quel ordre

existera dans un État s'il ne peut réprimer ses sujets armés contre

lui?--L'ordre subsistera ou se rétablira quand le prince et les sujets

respecteront le pacte réciproque.--Mais J.-C. veut, de quiconque

reçoit un soufflet, qu'il tende l'autre joue.--Vous confondez encore

ici la vengeance particulière, laquelle est défendue, avec la légitime

résistance, laquelle est permise. Les Israélites ne se révoltèrent-ils

pas contre Pharaon, sous la conduite de Moïse? et le grand prêtre

Joïada n'a t-il pas occis la reine Athalie? Le sénat, dans l'an 641, ne

condamna-t-il pas l'impératrice Martine à avoir la langue coupée pour

avoir empoisonné Constantin, fils d'Héraclius, son premier mari? Suite

d'exemples puisés dans notre histoire.--D'après cela, ma sœur, je ne

comprends pas comment les sujets ont laissé monter la puissance des

rois si haut qu'elle est.--C'est que les peuples sont aisés à piper;

mais à l'extrême nécessité, ils se ressentent.

Ici la discussion tombe sur les protestans, et Politie blâme amèrement

les moyens violens employés pour les réprimer. Elle se montre même

assez ouvertement calviniste, en ce qu'elle reproche au pape de n'avoir

pas soumis la décision des points controversés au concile.--Du moins,

accordez-moi, reprend Archon, qu'il ne faut prendre les armes que tard,

et pour sa défense extrême.--C'est selon, répond Politie, c'est selon

qu'il sera expédient.

J'ay en horreur les maux qui règnent sur la terre;

Mais j'ose maintenir que nous estant piquez,

Plusieurs fois par la paix et par guerre eschappez,

Pour establir la paix il faut faire la guerre.

--Mais vous conviendrez qu'il faut redouter les brusques changemens

dans un État.--J'en conviendrai de tout mon cœur.--Vous n'approuvez

donc pas ce que dit Cicéron au troisième livre de ses _Offices_, qu'il

est loisible à qui que ce soit de tuer un tyran?--Encore qu'il soit

parfois permis de le faire, ainsi qu'il appert de l'exemple de Dieu,

qui le permit souvent à son peuple, je ne le conseillerais pas, vu la

méchanceté des hommes.--Mais qui apprendra aux sujets quand ils doivent

se résigner, et quand se rebeller?--Au temps des révélations, c'est

Dieu lui-même; aujourd'hui c'est la conscience dégagée de corruption et

de pusillanimité.--Comment reconnaître les lois qu'on doit suivre et

celles qu'on doit rejeter?--Je vous le dis encore, par les lumières

de la conscience et de l'équité naturelle. Ainsi Dieu ne veut point

qu'on paillarde; si donc vient une loi qui force à marcher en public,

sans vêtemens, vous rejetterez cette loi.--Ma sœur, vous m'ouvrez

l'entendement.--Mon frère, j'en suis contente.

Archon, bien instruit et bien converti, termine l'entretien par un

discours éloquent, plein de choses hardies contre les abus de la

royauté et du pontificat, et fait serment de n'user du pouvoir que

dans l'intérêt des hommes en vue de Dieu. Certainement ce n'est pas

là une œuvre vulgaire. Contre l'ordinaire des dialogues, la marche de

l'argumentation est pressante; les objections ne sont pas dissimulées;

on n'y voit point, sous le nom d'un des interlocuteurs, l'auteur parler

à son écho. Archon et Politie disent l'un et l'autre ce qu'ils doivent

dire. Aussi, bien des gens trouvent-ils que la question est indécise;

pour nous, elle ne l'est pas. Nous pensons qu'il n'est si petit tyran

dont, par droit, les peuples ne puissent s'affranchir; ni si grand, à

peu d'exceptions près, que, par intérêt, ils ne doivent supporter; car

l'homme, en secouant le joug des passions d'autrui, risque toujours de

devenir esclave des siennes, les pires de toutes pour son honneur et

son repos.

