Leurs assemblées sont de deux sortes, générales ou particulières.

Les premières, tenues à Rome seulement, sont rares; les secondes

se tiennent tous les trois ou cinq ans dans chaque province, et le

résultat en est soumis au général sur-le-champ. La justice de l'Etat

n'est assujettie à aucun ordre permanent, à aucune procédure fixe. La

volonté du chef y fait tout, aussi bien que pour les lois. Cependant

les solipses ont des lois; ils en ont même beaucoup, puisqu'il serait

impossible de les contenir dans cinq cents volumes in-folio; mais ce

recueil ne sert qu'à présenter la plus belle collection de _oui_ et

de _non_ qu'on puisse imaginer, attendu que le général peut donner

son idée du jour, du quart d'heure pour une loi. Si l'on veut trouver

quelque chose de stable et de précis dans ce Code ambulatoire, il est

besoin de ne pas sortir des trois maximes suivantes: 1° que le général

ne peut se tromper ni mal faire; 2° qu'un solipse, ainsi qu'un vrai

soldat (Inigo, le fondateur, avait été soldat, et son idée capitale fut

d'introduire la discipline militaire dans un ordre religieux qui serait

éparpillé dans le monde); qu'un solipse, ainsi qu'un vrai soldat,

donc, n'a d'autre souverain que son général; 3° que tout serment

prêté par un solipse à d'autres qu'à son général, même de l'aveu de

ce général, est, sur le signe de ce général, nul et comme non avenu

_ipso facto_. Jusqu'en 1607 les constitutions des Solipses avaient été

tenues secrètes et manuscrites; mais, à cette époque, la fantaisie leur

ayant passé par l'esprit de les faire imprimer à Lyon, chez Jacques

Roussin, quelque minutieuses précautions qu'ils aient employées alors

pour s'assurer de la fidélité des imprimeurs, un exemplaire leur en fut

dérobé qui servit bientôt à une réimpression faite en Allemagne, et

la mèche fut éventée. Les Solipses sont affranchis de la juridiction

dite _de l'Ordinaire_, c'est à dire qu'ils peuvent partout administrer

les sacremens de l'Église sans la permission des évêques, d'après une

décision qu'ils ont obtenue en 1549 du pape Paul III, le même qui avait

reconnu leur institut en 1540. Nous dirons, à ce propos, en suspendant

notre analyse, que, dans ces derniers temps, les jésuites français,

pour ne point alarmer le gouvernement, se sont d'eux-mêmes subordonnés

aux évêques, n'allant jamais dans les diocèses que sur l'invitation

épiscopale; mais, comme il a été tout aussitôt convenu que les évêques

qui ne les appelaient pas étaient de mauvais évêques, ils ont été

appelés généralement, ont peuplé d'abord les petits, puis les grands

séminaires, et la chose est revenue au même pour eux, avec le mérite

de la soumission de plus. Poursuivons: Ce fut une obligation première

chez les Solipses de n'accepter aucune dignité ecclésiastique, et de ne

rien posséder en propre; mais, comme leur général peut tout, il aura

sans doute relevé ses sujets de cette obligation, car les cardinaux

Bellarmin, Jean de Lugo, Tolet, Sotuel et autres étaient Solipses. A

l'égard des biens, aucun Solipse, en effet, ne paraît avoir possédé en

propre de biens temporels; mais leurs parens en ont souvent et beaucoup

possédé par eux; et quant à leur ordre, il en a tiré d'immenses, soit

du commerce, soit de la confession des veuves riches, des vieillards

riches, des princes riches, car les Solipses se sont toujours attachés

au salut des riches qui, dans le fait, sont, de tous les chrétiens,

les plus exposés; or, ces biens immenses ont servi, dans les mains de

leurs généraux, à la construction de colléges et d'églises magnifiques

dont le luxe n'a point de bornes, et aussi au maniement des affaires

politiques des nations. Les Solipses, considérant que l'antiquité

d'existence est la chose la plus capable d'inspirer aux peuples

de la vénération, se sont plu à entourer leur origine de fables

prodigieuses qui les font remonter au temps de Pharaon pour le moins.

