fantassins et de 300 cavaliers. Dans les derniers temps, on l'a vue de
10,000 hommes; mais, en traitant de la légion ordinaire, il faut s'en
tenir à la légion de 4,700 soldats. Or, celle-ci, dont deux réunies
formaient, au temps de la république, le commandement d'un consul,
se divisait en cinq corps principaux, savoir: quatre d'infanterie
nommés 1° _vélites_ ou légers, qui étaient les plus jeunes et les plus
pauvres, et se répartissaient entre les trois autres grands corps
d'infanterie; 2° _hastaires_ de fortune et d'âge moyen; 3° _princes_,
qui étaient les plus vigoureux et les plus riches; 4° _triaires_, qui
étaient les plus vieux, l'âge militaire allant de 17 à 45 ans. Le
cinquième corps principal formait la cavalerie. Chacun de ces cinq
corps se divisait en dix troupes ou cohortes de 120 soldats pour les
vélites, les hastaires et les princes, de 60 soldats seulement pour
les triaires, et de 30 soldats pour les 300 de la cavalerie. Chaque
troupe ou cohorte de 120 soldats faisait dix rangs de douze files
et les dix cohortes de chaque arme, couvertes de leurs vélites, se
rangeaient les unes derrière les autres, en sorte que les hastaires
occupaient le premier front, les princes le second, et les triaires
le troisième, la cavalerie sur les flancs. Ainsi, trois différences
essentielles se faisaient remarquer entre la légion et la phalange: 1°
dans la profondeur de l'ordre qui, d'un quart moins grande, chez la
légion, la rendait plus agile; 2° dans le fractionnement des corps de
la légion, qui était triple de celui de la phalange; 3° dans le mélange
des armes, lequel, n'existant pas chez la phalange, constituait, au
contraire, la légion de manière à en faire une petite armée complète
(ces détails en comportent beaucoup d'autres qu'il faut chercher dans
Polybe, Végèce, Frontin, Ælien, Arrien, Ænas Poliocerticus et leurs
nombreux commentateurs, plutôt que dans le _Parfait Capitaine_, ouvrage
à hautes vues, mais très succinct, comme la plupart des livres exécutés
par les praticiens de génie. Il est inutile de rappeler que de tels
documens, qui sont toujours utiles pour diriger les réflexions et
soutenir l'expérience des hommes de l'art, ne peuvent que bien rarement
recevoir d'application aujourd'hui, ainsi que l'ont si solidement
démontré nos meilleurs guides militaires contemporains, notamment
le général Bardin dans ses divers écrits, et le général Marbot,
dans sa réponse à une partie du livre, d'ailleurs très remarquable,
du lieutenant-général Rogniat sur l'art de la guerre. L'état de la
société, non moins peut-être que l'invention perfectionnée des armes
à feu, a comme renouvelé la constitution et l'action des armées chez
les modernes. Maintenant, pour ne parler que de la tactique spéciale,
en partant de l'ordre naturel de bataille, qui est tout en étendue sur
deux ou trois files de profondeur pour chaque ligne, nous réunissons,
par le fractionnement en bataillons ou escadrons, divisions et
pelotons, sections et demi-sections, et par la séparation absolue des
armes différentes, ainsi que par le triple classement des fantassins
selon leur conformation particulière, nous réunissons, disons-nous, les
avantages d'une extrême agilité, soit dans les formations, soit dans
les changemens de front, à la puissance des masses, tant pour le choc
d'impulsion que pour le choc de résistance; tout le jeu des évolutions
pouvant se réduire à ces deux termes simples, le ploiement et le
déploiement).
