On voit partout que l'auteur latin _du Nicétas_, recommandable par

ses vertus, prédicateur de l'électeur de Bavière, était originaire

d'Augsbourg, qu'il mourut à Munich, le 19 avril 1638, à 57 ans; que la

Collection de ses œuvres, toutes de piété, forme 2 volumes in-folio,

Anvers, 1643, et que ces mêmes œuvres imprimées de 1630 à 1643, en

opuscules détachés, occupent 30 volumes in-24; mais ce qu'on ne voit

pas partout, c'est l'analyse _du Nicétas_, que personne ne lit plus

probablement depuis cent ans, hors peut-être quelque rhétoricien

vertueux de quelque collége de jésuites. Comme il faut toujours que

les jésuites, soit en latin, soit en français, allemand, italien,

espagnol ou portugais, traitent les hommes en enfans, voici que, dès

la dédicace de son traité de l'_Incontinence vaincue_, adressée à

ses confrères de Munich, Dillengen, Augsbourg, etc., etc., le père

Drexélius s'excuse de la petite dimension de son œuvre sur la faiblesse

de l'esprit humain, trop infirme, dit-il, pour supporter _de grosses

viandes_ et ne pouvant soutenir que _de petits bouillons_. C'est

donc un petit bouillon de continence qu'il administre à ses malades,

un petit remède réfrigératif qu'_il leur fait humer_ et _leur coule

insensiblement dans_ l'ame, après l'avoir toutefois préparé durant

neuf ans entiers, selon le précepte d'Horace, à ce qu'il nous assure.

Voyons maintenant quel est ce bouillon si bien mitonné! C'est un

Dialogue entre _Parthénie_ et _Edésime_, divisé en deux livres, très

méthodiquement: le premier contenant douze chapitres, pour dégoûter

de l'incontinence par le tableau des vices qui la causent et des

effets qui la suivent; le second, en onze chapitres, où le lecteur

apprend comment la continence s'obtient, et le prix qu'elle reçoit.

Un jeune Egyptien, enchaîné par un tyran, avec des lis et des roses

sur un lit de fin duvet, livré, dans cet état, à la plus charmante

et la plus adroite des courtisanes, et qui sort vierge d'une si rude

épreuve, après s'être coupé la langue avec ses dents et l'avoir crachée

au nez de l'impudique, cet incomparable _Nicétas_ sert de titre au

présent opuscule, et devrait en être le héros; mais il n'est guère

question de lui que dans le préambule et les deux vignettes du livre;

partout ailleurs l'auteur met à contribution, par la bouche de ses

interlocuteurs, les PP. de l'Eglise, l'histoire sacrée et profane,

ancienne et moderne, voire même les philosophes, pour y trouver des

raisons et des exemples favorables à son louable dessein; non sans

rencontrer, de temps à autre, des historiettes graveleuses qui ne vont

guère directement à leur but. L'aventure si édifiante de l'Egyptien

Nicétas est tirée de saint Jérôme; à peine Parthénie l'a-t-il

racontée, qu'Edésime s'écrie: «O ciel! ô terre! ô mer! qu'est-ce que

j'entends? S'est-il jamais rien vu de pareil?...» Et, sur ce, voilà nos

discoureurs partis, sans presque plus songer à Nicétas, pour battre les

buissons en tout sens, et dire toutefois, dans le nombre, des choses

très justes et fort sages, mais que chacun s'est dites cent fois.

L'ouvrage, nous le répétons, ne manque pas de méthode; il roule, en

entier, sur le développement de trois distiques latins dont voici le

sens: Quelles sources de l'incontinence?--L'oisiveté, la table, les

mauvaises lectures, les regards, les discours, les sociétés.--Quels

effets de l'incontinence?--La ruine du corps, de l'ame, de l'esprit,

des mœurs, de la fortune et de la réputation.--Quels préservatifs de

l'incontinence?--Les bons livres, la prière, le travail, la confession,

la discipline et l'eau, la garde des sens, et la présence de Dieu.

