1651 J'ai reçu la vôtre des mains de M. Paquet, pour laquelle je

vous remercie. Ledit sieur se porte assez bien, grâce à Dieu.

1655 Nous parlons très souvent de vous; il vous aime cordialement,

comme je fais et m'honore de le faire pour les obligations que

je vous ai de longue date, et pour les grands mérites que vous

1658 possédez. Je ferai à M. votre fils tout ce que je pourrai, à

cause de vous. Je n'ai jamais voulu prendre personne en pension,

bien que j'en aie été plusieurs fois prié; mais je ne puis rien

vous refuser. Vous me parlez du prix d'une pension; je ne sais

ce que c'est, je ne vous demande rien. Dites-moi seulement

si vous voulez qu'il fasse son cours de philosophie, et quel

vin vous voulez qu'il boive. Du reste, il sera nourri à notre

ordinaire, et pour son étude, j'en aurai soin et vous en rendrai

bon compte. J'ai grand regret du genou malade de mademoiselle

1643 Falconet; mais que veut dire son nouvel Hippocrate avec ce

tartre coagulé qu'il prétend être la cause du mal? tout cela

n'est que babil et galimatias; il promet la guérison, et ne

1659 doute de rien, parce qu'il ne sait rien. J'ai vu bon nombre

de gens de sa sorte, qui, de même que le fanfaron du bon-homme

Plaute, avaient remis la jambe à Esculape. Cet homme est _asinus

inter simios_, comme disoit Joseph Scaliger de monseigneur

du Perron, lequel, dix ans devant qu'il fût cardinal, pour

paroître savant auprès des dames de la cour de Henri III, les

entretenoit _de œstu maris, de levi et gravi_ et _de ente

1669 metaphysico_. Au surplus, je ne saurois rien vous dire: c'est

à vous d'ordonner puisque vous êtes président; il y a autant de

différence entre un médecin qui écrit de loin pour le salut d'un

malade et celui qui l'a entre les mains, comme d'Alexandre qui

force les Perses au passage du Granique et le prince qui fait

la guerre par ses lieutenans. La médecine est la science des

occasions dans la maladie. Nous ne sommes que les avocats du

1659 malade, et la mort ou la nature en sont les juges. Vous verrez

qu'après tout ce monsieur gagnera de l'argent; ce sont les

impudens qui gouvernent le monde: cela n'est pas d'aujourd'hui,

1651 quelqu'un l'a dit dans Hérodote. Un certain continuateur de la

chronologie de Gautier a mis M. Meyssonnier au rang des hommes

1655 illustres: _non equidem invideo, miror magis_. J'ai peur que

d'oresnavant le papier ne serve plus que comme les maquereaux,

à la prostitution des renommées. Je vous dirai que M. Courtaut

ne paroît pas bien sage; il ne me lâche point et me chante des

injures de fripier indignes d'un homme de lettres: je crois

1649 que cette controverse ne s'apaisera que par sa mort. Lui

et ses pareils ont beau s'envelopper des grands mystères de

polypharmacie, se faire prôner par les apothicaires, à charge

de retour, et empoisonner leur monde avec le vin émétique au

soulagement des maris qui veulent changer de femmes, comme des

femmes qui convoitent de jeunes maris; ils n'empêcheront pas

que la médecine ne soit rien autre chose que l'art de guérir,

et que l'art de guérir ne consiste point dans les recettes

occultes de ces cuisiniers arabesques, nommés apothicaires,

monstrueux colosses de volerie, bons uniquement à dérober

les pauvres dupes en les tuant; mais exclusivement dans une

méthode facile et familière, telle que l'emploi de la saignée,

du séné joint au sirop de roses pâles, et d'autres remèdes

semblables. Je ne suis pas le seul à penser ainsi; outre nos

anciens médecins, MM. Marescot, Simon Piètre, son gendre, Jean

Duret, les deux Cousinot, Nicolas Piètre, Jean Hautin, Bouvard,

du Chemin, Brayer, la Vigne, Merlet, Michel Séguin, Baralis,

Alain, Moreau, Baujonier, Charpentier, Launay, Guillemeau, ont

introduit, dans les familles de Paris, cette bonne et naturelle

pratique. Il n'y a point de remède au monde qui fasse tant de

1645 miracles que la saignée. Nos Parisiens font peu d'exercice,

boivent et mangent beaucoup, et deviennent fort pléthoriques;