Ils se reconnaissent, sous leur forme actuelle, dans les prophéties

d'Isaïe, et voient, dans Ignace de Loyola, leur premier monarque et

leur dernier législateur plutôt que leur fondateur proprement dit. Ils

ont des mœurs particulières, sans compter qu'ils vivent apparemment

avec une chasteté surprenante. Ils s'approuvent de toute chose les

uns les autres aux yeux des étrangers, et ne s'entre-livrent jamais

au public sur rien, tout en se déchirant à belles dents, par esprit

d'intrigue, dans des délations et des correspondances secrètes avec

leurs supérieurs et leur général; et s'il n'est point d'ordre où les

divisions intestines soient plus fréquentes ni plus acharnées que le

leur, parce qu'elles y sont entretenues à dessein comme d'excellens

moyens de surveillance et d'empire pour l'autorité suprême, il n'en

est point également où l'union extérieure soit plus serrée en face de

l'ennemi commun. Leur premier besoin étant la domination, ils sont au

guet des moindres nouveautés, des différentes directions que prend

l'opinion des hommes, afin de s'y conformer d'abord pour s'en emparer

et se les soumettre plus tard. De cette façon ils sont toujours de

mode, rigides avec les gens austères, faciles avec les relâchés,

fastueux dans leurs cérémonies pour attirer les regards d'une foule

curieuse et sensuelle, amis des jeux, des chants, du théâtre, des

arts, des lettres même, pourvu qu'ils les conduisent, ce qu'ils font

avec plus d'esprit que de goût, et toujours en leur donnant de petites

graces malicieuses et niaises qui rappellent le cloître au milieu du

monde. Ce qu'ils ne peuvent souffrir, c'est qu'on s'occupe d'autres

que d'eux, et pour éviter ce malheur, à leurs yeux le pire de tous,

ils ont grand soin d'abaisser les réputations rivales et d'exalter les

leurs, comme aussi d'écrire sur tous les sujets qui ont faveur, de

manière à opposer, s'il se peut, poète à poète, romancier à romancier,

historien à historien, savant à savant, et ainsi du reste. Ils ne

doivent pas trop s'enorgueillir de leurs succès dans les missions

qui furent principalement le fruit de leurs complaisances pour la

nécessité. Ici nous arrêterons le censeur. Les complaisances dont il

parle ont été reprochées aux jésuites avec une dureté qui peut passer

pour de l'injustice. Sans doute ils étaient hardis d'encenser d'abord

les idoles pour se ménager la facilité de les renverser ensuite; sans

doute, des conversions obtenues par de tels moyens ne pouvaient guère

s'appeler des conversions; mais il eût fait beau voir leurs accusateurs

à leur place. Pourquoi demander l'impossible? N'en déplaise à ces gens

qui, du sein des charmans loisirs de l'Europe, jugent si sévèrement des

envoyés jetés sans armes, sans ressources et sans appuis aux extrémités

de la terre, les conquêtes des missionnaires jésuites sont une haute

merveille et le plus glorieux titre de leur société. Poursuivons

encore: les Solipses, qui prêchent la paix en tous lieux, ont troublé

les Etats par leurs guerres continuelles. Ils sont naturellement

querelleurs et deviennent, parfois, dans la contradiction, d'une

audace inconcevable. Lors de la mémorable affaire de la congrégation

_de Auxiliis_, sous Clément VIII, où leur Molina fut condamné, ils

n'ont pas craint de donner un fâcheux exemple en appelant au futur

concile. Ils ont résisté, par insurrection, au pape Pie V et à saint

Charles Borromée, qui les voulaient plier à la discipline des autres

religieux, en les obligeant à chanter l'office au chœur. On sait leurs

mésaventures à Venise et en Sicile. Ils en essuieront bien d'autres