Nous n'excepterons de ces excellens antidotes que la discipline et

l'eau, qui, à notre avis, peuvent aussi bien ruiner que garantir la

chasteté; sans néanmoins proscrire l'usage de l'eau, tant s'en faut!

mais en interdisant, sans rémission, la discipline, avec les plus sages

docteurs. Il y a bien de l'érudition dans ce livre; les citations et

les anecdotes y pullulent; mais, par malheur, le tout est assaisonné du

plus mauvais goût. A quoi revient, par exemple, de définir l'oisiveté,

_une saulce au beurre et à la poix-résine faite par le diable_? de

rappeler ce dicton populaire pour éloigner de l'intempérance, _après

la pance vient la danse_? de comparer l'impureté d'un mauvais livre,

bien écrit, _à une araignée dans une coupe d'or_? de qualifier _les

langues lascives_ de _bouches puantes_? d'avancer _qu'un bel esprit

dans un corps impudique est un corbeau blanc_? enfin de figurer

l'éternité par l'image _d'un oiseau prenant une becquetée d'eau dans

l'Océan tous les mille ans, épuisant ainsi les fleuves et les mers

avant que l'éternité soit même commencée_? Le mot seul d'éternité en

dit plus que cette image puérile; mais quoi! les hommes ne sont-ils pas

des enfans à qui l'on doit servir de petits bouillons jésuitiques si

l'on veut les mener à bien? Non, messieurs, les hommes ne sont pas des

têtes à bourrelet, comme vous le dites; parlez à leur imagination avec

art si vous leur voulez plaire; parlez à leur raison sérieusement si

vous prétendez les instruire; et, pour assurer leur continence, puisque

c'est de cela qu'il s'agit, fiez-vous moins à ces contes ridicules de

jeunes gens, qui, enchaînés avec des fleurs, sur des lits parfumés

entre les bras de la beauté voluptueuse, se coupent la langue avec les

dents et la leur crachent au visage, que sur une éducation sévèrement

religieuse et sensée, sur l'exercice d'une profession honnête, sur le

mariage et la paternité!

LE CAVEÇON DES MINISTRES,

Essayé pour la deuxième fois en la personne de Jean la Faye,

ministre de Gignac, avec la réplique au libelle dudit Jean

la Faye, intitulé: Beau moyen de discerner la vraye Eglise

d'avec la fausse, tiré d'une conférence entre Jean la Faye,

ministre, et Alexandre Regourd, jésuite, à MM. les catholiques

du diocèse de Béziers. A Béziers, par Jean Pech, imprimeur du

roy: Avec privilége. (Pet. in-8 de 158 pages et 4 feuillets

préliminaires.) M.DC.XXVI.

(1626.)

Avec les jésuites, presque toujours des gentillesses jusque sur le

titre des écrits. Rarement veulent-ils de la simplicité et de la

gravité. Pourquoi, lorsqu'on se dispose à réfuter les gens, ne pas

annoncer bonnement qu'on va les réfuter, et dire qu'on leur va mettre

un caveçon dans la bouche? C'est les autoriser à ruer. Mais non; il

leur faut, à toute force, avoir de l'esprit, faire les gracieux et

amuser le monde qu'aujourd'hui même encore ils traitent en imberbe, ici

comme au Paraguay, dans leurs cantiques, dans leurs sermons, dans leurs

traités de religion et de morale, aussi bien que dans leurs livres

d'enseignement, malgré les grands modèles que leur ont laissés les

Bourdaloue, les Jouvency et autres hommes supérieurs de leur compagnie.