en cet état, ils ne sont presque jamais soulagés si la saignée

1650 ne marche devant, puissamment et copieusement. L'âge n'y fait

rien. J'ai saigné avec succès, deux ou trois fois de suite, des

enfans de 20 à 30 mois; et, tout à l'heure, voilà mon beau-père

qui a pensé mourir: c'est un homme gras et replet; il avait une

inflammation du poumon avec délire; outre cela, il a la pierre

dans les reins et dans la vessie. En cette dernière attaque, je

l'ai saigné huit fois du bras, de neuf onces de sang à chaque

fois, quoiqu'il ait 80 ans; après les saignées, je l'ai purgé

quatre bonnes fois avec du séné et du sirop de roses pâles;

il a été si bien soulagé que cela tient du miracle, et qu'il

en semble rajeuni, de quoi il est fort content, et pourtant

il ne me donne rien, non plus qu'une statue, tout opulent

1659 qu'il est; la vieillesse et l'avarice sont toujours de bonne

intelligence: ces gens-là ressemblent à des cochons qui laissent

tout en mourant et ne sont bons qu'alors. Le bon-homme seroit

bien avec le comte de Rébé: tous deux fricasseraient bien le

1643 chausse-pied, et mangeroient bien, sans scrupule, le petit

cochon qui seroit cuit dans le lait de sa mère. Je sais à quoi

je m'expose en bridant les veaux qui se croient médecins et ne

sont que des coupeurs de bourse. Ils ont déjà publié contre moi

un libelle intitulé: _Putinus verberatus_, titre qui est une

plate et odieuse injure; mais je ne m'en soucie. _Vera loqui si

vis, discite scœva pati._ Tant que je vivrai, je soutiendrai la

vraie doctrine, celle de la médecine facile et familière qui est

1665 la seule bonne. Pour ce qui est des eaux minérales, je vous

dirai que je n'y crois guères et n'y ai jamais cru davantage.

Maître Nicolas Piètre m'en a détrompé il y a quarante ans.

1648 Fallope les appelle un remède empirique. Elles font bien plus

de cocus qu'elles ne guérissent de malades. Le livre de _M.

1649 Hoffman_, _de Medicamentis officinalibus_, est fort bon. Il y

a, là dedans, cinquante chapitres qui ne se peuvent payer. Tout

le premier volume vaut de l'or, hormis quand il dit que le séné

est venteux. C'est un abrégé de toutes les botanniques et de

toutes les antidotaires qui ont été imprimés depuis cent ans.

Notre doyen, mon ami M. Riolan, qui est l'ennemi de l'auteur,

ne laisse pas de dire que la préface vaut seule cent écus. Il

faut en croire cet excellent homme, car il a bien du sens,

encore qu'il vieillisse à faire peine et pitié. Il nous faut

ainsi disposer tous à faire le grand voyage d'où nul ne revient.

Cela est triste, et qu'il soit d'un homme savant comme d'un

sac, lequel, tout plein qu'il est, s'épuise enfin et demeure

1651 vuide à force d'en tirer. Je suis en train de déménager: ce me

sera une peine pour mes livres, et, quand j'y pense, les

cheveux me dressent sur la tête. Tous mes in-folio sont portés

et rangés en leur place: il y en a déjà plus de 1,600 en ordre.

Nous commençons à porter les in-quarto auxquels succéderont les

in-octavo, et, ainsi de suite, jusqu'à la fin de la procession

qui durera un mois, après quoi mes 10,000 volumes seront fort en

1645 honneur. C'est beaucoup de livres; il n'est pas nécessaire de

tant. On pourrait presque se tenir à l'histoire de Pline, qui

est un des plus beaux livres du monde: c'est pourquoi il a été

nommé la _Bibliothèque des pauvres_. Si l'on met Aristote avec

lui, c'est une bibliothèque presque complète. Si l'on ajoute

Plutarque et Senèque, toute la famille des bons livres y sera,

1660 père, mère, aîné et cadet. Ne confondez point le Père Labbé,

mon bon ami, qui a fait la vie de Galien, avec un Père Labbé

de Lyon, qui fait du latin de pain d'épices, tout en pointes;

1659 c'est fort différent. Il y a eu ici une grande cérémonie aux

Augustins pour un certain saint espagnol de leur ordre, nommé

Frère Thomas de Villeneuve, que le pape canonisa l'hyver passé!