avant de se tenir pour battus. Leur dernière ressource, quand ils sont

pressés, est de mentir, chose qu'ils font sans scrupule, n'ayant jamais

d'obligations qu'envers leur général qui n'en a qu'envers lui-même en

vue de ce qu'il appelle le _triomphe de la cause de Dieu_. Ils ont

de tout temps visé à l'éducation de la jeunesse; c'était, avec la

confession des princes, des grands et des riches, leur plus assuré

moyen d'empire. Le dessein primitivement put être édifiant et le fut

sans doute; mais il a bien changé depuis et s'est chargé d'étrange

bagage dans l'exécution. 1° Ils favorisent la délation dans leurs

colléges; 2° ils n'y développent les esprits qu'avec crainte, les

tournant vers les disputes oiseuses et subtiles plutôt que vers la

raison générale. Ils exercent leurs jeunes philosophes à construire des

syllogismes sans fin sur des pointes d'aiguille, équivalant à savoir

si le scarabée roule ses excrémens en cercle, si le rat de mer pisse

dans les flots de peur du naufrage, les esprits sont renfermés dans

les points mathématiques, si l'intelligence, nommée _barach_, a la

vertu de digérer le fer, si les démons se plaisent au bruit du tambour

et autres choses semblables, où les esprits ergoteurs ont beau jeu de

soutenir le pour et le contre. Au début, ils se montrent d'une douceur

et d'une insinuation toutes-puissantes pour attirer à eux les enfans

des riches, et ne se font pas une affaire de les soustraire au besoin à

leurs parens, en les faisant entrer dans leur ordre sous de faux-noms,

ainsi qu'il advint, en 1567, du jeune René Airault, fils du lieutenant

au présidial d'Angers: une fois qu'on leur appartient, la scène change,

et ils font sentir le joug le plus dur comme le plus servile. Enfin ils

sont curieux pis que des singes, et le _quid novi_ est leur mot plus

que celui des Athéniens.

Tel est l'abrégé des reproches contenus dans la _Monarchie des

Solipses_. Restaut les a corroborés des deux requêtes qui furent

adressées à Clément VIII par de vertueux jésuites pour obtenir la

réforme de leur institut, et aussi d'un passage du Père Mariana où

ces reproches sont en partie reproduits. Tout cela ne laisse pas

de former un ensemble redoutable. Il est juste de rappeler ici que

la satire ci-dessus fut vivement réfutée par le célèbre et fécond

jésuite Théophile Raynaud, mort octogénaire en 1663, celui-là dont

les œuvres ont été recueillies en 20 volumes in-folio, et qui fit un

livre dans lequel il examine s'il est permis de prendre des lavemens

de jus de viande (où la science va-t-elle se nicher?): mais, outre

que l'esprit de corps a bien pu emporter, au delà de la vérité, ce

savant, plus laborieux d'ailleurs que judicieux, il faut avouer que

les réfutations des jésuites ont perdu quelque peu de leurs prix,

depuis qu'on a su qu'en dépit de toute vérité les dénégations utiles ne

leur coûtaient aucun effort de conscience. En effet, ces Pères n'ont

jamais reculé, jamais ils n'ont avoué de torts, ni même de fautes;

jamais ils ne sont demeurés court sur quoi que ce fût. Attaqués à

tort par le raisonnement, la saine logique ne leur a pas manqué;

à bon droit! la subtilité leur a servi. Aux faits controuvés, ils

ont opposé l'évidence contraire; aux faits évidens, des assertions

gratuites soutenue d'injures; et de cette façon, dans la bonne comme

dans la mauvaise fortune, protégés ou proscrits, constamment autour

des princes, dont ils ont aussi souvent amené la ruine que partagé la

puissance, d'accord ou en opposition avec le Saint Siège, tantôt avec

des argumens, tantôt avec des démentis, ils ont toujours eu raison:

c'est là peut-être un grand art, mais c'est un plus grand tort. On les

a certainement beaucoup calomniés; mais la calomnie leur a toujours

fait plus de bien que de mal, ainsi que l'observe Bayle, et c'est

ce qu'ils ont paru sentir, puisque le public les a vus rechercher

perpétuellement la dispute, persuadés qu'ils étaient justement que,

pour ceux qui veulent régner dans l'estime du vulgaire, il n'y a de

mortel que le silence et l'oubli. En résumé, il est inique de les

flétrir en masse, après tant de grands et vertueux personnages qu'ils

ont fournis[8]; il est puéril de les craindre en présence des lois et

de la raison; il est odieux de les persécuter au nom de la liberté et

de la tolérance; mais il convient de les bien connaître avant de s'y

fier; car, loin de savoir toujours où ils vous mènent, ils ignorent

souvent où ils vont. Considérés individuellement, ils méritent, pour

la plupart, le respect, par leurs vertus et leurs talens; nous en

sommes convaincus: pris collectivement, ils ont justement les vices

des monarchies absolues et les dangers des sociétés secrètes. Or, quant

aux premiers, c'est l'affaire de ces religieux de se constituer comme

ils l'entendent; quant aux seconds, on ne saurait s'en garantir que

par la publicité. Les sociétés secrètes, qui peuvent et doivent même

être prohibées, ne sauraient être empêchées; mais elles ne prévaudront

jamais sur les sociétés publiques, où chacun parle haut et agit à ciel

ouvert.

[8] Leurs saints, Ignace de Loyola, François-Xavier, François

Borgia, furent des hommes sincères, charitables et zélés dans

le vrai sens du christianisme; leurs pères, Salmeron et Lainez,

se montrèrent, par l'éloquence et l'érudition, les principales

lumières du concile de Trente. La France tire un juste orgueil de

leurs pères Bourdaloue, Pétau, Bougeant, La Rue, Porée, Sanadon,

Bouhours, et Jouvency même. Ce ne put être un simple effet de

l'intrigue que le fait, qu'en 1556, à l'époque de la mort de leur

fondateur, et 16 ans après leur fondation, ils comptaient déjà

cent colléges. Ils débutèrent à Paris, au collége des Lombards.

Bientôt le Cardinal Duprat leur donna dans la capitale, l'hôtel

de Clermont, devenu, plus tard, leur collége de Louis le Grand,

et en Auvergne, le collége de Billom. Ils tirèrent un grand

appui du cardinal de Lorraine et des Guise; on sait le reste.

On peut s'instruire à fond de beaucoup de choses capitales,

touchant leur compagnie, dans la _Vie de l'admirable Inigo de

Loyola_, par Rasiel de Selva (Charles Levier). Amsterdam, 1736,

et Paris, 1738, 2 vol. in-12, dont Prosper Marchand a fait une

critique aussi fort curieuse. Bayle dit que, de son temps, vingt

auteurs avaient déjà écrit cette vie remarquable. Bayle se montre

impartial avec les jésuites: il a bien raison de rappeler que

le modèle des maximes intolérantes, fanatiques, attentatoires à

l'autorité des princes comme à la sûreté des Etats, qu'on leur

a tant reprochées, leur avait été fourni par plusieurs ordres

religieux, leurs devanciers, et que ce ne furent pas eux qui

établirent l'inquisition où sont résumées toutes ces maximes

détestables; mais il est plus malin pour le christianisme que

juste, quand il avance que les jésuites _n'ont fait que marcher

de conséquence en conséquence_; car jamais l'équité ne trouvera

que la persécution des opinions et des croyances soit la

conséquence forcée de l'Évangile.

AU NOM DU PÈRE ET DU FILS ET DU SAINCT-ESPRIT.

PENSÉES DE MORIN,

DÉDIÉES AU ROY.

Naïve et simple déposition que Morin fait de ses pensées aux

pieds de Dieu, les soubmettant au jugement de son Église très

saincte, à laquelle il proteste tout respect et obéissance,

auoüant que s'il y a du mal il est de luy, mais s'il y a du

bien il est de Dieu, et lui en donne toute gloire, suppliant

très humblement toutes personnes, de quelques conditions

qu'elles soient, de le supporter un peu pour Dieu; à cause des

vérités qu'il y a à dire, et pour lesquelles il encoureroit la

condamnation de Dieu s'il se taisoit.

«Rien n'est couuert qui ne se descouure, et rien n'est

secret qui ne se conoisse; ce que je vous ay dit en ténèbres

dites le en lumière.»

(1 vol. pet. in-8 de 175 pages, y compris les cantiques et

quatrains, avec approbation.) _Très rare._ M.DC.XLVII.

(1647-62.)

