avancé que Milton avait puisé, dans l'_Adamo_ d'Andreini, l'idée
première de son poème immortel: nous pensons, après avoir lu l'Adamo,
que cette assertion est, au moins, douteuse. L'idée d'un poème sur la
création et la chute de l'homme vint probablement, à l'Homère anglais,
de la Genèse, et non du drame italien qui défigure la Genèse. Quoi
qu'il en soit, comme l'opinion que nous attaquons a rendu l'_Adamo_
célèbre, et très rare sur le continent par le prix que les Anglais y
ont attaché, nous en parlerons avec quelque détail.
Cette pièce, en cinq actes, est écrite en vers libres. Les
interlocuteurs en sont, le Père éternel, l'archange Michel, Adam, Ève,
Chérubin, gardien d'Adam, Lucifer, Satan, Belzébuth, les sept péchés
mortels, le Monde, la Chair, la Faim, la Fatigue, le Désespoir, la
Mort, la vaine Gloire, le Serpent, Volano messager infernal, un chœur
de Séraphins, un chœur d'Esprits follets, un chœur d'Esprits ignés,
aériens, aquatiques et infernaux. Voici le sommaire de l'ouvrage:
ACTE Ier. _Six scènes_, précédées d'un Prologue en l'honneur de
Dieu, chanté par le chœur des Anges. Le Père éternel anime un
peu de limon et crée l'homme. Adam commence la vie par louer
le Seigneur qui le plonge aussitôt dans un sommeil extatique.
Les Mystères de la Trinité et de l'incarnation du Verbe lui
apparaissent. Ève est formée d'une de ses côtes: il se réveille
alors, voit sa compagne, l'embrasse: adore, avec elle, l'auteur
de tant de biens, et reçoit, en même temps que les bénédictions
célestes, la défense de manger le fruit de l'arbre fatal.
Lucifer, sorti de l'abîme, contemple avec mépris le Paradis
terrestre et tous les ouvrages de la création; il exhorte
Satan et Belzébuth à tenter Adam, pour empêcher l'effet des
promesses faites au genre humain; il évoque aussi Mélécan et
Alurcon, leur ordonnant de souffler l'Orgueil et l'Envie dans
le cœur de la femme pour n'avoir pas été créée la première;
il charge Ruspican et Arfarat de lui souffler la Colère et
l'Avarice. Enfin, pour achever de distribuer les rôles à ces
démons tentateurs, il commande à Maltéa d'amollir Ève par la
paresse; à Dulciata de la corrompre par la luxure; à Guliar, de
l'allécher par la gourmandise.
ACTE 2e. _Six scènes_:--Quinze esprits célestes chantent
les louanges du Seigneur à l'envi. Adam les imite et nomme
toutes les créatures. Le Serpent dispose son plan d'attaque
que Volano expose à Satan, comme ayant été dressé dans le
conseil infernal. Vaine Gloire et le Serpent se cachent dans le
Paradis, sur l'arbre de la science: Ève aperçoit le Serpent,
l'admire, s'en laisse flatter, cueille et mange le fruit
défendu, en sort pour en aller offrir à son époux.
ACTE 3e. _Neuf scènes._--Adam, après force descriptions des
beautés du Paradis, succombe à la tentation de manger le fruit
qu'Ève lui présente: les deux époux voient aussitôt leur
nudité, les maux et la mort, et vont se cacher. Grande joie
de Volano: sa trompette résonne; tous les esprits de l'enfer
accourent à ce terrible signal; les esprits follets se mettent
à danser un branle joyeux; puis, apercevant la lumière divine,
se replongent dans l'abîme éternel. Dieu appelle alors l'Homme
et la Femme, reçoit leurs aveux et les condamne après avoir
maudit le Serpent. Un ange apporte aux coupables des vêtements
de peau grossière et les laisse dans la douleur. L'archange
Michel les chasse du Paradis et met un Chérubin à la porte pour
en fermer l'entrée. Les anges, avant de quitter Adam et Ève,
leur prêchent le repentir, leur souhaitent du courage et leur
laissent l'espérance.