Ils en ont fait un feu de réjouissance au bout du Pont-Neuf, où

ce nouveau saint était représenté comme un faquin de Quintaine.

Il y courut une foule de monde qui ne peut se nombrer, et le

peuple disoit qu'il y avait apparence que la paix se dût faire,

sans quoi l'on n'eût pas reçu, en France, un saint espagnol.

1659 Des Fougerais, le plus violent de nos confrères antimoniaux, se

meurt. La continue l'emportera, et c'est bien alors qu'il vous

sera permis de dire: _Belle ame devant Dieu, s'il y croyoit!_

1656 Notre bon-homme Gassendi est mort le dimanche 24 octobre à

trois heures après midi, âgé de soixante-cinq ans, et muni des

sacremens _ex more_. Voilà une grande perte pour la république

des lettres. J'aimerais mieux que dix des Fougerais et dix

cardinaux de Rome fussent morts, il n'y auroit pas tant de perte

1650 pour le public. Pour répondre à vos questions, je vous dirai

qu'un honnête homme de mes amis m'a remis un vieux registre

de nos écoles, en lettres abrégées et gothiques, de l'année

1390; je l'ai prêté à M. Riolan qui a trouvé qu'il y étoit fait

mention d'un testateur, lequel légua, dans l'an 1009, à l'École

de médecine de Paris, un manuscrit de Galien, _de usu partium_;

ainsi nous sommes de beaucoup les aînés de MM. de Montpellier,

qui s'en font bien accroire, tant du côté du savoir que de celui

1665 de l'ancienneté. Autre chose: il ne s'agit pas seulement de

Zacutus; Fabius Pacius, en son _Traité de la vérole_, a pensé

comme lui, et cela d'après certains passages de Xénophon, de

Cicéron et d'Apulée, que ce mal n'étoit pas moderne. Feu Simon

Piètre, frère aîné de Nicolas Piètre, deux hommes incomparables,

disoit que, devant Charles VIII, en France, les vérolés étoient

confondus avec les ladres, d'où provenoient tant de ladreries,

de léproseries ou maladreries qui sont aujourd'hui la plupart

1660 vuides. Ce n'est pas tout, Bolduc, capucin, a écrit, aussi

bien que Pineda, jésuite espagnol, que Job avoit la vérole.

Je croirois volontiers que David et Salomon l'avoient aussi.

Troisième réponse: M. Naudé, qui n'étoit pas menteur, m'a dit

que Lucas Holstenius de Hambourg, qui est, à Rome, chanoine de

Saint-Jean-de-Latran, l'avoit assuré qu'il pouvait montrer huit

mille faussetés dans Baronius, et les prouver par les manuscrits

1656 mêmes de la Bibliothèque vaticane dont il est gardien. Je suis

bien aise que ma description de la reine Christine de Suède vous

ait plu. On dit qu'elle a passé à Turin et Casal, et qu'elle

s'en va à Venise, si elle n'y est déjà. Je ne connais rien au

dessein de cette princesse, ni quelle fin auront ses aventures;

mais je pense qu'elle voyage d'esprit aussi bien que de corps.

Bien des gens voyagent ainsi, qui feroient mieux de s'arrêter et

d'apprendre plusieurs bonnes choses qu'ils ignorent. Qu'est-ce

que l'esprit de pérégrination? une inquiétude de l'ame et du

corps sans aucun fruit. Ces pieds levés peuvent bien ainsi voir

1650 nombre de clochers dont ils n'ont point l'offrande. La reine

régente, poussée par sa tête rouge, a fait arrêter, dans le

palais Cardinal, le prince de Condé, le prince de Conti et le

duc de Longueville, et les a fait conduire à Vincennes. Paris

ne s'en est du tout point remué; au contraire, quelques uns ont

fait des feux de joie. Il est à craindre que les prisonniers ne

mangent, dans leur prison, ce que Néron appelle, dans Suétone,

_la viande des dieux_; savoir des champignons de l'empereur

Claude. M. de Longueville est fort triste et ne dit mot; M. le

prince de Conti pleure et ne bouge presque du lit; M. le prince

de Condé chante, jure, entend la messe, lit des livres italiens

ou français, dîne et joue au volant. Depuis deux jours, comme

le prince de Conti prioit quelqu'un de lui envoyer l'Imitation

de Jésus-Christ, le prince de Condé dit en même temps: «Et

moi, monsieur, je vous prie de m'envoyer l'Imitation de M. de

Beaufort, afin que je me puisse sauver d'ici comme il fit,

il y a tantôt deux ans.» Où tout cela va-t-il? Le Mazarin

dépouille les gens, les partisans les écorchent, les Pères

1663 passefins les trompent, Condæus les tue, et peu y compatissent.