Quand une armée passe 40 ou 50,000 hommes, le surplus ne sert qu'à
la faire mourir de faim. (On attribue généralement cette sentence de
Rohan à Turenne. Elle peut appartenir à tous les deux, car la vérité
appartient à tous les esprits nés pour la connaître. Nous qualifions
cette sentence de vérité qui n'est point contredite par l'exemple des
grandes guerres de l'empire français. En effet, ici tout dépend du
front d'opérations dont on parle. Rohan et Turenne, vivant à une époque
où les routes étaient rares, où la culture était restreinte, où la
guerre ne s'étendait pas sur un front de plus de 20 ou 30 lieues pour
chaque armée, avaient raison de limiter à 50,000 hommes leur armée
exemplaire; tandis que l'empereur Napoléon, dans un temps de riche
culture, où les routes étaient multipliées, opérant d'ordinaire sur un
front de triple ou quadruple dimension, pouvait y porter des armées
de 2 à 300,000 hommes; et quand il s'aventurait dans des pays où ces
rapports étaient changés, ses armées, victorieuses ou en retraite,
se détruisaient. Ne pourrait-on pas extraire un principe des _divers
écrits théoriques et historiques sur la matière_? c'est que trois
habitans agricoles peuvent, à force, nourrir temporairement deux
soldats, le leur et celui de l'ennemi; de façon que, si l'on opère sur
un front comportant 600,000 habitans agricoles, l'intendance y fera
vivre temporairement deux armées de 200,000 hommes chacune. Ce rapport
étant changé par plus de soldats, l'intendance fera mal vivre ceux-ci,
tout en foulant le pays; et ce rapport étant changé par plus de soldats
que d'habitans, l'intendance cessera son service, et le pays, comme
les armées, sera ruiné; ceci entendu d'ailleurs en laissant de côté
le système des magasins chez l'ennemi, qui est un mauvais système,
quoiqu'il fût jadis usité. En pays ennemi les magasins sont partout où
se trouvent des vivres, d'un côté, et de l'argent, de l'autre, pour les
payer, ou de la force pour les ravir).
Du traité de la guerre. Rohan semble avoir dicté nos lois de
conscription militaire, d'avancement et de retraites, dans cet
admirable traité en 23 chapitres très courts, dont le premier, entre
autres, celui _de l'élection des soldats_, est un chef-d'œuvre.
Il veut, dans les pays ouverts, que la proportion entre l'infanterie et
la cavalerie soit de 3 à 1, et, dans les pays serrés, de 5 à 1.
Il veut, pour maintenir la discipline, qu'on tienne toujours les
soldats occupés, soit en guerre, soit en paix, et qu'on les emploie à
remuer de la terre à défaut d'autre exercice; vingt ou trente mille
hommes, exercés à ces travaux, pouvant, en huit jours, se faire des
forteresses imprenables.
Il veut que le chef marche à la tête de ses troupes, et qu'il
n'étanche pas sa soif quand il n'y a pas de l'eau à boire pour tout le
monde.
Les camps retranchés valent mieux, selon lui, que la dispersion des
quartiers, quelque vigilant que soit le service d'avant-garde.
Maintenant, dit-il, on fait la guerre plus en renard qu'en lion, et
elle est plutôt fondée sur les siéges que sur les combats; toutefois,
les batailles sont les actions les plus glorieuses et les plus
importantes de la guerre.
Pour les batailles, sept choses sont principalement à considérer, au
rapport de ce maître: 1° de ne combattre jamais que de son gré; 2° de
choisir son terrain suivant le nombre et la nature de ses troupes, en
ayant attention de couvrir pour le moins un de ses flancs d'une rivière
ou d'un bois; 3° de ranger son armée de façon que l'arme la plus forte
couvre la plus faible, et de garder de fortes réserves, car la victoire
appartient à celui qui a su conserver, pour la fin du choc, le plus de
troupes n'ayant point combattu; 4° d'avoir plusieurs bons chefs sous
soi, le chef premier ne pouvant être partout; 5° d'observer, entre
les corps, de justes intervalles, et, entre les lignes, de justes
distances, pour qu'une troupe rompue ne porte point la confusion chez
la troupe rangée; 6° de mettre les plus vaillans soldats aux ailes, et
de commencer par engager son côté le plus fort; 7° de ne permettre la
poursuite et le pillage que l'ennemi rompu de tous les côtés, et, même
alors, de retenir certains corps en bon ordre pour les évènemens.
Ensuite Rohan s'étend, avec son jugement accoutumé, sur l'attaque et la
défense des places, et on peut, on doit le méditer encore aujourd'hui
où, pourtant, l'art des siéges a fait de grands pas.
Il en est de même de son chapitre _de l'artillerie_. L'artillerie est
devenue aussi mobile que la cavalerie. Au temps de Rohan, elle pouvait,
quoique nécessaire, compter parmi les empêchemens d'une armée, à cause
de sa lourdeur et de son attirail. Néanmoins les conseils qu'il donne
pour l'emploi du canon et pour la connaissance des infinis détails de
cette arme capitale sont, encore à présent, de secours.