ACTE 4e. _Sept scènes._--Lucifer assemble tous les diables
par la voix de Volano et leur demande ce qui leur paraît des
œuvres de Dieu et de celles d'Adam. Tous les diables ne savent
qu'en penser, et Lucifer les instruit. Lucifer, en rivalité
avec Dieu, essaie une création; il crée quatre monstres pour
la ruine de l'homme, avec un peu de terre, savoir: le Monde,
la Chair, la Mort et le Démon, et puis s'en retourne en enfer.
Adam se raconte à lui-même comment toutes les choses de la
nature ont changé de forme depuis son péché, qu'il pleure
amèrement: les animaux commencent à s'entre-tuer. Adam et Ève,
saisis d'effroi, se cachent; quatre monstres leur apparaissent,
la Faim, la Soif, la Fatigue et le Désespoir, qui leur crient:
«Nous ne vous lâcherons plus!» La Mort menace les époux au
milieu des éclairs, du tonnerre, des vents, de la grêle et
d'une pluie horrible.
ACTE 5e. _Neuf scènes._--La chair tente l'homme, et, le
trouvant rebelle, lui montre comme, dans la nature, tout suit
la loi de l'amour: Lucifer vient en aide à la chair pour
engager l'homme à s'unir à elle: Adam, soutenu de son Ange
gardien, résiste aux deux séducteurs: il est bien temps! Le
Monde étale ses pompes et ses parures aux yeux de la Femme
et tire, pour elle, du néant, un palais d'or: de ce palais
d'or sort un chœur de belles filles, qui veulent parer la
Femme de leurs mains. Ève, soutenue de son époux, résiste à
ces pompes et à ces parures: il est bien temps! Les Démons,
réunis, emploient alors la Violence; mais survient l'archange
Michel, qui les combat et les terrasse: il est bien temps! Vive
reconnaissance d'Adam et d'Ève pour l'archange Michel; et la
pièce finit par les louanges du Seigneur.
Le lecteur peut maintenant comparer la structure du drame italien à
celle du poème anglais. La comparaison du style des deux poètes est
encore moins favorable, s'il se peut, à Andreini. Le mauvais goût de ce
dernier se trahit dès les premiers vers du prologue. Les anges chantent
que l'arc-en-ciel est l'arc de la lyre céleste, que les sphères en
sont les cordes, que les étoiles en sont les notes, que les zéphyrs
en sont les soupirs et les pauses, et que le temps bat la mesure. On
se rappelle quel charme l'auteur du _paradis perdu_ a versé sur la
peinture des premiers amours du monde. Le récit d'Ève à son époux, où
elle lui retrace sa joie mêlée de crainte lorsqu'elle aperçut Adam,
est d'une beauté surhumaine. Eh bien! dans la pièce d'Andreini, Adam
reçoit sa compagne, muette et insensible, des mains de Dieu, à son
réveil, sans surprise, sans ravissement, et comme ferait un fiancé à
sa fiancée, des mains de ses parens, dans un mariage de raison. Il
revient presque aussitôt à s'ébahir des étoiles et de la lumière du
jour, comme s'il était question d'étoiles quand on entre en possession
de ce qu'on aime. Cette lumière du jour, qui cause, au Satan de Milton,
une admiration rendue infernale par le désespoir, et par là même si
sublime, n'excite, chez le Lucifer d'Andreini, qu'un stupide mépris.
«Vil architecte! s'écrie-t-il, qu'espères-tu de ton œuvre de fange?»
La conjuration de Lucifer contre les époux, qui remplit presque tout
le premier acte de l'_Adamo_, présente une idée heureuse, celle de
l'attaque formée contre le bonheur de l'innocence par tous les vices
personnifiés; mais, sans le génie qui féconde, il n'est point d'idée
heureuse dans les arts, et les démons vicieux de l'_Adamo_ sont aussi
plats dans leurs discours recherchés que ceux du pandæmonium sont
brûlans de haine et d'horreur. Voici pourtant un beau sentiment bien
rendu. L'auteur attribue, par la bouche des anges, la pensée de la
création à l'excès d'amour qui a besoin de s'épancher du sein du
créateur.
Ah! ch'e tanto l'ardore
Di questo eterno amante
Che non potendo in se tutto capire lo,
L'amorose faville
Spiro dal sen creando
Gli angeli, i cieli, l'huom, la donna, il mondo!