LES NOUVEAUX

ORACLES DIVERTISSANS,

Où les curieux trouveront la réponce agréable des demandes

les plus divertissantes pour se resjouir dans les compagnies,

augmentées de plusieurs nouuelles questions, avec un Traité

de la Physionomie, recueilly des plus graves auteurs de ce

siècle. Ensemble, l'Explication des Songes et Visions nocturnes

(traduit de l'espagnol, pour le premier Traité, et compilé,

pour les deux autres, par le sieur Wulson de la Colombière,

qui a mis le tout dans un meilleur ordre). A Paris, chez

Gabriel Quinet, dans la grand'salle du Palais, et se vendent à

Brusselles, chez Louis de Waine, à la rue de Sainte-Catherine.

(1 vol. in-12 de 332 pages, en trois paginations, plus 7

feuillets préliminaires, et un frontispice représentant la roue

de Fortune, avec des personnages assemblés pour le jeu. Sans

date, mais de 1652 à 1677.)

(1652-77.)

Le premier traité des _Oracles_ contient 71 questions, généralement

divertissantes, avec la manière d'y trouver les réponses, qui sont

rangées par groupes de seize, sous l'invocation de Cérès, le Taureau,

la Vierge, les Gémeaux, Mercure, Vénus, les Balances, le Scorpion,

le Sagittaire, le Capricorne, le Verseur d'eau, Diane, Saturne, les

Poissons, Bellone, Pirame, Jupiter, Orphée, la Lune, le Soleil, Ulysse,

le Bélier, le Cancer, le Lion, Achille, la Fortune, Bradamante,

l'Hyménée, Ménélas, Mars, Pomone, Minerve, Midas, Alexandre, Énée,

Merlin, Oreste, Bacchus, Argus, Balde, Montan, Constance, Jason, Roger,

Acate, Avicenne, Astolphe, Thyeste, Roland, Amaryllis, Amide, Renaud,

Erminie, Angélique, Corisque, Olympie, Rodomont, Didon, Vulcan, Œdipe,

Ariadne, Philis, Birène, la Force, la Tempérance, l'Envie, Amaranthe

et Marfise. L'auteur prévient à la fin que ses réponses ne sont pas

articles de foi. S'il eût adressé cet avis à Fontenelle, l'historien

des _Oracles_ lui eût répondu: «Vous êtes trop modeste.»

Le second traité _de la Physionomie_ est plus curieux que le précédent

et moins cabalistique; souvent même il s'élève jusqu'au ton de la

philosophie. Nous y voyons d'abord des observations ingénieuses sur

les variétés que les climats apportent dans la nature et dans la

constitution des hommes; comme, par exemple, que les habitans du

sud, étant plus desséchés que ceux du nord, sont plus cruels, plus

contemplatifs et moins propres à l'action que ces derniers. Suivent des

recherches sur l'humeur des différens peuples de l'Europe, où leurs

divers caractères sont finement appréciés; du moins, devons-nous le

croire, puisque notre part y est très belle.

Puis viennent les différens âges décrits avec exactitude. Le chapitre

des femmes est sévère; l'auteur qui leur accorde, avec raison, le grand

mérite de la piété cite en compensation le quatrain suivant, que nous

traduisons ainsi:

Quid levius plumâ? flamen:

Quid flamine? ventus:

Quid vento? mulier:

Quid muliere? nihil.

S'il fallait en étagères

Ranger les choses légères,

Je dirais, sachez-le bien!

Plume, air, vent, femme, et puis rien.

Ne peut-on pas ajouter ici deux remarques? la première, que les femmes

sont moins légères en France qu'ailleurs; la seconde, qu'elles y

sont communément moins légères que nous; si cela est accordé, nous

essaierons d'en donner pour raison qu'elles y ont plus d'esprit

qu'ailleurs, et qu'elles y sont plus heureuses que les hommes; mais

revenons à Wulson de la Colombière.

En parlant des _différentes humeurs_, il trouve que les mélancoliques

sont noirs, froids, secs, peu velus et gros mangeurs; que les

flegmatiques sont blancs, velus, boivent et mangent peu; que les gens

colères sont maigres et de couleur citrique; que les courageux sont

rouges et sanguins, etc., etc.

Les paroles sont un thème important d'observation. Ainsi, les grands

parleurs ont peu de sens et peu de grands vices; les taciturnes en

général, mais non universellement, offrent un modèle opposé.

