«Les dieux cachent aux mortels le temps qu'ils ont à vivre pour qu'ils

aient la patience de vivre.» La mort n'est rien. A le bien prendre,

nous ne sommes que des morts puisque nous devons mourir. L'important

est de songer aux quatre fins de l'homme, la mort, le jugement, le

ciel et l'enfer; et de mourir au monde en vue de Jésus-Christ avant

de terminer notre vie corporelle. Le ciel promis à l'homme n'est

pas un certain lieu, c'est une pleine satisfaction de l'ame qui ne

désirera plus rien. L'enfer, c'est le désespoir. Les corps peuvent

ressusciter dans leur forme première; ne voyons-nous pas les plantes

renaître de leurs cendres mortes? Je ne bannis personne du ciel, ni

les philosophes anciens qui ont pratiqué la vertu, ni les habitans

de ces contrées lointaines où le christianisme est ignoré. Je crois

enfin que je serai sauvé sans cependant l'oser garantir. Voilà ma foi!

Voyons à présent la morale de Brown. Il nous apprend que la charité,

cette vertu sans laquelle la foi n'est rien, lui est naturelle; qu'il

n'a d'aversion pour personne ni pour rien; qu'il consentirait à manger

des grenouilles comme les Français et des sauterelles comme les Juifs;

qu'il s'accommode de tout pays et de tout climat, de la mer et des

orages; qu'il ne considère pas celui-là comme charitable qui fait

seulement l'aumône, mais celui qui fait aussi part libéralement de

son temps, de ses soins, de ses conseils et de sa science; qui couvre

les torts d'autrui et enseigne les ignorans. L'auteur part de là pour

gourmander l'acharnement des grammairiens disputeurs; autrement il

bat la campagne, et nous le soupçonnons, en cela, de vouloir imiter

l'auteur des _Essais_; mais il n'a pas la grace de Michel Montaigne,

ni sa vivacité, ni sa justesse, ni son étendue d'esprit à beaucoup

près. C'est avec raison qu'il repousse les qualifications injurieuses

dont le vulgaire national essaie de flétrir les peuples étrangers, et

ne veut pas qu'on appelle, ici, là ou ailleurs, les Anglais mutins,

les Écossais bravaches, les Italiens sodomites, les Français fous, les

Romains poltrons, les Gascons larrons, les Espagnols superbes, ni les

Allemands ivrognes. Il juge également insensé de rire, avec Démocrite,

des vices de l'humanité, et de s'en lamenter avec Héraclite.

Les vices des hommes servent comme d'exercice à leurs vertus. Ne

nous pressons pas, dit-il, de condamner les hommes, car nous ne les

connaissons jamais bien. Son mépris pour ses propres maux est entier,

et sa pitié pour ceux d'autrui extrême. Nous l'en félicitons. Ce serait

là une vertu parfaite; mais il ne faudrait pas s'en vanter pour y faire

croire. Il aime passionnément ses amis, mais jusqu'ici jamais il ne

s'est attaché à aucune femme. On doit en ce cas le plaindre et puis

le blâmer. Il s'accorde plus avec qui que ce soit qu'avec lui-même.

C'est là un terrible aveu. Il est surtout exempt du péché qui a

causé la chute d'Adam, l'orgueil. Tout ce qu'il sait (et il sait six

langues, plus l'astronomie, la géographie, la botanique, la médecine,

etc., etc.) n'a fait que le convaincre de son ignorance essentielle,

à l'imitation de Socrate. Il répugne au mariage, n'estime la femme

que pour la douzième partie de l'homme au plus (c'est bien loin de la

moitié), et regrette que l'espèce humaine ne sache pas se reproduire

sans l'union des sexes, qui lui paraît l'action la plus lâche et la

plus indigne qu'on puisse commettre. Il aime pourtant à voir un beau

visage, mais simplement comme une chose harmonieuse. C'est, en quelque

sorte, une musique pour ses yeux. En sa qualité de médecin, il use des

meilleurs remèdes, mais il n'en a jamais rencontré qu'un bon; c'est la

mort. Thomas Brown, une fois lancé, dit encore beaucoup de folies, à

son sujet, pour conclure qu'il n'y a point de félicité sur la terre, et

qu'il faut s'abandonner à la volonté de Dieu.