La scène du second acte où Adam, devant les démons cachés qui le
maudissent, explique, à sa compagne ravie, les grandeurs de Dieu, offre
aussi des beautés réelles de pensées et de diction, ainsi que celle de
la tentation qui débute très bien par la douce extase de l'être fragile
près de succomber.
Ecco i frutti, ecco il latte, il mel, la manna!
..............................................
Se melodia brame? ecco i augelli!
................................
S'io chiedo amico? amica
Pur mi risponde Adamo.
Se mio dio? ecco in cielo il fabro eterno
Che non e sordo, anzi al mio dir risponde, etc., etc.
Mais de pareils traits sont trop rares chez Andreini. Du reste, la
chute de la femme par le serpent n'offre qu'une puérile causerie, et
celle de l'homme par la femme qu'une affectation sentimentale non moins
puérile. C'était là l'écueil du sujet à la vérité; mais il fallait
savoir le tourner en le plaçant derrière la scène ou, du moins, près
du dénouement, comme l'a fait Milton, heureusement pour sa gloire,
car l'intérêt du _paradis perdu_ finit là. Or, non seulement Andreini
n'a pas eu cette adresse, loin de là, c'est dans la première moitié
de sa pièce qu'il a mis la catastrophe, et l'on sent que tout ce qui
suit n'est et ne pouvait être qu'un remplissage dépourvu d'intérêt
et de raison. Si donc Milton a imité Andreini, c'est qu'il a voulu
ressembler à l'Éternel qui créa l'homme d'un peu de limon. Il faut
d'ailleurs, pour que cela soit, qu'il ait eu bonne mémoire, puisque,
revenu d'Italie en Angleterre vers 1640, à 32 ans, il ne travailla
guère sérieusement qu'en 1664 à son poème qui parut en dix chants pour
la première fois dans l'année 1669, pour être obscurément réimprimé en
douze chants en 1674, année de sa mort, et enfin une troisième fois,
avec des applaudissemens tardifs, en 1678. Quant au comédien Andreini,
né à Florence, en 1578, du comédien François Andreini, l'auteur des
_Bravoures du capitaine Spavente_, et d'Isabelle Andreini, aussi
comédienne célèbre, il devait être mort quand Milton visita l'Italie.
Il vivait encore en 1613, le 12 juin, puisqu'à cette date il écrivait
à Milan la dédicace de son _Adamo_ à la reine Marie de Médicis; mais
son portrait, qui décore l'édition de 1617, de son ouvrage, et qui lui
donne alors 40 ans, ferait croire qu'en 1617 il ne vivait plus.
RECUEIL GÉNÉRAL
DES CAQUETS DE L'ACCOUCHÉE,
Ou Discours facétieux, où se voient les mœurs, actions et
façons de faire des grands et petits de ce siècle; le tout
discouru par dames, damoiselles, bourgeoises et autres, et
mis en ordre en VIII après disnées, quelles ont faict leurs
assemblées, par un secrétaire qui a le tout ouï et escrit; avec
un Discours du relevement de l'Accouchée, imprimé au temps de
ne se plus fascher. (1 vol. pet. in-8 de 200 pages, avec la
figure.) M.DC.XXIII.
(1623.)
On réunit quelquefois à ce recueil diverses pièces du même genre
qui en augmentent le prix, déjà très élevé, sans accroître beaucoup
son mérite. Ce supplément ne fait point partie _des Caquets de
l'Accouchée_, c'est autre chose. L'auteur de ce livre vraiment amusant,
d'un excellent comique et curieux pour l'histoire de nos mœurs sous
Louis XIII, loin de se nommer, s'est si bien caché, que M. Barbier
ne l'a pas découvert. Une certaine conformité de tour d'esprit et
d'historiettes nous a persuadé que ce pourrait bien être Bruscambille
Des Lauriers. Quoi qu'il en soit, l'anonyme prétend, dans son avis
au lecteur curieux, _qu'il est colloqué en un rang qui le sépare du
vulgaire_, ce qu'on serait tenté de croire à la portée de ses malignes
censures de la cour et de l'administration en 1623. Cet écrivain fait
penser en disant qu'il ne veut que faire rire.
«Aprestez vos gorges pour rire
De ce que j'ay voulu descrire
En ces caquets d'accouchement;
La matière est si trivialle,
Qu'il n'y a suject qui l'égalle
Pour prendre du contentement.»