Etudiez la lenteur et la volubilité des paroles; c'est un signe

notable; voyez si les gens aiment à railler; c'est une marque d'orgueil

et d'envie.

Signes particuliers tirés des cheveux, du front (défiez-vous des

fronts unis); des sourcils, des paupières, des yeux (les yeux grands

et les longs sourcils marquent brièveté de la vie); de la face (la

face charnue montre le mensonge, et la grêle, la prudence); du nez

(les nez camus sont paillards); des oreilles (les grandes signifient

la colère); des lèvres (les grosses dénotent stupidité, Mars est leur

planète); des jambes (les minces témoignent l'ignorance, et les grosses

l'audace); des mains (les courtes, avec des doigts forts, sont un bon

signe); etc., etc. Signes du juste, du méchant, du prudent, de l'idiot,

etc., etc.; mais il est temps de nous arrêter, la foi finirait par nous

gagner.

Le troisième traité, _des Songes_, est une des moins sottes

onirocrities que nous connaissions; l'avant-propos mérite d'être lu.

L'auteur y distingue cinq espèces de songes, savoir: _le Songe_,

proprement dit, qui offre un sens caché sous des formes allégoriques;

_la Vision_, ou représentation fidèle de ce que nous verrions si nous

venions à nous éveiller; l'_Oracle_, qui est une révélation émanée de

Dieu même; _la Rêverie_, qui nous fait posséder illusoirement dans le

sommeil ce que nous avons désiré en veillant:

........Mens humana quod optat

Dum vigilat sperans, per somnum cernit idipsum;

et enfin l'_Apparition_, ou la présence des fantômes pendant la nuit.

Pour qu'un songe ait de la consistance et soit digne d'interprétation,

il faut qu'il se forme après minuit, ou au petit jour, à l'heure où la

digestion est finie.

Suivent plusieurs exemples des cinq espèces de songes puisés dans

l'histoire tant sacrée que profane; après quoi l'onoricrite range son

explication des songes sous les lettres A. B. C. D. E. F. G. (H. I.

K. n'ont rien); L. M. N. O. P. (Q. n'a rien); R. S. T. V. (X. Y. Z.

n'ont rien). Ainsi _arbre_ (monter sur un) signifie honneur à venir.

_Avoir des verges_ signifie joie. _Baiser quelque vivant_ signifie

dommage. _Baiser un mort_ signifie longue vie. _Manger charogne_ veut

dire tristesse, etc., etc. Consultez Mathieu Lansberg pour le reste, à

défaut de Wulson de la Colombière, qui est plus complet toutefois et

entend mieux raison.

Ce livre n'est rien moins que commun.

LA DÉVOTION AISÉE,

Par le P. Le Moine, de la compagnie de Jésus (1 vol. pet.

in-12 de 198 pages, plus 19 feuillets préliminaires.) Deuxième

édition. A Paris, chez Jacques Courtin, en la grand'salle du

Palais, au cinquième pilier, à l'Escu de France, avec cette

épigraphe: «_Jugum meum suave est, et onus meum leve._»

M.DC.LXVIII.

(1652-68.)

Il ne faut pas ranger le jésuite Pierre Le Moine, né à Chaumont en

1602, mort à Paris en 1671, parmi les esprits vulgaires, quoiqu'il ait

bien du faux goût, car il avait aussi beaucoup d'imagination et de

génie. Son petit livre, intitulé _la Galerie des femmes fortes_, se lit

encore avec plaisir; quant à son grand poème de _Saint Louis_, s'il est

vieux dans son ensemble, on doit se rappeler qu'il renferme de très

beaux vers, nombre de pensées élevées, et que Boileau, s'excusant de

n'en avoir point parlé, s'exprimait ainsi: «_Il est trop fou pour en

dire du bien, et trop poétique pour en dire du mal_.»