Un si faux goût est indigne d'eux, de leur mission, de leurs talens, de

leurs vertus auxquels nous rendons d'ailleurs entier hommage partout

où ils se trouvent. Pour en venir au père Alexandre Regourd, nous

dirons qu'il a d'abord le tort immense d'être souverainement lourd et

ennuyeux. Il écrit mal et raisonne lâchement et communément. On le voit

s'enferrer lui-même dès son début, lorsque, voulant caveçonner la Faye

et les réformés sur leur prétention à ne reconnaître pour règles de la

foi que les textes purs des livres saints, il établit, dans toute sa

force, le doute philosophique sur les originaux des Écritures sacrées,

sur le nombre et le choix de ces écritures, sur la valeur des textes

divers, et qu'il avoue que la science et la raison ne fournissent,

à cet égard, aucun moyen certain de discerner le vrai d'avec le

faux. Il veut arriver par là, on le sait bien, à la nécessité et à

l'infaillibilité des jugemens de l'Église; mais il pouvait atteindre

son but sans aller si loin, et le devait faire, dans son intérêt comme

dans plus d'un autre, au lieu de s'amuser à nommer la Faye _imposteur

en cramoisy_, _vipère_, etc., ou de s'étendre sur les altérations, les

suppressions, les interpolations auxquelles les livres saints ont été

en proie dans les anciens temps; car c'est là tout le fonds du _Caveçon

des ministres_. On remarque pourtant, il faut être juste, beaucoup

d'érudition dans cet écrit, et notamment des raisonnemens fort sages

sur le prix qu'on doit attacher à la fameuse version des Septante,

laquelle, pouvant avoir été connue de Jésus-Christ et des apôtres,

et ayant servi de règle à l'Eglise des quatre premiers siècles dans

ses jugemens contre les hérétiques, mérite la plus grande créance.

Le caveçonneur réfute aussi très bien le ministre au sujet de ces

paroles: _Eli, eli, lamma sabachtani!_ qui sont du syriaque, autrement

de l'hébreu corrompu, paroles dont la Faye s'appuie pour avancer que

Jésus-Christ parlait syriaque, et que, par conséquent, il n'avait pu

connaître la version des Septante, conclusion absurde. Nous ne suivrons

pas le P. Regourd dans ses réponses à la Faye, touchant les prophéties

de Baruch, les livres de Tobie, de Judith, de l'Ecclésiastique, de

la Sagesse, des Machabées, etc., rejetés par les réformés comme

apocryphes, réponses où il ne déploie que trop de science. Ce sont des

sujets de disputes interminables qu'il faut laisser aux théologiens

et dont la décision, quelle qu'elle soit, ne saurait infirmer ni

soumettre sur l'ensemble de la croyance la raison du genre humain, et

nous terminerons cette courte analyse par un dernier reproche fait

au caveçonneur, celui d'avoir intitulé deux de ses chapitres ainsi:

_Mirouer des fautes honteuses du ministre la Faye_.--_Des impostures

noires et menteries énormes de la Faye._ Il est à la fois plus digne

et plus habile de prouver aux menteurs qu'ils sont tels que de le

leur dire. A la vérité, les controverses n'étaient guère polies dans

ce temps. On voit, en 1554, un Artus Désiré, en 1561, un Antoine du

Val lancer, l'un contre les disciples de Luther, _son Mirouer des

francs taulpins ou anti-chrétiens luthériens_, l'autre contre les

sectateurs de Calvin _son Mirouer des calvinistes pour rembarrer les

évangélistes_. Ce qu'il faut pour convaincre, c'est le miroir de la

vérité, et pour plaire, c'est le miroir des graces.

AGLOSSOSTOMOGRAPHIE,

OU

DESCRIPTION D'UNE BOUCHE SANS LANGUE;

Laquelle parle et faict naturellement toutes ses autres

fonctions, par maistre Jacques Roland, sieur de Belébat,

chirurgien de monseigneur le prince, lieutenant du premier

barbier-chirurgien du roi, commis de son premier médecin, et

juré à Saumur. (1 vol. pet. in-12 de 79 pages et 12 feuillets

préliminaires.) A Saumur, pour Claude Girard et Daniel de

l'Erpinière. M.DC.XXX.

(1630.)