L'analyse suivante fera juger qu'heureusement pour le censeur, son
ouvrage n'est point trivial, car la trivialité est une chose plus
triste que plaisante. Un convalescent demande à ses deux médecins
le moyen de sortir de la langueur que lui a laissée sa maladie.
«Allez à votre maison des champs, dit celui-ci, secouez l'oreille
de la tulipe et du martigon...» «Allez à la comédie, dit celui-là;
ou bien amusez-vous dans quelque ruelle à escouter les jaseries des
caillettes au lit d'une accouchée.» Ce dernier conseil est accueilli.
Le convalescent s'adresse à une accouchée de ses parentes, demeurant
rue Quincampoix, qui le place huit jours de suite dans sa ruelle,
rideaux fermés, et les caquets commencent. La mère de l'Accouchée
ouvre la scène par lamentations sur la difficulté qu'aura sa fille à
établir ses sept enfans, aujourd'hui que la noblesse ne se contente
plus de 50 ou 60 mille écus de dot pour épouser la finance, et qu'elle
demande jusqu'à 500,000 livres comptant.--N'est-ce pas une diablerie,
que d'avoir à donner de telles sommes pour s'appeler comtesse et
garantir son père de la recherche des financiers? Ici l'assemblée se
divise, et plusieurs débats s'ensuivent. Plaintes contre le luxe et la
confusion des classes.--Ne voit-on pas tous les jours des femmes de
juge présidiaux vêtues de satin et de velours comme celles des maîtres
des comptes et des grands officiers?--Aussi, comme chacun fait sa main
dans son office! Voyez MM. les échevins et prévôts des marchands vendre
des états de gaigne-deniers, de jurés-racleurs, de porteurs de foin,
etc.; acheter à la veuve et à l'orphelin des arrérages de rente sur la
ville à six écus pour cent; employer à festoyer et bancqueter l'impôt
de cinq sols par écu sur le vin des bourgeois, au lieu d'en réparer,
ainsi qu'il était dit, les quais rompus et les fossés de la ville!--Et
MM. les juges criminels refusant de poursuivre les voleurs si la partie
ne donne point d'argent.--Défunt M. d'Ambray, mon mari, dit une bonne
mère, qui a été trois fois prévôt des marchands, était bien différent;
il n'a jamais profité à l'hostel de ville que d'un pain de sucre par
an aux étrennes.--Et la jeunesse, madame, qu'en dites-vous? Au lieu
d'apprendre à servir le roy et la république, elle s'amuse à despendre
son bien; puis, quand elle n'a plus sou ne maille, on voit ces muguets
de fainéans, accrochés à la bourse d'une vieille, ou faisant des enfans
aux filles riches pour être condamnés à les épouser; ou si d'adventure
on vient à leur acheter quelque charge en cour du parlement, les voilà
bien peignés, ne sachant par quel bout commencer la justice, et logés à
l'enseigne de l'asne.--Autrefois la linotte et le chardonneret étaient
en diverses cages, mais aujourd'hui le comptable s'allie par mariage au
juge des comptes, et les voilà en même _volière_.--Je vous assure, dit
une femme maigre, mélancolique et pleine d'inquiétudes, que les temps
ne sont pas si durs. Mon mari, qui est avocat et de la religion, gagne
ce qu'il veut à faire les affaires de ses religionnaires. C'est dommage
qu'il mange tout, autant vaudrait-il qu'il fût papelard.--Vraiment,
madame, c'est grand pitié qu'on souffre votre religion de néant, où
l'on enterre les morts dans les jardins au pied d'un saule, ou les
sujects contribuent pour faire la guerre à leur roy légitime. Ici
l'envie de pisser prend à l'accouchée, et l'assemblée se sépare.
_Deuxième journée._--Récit d'un incendie arrivé à l'occasion de
la canonisation de sainte Thérèse célébrée aux frais de la reine
Anne-Thérèse d'Autriche. La cérémonie et la catastrophe sont racontées
par une damoiselle de la paroisse Saint-Victor, témoin oculaire.