Notre jeune roi est pourtant de belle et bonne mine; on

dit qu'il a de bonnes intentions: attendons les effets.

1665 Jusqu'ici on ne parle que des apprêts qui se font à Versailles

-6-8 pour le Carrousel et le festin des dames de la cour. Cela sera

tout à fait magnifique. On prépare des ballets, on bâtit au

Louvre qui sera aussi fort beau; mais M. Talon vient d'être

remercié de sa charge et renvoyé au Parlement, et toujours point

de fortes réductions de taille, ni de soulagement pour le pauvre

1657 peuple qui meurt de faim; point de secours pour les soldats

congédiés qui demandent l'aumône dans les villes et pillent

dans les campagnes; il n'est quête que de bel argent rond à

prendre où il est. On dit qu'il y aura pour 110 millions de

taxes signifiées aux partisans. Il y en a déjà pour 89 millions,

dont 8 millions dans l'isle Nostre-Dame seulement, et plusieurs

à d'illustres personnages. Il faut que ces sangsues du public

aient bien sucé pour rendre tout cela et avoir encore du beau

1670 reste. Dieu fasse la grâce au roi de diminuer les impôts et de

vivre quatre-vingts ans au delà en ce bon état! Depuis Hugues

Capet, qui a été le chef de sa race, il n'y en a qu'un qui ait

atteint l'an soixantième de son âge, lequel véritablement était

un habile homme, mais dangereux et méchant: c'était Louis XI,

par la faute de qui nous avons perdu les Pays-Bas. S'il n'eût

fait, par son maudit caprice, cette signalée faute de laisser

échapper la main de Marie de Bourgogne pour un des siens, il

aurait épargné la vie à plusieurs millions d'hommes, et la

maison d'Autriche, que N*** nommait la maison d'Autrui-riche, à

cause que les grands biens lui sont venus par ses alliances, ne

seroit pas si difficile à rabaisser qu'elle est....

.......... Quæ tam dissita terris

Barbaries, Francæ ludibria nesciat aulæ!

Quasi tous les autres rois ont été malheureux ou débauchés.

Louis XII et François Ier ont mérité d'être loués par la

postérité. Pour Henri IV, il a sauvé la France des mains

des huguenots et des ligueurs qui étoient devenus furieux,

_inebriati poculo et zelo cruentæ religionis_, à quoi ils

étaient portés par l'ambition du pape et les pistoles d'Espagne

1664 qui ont misérablement trompé les peuples. La famille des

oiseaux niais étoit grand alors. Il n'y en a plus tant

aujourd'hui; le monde est bien débêté, Dieu merci, et grâce

aux moines qui ont raffiné bien des gens. Eût-on dit, au temps

des apôtres, que la piété nous meneroit là? C'est que la piété

engendre la richesse, et la fille étouffe la mère. M. Benoît

1660 de Saumur me dit, il y a quatorze ans, qu'en 1664 il y auroit,

en France, un grand changement de religion, et que nous irions

tous au prêche, qu'il en avoit eu la vision. Je n'ai point foi

à ces chimères de visions; mais il pourra y avoir du changement

dans le gouvernement politique de l'Europe: cela est à prévoir,

vu le grand nombre de méchans, d'hypocrites, de Nébulons,

d'Ardellions, de loyolites et de Pères passefins qui méritent

punition. Cependant donnez-moi un sou, vous aurez des contes.