Quant au bagage, c'est, dit-il, une grande honte de le perdre, mais
c'est aussi une grande peine de le conserver: qu'il ne soit donc que
le moindre possible, moyennant des revues fréquemment et sévèrement
passées.
A l'égard du commandement, Rohan exige qu'il soit unique et permanent,
et ne trouve rien de pire que des commandans de jour, de semaine,
ou de mois. Le surplus de ce qu'il veut, d'ailleurs, sur ce sujet ne
s'applique plus, la composition de nos armées ayant changé.
Vers la fin de ce beau traité, voici des vues qui révèlent encore mieux
un grand et profond penseur:
Le prince qui se met sur l'offensive doit être le plus fort, ou voir
de la brouillerie dans l'état qu'il attaque; autrement ce serait une
entreprise téméraire...; il doit débuter par une action hardie pour
fonder la crainte de ses armes et sa réputation...; s'il est appelé par
une faction, il faut que, dès l'abord, il lui fasse faire des fautes
irrémissibles, sans quoi le concours des factieux peut tourner à sa
ruine par suite d'une réconciliation avec le souverain naturel...; que
sa parole soit toujours sacrée dans la sévérité comme dans la clémence.
La défensive repose sur une juste proportion établie entre les
forteresses, sans lesquelles les armées en campagne n'ont point
d'appui, et les armées en campagne, sans lesquelles les forteresses
tombent...; si vous multipliez trop les forteresses, votre ennemi vous
forcera inévitablement de vous rendre _la corde au col_, sitôt que
vous aurez mangé vos vivres. Si vous n'avez point de forteresses, une
bataille peut vous perdre.
Il vaut mieux offenser tout de suite le voisin que l'on craint que de
le laisser accroître de peur de l'offenser, étant une chose véritable
qu'on ne garde pas sa liberté par des complimens, mais par la seule
force.
Les grands États doivent aimer et saisir aux cheveux la guerre
étrangère, qui chasse l'oisiveté, qui bannit le luxe, qui satisfait aux
esprits ambitieux et remuans, prévenant ainsi la cruelle guerre civile,
et qui rend arbitres de ses voisins.... Les petits Etats doivent
redouter toute sorte de guerres.
Les princes souverains, par position, secrets dans leurs conseils,
hardis dans leurs résolutions et point contredits dans leurs volontés,
sont plus capables de conquérir que les républiques, où tout se
divulgue avant le temps, où l'autorité est sans cesse bridée...; mais
les républiques, où le pouvoir ne meurt pas et n'est point sujet aux
hasards de la naissance, gardent mieux leurs conquêtes que les princes
souverains, tantôt vertueux, tantôt fainéans.... Si l'on veut des
règles générales pour conserver une conquête, il en est surtout trois.
Première: la voie douce qui assure aux peuples conquis leurs vies et
leurs biens; et le soin de l'honneur des femmes que l'homme, doué de
raison, préfère souvent à sa propre vie.... Seconde: le maintien des
anciennes lois et des anciennes formes de gouvernement qui flatte les
habitudes.... Troisième: les transplantations d'habitans; moyen rude,
il est vrai, mais qui, pourtant, l'est bien moins qu'un joug dur qui
ôte à l'homme toute espérance d'améliorer son sort; _car il n'y a rien
qui distingue tant l'homme de la bête, ni même l'homme régénéré de
l'homme sensuel, que l'espérance_.
Un prince doit-il enfin commander lui-même ses armées, ou les confier
à ses lieutenans?... «Les gens de robe longue qui ne sont jamais mieux
autorisés que dans la paix, les flatteurs, les maquereaux et toutes
les pestes des princes... leur diront... que leur personne est trop
sacrée pour la risquer dans les combats..., que s'ils reçoivent échec,
les mépris et les séditions suivront..., que s'ils sont tués, l'État
peut périr avec eux..., etc. D'autres gens répondront que le plus sûr
garant de l'autorité des princes est le respect qu'ils inspirent...;
que de nobles revers ne feront rien qu'ajouter une ardente pitié à
l'affection qu'on leur porte...; que la guerre, en leur présence, a
plus d'unité, plus d'action, plus de constance..., et donne moins de
prise aux fatales rivalités des généraux...; c'est à eux de choisir.