Voilà bien nos fous d'orgueil qui ne manquent jamais de s'incliner

modestement devant la majesté divine, en produisant leurs chimères, de

se frapper la poitrine dans leurs accès d'humilité factice, en disant:

_Non nobis, domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam!_ Comme Michel

Montaigne rapporte que fit un certain avocat gascon, en allant pisser,

au sortir de sa plaidoierie; ou bien encore de s'écrier: «Peuples!

faites silence; je vais délirer en beau langage, au nom du Père et du

Fils et du Saint Esprit!» Pauvre Simon Morin, vous fûtes brûlé vif,

en 1663, pour cette saillie superbe, et votre _pacifique_ disciple

François d'Avenne pensa l'être à son tour: que n'êtes-vous venus deux

cents ans plus tard, l'un et l'autre, vous en eussiez été quittes à

meilleur compte!

Or, les biographes nous apprennent que Simon Morin était un commis de

l'extraordinaire des guerres, né près d'Aumale, vers 1623, lequel,

s'étant infatué des idées d'une secte d'illuminés répandue en Picardie

par le curé de Saint-George-de-Roye, Pierre Guérin, devint lui-même

visionnaire et chef de secte, eut de nombreux partisans, surtout parmi

les femmes, entre autres la demoiselle Malherbe, et finit, après avoir

été mis à la Bastille en 1644, après en être sorti sur rétraction,

s'y être fait remettre, s'être rétracté encore, et ainsi de suite

jusqu'à quatre fois, par se faire condamner au feu pour avoir prédit à

Desmarets de Saint-Sorlin que le roi mourrait s'il ne confessait que

lui Morin était le fils de l'homme; arrêt qui fut exécuté.

A ce propos, nous observerons que la quantité de gens qui, depuis notre

ère, se sont donnés pour fils de l'homme est prodigieuse. Simon Morin

soutenait, entre beaucoup d'autres folies, que les crimes n'effaçaient

point la grâce, que les péchés, au contraire, entretenaient le feu

sacré (religion commode et qui ne devait pas chômer de vestales);

il disait encore qu'il y avait trois règnes: celui de Dieu le Père,

qui est le règne de la loi et avait fini à l'incarnation de son

fils; celui du Fils, qui est le règne de la grâce et s'arrête en

1650; enfin celui du Saint-Esprit, qui est le règne de la gloire ou

de Simon Morin, dans lequel Dieu gouverne les ames par des voies

et des conduites intérieures, sans qu'il soit besoin du ministère

des prêtres ou des pasteurs. Toute la suite de ces idées bizarres

et hétérodoxes est fort nettement exposée dans le factum qui fut

dressé, en mars 1662, contre le malheureux et ses complices pour le

procureur au Châtelet accusateur. Ce factum, auquel ont été réunies

les différentes déclarations en désaveu des sieur Morin et demoiselle

Malherbe, l'arrêt du parlement rendu contre ledit Morin, le 13 mars

1663, et le procès-verbal d'exécution, en place de Grève, le 14 mars,

même année, forment un petit volume au moins aussi rare que celui des

pensées et quatrains, ne fût-il même que de la réimpression in-8°,

faite vers 1740. Les pensées sont précédées d'oraisons et de dédicaces

au Saint-Esprit, au Sauveur du monde, à la royne des cieux, au roy, à

la royne et à nos seigneurs de son conseil, au chrétien lecteur, aux

faux-frères fourrés en l'Église romaine, enfin à tout le monde. Ensuite

vient une longue confession de l'auteur dans laquelle il se donne

maints mea culpa pour avoir tant tardé, par il ne sait quel respect

humain, à communiquer les vérités qu'il savait. C'est là, selon lui,

son grand péché. Il en a bien commis quelques autres; mais il les tait

de peur de blesser les oreilles chastes. Il eût bien pu se confesser

d'un grand défaut, celui d'être absolument inintelligible les trois

quarts du temps. Certainement, le danger qu'on crut voir dans sa

doctrine tenait à ses communications orales plutôt qu'à ses écrits.