1666 Hier, au matin, rue Barbette, il y eut grand carnage de laquais

qui s'y battirent en duel, dont il y eut plusieurs blessés et

sept de tués sur la place. Le soir, furent rompus vifs cinq

grands laquais d'une bande de quatorze, qui étoient entrés

chez une veuve, en plein jour, au milieu de Paris, l'avoient

étranglée et sa servante, puis avoient emporté un peu d'argent

qu'elle venoit de recevoir. Deux frères ont aussi fait un gros

vol: l'un a été pris, et sera bientôt pendu; l'autre fera bien

de se sauver en Amérique, et d'y devenir roi. Il n'y a guère de

jour qui ne donne de l'occupation à MM. de la Grève. Je crois

que la fin du monde approche, à voir de telles choses et tant

de partisans, d'exacteurs, de sangsues du peuple, de têtes

1657 rouges insatiables, avec tant de moineries et de prêcheries.

Le duc d'Orléans arriva hier à Paris, et s'en alla souper

1654 chez le Mazarin. _Cum canibus timidi venient ad pocula damæ._

Le curé de Saint-Paul avait été exilé par le Mazarin, pour

donner satisfaction aux Pères de la Société; bientôt après il

fut rappelé; mais, tandis qu'il étoit exilé, on afficha, à

la porte de son église, un papier contenant ces mots: _Louis

XIV, roi de France et de Navarre, archevêque de Paris, curé de

1665 Saint-Paul_. La petite rivière des Gobelins a bien fait des

ravages dans le faubourg Saint-Marceau; elle a débordé en une

nuit, et y a bien noyé de pauvres gens; on en comptoit hier 42

1658 corps, sans ceux que l'on ne sait pas. Plusieurs disent qu'il

faudrait faire un grand fossé, devant Saint-Maur, qui passât

au travers la plaine Saint-Denis et se vînt décharger dans la

Seine, entre Saint-Ouen et Saint-Denis, vu que c'est la rivière

1645 de Marne qui nous fournit tant d'eau. Il y a ici un Anglais,

fils d'un Français, qui médite de faire des carrosses qui iront

et reviendront de Paris à Fontainebleau en un même jour, sans

chevaux, par une machine admirable: cette nouvelle machine se

prépare dans le Temple. On parle beaucoup de la langueur de M.

1670 le chancelier (Séguier); si cette place vient à vaquer, il y

en a qui la désignent à M. Colbert, à M. Pussort, son oncle, à

MM. d'Haligre ou le _Tellier_. Pour moi je la souhaite au plus

digne; c'est le solstice d'honneur de nos hommes d'Etat, de nos

1666 politiques et savans jurisconsultes. Est-il vrai que la jeune

femme de l'incomparable M. de Lorme soit morte subitement? Si

cela étoit, je le plains: quand un homme est jeune, il a besoin

1665 d'une femme; quand il est vieux, il en a besoin de deux. J'ai

eu l'ame bien troublée du naufrage du pauvre et excellent M. de

Campigny; ces choses-là font que je me perds dans l'abîme de la

Providence, qui est toute pleine d'obscurités pour nous, tant

pour les affaires humaines que pour les divines. Dieu gouverne

le monde; mais c'est à sa mode; la prédestination est un étrange

mystère; quand je pense au malheur de tous les gens de bien,

_sollitor nullos esse putare deos_, mais pourtant je ne le dis

point, ma raison retient ma passion.

Adieu, monsieur, je vous baise les mains, et suis, du fond du

cœur, tout vôtre.

CODICILLES DE LOUIS XIII,

ROY DE FRANCE ET DE NAVARRE,

A son très cher fils aisné et successeur, en ses royaumes de

France et de Navarre, Canada, Mexique, et en ses monarchies

d'Allemagne et d'Italie, et en son exarchat de Ravenne,

Pentapole, Rome et Romagne et Romagnole, etc., etc., pour

devenir le plus puissant roy, plus impérieux que Charlemagne,

plus débonnaire que saint Louis, plus aimé de ses peuples que

Louis XII, plus caressé de sa noblesse que les Charles, plus

chéri des ecclésiastiques que les Henris, etc., etc. (4 parties

in-24; achevé d'imprimer le 7e d'août.) M.DC.XLIII.

(1643.)