L'évènement se passa devant les carmes déchaussés. Critique des vaines
dépenses de l'Église. Nouvelles de l'armée royale devant Montauban où
elle guerroie contre les huguenots.--Cela ne va pas mal, dit la femme
d'un courrier, n'était que bien des gens, à l'exemple de feu M. le
connétable, (le duc de Luynes) ont fait leur main et mis dix à douze
mille hommes dans leur pochette.--C'est ce dont se plaignait l'autre
jour M. le prince (Louis de Condé).--Oui: cela lui sied bien à lui,
avaricieux comme il est; je l'ai vu à la messe, aux Enfans-Rouges, se
faire chanter un _salve_ pour trois sols.--Parlez-moi de M. de Soubise;
c'est lui qui est magnifique.--Oui, mais non pas son frère M. de Rohan,
qui, de plus, sait mieux escrimer de l'épée à deux jambes que d'une
pique. Il a bien fait le poltron à Saint-Jean-d'Angely, et ailleurs.
Quant à M. de la Force, il a joué un tour de son métier et s'est bien
vendu pour de l'argent.--Ah! il ne l'a pas touché encore. Il n'a que
la promesse de M. de Schomberg; et, devant que de la tenir, il devra
montrer de ses œuvres.--Le mal est que tous ces voyages du roy et de la
noblesse font qu'on ne vend plus rien dans Paris.--Pour moi, j'ay mis
bon ordre au commerce et je me suis faite amie d'un prestre qui sent
l'évesché. Mes enfans auront de bons bénéfices.--Madame a raison; il
n'y a tels que les gens d'Église pour attraper de l'argent. Les pères
de l'oratoire me montraient, l'autre jour, le plan de leur édifice; ici
le chœur; là une chapelle, et puis une autre, et puis là des oratoires;
que sais-je? mais, mon père, ai-je dit à l'un d'eux, cela coûtera gros.
Oh! me dit-il, tout est payé, avant les fondemens, par les seigneurs
qui veulent des chapelles et des oratoires. Nous ne les vendons que
200 écus pièce. _Transition._--Demandez à madame qui sait tout, ayant
lu Calvin.--Oui, j'ay lu Calvin. Où est le mal? Vieille sorcière! A
ce mot de Calvin, un petit chien se lève, croyant qu'on l'appelle. On
le renfonce sous les cottes de sa maîtresse, et la diatribe contre
les calvinistes reprend.--Ce sont eux qui causent tous les maux de la
France depuis tantôt cent ans. Encore si on les persécutait, mais non,
les édits les protègent, et ils n'en font que pis.--Holà, mesdames,
ce ne sont point ici matières pour nous à discourir, il y faudrait du
Moulin.--Qui? ce du Moulin, vrai moulin à vent, qui a quitté Charenton
par couardise pour s'envoller à Sedan? ainsi ne faisaient pas Luther
ni Calvin. Survient une nouvelle compagnie qui revient de la foire du
Landy. Propos communs.
La deuxième journée finit par un congé donné à l'assemblée sur la
prière de la nourrice.
_Troisième journée._--Visite de la femme d'un commissaire des guerres
et de celle d'un trésorier chez l'Accouchée. Ces deux bavardes disent
le secret de la fortune de leurs maris et racontent comment l'un, en
mettant dans sa poche deux livres de poudre par coup de canon, et
l'autre, en trafiquant de la solde avec les parties prenantes, se
sont mis à l'abri de la misère. Il est vrai qu'on peut les rechercher
quelque jour; mais la bourse des rechercheurs est déjà faite; ainsi
tout est assuré.--Vra-my, mesdames, il faut bien faire le tour du
bâton pour gagner l'intérêt des charges.--On me contait il n'y a
long-temps, dit la femme d'un conseiller, qu'une place de greffier
au châtelet de Paris, qui ne se vendait, il y a 15 ans, que mille
écus, venait de se vendre dix mille. _Transition._ On tombe sur le
charlatanisme des médecins et des apothicaires qui font payer chèrement
comme marchandises des Indes quantité de drogues faites avec l'herbe
de nos jardins.--Aussi vous les voyez acheter pour leurs fils des
charges de conseiller en cour du parlement.--Ah! non pas facilement de
Paris, madame; ces MM. regimbent quand ils voyent telles choses; mais
bien des charges du parlement de Bretagne.--Et les chirurgiens donc!
il ne manque à leurs filles que le masque pour être tenues de vrayes
damoiselles. _Transition._ Caquetage sur quelques bons tours joués aux
maris. Caquetage sur les faux imprimeurs. On se sépare.