Le P. Le Moine dédie _sa Dévotion aisée_ à la duchesse de Montmorency,

née princesse de Condé, veuve du maréchal décapité à Toulouse, et les

éloges outrés qu'il lui donne passent à la faveur de la fin tragique

de son époux qu'ils rappellent noblement; l'auteur nous assure

d'ailleurs que son ouvrage est le résumé des conversations spirituelles

qu'il avait eues avec cette vertueuse dame. Cet ouvrage est divisé

en trois livres composant, le premier, 7 chapitres, le second 14, et

le troisième 12; division plus arbitraire et subtile que nécessaire

et lumineuse. Au fond, c'est un traité de morale sans divisions

réelles, où la marche de l'écrivain se réduit à procéder du général au

particulier, à commencer par l'amour de Dieu pour finir par la forme

des vêtemens et les moindres usages de la vie pratique. Une seule idée

y domine tout et s'y reproduit de mille façons, dont plusieurs sont

trop recherchées, savoir que la dévotion n'est pas d'un si rude accès

qu'on le suppose; qu'à le bien prendre, elle cause moins de souffrances

et de privations que ses contraires, tels que l'impiété, l'orgueil,

l'ambition, l'avarice, la volupté, etc., etc.; que la mélancolie

sombre de certains dévots et leur front sévère tiennent plutôt à

leur tempérament qu'à la dévotion même; en un mot, que, tout compte

régulièrement soldé, il en coûte plus, dès ce monde, pour cheminer vers

l'enfer que vers le ciel: proposition qui était de nature à soulever le

public janséniste, et qui le souleva en effet, ainsi qu'on peut le voir

dans les 9e et 10e lettres provinciales. A vrai dire, le P. Le Moine

est plus près de la vérité philosophique ici que le grand Pascal, et

son tort ne gît que dans ses expressions. Avec plus de goût, de mesure,

et moins de ces fleurs jésuitiques faites pour déparer les meilleurs

systèmes, il eût donné moins de prise à la critique; cependant nous

conviendrons qu'à force d'aplanir les voies de la vertu, il expose

parfois l'athlète irréfléchi à dormir quand il lui faut combattre, ou

à se présenter au combat sans armes défensives. Michel Montaigne avait

soutenu la même thèse que le P. Le Moine, et l'agrément dont il sut la

couvrir la fait goûter des mêmes esprits que le jésuite peut fort bien

rebuter par ses faux ornemens; il y a pourtant d'excellens morceaux

dans ce livre, écrit généralement avec une élégance ingénieuse, tel est

le suivant:

«Si le juge donne à saint Augustin le temps qu'il devrait donner à ses

parties; si, au lieu de leur faire courte justice (l'auteur aurait

dû dire _prompte justice_, et faire le sacrifice de l'antithèse), il

s'amuse à faire de longues méditations; si, par une charité coupable et

désordonnée, il fait des pauvres en allant visiter d'autres pauvres; ne

pourrait-on pas dire qu'il fait fort mal de fort bonnes œuvres; qu'il

corrompt le bien, et que ses vertus irrégulières lui seront reprochées?

Conclusion, que chacun doit mesurer sa dévotion et la régler sur les

devoirs de son état.»

_La Dévotion aisée_ contient plus d'un passage de même valeur; aussi

est-elle du petit nombre des écrits ascétiques du XVIIe siècle qu'on

relit encore aujourd'hui. On en trouve une très bonne analyse, appuyée

de citations, au tome 1er des Variétés sérieuses et amusantes de

_Sablier_.

L'EVANGILE NOUVEAU

DU CARDINAL PALAVICIN,

Révélé par luy dans son histoire du Concile de Trente;

OU

LES LUMIÈRES NOUVELLES

POUR LE GOUVERNEMENT POLITIQUE DE L'ÉGLISE.

Par l'abbé J. Le Noir, théologal de Seez. (_Elzevir._) Suivant

la copie imprimée à Paris, chez Jean Martel. (1 vol. pet.

in-12.) ↀ.ⅮC.LXXVI.

(1652-76.)