Voici assurément un des plus singuliers livres qui aient été composés

sur notre histoire et notre gouvernement, et des plus faits pour être

recherchés, quand même il ne serait pas aussi difficile qu'il l'est à

rencontrer. Le P. le Long, qui en parle sous le n° 27,257, nous apprend

qu'il tomba dans le mépris à sa naissance, mais que, suivant M. de

Bure, il s'en releva sur la recommandation d'un homme de distinction,

initié aux affaires, qu'il ne nomme pas. Cet inconnu fit preuve, selon

nous, d'une grande patience pour avoir lu l'ouvrage jusqu'au bout, et

aussi de beaucoup de discernement pour y avoir signalé d'excellentes

choses dans un océan d'extravagances. Mais pourquoi a-t-il qualifié

l'auteur d'ardent protestant? Il fallait le marquer tout à la fois

au coin de la folie, de la science et du génie, car l'écrivain

apocryphe des _Codicilles de Louis XIII_ se montre tour à tour profond

penseur, savant et vertueux homme et lunatique insensé, très orthodoxe

d'ailleurs dans ses momens lucides. MM. Lenglet-Dufresnoy et de

Foncemagne, pas plus que le P. le Long, MM. de Bure et Brunet, n'ont

jeté de lumière sur son nom. Il est surprenant que M. Barbier n'ait

pas même essayé de lever ce pseudonyme. Nous regrettons de l'avoir

fait infructueusement; d'autres seront peut-être plus heureux. Ces

_Codicilles_, assez fautivement imprimés, ne laissent pas de former

deux petits volumes agréables à l'œil par la netteté des caractères

et leur finesse. Le prix s'en était élevé très haut il y a cinquante

ans, et se soutient encore assez bien. On peut lire, en tête de notre

exemplaire qui nous vient de la bibliothèque de M. Morel de Vindé,

qu'il fut payé 240 francs en 1782. Ce prix exorbitant nous justifierait

seul de faire connaître avec quelque détail un livre que personne ne

lit plus.

La première partie traite des matières générales, presque toutes de

morale et de piété. C'est comme un préliminaire contenant 35 chapitres

coupés de leçons, de prières et de paraphrases de l'Écriture sainte.

La deuxième partie, sous le titre de _Prudence royale_, composée de 78

chapitres souvent mêlés d'oraisons comme la première, entre dans les

hautes affaires de gouvernement, d'administration et de justice civile,

criminelle et ecclésiastique.

La troisième partie a 134 chapitres et aussi ses oraisons. Elle est

entièrement consacrée à la _Prudence guerrière_, et descend jusqu'aux

plus petits détails de l'état militaire de France.

Enfin la quatrième partie, _la Prudence mesnagère_, traite des

tribunaux, des médecins, des colléges et des devoirs domestiques, en

38 chapitres, où les prières ne manquent pas plus qu'ailleurs et où

elles sont mieux placées que dans les deuxième et troisième parties.

La prière finale est adressée au roi des siècles, immortel, invisible,

etc., et couronne l'œuvre par un _ainsi soit-il_. Certainement l'Etat

serait bien à plaindre si toutes les idées du testateur étaient

suivies; mais il ne le serait pas moins si elles étaient toutes

rejetées: il ne faut donc dire ni ainsi soit-il, ni qu'ainsi ne soit.

PREMIÈRE PARTIE.

Avis préalable du roi Louis XIII au Dauphin. Cet avis fait voir d'abord

que la date du livre est fausse; car il y est parlé de la contenance

grave du jeune prince, de son inclination précoce pour les lettres,

de son épée, etc., etc. Or, Louis XIV, en 1643, n'ayant que cinq ans,

n'avait ni épée, ni gravité, ni inclination pour les lettres; toutes

ces bonnes choses ne lui vinrent au plus tôt que vers 1654. Venons

aux conseils paternels. Faites de bonne heure le majeur.--Réformez

votre maison;--purgez-la de fainéans, d'azyges (d'oisifs).--Congédiez

vos valets de passe-temps, les machinistes de vos plaisirs.--Videz

vos écuries de chevaux, vos étables de chiens, vos volières d'oiseaux

inutiles.--Obligez les ecclésiastiques à résider;--chassez-les de votre

cour et de vos ministères.--Fondez, en chaque province parlementale,

un collége théologal, et qu'il faille y avoir été reçu docteur pour

prendre les ordres sacrés, ou du moins pour exercer, dans vos États,

une fonction publique sacrée.--Ne laissez aucun membre de votre

noblesse dans l'oisiveté, ni même aucun roturier possesseur de fief;

que tous travaillent pour vous et pour l'honneur.--Que, dans toutes

vos villes présidiales, il y ait un collége de milice où l'on enseigne

la vertu et le métier de la guerre.--Supprimez les trésoriers de

France et les officiers surnuméraire de vos cours souveraines.--Réglez

les dots des filles en sorte que des parens ambitieux ne donnent pas

tout à l'une pour mettre les autres en religion, où elles font des

abominations, qui retomberont sur vous dans l'autre monde.--Poursuivez

la maltôte et armez la justice.--Gardez ponctuellement la loi salique.