Qui pouvait être séduit, sans excepter mademoiselle Malherbe, par

des pensées telles que la suivante, pensée finale qu'il propose comme

devant dominer toutes les autres, et sans laquelle il n'admet aucune

perfection possible? «Comme nul ne sçait s'il est digne d'amour ou

de haine, chacun se doit bien humilier et estre reconnoissant de son

néant, parce que quoique un chacun connoisse s'il aime Dieu, s'il le

connoit, s'il est riche, s'il est puissant, ignorant toutefois s'il est

digne de son amour, de sa connoissance, des richesses et du pouvoir

qu'il lui a communiqués, iceluy doit aymer Dieu comme ne l'aymant point

de soi-mesme, le connoistre comme s'il ne le connoissoit pas, et sans

s'en glorifier, etc.» Madame Guyon est un centre de lumière au prix de

Simon Morin.

Les cantiques et quatrains ne sont pas moins que les pensées plus

dignes de pitié que de fureur. Voici le début de celui qui est adressé

à la Vierge sur l'air: _Chère Philis, prête l'oreille pour écouter mon

amoureux discours!_

Que vostre amour, grande princesse!

Soit pour jamais l'objet de mes amours;

Et que je bénisse sans cesse

Vostre fils Jésus pour toujours! etc.

Celui où Jésus parle n'est pas moins simple:

Je suis celuy qui s'est fait homme

Pour souffrir mort et passion,

Prenant de tous compassion,

Perdus pour une pomme, etc.

Brûlez donc un pauvre homme pour de telles choses! cela serait

inexplicable, même de la part des gens qui brûlent les hérétiques, s'il

n'y avait pas eu d'autres sujets de griefs. Mais cet homme avait la

manie des disciples, hommes et femmes; il en avait, il les assemblait,

les endoctrinait, leur tournait la cervelle. En le suivant, on faisait

rumeur, on n'allait plus à l'église, on se rebellait contre l'autorité;

Simon Morin fut brûlé! il mourut très repentant et ne cessa de crier

jusqu'à la fin, au milieu des flammes, dit le procès-verbal, «_Jesus,

Maria!... Mon Dieu! ayez pitié de moi!_»

LES PIEUSES RECREATIONS

DU R. P. ANGELIN GAZÉE,

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS.

Œuvre remply de sainctes joyeusetez et divertissemens pour les

ames dévotes, mis en françois par le sieur Remy. A Rouen, chez

la veuve du Bosc, dans la cour du Palais. (1 vol. pet. in-12 de

309 pages, plus 6 feuillets préliminaires, ouvrage peu commun.)

M.DC.XLVII.

(1647.)