Il faut être anatomiste pour bien juger de l'exactitude de cette

description et de la justesse des déductions que suggère à l'auteur le

singulier phénomène qu'il expose; mais chacun peut aisément apprécier

le mérite de sa méthode. C'est déjà la véritable, celle qui fonde l'art

de guérir sur la comparaison des faits de l'état pathologique avec ceux

de l'état normal. On voit que les médecins et surtout les chirurgiens

sont sortis de bonne heure, en France, des routines de l'empirisme et

du merveilleux de l'art occulte. La chirurgie est toute française:

c'est un véritable honneur pour nous. Son premier triomphe éclatant

remonte au règne de Louis XI, par la découverte de la lithotomie, mais

c'est réellement au temps de Charles IX qu'elle ouvre sa glorieuse

carrière sous les auspices et par les talens d'Ambroise Paré, grand

praticien, grand observateur et chef de l'école médicale d'où sont

sortis les Duncan, les Riolan, les Duret et ce Roland de Belébat

dont il est ici question. Son _Aglossostomographie_ eut un succès

prodigieux, comme le témoigne la quantité de poètes latins et français

qu'elle a inspirés et dont les vers sont imprimés en tête du petit

volume qui la contient. Au dire de l'un:

Elingues fecisse homines natura putavit,

Elinguem fecit cum puerum ore loqui:

Non tamen elingues fecit, te repperit unum,

Qui linguâ possis talia facta loqui.

Au dire d'un autre:

Pour expliquer comment se font les voix humaines,

Sans langue, un autre eust pris un million de peines:

Pour toi c'est un ébat; c'est pourquoi, sans débat,

L'on te peut bien nommer Roland de _Belébat_.

Enfin c'est une salve d'éloges alambiqués, un cliquetis de calembourgs

à n'en plus finir. Venons au fait, lequel seul nous importe

aujourd'hui, constaté d'ailleurs comme il dut l'être par tout ce que la

chirurgie comptait alors de plus habile et de plus consciencieux.