Le testateur entre ensuite plus précisément en matière par divers

chapitres sur la vertu, le vice, l'ignorance, l'imprudence, la malice,

la connaissance de soi-même, Dieu, l'unité de Dieu, l'essence divine,

les attributs divins, positifs, négatifs et relatifs, les trois

personnes en Dieu et la prière. A l'occasion des prières, il en compose

une pour chacun des jours de la semaine, que le roi devra réciter, et

y joint des leçons et des commentaires explicatifs. On trouve dans ce

chaos des sentimens purs et élevés, des pensées justes, hardies, et

souvent d'une métaphysique profonde. Le style est généralement noble et

convenable à la dignité du sujet. Il est bon de dire aux jeunes princes

des choses telles que celles-ci: «La royauté ne doit point vous donner

une haute idée de vous-mêmes. Ce n'est qu'une pure imagination comme

les autres dignités humaines, qui n'ont leur être que dans l'esprit des

hommes. La sagesse nous apprend qu'il y a un Dieu. Ouvrez les yeux,

vous dit-elle, et vous verrez ses vertus gravées en chaque parcelle de

l'univers.

«Tenez-vous à cette vérité que Dieu est, et que votre foi ne soit point

ébranlée par ce qu'on vous enseigne de son essence philosophiquement.

Car tout ce que la philosophie vous dit sur cela, que Dieu est ce

qui est, que c'est un être indépendant, incorporel, nécessaire,

simple, etc., c'est ne rien dire du tout. Vaut mieux s'en taire et,

avec un silence respectueux, adorer sa majesté ineffable, en suivant

humblement, d'esprit et de cœur, ce que la religion chrétienne nous

révèle, etc., etc.»

Nous ne craignons pas d'avancer qu'il y a dans ces leçons, dans

les dissertations, dans les prières qui les accompagnent, un fonds

de raison supérieure et des passages d'une haute éloquence. A ne

considérer dans cet ouvrage que ce qu'il renferme de bon, on ne

s'étonnerait pas qu'il fût de Mathieu Molé; pour le reste, il est de

l'Angely.

DEUXIÈME PARTIE.

La Prudence est la seconde déesse que j'emploie pour vous rendre digne

de vos destinées.--Elle vous fera philosopher en roi et régner en

philosophe;--elle vous fera bannir les étrangers de l'administration

de vos États.--Un étranger (ceci paraît écrit contre Mazarin), un

étranger à votre service n'est communément qu'un mercenaire.--Vous ne

dépendez ni du pape, ni de l'empereur. Les honneurs que vous faites

à l'empereur dans les cérémonies ne sont qu'un hommage de déférence

rendu à la dignité impériale; et quant à votre soumission au pape,

elle est purement spirituelle comme sa souveraineté qui, hors des

États romains, n'a rien de temporel.--Une excommunication employée

dans les affaires de ce monde n'est rien.--Le pape ne peut jamais

délier vos sujets du serment de fidélité.--Il n'y a que les trois

États de votre royaume assemblés qui le puissent faire, si vous les

voulez contraindre à devenir idolâtres, si vous êtes leur tyran au

lieu d'être leur père, si vous violez les lois fondamentales de votre

pays.--Réunissez les immenses domaines ecclésiastiques à votre domaine

royal, et chargez-vous, suivant de certaines règles de justice et de

contenance, de l'entretènement des prêtres, moines, etc.--Conservez

votre grand conseil, mais supprimez les charges surnuméraires.--Confiez

la justice à l'ordre démocratique.--Bannissez de vos parlemens les

ecclésiastiques et les seigneurs.--Remplacez les trésoriers de France

par des élus et multipliez les siéges d'élection.--Abrégez la forme

des procès.--Imposez les professions, les dignités, les États, les

écoles, les bois, le sel, etc.--Connaissez l'état de toutes choses

et de toutes personnes en fonction dans votre royaume.--Donnez vos

emplois d'ambassadeurs aristocratiquement, et démocratiquement ceux

de justice et d'administration.--Soyez magnifique en édifices publics

utiles.--Finissez le Louvre.--Soyez libéral.--Mariez les filles de

vos officiers militaires pauvres.--Ne dépensez rien en bagatelles

somptueuses.--Ne soyez avare que du sang des hommes.--Faites la guerre

aux fainéans et aux célibataires, tant _agynes_ qu'_anandres_, c'est à

dire sans femmes ou sans hommes, etc.