S'ils sont de ces fainéans qui se contentent d'être admirés de leurs
valets..., ils se tiendront loin de leurs armées, dans les voluptés et
les festins...; s'ils sont de ces princes généreux qui se piquent de
la gloire...; s'ils veulent imiter ces grands hommes qui vivent encore
deux mille ans après leur mort, et dont les noms vénérables honorent
encore aujourd'hui ceux qui les portent..., ils choisiront, sans doute,
pour leur principal métier, celui de la guerre..., en tâchant d'abord
de s'y rendre experts...; car, comme le métier de la guerre est celui
de tous qui apporte le plus d'honneur à un homme qui s'en acquitte
bien, aussi acquiert-il le plus d'infamie à qui s'en acquitte mal.»
ANATOMIE DE LA MESSE,
Où est montré, par l'Escriture Sainte, et par les témoignages
de l'ancienne Eglise, que la Messe est contraire à la parole
de Dieu, et éloignée du chemin du salut; par Pierre du
Moulin, ministre de la parole de Dieu, en l'église de Sedan,
et professeur en théologie; troisième édition, reveüe et
augmentée. A Leyde, chez Bonaventure et Abraham Elzevier
(1 vol. in-12 de 324 pages et 6 feuillets préliminaires.)
ↀ.ⅮC.XXXVIII.
(1636-38.)
La première édition de ce livre, imprimée à Sedan, en 1636, plus
complète que celle-ci de toute la seconde partie, dit M. Brunet, attire
pourtant bien moins l'attention des amateurs parce qu'elle est loin
d'atteindre à la beauté des types elzéviriens, et qu'on la trouve
communément, tandis que l'édition de Leyde est une des plus rares de
la collection des vrais elzévirs. N'ayant point confronté les deux,
nous nous en rapportons à ce que les maîtres ont avancé, en remarquant
toutefois, dans l'édition de Leyde, une véritable seconde partie sous
le titre de _livre second_, laquelle intitulée: _De la Manducation
du Corps du Christ_, contient 12 chapitres complémentaires des 35 du
livre premier, et nous semble devoir achever l'ouvrage ou même épuiser
la matière, si la controverse a ses limites. Ce sujet avait déjà été
traité sous le même titre, en italien, par Antoine Adamo, selon les
uns, selon Gessner par un certain Augustin Mainard, et au rapport de
Jean Lefèvre, docteur de Moulins, par Théodore de Bèze; mais cette
première anatomie de la messe, qui parut à Genève, en 1555, n'est
guère qu'une satire virulente qui tire toute sa force de l'ironie.
Il n'en est pas de même de celle de Pierre du Moulin. Cette dernière
est un livre grave que l'auteur prétend fonder sur le raisonnement,
sur le texte des Écritures sacrées, des Saints Pères, des anciens
canons de l'Eglise et sur la réfutation de divers passages des plus
célèbres théologiens orthodoxes, tels que Bellarmin, Vasquez, etc.,
etc. La plaisanterie n'y a point de part, comme aussi n'est-ce pas là
sa place. On y trouve peu d'invectives, et il faut s'en étonner dans
une dispute qui les provoque naturellement. Enfin, le style en est
d'une clarté, d'une précision élégante et d'une force qui ne font pas
peu d'honneur à l'esprit de l'écrivain. On est forcé de convenir, à
ce propos, que les auteurs de la religion, d'ailleurs si téméraires,
ont, plus que leurs adversaires, contribué aux progrès de la langue
française. Il en devait être ainsi, par la nécessité où furent ces
novateurs de se faire comprendre et goûter; mais enfin cela est sans
contestation. Déjà l'institution chrétienne de Calvin, traduite par
lui-même, avait fourni le modèle d'une prose claire, ingénieuse et
véhémente, que le génie des lettres provinciales n'eût pas désavouée.