Le concile de Trente, qui a fixé la foi et la discipline chrétiennes

dans les temps modernes, n'a point tranché les controverses, au

contraire. Le seul récit des faits de cette mémorable assemblée,

moins par lui-même (car ces faits ont été généralement racontés avec

exactitude) que par les interprétations opposées auxquelles il a donné

lieu, a servi de texte favori à deux systèmes différens, dont deux

historiens justement célèbres, Frà Paolo Sarpi et le cardinal jésuite

Sforza Palavicino, furent les habiles organes. Le premier de ces

systèmes, dérivé fortuitement de la réforme, tendant à une sorte de

république épiscopale par le retour aux anciennes formes des conciles,

plut, dans le XVIIe siècle, aux partisans du jansénisme. Le second

avant-coureur du fameux concordat de 1516 entre Léon X et François

Ier, plus favorable à la suprématie pontificale, et, par suite, plus

monarchique, eut, pour premiers soutiens, dans le clergé, la Compagnie

de Jésus, et, dans le monde, ses nombreux prosélytes. L'abbé Le Noir,

théologal de Seez, en 1652, suspecté de jansénisme, suivait la bannière

de Sarpi. Aussi s'éleva-t-il, sans crainte ni mesure, contre l'histoire

du concile de Trente, par le jésuite cardinal, et s'étant avisé, pour

son malheur, de prendre le ton de l'ironie, en faisant parler son

antagoniste, dans un prétendu Evangile, de façon à ruiner la morale

du christianisme, comme si un tel langage eût été la conséquence

naturelle des principes contenus dans l'histoire de Palavicino, le

pauvre prêtre fut enfermé au château de Nantes où il mourut oublié, en

1692, à soixante-dix ans. Son pamphlet théologique, divisé d'abord en

six chapitres, puis en articles, puis en paragraphes, outre qu'il n'est

pas commun, n'est dépourvu ni d'esprit, ni de science, ni de sincérité,

à beaucoup près. Nous venons de dire qu'il est constamment ironique;

or, l'ironie ne pouvant que se reproduire et non s'analyser sans ennui

pour le lecteur, l'extrait continu, que nous en donnerons, conservera

ce ton; mais nous ne prenons point la responsabilité de cette forme

maligne, et cela par respect pour la grave matière dont il s'agit, et

nullement par peur d'être enfermé au château de Nantes. La bonne foi

nous oblige, avant tout, de dire que ce pamphlet fut aussi méprisé

des docteurs, notamment du savant Richard Simon, de l'Oratoire, que

l'histoire du cardinal Palavicin en fut estimée.

SOMMAIRE DE L'ÉVANGILE PALAVICIN.

La politique, selon Aristote, est la suprême vertu morale, d'autant

qu'elle a pour objet le bien public, d'où il suit que, comme le pire

des maux est la corruption du bien, la fausse politique est la plus

damnable chose qui soit au monde. Jésus-Christ étant venu sur la

terre pour assurer la félicité du genre humain, non seulement dans

l'autre vie, mais encore dans celle-ci, son gouvernement politique

est nécessairement le meilleur de tous, et le concile de Trente étant

l'expression fidèle de la politique de Jésus-Christ, le gouvernement

qu'il établit est, de nécessité, le meilleur des établissemens

politiques possibles. L'Eglise se doit considérer de deux façons,

selon l'esprit et selon la chair, comme dit le R. P. Diégo Lainez, le

second général de la Compagnie de Jésus. Selon l'esprit, l'Eglise est

le temple de la charité; selon la chair, elle est la source de toute

félicité temporelle. Or, la félicité temporelle, consistant dans les

richesses, les honneurs et les plaisirs, il résulte, des prémisses

posées, que l'Eglise doit se proposer ces trois fins temporelles

aussi bien que les fins spirituelles, autrement réunir la sagesse

des premiers sages du monde, tels qu'Aristote et Platon, à celle

des apôtres. Si Jésus-Christ n'avait eu pour but que la félicité

spirituelle, il n'y aurait pas de sûreté à consulter Aristote sur la

contenance des établissemens politiques; mais nous venons de voir qu'il

est proposé d'accorder les deux félicités, donc il a dû se rencontrer,

pour ce qui regarde la temporelle, avec les premiers sages du monde

en tête desquels s'est placé Aristote. Il n'est pas douteux que, si

ces sages vivaient, ils se trouvassent d'accord avec la politique du

christianisme.

Luther a méprisé Aristote, et ce fut une des causes de son hérésie.

Carlostat fit de même et eut même sort. Ces hérésiarques voulaient

séparer les intérêts éternels des intérêts humains, pour que les

puissances de la terre ne fussent point autorisées à poursuivre les

hérésies. Par un motif contraire et infiniment sage, l'Église a réuni

ces deux natures d'intérêts. Par l'Église, il faut entendre les habiles

de l'Église; car il y a eu de très saints prélats et pontifes qui, pour

n'avoir pas su, dans leur zèle indiscret, accommoder ensemble ces deux

intérêts, ont été de très mauvais guides politiques.