Un garçon, nommé Pierre Durand, fils d'un laboureur de la Rangezière,

paroisse Saint-George, près Montaigu, dans le Bas-Poitou, à l'âge

de six ans, avait perdu entièrement la langue par suite d'une

petite-vérole dont le venin présenta une si horrible malignité que

cette malheureuse langue était tombée pièce à pièce en état de complète

dissolution. Selon toute apparence, il n'y avait plus désormais, pour

le pauvre enfant, moyen de parler, de goûter, d'avaler ni de cracher,

et la mort devait s'ensuivre. Point du tout: la nature, si ingénieuse

toujours, et particulièrement si souple dans l'enfance, fit tant et

si bien, soit en rétrécissant le conduit de l'air et en alongeant

la luette, soit en gonflant la partie charnue qui servait de racine

à l'organe détruit, en assouplissant les muscles buccinateurs, en

aplatissant la voûte du palais et en grossissant les amygdales, que

l'usage et l'imitation suffirent ensuite pour rendre au sujet le son,

l'articulation et enfin la parole. C'était là le plus difficile sans

doute, car on conçoit tout ce que la nécessité ajoutait de ressources

à celles ci-dessus indiquées, quand il s'agissait de favoriser la

mastication. Ici les joues et les mâchelières faisaient leur office

avec une agilité surprenante, et la main de l'enfant suppléait à leurs

efforts, en plaçant chaque bouchée en son lieu, tantôt d'un côté,

tantôt de l'autre, selon que tel ou tel muscle le demandait. Mais il

faut voir tous ces _ébats_ dans le sieur de _Belébat_. Ce n'est pas la

seule merveille qu'il raconte. N'a-t-il pas connu aussi un homme de

25 ans, appelé la Flâme, natif de Rillé, pays d'Anjou, lequel n'avait

point de palais, en sorte que sa langue sautait jusqu'aux fosses

nasales dès qu'il voulait parler? Eh bien, ce la Flâme ne laissait pas

que de parler (assez confusément à la vérité) sans palais, et sans

palais d'être l'excellent cuisinier du marquis de Lassay. Autre exemple

du travail de la nature pour conserver la vie. Un maître de Salette

(autant vaut dire un chantre), de Chinon, en Touraine, âgé de 60 ans,

malade au lit depuis huit mois, avait, depuis quatre, absolument perdu

le ventre inférieur, par l'effet d'un dessèchement progressif du

foie, de la rate, des intestins et des rognons, lesquels, comme collés

aux vertèbres, donnaient, à cette partie du corps affligé, l'aspect

d'un vrai squelette. Eh bien! dans cette situation, le malade avait

encore des jambes et des bras assez dispos; il marchait de son lit à

sa chaise, prenait quelques alimens liquides et surtout du vin qu'il

aimait fort; en un mot il vivait. O altitudo!

LES CHANSONS

DE

GAULTIER GARGUILLE;

Nouvelle édition, suivant la copie imprimée à Paris avec

privilége, à Londres (Paris) 1658-1758. (1 vol. pet. in-12 de

123 pages, une table, 7 feuillets préliminaires, et la figure

de Gaultier Garguille.)

(1631-58--1758.)

Ces chansons, d'un cynisme grossier et quelquefois très plaisant,

sont du comédien Hugues Guéru, dit Fléchelles; du moins le privilége

du roi est-il accordé _à nostre cher et bien amé Hugues Guéru, dit

Fléchelles, l'un de nos comédiens ordinaires, de peur_, y est-il dit,

_que des contrefacteurs ne viennent adjouster quelques autres chansons

plus dissolues_; et véritablement il faut admirer cette précaution du

conseil pour la garde des mœurs, quand on lit, dans le présent Recueil,

des chansons telles que les suivantes: Mon compère en a une, etc., etc.

L'autre jour, un gentil galant, etc., etc. J'ai veu Guillot en chemise,

etc., etc. Bastiane est bien malade, etc., etc. Je resve en ma mémoire,

etc., etc.

Navet n'avoit point de nez,

Et son valet en avoit.

Et pourquoi n'en avoit Navet,

Puisque son valet en avoit, etc., etc.

Au surplus, Gaultier Garguille est fort respectueux pour le public;

car, dans sa dédicace aux curieux qui chérissent la scène françoise,

_il leur baise tout ce qui peut se baiser, sans préjudice de l'odorat_.

Dirait-on que ce petit volume s'est vendu, en 1831, 36 fr. Nous en

sommes certain, car c'est nous qui l'avons acheté à ce prix; mais ce

qui nous excuse, c'est que nous ne l'eussions pas eu pour 35.

LE PARFAIT CAPITAINE,

AUTREMENT

L'ABRÉGÉ DES GUERRES DES COMMENTAIRES DE CÉSAR,

Augmenté d'un traicté de l'interest des princes et estats de

la chrestienté, par Henri de Rohan, dernière édition, jouxte

la copie imprimée à Paris. (1 vol. in-12.) M.DC.XXXIX et

M.DC.LXXXXII.

(1632-39-92.)

Henri II, duc de Rohan, écrivain de génie et grand capitaine, était

digne de juger César. Il en parle, dans ce livre, avec une éloquence

réfléchie, simple et rapide, qui fait souvenir des Commentaires. Nous

extrairons, tant de ses réflexions sur les dix guerres des Gaules,

les guerres civiles, alexandrine et africaine, que de ses traités de

l'ordre et de la discipline militaire des Grecs et des Romains, et de

la guerre en général, quelques uns des traits qui nous ont paru les

plus marquans, puisqu'il est trop vrai que _le Parfait Capitaine_,

tout bien écrit et pensé qu'il est, a encouru le triple oubli des gens

du monde, des gens de lettres et des gens de guerre, même celui des

bibliographes, qui daignent à peine le mentionner. Nous n'étendrons

pas ces extraits au traité de l'intérêt des Princes, non plus qu'à

l'importante préface dont Silhon, le judicieux auteur du _Ministre

d'Etat_, l'a fait précéder dans les éditions postérieures à 1640, parce

que la politique européenne a trop changé depuis Rohan.

