charges et les états d'officiers, que l'esprit fiscal du gouvernement
avait introduit dans l'administration de la justice. Ceux qui
achetaient chèrement leurs emploi se croyaient fondés, à leur tour,
à en vendre l'exercice; et chose déplorable! on devait ce honteux
trafic au bon Louis XII, à l'occasion de ses excessives dépenses
pour ses pauvres expéditions d'Italie. Mais que n'y avait-il pas à
dire contre les financiers et officiers des chambres des comptes,
partisans, receveurs généraux, commis et trésoriers? Ces messieurs,
las de voler les peuples, se faisaient construire des palais de
princes qu'ils ornaient de tableaux exquis de Venise ou d'Anvers,
d'azur et d'or bruni, de lits de drap d'or ou de toile d'argent, de
courtines de velours couvertes de clinquant; leurs femmes portaient le
velours, le satin, le taffetas et le damas à fond d'or et à ramage,
avec des manches à bouillons, en arcades, et des coiffures semées de
diamans, émeraudes, saphirs et rubis, des bracelets en turquoises et
grenats, des carcans d'or et des colliers de perles. Les gages de
ces _Dieux de Bureau_ coûtaient annuellement 3,600,000 livres, c'est
à dire autant que rapportaient, vers l'an 1500, tous les tributs du
royaume; ils prélevaient les deux tiers du revenu du roi, de sorte
que la royale épargne n'avait que 20 sous où ces messieurs en avaient
40. Sous Charles VI on se plaignit, aux Etats Généraux, du grand
nombre des officiers de finances qui écorchaient et sous-écorchaient
les malheureux taillables; or, il n'y avait que cinq trésoriers, six
auditeurs et quatre maîtres des comptes alors. Qu'auraient-ils dit, en
ce bon temps de 1610, à voir _plus épaisse que troupe de fourmis ou
hannetons_, cette armée de surintendans, intendans, maîtres, auditeurs,
présidens, trésoriers de l'épargne grande et petite, trésoriers des
parties casuelles, trésoriers, receveurs généraux, clercs, contrôleurs,
greffiers, triennaux, etc., etc.? Ah! sire! ah! grand roi Louis
treizième!
«Si vous jetiez sur vos sujets vos brillans yeux,
»Ce serait un parfum cent fois plus précieux
»Sur eux que l'arc-en-ciel dessus l'épine blanche;
»Si, par suppression, il vous plaist qu'on retranche
»Ce grand nombre excessif de financiers pervers,
»Avec les partisans, donneurs d'avis couverts,
»Ce bien surpasserait tout le parfum indique,
»Sur l'épine espandu du peuple et république,
»Parfum si excellent que l'odeur doux flairant,
»Les membres de l'État irait ravigourant.»
Voilà, en résumé, la matière des six satires de Courval-Sonnet sur
les abus de la France, que contient notre édition de 1622, moins
complète de douze autres sonnets, dit M. Brunet, que l'édition de
Rouen 1627; mais, à notre avis, bien assez riche comme cela. Le poète
bas-normand a intitulé ces six satires: Anti-Simonie, Anti-Ierasylie,
Anti-Décatophilacie, Anti-Diaphthorie et Anti-Fiscoclopie, sans
doute afin que, sur la première étiquette, on n'y comprît rien;
il suit la même méthode à l'égard de six autres satires qu'il
consacre, dans notre édition, à médire des femmes, et qu'il intitule:
Anti-Zygogamicie, Antipatie et Discrasie, Clero-Ceranie, Cataphronésie,
Tyrannidoylie, Dyscolopénie, et enfin Thymitithélie, pour exprimer
les traverses du mariage, l'incompatibilité des humeurs, les hasards
du cocuage, les ennuis d'un lien éternel, la servitude du mari pauvre
d'une femme riche, la déconvenue du mari d'une femme pauvre, et la
censure générale des femmes.
Les titres bizarres ne seraient rien; ce qui est plus fâcheux pour
l'honneur du poète, c'est que, dans ses diatribes contre le mariage
et contre les femmes, outre qu'il se permet un étrange cynisme
d'expressions, il ne se montre vraiment pas raisonnable. Est-ce l'être,
en effet, que de comparer le joug de l'hymen à celui des forçats ou des
Indiens de l'Amérique espagnole? que de le qualifier
«D'horrible enfer, de gouffre de misères,
De déluge d'ennuis, de foudre de colères,
De torrent de malheurs, ou d'océan de maux,
D'arsenal de chagrins, magasin de travaux,
............... L'épitome, à bien prendre,
Où les lignes d'ennuis se viennent toutes rendre?»
Que de voir, dans chaque mari, _un vrai marguillier de
Saint-Pierre-aux-Bœufs_ ou _un confrère de Saint-Innocent_?
Que de peindre les époux tirant d'ordinaire chacun de leur côté, et se
mettant ainsi en hasard
«................. Aux Bordeaux et estaples
De gagner, par argent, le royaume de Naples...»
C'est à dire le mal vénérien?
Que de reprocher aux femmes l'épuisement des hommes, quand il arrive à
ceux-ci d'avoir abusé d'elles?