Du Moulin, avec plus de respect pour les bienséances et moins d'âpreté
de caractère, n'est pas inférieur à Calvin, et nous sommes surpris de
ne le voir pas nommé parmi nos prosateurs classiques. J.-J. Rousseau
reproduit quelques uns de ses traits les plus forts dans ses lettres de
la Montagne. Quant au fond même du livre, nous n'avons pas le dessein
d'en faire l'analyse, encore moins de nous en constituer les juges,
respectant trop sincèrement le culte de nos pères pour l'exposer à de
nouvelles censures plus ou moins dangereuses. Il nous suffira de dire
que Voltaire, d'Alembert, Diderot, Radicati, Meslier, etc., etc., n'ont
pas eu de grands frais de dialectique à faire après les théologiens de
la réforme. Le seul et triste mérite qui leur soit propre est celui
d'avoir été cyniques et impies, là où ces derniers étaient, la plupart
du temps, religieux et sincères. Ceux-ci d'ailleurs écrivaient sous le
bûcher, et les autres dans les salons du beau monde, chargés souvent
des bienfaits de l'Église et de la cour. Pierre du Moulin mourut en
1658, à 90 ans. Il était de la même famille d'ancienne noblesse de
Bretagne que le fameux légiste du Moulin.
LA RELIGION DU MÉDECIN,
C'est à dire Description nécessaire, par Thomas Brown, médecin
renommé, à Norwich, touchant son opinion accordante avec le pur
service divin d'Angleterre. Imprimé à la Haye. (2 parties en 1
vol. in-12 de 360 pages et 12 feuillets préliminaires. Traduit
de l'anglais en latin par Jean Merrywater, et en français par
Nicolas Lefebvre.) M.DC.LXVIII.
(1640-68.)
La première partie de cet ouvrage, qui fit grand bruit dans son
temps (en 1640) et suscita beaucoup d'ennemis à Thomas Brown parmi
les théologiens, soit orthodoxes, soit réformés, est principalement
dogmatique. Elle contient soixante sections ou articles. La seconde
est toute morale et n'a que quinze sections. Une table fort bien
faite indique les matières contenues dans chaque article. L'auteur et
le traducteur commencent par se prémunir, avec amertume, contre la
calomnie. Je n'ignore pas, dit en substance Thomas Brown, l'infamie
universelle dont on poursuit ceux de mon état d'après le dicton: _Ubi
tres medici, duo athei_; mais je ne m'honore pas moins du nom de
chrétien, non seulement par le respect que je porte à mes pères et au
pays qui m'a vu naître (l'Irlande), mais encore par un examen soigneux
et attentif de la loi d'entendement, et un commencement de la grâce,
sans toutefois porter nulle haine aux Turcs, aux Juifs, non plus qu'au
reste des infidèles. Je suis, continue-t-il, de la religion réformée,
c'est à dire de celle du Sauveur et des apôtres, que les sinistres
conseils des princes, l'ambition et l'avarice des évêques ont corrompue
et tant agitée. Encore que mon humeur soit aigre et déplaisante, et que
je m'accommode peu de saluer un crucifix ou une image de saint, si ne
laissé-je pas d'être ému d'une pensée religieuse au son de la cloche
qui sonne l'_Ave, Maria_. Je ne crois pas une chose parce qu'elle plaît
à Luther; je n'en rejette pas une autre parce qu'elle déplaît à Calvin;
je ne repousse ni n'adopte tout ce que veulent soit le concile de
Trente, soit le synode de Dort. Ma religion, je ne la vais chercher ni
à Rome, ni à Genève, mais dans les textes sacrés quand ils s'expriment
et quand ils se taisent, dans le dictamen de ma conscience et de mon
propre jugement, tout en rappelant à nos adversaires que notre religion
prend sa source plus purement et plus anciennement qu'à Henri huitième.
Ce n'est pas que je n'aie bronché dans le début de ma carrière. Trois
hérésies ont d'abord souillé mon cœur: premièrement, celle d'Arabie
qui fait l'ame corruptible comme le corps pour ressusciter au jour du
jugement; secondement, celle d'Origène qui, rejetant l'éternité des
peines, me paraissait plus conforme à l'infinie bonté de Dieu; enfin le
culte de la prière rendu à Dieu en l'honneur des morts, que ma raison
n'a pourtant jamais si bien repoussé que je n'y aie souvent rendu, par
un sentiment naturel, hommage involontairement. Les mystères relevés de
la théologie, les obscures subtilités de la religion qui ont renversé
plus d'une forte cervelle, n'ont jamais échauffé la mienne. Loin que
ces emblêmes cachés de la trinité, de l'incarnation, de la résurrection
m'épouvantent, je me plais quelquefois à m'y plonger courageusement,
jusqu'à m'écrier avec Tertullien: _Il est véritable, parce qu'il est
impossible!_ car ce que nous savons n'est rien. Aussi bien, si le
mérite de la foi est nécessaire, faut-il que nous ayons à croire des
choses non palpables; croire sur preuves et par conviction serait
croire sans mérite. Le terrible, l'épouvantable mot de _prédestination_
lui-même ne m'arrête pas; car je considère qu'il n'y a point de temps
pour Dieu, et que ses jugemens sont nés accomplis.