Quand on réfléchit que sur tant de matières capitales, traitées

dans son livre, Brown a toutes les idées qui sont en circulation,

ou peu s'en faut, il y a de quoi rendre modeste. En somme, c'est un

rêveur plutôt qu'un sage, et son ouvrage est un chaos dans lequel se

mêlent les chimères et les profondes pensées, les bons et les mauvais

sentimens: autant vaut un philosophe grec.

N'oublions pas, en finissant, de mentionner la réfutation qui fut

faite de cet ouvrage par le chevalier Digby, gentilhomme anglais, zélé

catholique.

LE CAPUCIN,

Traitté auquel est descrite l'origine des Capucins, et

leurs vœux, reigles et disciplines examinées par Pierre du

Moulin, ministre de la parole de Dieu, à Sedan, par Pierre

Jannon, imprimeur de l'Académie, avec approbation du Conseil

des modérateurs. (Pet. in-8 de 80 pages et 4 feuillets

préliminaires.) M.DC.XLI.

(1641.)

Ce petit traité, docte et ironique, est comme un appendice de l'Alcoran

des cordeliers, de l'Apologie pour Hérodote, de la Légende dorée, des

Aventures de la Madone et autres écrits satiriques hétérodoxes. Il

est dirigé contre les enfans de saint François d'Assise en général,

et spécialement contre le fameux père Joseph, confesseur et ami du

cardinal de Richelieu, ainsi que le témoigne la préface où se lit,

entre autres passages, ce qui suit: «Combien que le P. Joseph, en son

livre contre mes trois sermons, m'appelle fol, fourbe et imposteur;

si est-ce que la reigle de charité nous oblige à rendre le bien pour

le mal, joint qu'il ne faut pas juger des personnes par une seule

action; et ne faut pas, sous ombre, que ce révérend père a des émotions

de colère, dissimuler ses vertus; notamment cette bonté capucine par

laquelle, en son presche patibulaire, pour consoler une putain qu'on

exécutait, il l'appeloit _sa sœur_, par une débonnaireté singulière;

car pourquoy n'appeleroit-il les putains _ses sœurs_, puisque le

vénérable François, patron des capucins, appeloit _ses sœurs_ les

pies, les cigales et les arondelles? etc., etc.» Suivent d'autres

railleries amères, terminées par ces mots: «Dieu leur vueille ouvrir

les yeux (aux capucins) pour recognoistre que c'est chose dangereuse

de se jouer avec luy, et qu'ils ont à faire à un juge terrible qui ne

peut estre trompé, qui sonde les cœurs et à qui rien n'est caché.»

L'ouvrage renferme 25 chapitres. L'auteur s'élève d'abord contre cette

idée fondamentale des ordres religieux que les austérités de la règle

donnent lieu à des actes de vertu superérogatoire qui placent les

moines au dessus des bons chrétiens ordinaires. Il distingue ensuite

fort bien la différence qui existe entre l'institut des jésuites, dont

l'obéissance est passive, qui présuppose que toujours le commandement

est juste, et l'institut des quatre sortes de moines mendians,

savoir: des frères mineurs ou cordeliers, des frères prêcheurs ou

dominicains, en France nommés jacobins, des carmes et des augustins,

lequel institut ne demande l'obéissance au supérieur qu'en tant que

le commandement est sans péché. Il attaque, au 3e chapitre, les

prérogatives indulgentielles des divers ordres, et vient enfin, dans le

4e, aux capucins, qui sont des cordeliers réformés. Les 5e, 6e et 7e

chapitres contiennent des détails satiriques, probablement exagérés,

sur la règle et les austérités des capucins; on y dit, par exemple,

que les capucins se fouettent mutuellement sur le derrière trois fois

par semaine. Du Moulin prétend, au chapitre 8e, que, par humilité, les

capucins sont obligés, en mendiant, de prendre des noms vulgaires et

bas, tels que ceux de frère Linotte, frère Triboulet, frère Gribouille,

etc. Bien d'autres faits extravagans sont imputés aux capucins dans

les chapitres 9e et 10e. Les suivans, jusqu'au 16e, sont consacrés à

la facile réprobation des faits énoncés précédemment. Arrive alors le

plaisant procès intenté par les capucins aux récolets sur la pointe du

capuchon, que ces derniers avaient orgueilleusement alongée, et que

le pape, autrefois capucin, fit raccourcir. Suit une vie ridicule de

saint François d'Assise. Mais c'est assez loin pousser l'analyse, il

ne serait pas généreux, aujourd'hui, de se complaire à ces railleries;

du temps de Henri Estienne, d'Erasme Albère, de Barthélemy de Pise, de

Conrad Badius, de Nicolas Vignier et de Renould, c'était autre chose.