Une des principales sources des prospérités militaires de César fut

de bien camper partout en assurant ses vivres, et de se retrancher

aussitôt, de manière à ne combattre jamais que de son gré (nous oserons

ajouter qu'on entrevoit, dans la conduite de César, un grand principe,

celui de se tenir sur la défensive chez soi, n'attaquant guère l'ennemi

qu'en retraite, et de prendre l'offensive chez les autres. Qu'on ne

dise pas qu'il plaçait ainsi l'ennemi dans son système; car, de sa

part, c'était un système, tandis que, de la part de son ennemi, c'était

une nécessité).

Les Romains n'étaient point vainqueurs par le nombre ni la vaillance,

mais par l'ordre et la discipline.

Ne pas se lasser de la douceur envers les populations est un excellent

moyen de conquête que César se ménageait; par ce moyen il n'avait,

d'ordinaire, affaire qu'aux armées adverses; il ne châtiait rudement

que la violation du droit des gens. Cette clémence extrême rendait, il

est vrai, les révoltes plus fréquentes, mais elle les rendait aussi

moins dangereuses, et les apaisait souvent d'un coup, sinon d'un mot.

Le duc d'Albe avait une autre pratique; aussi a-t-il fait perdre à

l'Espagne une bonne partie des Provinces-Unies, pendant que César a

subjugué toutes les Gaules.

César supposait toujours son ennemi redoutable; de la sorte, il n'était

jamais trompé qu'à son avantage.

Il ne logeait jamais ses gens dans les villes et les tenait sans cesse

campés, pour les avoir sous sa main, bien disciplinés; mais ses camps

étaient bien munis de toutes choses nécessaires ou simplement utiles.

Sa première descente en Angleterre, au milieu de l'automne, toute

heureuse qu'elle fut, était une faute; il s'est ainsi quelquefois

confié à sa fortune, mais rarement; et même alors il secondait cette

fortune par un surcroît de prudence dans l'exécution.

Dans les expéditions vives, il marchait presque sans bagages et

laissait tous les empêchemens sous bonne garde.

Il parlait souvent, à son armée et aux divers peuples, de ce qui se

passait, pour raffermir les timides et calmer l'inquiétude qui naît de

la curiosité non satisfaite: par là tombaient mille de ces faux bruits

propres à l'embarrasser, dont on est sans cesse étourdi à la guerre.

Il a constamment passé les rivières, où et comme il a voulu, trompant

l'ennemi sur le point du passage par de fausses marches; comme aussi

n'y a-t-il rien de si difficile à défendre, contre un ennemi habile,

que le passage d'une rivière: il n'est point de barrière moins sûre.

Il n'épargnait rien pour avoir de bons espions; cet instrument, dans la

main d'un chef sage, est comme la providence d'une armée.

La vraie cause de la guerre civile entre Pompée et César, a dit le

duc de Rohan avant le grand Corneille, est que l'un ne voulait pas de

compagnon, et l'autre point de maître.

Quand on voit l'ennemi garder mal ses rangs, il ne faut pas hésiter à

l'attaquer malgré sa supériorité de nombre, car c'est un signe qu'il

combattra mal. J'ai vu Henri le Grand, poursuivant 800 chevaux avec

moins de 200, juger qu'ils ne rendraient point de combat, parce qu'il

n'observaient pas leurs distances; ce qui arriva comme il l'avait prévu.

Un grand courage sans expérience est plus capable de faire de grandes

fautes à la guerre qu'un courage médiocre soutenu de savoir.

Plus on regarde la conduite de César, plus on voit qu'il dut autant ses

succès à sa clémence qu'à son génie guerrier. Dès le début de sa guerre

contre Pompée, on le voit renoncer au parti des représailles, et non

seulement accorder la vie et la liberté aux prisonniers qui tombaient

entre ses mains, mais encore leur faire des libéralités d'argent, même

de préférence à ses propres troupes, tandis qu'on lui tuait les siens.