Les _Pieuses Recreations_ du Père Gazée, aussi bien que la _Pieuse

Allouette_ avec son tire-lire, du Père la Chaussée, et tant d'autres

poésies latines d'un ascétisme ridicule, sont encore une preuve de la

manie qu'a la société de Jésus de mener les hommes avec la bonbonnière

d'une main, et la poignée de verges de l'autre. Rien, chez elle, ne

peut tarir la source de ces petits moyens, de ces petits prestiges. De

nos jours même, nous l'avons vue opérer en public avec sa troupe de

masques au grand complet; et cent fois on lui dirait que le temps des

pieuses fraudes est passé, qu'on lui demande des Bourdaloue, des Porée,

des La Rue, et non plus des pantalons ni des arlequins, que cent fois

elle reviendrait planter ses tréteaux, son sac plein de joyeusetés

pareilles. Le mal ne serait pas grand s'il n'avait pour effet que

de nous rendre tous, ou pour la plupart, doux, simples, crédules et

dociles comme les imberbes du Paraguay; mais quand, pour un esprit

qu'il subjugue, on en voit mille qu'il soulève avec fureur; quand il

ébranle jusqu'aux fondemens de l'ordre social; quand il suscite le

monde contre le génie tutélaire du christianisme, et qu'il brise les

sceptres dans les mains les plus vénérables, il légitime alors un peu

d'humeur chez les gens de bien. Mais conservons nos regrets, déposons

la rancune et revenons au père Gazée. Son traducteur Abraham Remy,

dont le véritable nom est _Ravaud_, professeur d'éloquence au collége

royal, mort en 1646, n'a pas reproduit dans leur entier, les _pia

hilaria claris iambis expressa_; l'ouvrage latin renferme deux parties,

imprimées pour la première fois, l'une à Reims, en 1618, l'autre à

Lille, en 1638; mais nous en avons assez comme cela. Le recueil de

Remy contient quarante-quatre historiettes édifiantes, tirées d'auteurs

et de collections diverses, dont, chose étrange, plusieurs sont graves

et respectables. Tantôt c'est une cigale qui chante les louanges de

Dieu sur les doigts de saint François d'Assise, tantôt c'est saint

Jean l'évangéliste qui s'esjouit et s'inspire avec une perdrix privée,

et ceci est pris dans Cassian. Ici c'est le diable changé en singe,

contraint, par saint Dominique, de servir de chandelier et de porter

la chandelle. Là c'est le diable encore que saint Dunstan saisit par

le nez avec des tenailles. Une autre fois le diable persuade à Luther

de quitter la messe, et ceci est tiré du livre de Luther, _de Missâ_.

De petits diablotins se jouent sur la robe d'une femme ambitieuse et

remplie de vanité (voyez _César_, liv. 5, chap. 7). L'abbé Isaac trompe

pieusement les larrons et les passans (voyez les _Dialogues_ de saint

Grégoire le Grand, chap. 14, liv. III). Saint Maclou célèbre la messe

sur le dos d'une baleine; frère Adolphe épanche une potée de lait sur

sa tête (voyez Bellarmin, de la _Translation de l'Empire romain_, chap.

2). L'ermite Moïse d'Ethiopie lie quatre larrons et les porte sur son

crâne (voyez Sozomène, liv. VI, chap. 29). Un ministre calviniste

est forcé par un portier dévot de se fouetter lui-même jusque _ad

vitulos_, pour lui avoir dérobé un oiseau (voyez Gretsere, dans son

poème d'_Agonist_). Un corbeau excommunié pour un larcin devient sec et

aride (voyez le livre des _Hommes illustres de Cîteaux_). Merveilleux

accident d'une chèvre qui met ses cornes dans le gosier d'un loup

qui la voulait dévorer, et tous deux se trouvent miraculeusement

transportés sur le dos d'un cheval (voyez le _Rapport d'un honnête

homme_). Au milieu de ces folies niaises, nous remarquons l'histoire

intéressante de Jean Conaxa, qui servit de type à une comédie de ce nom

agréablement versifiée par un jésuite du siècle dernier, et, depuis,

à la pièce des deux gendres d'un auteur moderne célèbre, lequel eut

à soutenir devant le public, à ce sujet, un procès curieux: cette

histoire est prise _ex collect. specul._ Quant au style et aux pensées

de ces récits presque toujours plats, ils répondent au fond. Nous n'en

fournirons, pour témoignages, que les deux passages suivans. L'un est

le début de l'anecdote de saint Dunstan. «Sainct Dunstan (belle pierre

précieuse d'Angleterre) ayant mesprisé les visqueuses et gluantes

apparences des richesses et de l'honneur, et ne faisant non plus

d'estime de ces bombances de la vanité que d'une noix pourrie, quitta

volontairement la court des roys, vray piége et bourbier de la vie

humaine, etc.»

Ici l'on se demande pourquoi les jésuites, s'ils y voyaient si clair,

ont de tout temps fait de si grands frais pour s'asseoir dans ce

bourbier. L'autre passage est extrait du chapitre sur l'honneur faux

et l'honneur véritable. «Ceux qui, loin de la court, vivent doucement

en leur famille sont plus sages. Ils ont pour portier la sueur, pour

secrétaire le travail et la prudence pour conseiller, etc.»

Payez donc ces belles choses 10 fr.! voilà pourtant ce que nous avons

fait et que nous confessons sans honte ni scrupule!

LE POLITIQUE DU TEMPS,

Traitant de la puissance, authorité et du devoir des princes;

des diuers gouvernemens; jusques où l'on doit supporter les

tyrans, et si, en une oppression extrême, il est loisible aux

subjects de prendre les armes pour défendre leur vie et leur

liberté; quand, comment et par quel moyen cela se doit et peut

faire. Imprimé à la Haye. (1 vol. pet. in-12 de 250 pages, rare

de cette édition originale.) M.DC.L.

(1650.)

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 20 / 41 段