LETTRES DE GUI PATIN.

Paris, Jean Petit, 1692-95. La Haye, Pierre Gosse, 1718. (7 vol.

in-12.)

(1642-71-92-95--1718.)

Les personnes qui ne connaissent point la correspondance de Gui Patin

(et nous croyons qu'il en est beaucoup de ce nombre aujourd'hui) se

donneront, en le lisant, un des plaisirs les plus vifs et les plus

utiles que la lecture puisse offrir. Né en 1601, à Houdan, près

Beauvais, non loin de la patrie de ce Calvin, dont il admirait le génie

avec trop de passion, Gui Patin, tout délaissé qu'il est maintenant,

ne représente pas moins, dans nos annales savantes, comme lettré,

comme philosophe et comme médecin, un homme du premier ordre, plein de

franchise et de probité; c'était, par dessus tout, un esprit juste,

fort caustique, il est vrai, très railleur; mais il faut des esprits

de cette trempe: Dieu les a créés exprès pour balancer l'énorme

puissance des innombrables charlatans de mœurs, de religion, de

politique, de sciences et d'arts, sans quoi le monde intellectuel et

moral serait emporté; ajoutons que les grands désordres qui régnaient

dans la société publique de son temps ne justifiaient que trop bien

sa misanthropie rabelaisienne. En lui appliquant d'ailleurs la sage

maxime de juger des hommes par leurs amis, ne suffit-il pas de nommer

les siens pour faire son éloge? Sans parler du plus intime de tous, de

ce Gabriel Naudé qui, bien que plus célèbre que lui, ne le valait pas

à beaucoup près, Gassendi le maître de Molière, le premier président

de Lamoignon, la Mothe le Vayer, Olivier Patru, M. Talon le procureur

général, les Pères Mersenne et Pétau, les savans médecins Charles Spon,

Riolan, Falconet, et beaucoup d'autres hommes supérieurs s'honoraient

de son amitié. La contre-épreuve ne lui est pas moins favorable,

puisqu'il n'eut pour ennemis que des personnages tels que les deux

Renaudot, le médecin et le gazetier, les docteurs Guénaud, Courtaut, et

surtout le premier médecin du roi, Valot, tous gens que le savoir-faire

avait plutôt destinés à la fortune qu'à la solide réputation; en quoi

ils ne lui ressemblaient guère. Dans son indignation des voleries

de Mazarin, il fut sans doute trop partisan des frondeurs, et cela

pour avoir eu, malgré sa pénétration, la simplicité de croire, avec

Mathieu Molé, que la fronde avait pour but des réformes utiles au

public; avouons-le encore, son aversion pour le charlatanisme, qui le

rendit exclusif en faveur des anciens contre les novateurs, l'entraîna

trop loin dans sa guerre contre les barbiers-chirurgiens, contre

l'antimoine, le bézoard, la thériaque, la poudre de perles fines, l'or

potable, et généralement contre la médecine occulte. Peut-être lui

pardonnera-t-on sa fureur contre-antimoniale, le vin émétique de cette

époque était une cruelle chose; mais il eut décidément tort avec le

quinquina, qu'il appelait dédaigneusement _le quina des jésuites de

Rome_, et auquel il appliquait ce vers connu: _Barbarus ipse jacet,

sine vero nomine pulvis_; après tout, il faut lui savoir gré de son

hygiène, toute fondée sur la modération, et de sa pratique naturelle

et consciencieuse, laquelle, consistant principalement dans l'emploi

_de la divine saignée_, pour nous servir de ses expressions, et des

purgatifs simples, tels que le séné, la casse et le sirop de roses

pâles, devait guérir, et guérissait souvent. Ses trois saints en

médecine étaient, après Hippocrate, Galien, Fernel, qui fleurissait

sous François 1er, et Simon Piètre, le digne émule du précédent, sous

Louis XIII. Il disait de Fernel, en le surnommant toujours le grand,

que jamais prince n'avait fait tant de bien au monde, et qu'il aimerait