Les représailles, en effet, ne sont bonnes que pour arriver à faire

respecter ses droits; mais il convient d'en faire le sacrifice quand

on veut obtenir davantage, quand on prétend faire aimer et désirer son

joug: or, c'est ce que voulait César.

Il ne rougissait pas, quoi qu'on pût dire, de se retirer de nuit et

secrètement, et tenait les retraites ouvertes à la vue de l'ennemi,

pour des bravades vaines tout au moins. (Cette remarque de Rohan est

bien judicieuse. On ne se retire en effet, le plus souvent, que parce

qu'on est ou qu'on se croit le plus faible. Quelle folie alors d'agir

comme si l'on était le plus fort? Il faut se pénétrer d'une chose,

quand on commande, c'est qu'en fin de compte, c'est le succès qui

attire le plus d'honneur. Laissez crier ceux qu'une ardeur indiscrète

pousse en toute occasion à l'ennemi, et sachez éviter l'engagement

quand il le faut, en faisant taire ces braves discoureurs, qui ne

sont pas toujours les plus constans soldats, l'instant de souffrir

ou d'affronter la mort pour vaincre étant venu. Mais ajoutons que ce

principe en commande un autre, celui de ne confier la conduite des

armées qu'à des chefs dont la vaillance soit dès longtemps reconnue,

afin que leur prudence ne puisse être imputée à lâcheté; autrement tout

serait perdu.)

Où César triomphe surtout, c'est dans l'art de profiter de la victoire.

Observez comme il poursuit son ennemi vaincu, sans relâche ni répit,

sans désormais s'empêcher de prudence, car il n'y a point de témérités

pour un vainqueur. Le héros de Pharsale, poussant Pompée en avant, nuit

et jour, arriva, suivi d'à peine 4,000 soldats, quasi aussitôt que lui

en Egypte, où il le trouva mort, n'ayant donc plus à faire qu'à le

venger.

Rien à conserver sur la guerre alexandrine, si ce n'est que ce fut

une faute capitale à César de s'amuser à une guerre étrangère pour

deux beaux yeux, quand il avait d'autres et plus importantes affaires

ailleurs; il en sortit néanmoins avec une gloire nouvelle et bien

méritée par les prodiges de courage et de sang-froid qu'il y déploya;

cependant il reste cette fois qu'il tenta la fortune plus qu'il n'est

donné aux mortels de la tenter, et qu'en pareille conjoncture il

faudrait ne l'imiter point.

De la phalange des Grecs. C'était un corps composé de 4,096 soldats et

de 307 chefs de tout rang, y compris le _stratego_, ou général; tout

se divisait par 16 dans cette masse compacte, c'est à dire qu'elle

était formée de 16 corps de 16 rangs de 16 files, nommés _syntagmes_,

et juxta-placés. Quatre phalanges de front, sur la même ligne, faisant

16,384 soldats sur 16 de hauteur, avec une couverture de moitié de

troupes légères en avant, et deux corps de cavalerie aux deux ailes,

composaient une armée: telle était à peu près celle qu'Alexandre

conduisit à la conquête du monde. Des intervalles ménagés entre les

quatre phalanges permettaient aux troupes légères de venir, au moment

du grand choc, se ranger derrière et les soutenir. Voilà l'ordre

principal, auquel on ajoutait, suivant les circonstances, mais toujours

d'après les mêmes principes de formation, divers ordres particuliers,

tels que l'ordre circulaire des phalanges, et alors les troupes légères

se plaçaient au centre des cercles; l'ordre triangulaire, pour mieux

entrer dans la ligne ennemie par le sommet des triangles, et l'ordre

semi-circulaire, ou en demi-lune, pour enfermer l'ennemi par les côtés

sur le centre. Du reste, à l'opposé de l'usage romain, peu ou point

d'ouvrages pour retrancher les camps grecs, nommés _aplecto_, qui

n'étaient guère fortifiés que par la nature du sol où ils étaient assis.

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 15 / 41 段