Le bon-homme Adrien VI, par exemple, voulut retrancher les revenus

de la daterie, en haine de la simonie, en quoi il eut grand tort; et

Chérégat, son nonce à la diète de Nuremberg, avec sa belle maxime qu'il

ne faut pas permettre le mal afin qu'il en arrive du bien, n'eut pas

un tort moindre. Il excluait ainsi toute tolérance nécessaire, comme

celle des femmes de mauvaise vie, laquelle tolérance épargne de plus

grands maux et rentre par là dans la politique bien entendue. Ce sont

là des erreurs de zélés ignorans. La plus capitale de ces erreurs est

que l'on doit vivre dans l'Église comme on doit vivre selon Dieu,

tandis que l'Église doit conduire les hommes selon leur nature faible

et corrompue, tout en leur enseignant la perfection.

Autre erreur, que l'Eglise doit se gouverner selon les règles de

l'antiquité, tandis qu'elle doit se gouverner selon le temps présent,

c'est à dire par un seul chef et non plus par les conciles. La vérité

est que ce qui est le meilleur à faire n'est pas toujours ce qui est

le meilleur à ordonner. Dans le premier cas, on n'a en vue que le

mieux absolu; dans le second, que le mieux relatif ou possible. Dans

le premier cas, il n'y a rien de meilleur que la réunion des évêques;

dans le second, il n'y a point de conjonctions d'astres dont les

influences soient pires que la réunion des évêques. Dans le premier

cas, la pauvreté est un bien dont le goût doit être inspiré; dans le

second, c'est un mal qu'il faut fuir. Si les hommes voyaient l'Eglise

pauvre, ils la mépriseraient; donc l'Eglise fait bien de s'enrichir.

Si les hommes étaient condamnés par l'Eglise à une mortification

perpétuelle, ils la détesteraient, donc l'Eglise doit se borner à leur

ménager, dans la modération, des plaisirs plus délicats que ceux que

l'idolâtrie leur présente. Si le pape ne pouvait dispenser des canons

dans de certaines circonstances, il perdrait bientôt toute action

sur le peuple et les grands; et le mal serait horrible, encore que

l'exécution générale des canons soit une chose excellente: et voilà de

ces distinctions que les conciles n'admettent point. _Il faut régler le

droit sur le fait et non le fait sur le droit._ Le R. P. Diégo Lainez,

au concile de Trente, répondit admirablement aux ambassadeurs de France

qui redemandaient les élections, vu qu'elles étaient de pratique

ancienne: «C'est précisément parce que c'était la pratique ancienne que

je m'oppose à rétablir les élections; car si elles eussent continué

d'être une bonne pratique, on ne les eût point abandonnées.» Rien ne se

fait ni ne doit se faire aujourd'hui comme jadis. Jadis une simplicité

modeste se faisait admirer dans la tenue des conciles; aujourd'hui

la splendeur et le faste en sont une partie obligée. Quand Philippe

II passa par Trente pour aller en Espagne, les légats et les pères

du concile lui donnèrent des festins, des bals, des musiques et des

spectacles ravissans où l'on représenta les enchantemens de l'Arioste;

cependant Constantin, n'eut point de bals au concile de Nicée.

«L'autorité des conciles généraux est de source divine: Eh bien! disait

le R. P. Diégo Lainez, appelez des décisions du pape, aux conciles

généraux, adieu l'unité de l'Eglise, et c'en est fait du christianisme.»

Les évêques, pour la plupart, sont de pauvres prêtres qui ne savent pas

le monde; la cour purpurale du souverain pontife le sait admirablement;

donc elle doit gouverner. Toute assemblée veut réformer, et toute

réformation détruit. Les communautés sont comme des enfans dont il faut

faire le bien malgré eux. Par ces raisons, le cardinal Simonetta fit

bien de répondre au pauvre évêque d'Aliste, qui voulut soutenir, à la

seconde séance du concile de Trente, que les évêques étaient institués

évêques par Jésus-Christ: «Vous êtes un insolent! laissez parler les

autres.»

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 21 / 41 段