mieux descendre de lui que des empereurs de Constantinople. On ne peut

s'empêcher d'admirer comment une érudition vaste et profonde, telle

que Gui Patin l'avait acquise, au milieu des travaux cliniques les

plus assidus, s'alliait, chez lui, à un goût sûr dans les lettres, à

la connaissance parfaite du monde et des affaires de son temps, soit

politiques, soit religieuses, et au génie comique le plus mordant. Non

seulement il écrivait en français avec un naturel et une vigueur que

l'école des Arnaud, des Pascal, des le Maître n'eût pas désavoués,

mais, dans sa chaire latine, il savait donner aux développemens de la

science l'éclat de l'éloquence oratoire, et tout ce qu'il y avait à

Paris de gens lettrés, d'étrangers illustres, se pressait à ses leçons

du collége royal. Il vécut long-temps heureux, mais il mourut trop tôt,

en 1672, du regret qu'il ressentit, dit-on, de voir son second fils,

le docteur Charles Patin, son enfant de prédilection, banni de France,

sous le prétexte bien léger d'une certaine hardiesse de pensée mêlée

d'un peu d'indiscrétion en public. Une sensibilité paternelle si active

lui fait honneur. Que la terre lui soit légère et le ciel propice! Sa

vie a été écrite par Thomas-Bernard Bertrand, professeur de chirurgie,

en 1724, mort en 1751; il a donné lui-même, dans ses premières lettres

à Charles Spon, un précis historique sur son origine et sur quarante et

un ans de cette vie laborieuse, lequel précis est un morceau achevé,

dont ses biographes auraient pu mieux profiter qu'ils ne l'ont fait;

mais il suffit, pour le bien connaître, de lire sa correspondance, qui

est le vrai miroir de son esprit et de son caractère. Ses lettres,

remplies de traits, de réflexions judicieuses, de doctes souvenirs et

d'anecdotes que l'on s'est trop pressé, nous semble-t-il, de déclarer

suspectes, sont écrites sans aucun art et si familièrement, que

l'auteur se mit à rougir, un jour que, dans une compagnie, le père

Ménestrier lui avoua qu'il en avait connu quelques unes par leur ami

commun Falconet à qui la plupart sont adressées. Un tel abandon est un

mérite de plus. Aussi lit-on, de suite, les sept volumes, petit-texte,

des lettres de Gui Patin, sans la moindre fatigue, ou même avec un

goût et une curiosité qui ne se relâchent point, depuis la première,

datée de novembre 1642 jusqu'à la dernière de décembre 1671. Après

avoir cherché comment nous pourrions donner un aperçu de cette longue

correspondance, nous avons pensé qu'une lettre supposée écrite en

1650, et toute composée d'extraits textuels pris du commencement à la

fin du recueil, remplirait mieux notre objet que toute autre méthode

d'analyse, et nous allons donner cette lettre pour ce qu'elle est,

c'est à dire pour un mensonge très fidèle, pour un pastiche du maître

lui-même, où les transitions seulement sont de nous, aussi bien que les

anachronismes inévitables: or, on sent qu'ici les anachronismes sont de

peu d'importance, et quant aux transitions, nous en avons été si sobre,

à l'exemple de l'écrivain original qui n'en use presque jamais, que le

lecteur nous pardonnera facilement cette fraude pieuse pour peu qu'il

ait d'indulgence. Disons, en finissant, que les éditions de ce précieux

recueil, sans en excepter la meilleure, sont fort défectueuses. Il

serait à désirer qu'un philologue habile en donnât une nouvelle avec

des notes du genre de celles qui enrichissent les excellentes éditions

modernes des lettres de madame de Sévigné, entreprise difficile, à la

vérité, mais qui procurerait d'autant plus d'honneur.

A M. F. D. M. De Paris, le 1er mars 1650.

Monsieur,

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 17 / 41 段