TROISIÈME PARTIE.

La Prudence guerrière, qui donne les moyens de vaincre, interdit aux

princes de combattre pour faire du mal à leurs voisins, pour acquérir

des richesses, pour flatter leur orgueil, pour satisfaire leurs

caprices.--La guerre une fois venue, cette même prudence leur fera

chercher à bien connaître le caractère, les forces, les inclinations,

les intérêts de l'ennemi; à pacifier l'intérieur de leurs États avant

de rien entreprendre à l'extérieur; à bien sonder leurs propres moyens;

à bien choisir leurs officiers; à les nommer aristocratiquement; à ne

point engager d'affaires sans avoir reconnu ou fait bien reconnaître le

terrain et l'ennemi; à tenir toujours une forte réserve pour soutenir

les corps au besoin; à passer de fréquentes revues et sévères; à

établir des surintendans de milice pour punir tous délits et maintenir

une discipline rigoureuse; à nommer aristocratiquement les commissaires

généraux préposés à l'entretien des troupes et aux munitions; à créer

des contrôleurs généraux pour toutes les armes, destinés à vérifier les

services des commissaires généraux, et à les nommer aristocratiquement;

à établir, dans chaque généralité, des munitionnaires, etc., etc.;

à ne pas licencier les armées entièrement à la paix; à n'être point

téméraire; mais aussi à ne pas se défier de ses forces, car cette

défiance les diminue.

QUATRIÈME PARTIE.

Vivez simplement et de ménage comme mon père, votre à jamais

illustre aïeul.--Soyez tempérant.--Vêtez-vous de vertus plus

que de riches étoffes.--N'usez que de vêtemens faits avec les

étoffes de votre pays.--Fuyez le jeu.--Changez souvent d'aumônier

et de confesseur.--Mariez-vous de bonne heure et détestez

l'adultère.--Examinez vos comptes de dépense par le menu et n'ayez pas

plus de honte d'agir ainsi que n'en avait Charlemagne.--Sachez ce qui

se dit et fait dans votre maison.--Tenez votre conseil.--Connaissez

vos revenus.--Payez les gages exactement.--(Suit un détail des gages

qui n'en finit pas, d'où il conste qu'un généralissime des troupes

de terre doit avoir 15,000 francs et une servante 100 francs par

an).--Ne tenez pas la reine, votre femme, dans la servitude ni

l'abaissement;--qu'elle soit votre compagne.--Il n'y a que les

esprits faibles qui craignent de consulter leurs femmes, et que des

ames faibles qui les laissent dominer.--Usez, avec la reine, de

raison plus que d'autorité.--Instruisez vos enfans et formez-les

aux affaires.--Établissez des colléges de sacerdoce, de milice, de

jurisprudence, de médecine et de manufactures.--Respectez la hiérarchie

des offices de tout genre, et qu'on n'arrive au second degré que par le

premier, et ainsi de suite.--Défiez-vous, c'est à dire souvenez-vous

que, malgré tous vos soins, il se peut faire que votre prédicateur

vous cache la vérité; que votre aumônier vole les pauvres; que votre

confesseur vous laisse dormir dans le péché; que vos ministres d'État

vous traitent en enfant; que vos généraux vous trahissent; que vos

amis vous tuent, que vos enfans et votre femme vous versent du poison;

et qu'ainsi vous ne devez vous abandonner, sans y regarder, qu'à Dieu

seul dans le calme de votre conscience purgée de passions.--Tâchez

d'ôter aux moines le plus possible la confession, la prédication et

l'instruction de la jeunesse, pour confier ces grands et périlleux

ministères aux prêtres diocésains; ne tenez pour noble que celui

qui tient fief titré ou fief noble, ou celui qui est gradé dans la

milice.--Visitez souvent les pauvres et les malades.--Que votre journée

soit réglée et laborieuse.--Poursuivez les vagabonds et les maltôtiers,

et vivez heureusement et saintement.

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 18 / 41 段