Jamais les moqueries des scolastiques ne me retireront de la sage
opinion d'Hermès, que ce monde visible n'est qu'une réverbération
de l'invisible, qu'un portrait sans réalité d'objet. La sagesse de
Dieu me touche, me confond, et je m'y confie. J'observe les fins de
la nature, et toutes me révèlent une cause première. En voyant que
cette nature ordonnée ne fait rien en vain, que tout a sa raison, son
but, ses moyens, je reconnais que la nature est l'art de Dieu. Sans
sortir de nous-mêmes, quelle immensité de rapports merveilleux qui ne
s'expliquent point si l'on refuse d'admettre une main suprême! Cette
main se fait voir dans les astres, les mers, les terres fertiles, les
déserts et jusque dans les monstres; monstres qui ne sont tels qu'à nos
faibles yeux, car la grande loi les gouverne aussi bien que ce que nous
appelons les plus belles créatures. Il faut constamment lire dans ce
livre majestueux de l'univers; il faut étudier toujours ces relations
entre les causes secondes et les effets. Nous apprendrons ainsi la
science qui charmait tant les anciens par des prédictions fabuleuses,
non, mais la prudence qui soumet en quelque façon l'avenir à nos
recherches. Cette étude constante, par laquelle nous saurons que tout
est régi dans le monde, nous garantira d'ailleurs des vœux indiscrets.
Nous ne demanderons plus à la fortune ce qu'il n'est pas en son pouvoir
de nous donner, sachant que tout est réglé pour nous comme pour le
reste, et nous admettrons, sans peine, les miracles par l'idée que
nous aurons prise de la toute-puissance du grand maître. Je sais que
les légendes, les livres canoniques, les saintes Écritures renferment
bien des passages absurdes; mais ces passages empêchent-ils les autres
d'être tout divins? et puis la faiblesse de notre entendement ne nous
fait-elle pas trouver l'absurdité où elle n'est pas?
Ici, Brown se livre à une longue énumération des choses
incompréhensibles de la Bible, telles que le déluge, l'arche de Noé,
etc., etc., après laquelle il renouvelle sa profession de foi, et
poursuit à peu près ainsi:
Dieu peut, sans aucun doute, faire des miracles et les permettre à ses
délégués. Créateur des lois de l'univers, comment ne les pourrait-il
pas changer ou suspendre pour un dessein? mais je demande qu'on me
montre ce dessein et qu'on me justifie le miracle avant d'y croire.
Par exemple, je ne doute pas de l'existence des esprits, de celle des
sorciers, de celle des enchanteurs, et il faut être athée pour en
douter; mais je n'appellerai pas sorciers tous ceux qui se donnent pour
tels. Ici, dissertation incidente sur la nature probable des esprits
et des anges; puis l'auteur reprend le cours un peu capricieux de ses
méditations tantôt chimériques, tantôt pleines de sens. Je ne désire
pas vivre long-temps. J'ai trente ans, et je pense avoir déjà bien
assez vécu. Le retour du soleil commence à m'ennuyer. Je ne voudrais
pas revoir le temps de ma jeunesse; je sens que je me conduirais encore
plus mal que je n'ai fait, mes défauts n'ayant fait que croître, par
cela seul qu'ils ont duré. Notre humide radical se dessèche dès l'âge
de trente ans; il faut la main de Dieu pour que l'homme devienne
sexagénaire. (Brown avait donc bien peu d'humide radical.) Le fil de
notre vie se file la nuit. (Peut-être eût-il rencontré plus juste en
disant qu'ainsi que le tissu de Pénélope, la toile de notre existence
tramée le jour retournait charger la quenouille dans le repos nocturne.)
J'aime bien, dit-il encore, ces vers de Lucain:
Victurosque Dei celant ut vivere durent.
Felix esse mori........................