_Quatrième journée._--Caquetage sur des aventures galantes du temps,
dans lesquelles figurent le comte et la comtesse de Vertus, le premier
président (Nicolas de Verdun), amant d'une fille d'honneur de la reine,
M. Monsigot et la duchesse de Chevreuse, et force conseillers et
maîtres de requêtes. Le fil de ces intrigues d'ambition, de finance et
d'amour se trouve aujourd'hui perdu dans une foule de noms propres que
deux siècles ont fait oublier.
_Cinquième journée._--Caquetage sur la guerre huguenote, sur les
fraudes et trahisons faites dans l'armée du roi au siége de Montpellier
en 1622, lesquelles ont coûté la vie à quantité de seigneurs, entre
autres au duc de Fronsac; nous ajouterons au marquis du Roure Combalet,
qui fut tué de sang-froid, étant blessé et prisonnier, parce qu'il
était neveu du connétable de Luynes et qu'il avait épousé la nièce de
Richelieu, alors évêque de Luçon. Caquetage sur diverses personnes
de peu de mérite qui aspirent aux premières faveurs du roi depuis
qu'elles ont reconnu, dans ce prince, le besoin du favoritisme. Lardons
sur Desplans, Courbezon, le duc de Nemours, etc.--Autre lardon sur
Bassompierre fait maréchal de France, pour avoir, l'an passé, mis en
déroute, par ruse, une centaine de huguenots qui venaient secourir
Montauban.--Vra-my, si cela continue, dit une dame, il y aura bientôt
plus de maréchaux que d'asnes à ferrer.--Ce n'est pas tout; ce brave
seigneur veut être connétable après M. de Lesdiguières.--Ah! pour
le coup, c'est mieux à faire à ce mignard d'épouser mademoiselle
d'Antragues que d'être connétable.--Hé! mesdames, soit connétable qui
le sera; il n'importe guère d'être mordu d'un chien ou d'un chat. Nous
avons perdu un connétable qui ne valait rien; celui d'aujourd'hui
ne vaut guère; ce qu'il a de meilleur, c'est le bien des églises
du Dauphiné qu'il a volé. _Transition._ Caquetage de galanteries
bourgeoises. Lardons sur le parlement près de qui les femmes gagnent
les procès de leurs maris par belle industrie.
_Sixième journée._--Les caqueteuses se plaignent de ce que les pauvres
femmes sont en butte aux jaseries et aux médisances, de ce que leurs
moindres actions servent de jouet au public. Éloge des femmes. Elles
sont égales en vertu aux hommes. Écoutez là dessus Plutarque et Tacite.
Si l'on se donnait, pour leur éducation, la centième partie des soins
qu'on prend de celle des hommes, on verrait bien que leur sexe est égal
en mérite à l'autre. Nous remarquerons, dans cette sixième journée, des
plaisanteries et des raisonnemens déjà insérés dans les fantaisies de
Bruscambille.
_Septième journée._--Description grossière de l'arrière-faix de
l'Accouchée. Lardon sur messire Pierre, curé de Saint-Médéric (Méry) de
Paris, lequel est sujet à dire son bréviaire pour mademoiselle de la
Garde. Répétition du conte des deux femmes que leurs maris suivirent
en secret à un prétendu pélerinage, à Notre-Dame-des-Vertus, et
qu'ils surprirent en action dans un cabaret, avec deux jeunes avocats.
Caquetage de galanteries et de vanités bourgeoises avec les noms
propres.
_Huitième journée._--Caquetage pour défendre les caquets précédens, et
l'indiscrétion de celui qui les a écrits. Autres caquetages galans.
Le tout finit par une collation en l'honneur des relevailles de
l'Accouchée.
NICÉTAS,
OU
L'INCONTINENCE VAINCUE;
Par Hiérémie Drexélius, de la Compagnie de Jésus. A Cologne,
chez Corneille Egmondt, traduit du latin. (1 vol. in-24
de 202 pages et 5 feuillets préliminaires, figures.)
M.DC.XXIV--XXXI--XXXIV.
(1624-31-34.)