Que de les taxer de n'être bonnes à rien, pas même à perpétuer l'espèce
humaine, attendu qu'elles ont besoin de nous pour cela? enfin, que de
débiter mille autres sornettes pareilles? La satire, toute amie qu'elle
est de la _mordante hyperbole_, demande plus de bon-sens et de vérité;
néanmoins Courval-Sonnet, au total, est un honnête homme, il remplit
une des premières conditions morales du poème satirique, trop négligé
des maîtres du genre, celle de poursuivre les vices en épargnant les
vicieux; car, bien qu'il ne ménage rien, il ne nomme personne. Son
style d'ailleurs est facile et naturel dans son prosaïsme; aussi
n'est-il ni fatigant, ni ennuyeux, quoique trop abondant; on doit
passer beaucoup à l'auteur, en considération du temps où il écrivait;
mais je ne saurais, pour mon compte, lui passer, premièrement, d'avoir
comblé la mesure de la flatterie dans sa dédicace en prose à la reine
Marie de Médicis; secondement, d'avoir tant de juste indignation sans
verve: c'est justement tout l'opposé de l'immortel Despréaux qui avait
bien de la verve et même de la malignité sans indignation. Juvénal et
Regnier avaient de l'une et de l'autre.
PIÈCES RARES
SUR LA MORT DE HENRI LE GRAND,
(Recueil formant un volume in-8 qui contient huit pièces, dont
nous parlerons suivant l'ordre où elles sont rangées dans la
Table manuscrite placée au commencement.)
(1610-1611-1615.)
I.--La Chemise sanglante de Henri le Grand.
Opuscule de huit pages, sans nom d'auteur ni d'imprimeur, et sans
indication d'année. M. Barbier l'attribue au ministre Perisse, et
cite une édition de l'an 1615 que le nôtre a sans doute précédée, en
raison même de l'absence de toute date qui la distingue. Cet écrit
violent est un appel à la guerre civile faite au nom du feu roi contre
la reine-mère, Concini, la Galigaï sa femme, le père Cotton, le
chancelier de Sillery, le surintendant Bullion, d'Épernon et autres
sangsues de l'État, dans l'intérêt du prince de Condé qui méditait
alors de prendre les armes pour se venger de la cour, assisté des ducs
de Vendôme et de Guise, et généralement aussi du parti des réformés.
Le ton de ce manifeste est sanglant comme le titre l'indique. «Louis
XIII, mon cher fils, c'est à vous que je parle; c'est vous dont je
me plains, etc. Votre mère ne parle que par l'organe de ce coyon de
Conchine et de la Sorcière... Cet yvronyme de Dolé, ce loup de Bullion,
ce traître chancelier qui se sont faits, par leurs voleries, les plus
riches de vostre Estat..., sont les conseillers et maquereaux du
désordre. D'Espernon tient encore les armes sous la faveur desquelles
Ravaillac m'a mis dans le tombeau.... Mon cher fils, mon très cher
cœur, esveillez vous! voyez cette chemise toute trempée de mon sang; la
France la pleure, vos parens la vengent...; ne demeurez stupide à cette
juste et sainte demande... Conchine m'a fait assassiner; il a fait
empoisonner votre frère d'Orléans et mon cousin le comte de Soissons,
emprisonner le duc de Vendosme, vostre frère, chasser mon neveu le
prince de Condé, assassiner mon neveu le duc de Longueville, et feu
Rouville. Il a tyrannisé les habitans d'Amiens, entrepris sur mon neveu
de Guise, etc., etc.; introduit le boucon et le coton en France....
Vengez la mort de votre père, etc., etc.» Ces griefs n'étaient que
trop fondés pour la plupart; mais le remède proposé devint pire que le
mal, et sans le cardinal de Richelieu, il eût amené la ruine totale ou
peut-être même le démembrement de la monarchie.
II.--Le Courrier breton.
Réimpression sans date, faite en 1630, de la pièce imprimée à Saumur
en 1611, in-8, sous le titre de l'Anti-Jésuite, que Prosper Marchand
attribue à Montlyard (voir l'article de ce nom dans le _Dictionnaire
historique_, de Marchand). Cette diatribe de trente pages, qui a
pour but de provoquer l'expulsion des jésuites, comme auteurs ou
fauteurs du régicide par leurs actes et par leurs écrits, repose
sur des imputations vagues plutôt que sur de véritables preuves. Le
pamphlétaire s'en embarrasse peu. La politique, selon lui, dispense des
règles ordinaires de la morale et de la justice, et commande souvent
de faire un petit mal pour un grand bien. Quand on chasserait tous les
jésuites du royaume pour le crime de plusieurs, on ne ferait qu'imiter,
dit-il, le terrible expédient de la décimation militaire contre
laquelle nul homme sensé ne s'est élevé. N'ont-ils pas exécuté la
sanglante tragédie de Saint-Cloud en 1588, après l'avoir préparée par
cette fatale consultation de 88 médecins du roi Henri III, qui déclara
la reine Louise incapable d'avoir des enfans et ouvrit ainsi la porte
à toutes les factions de ce règne? Ne lit-on pas dans leurs patrons
Mariana, Bellarmin, etc., qu'il est licite aux sujets de tuer leurs
rois lorsqu'ils sont tyrans, et que le pape l'ordonne. La réfutation
de ce principe est aisée, mais _le Courrier breton_ s'en tire mal en
tombant dans l'excès contraire, en proclamant l'obéissance un devoir
divin dans tous les cas. Ce dernier principe est aussi fou et aussi
barbare que l'autre. La seule chose que la raison puisse concéder aux
tyrans est celle-ci: que l'espèce humaine étant facilement entraînée au
mal, l'intérêt des peuples est presque toujours de souffrir ses tyrans
plutôt que de s'en affranchir par la violence; mais de là au droit
divin d'opprimer sans crainte et au devoir divin de se soumettre sans
plainte, il y a loin. Quant à la doctrine du petit mal qu'on peut ou ne
peut pas faire pour un grand bien selon le cas, nous ne la comprenons
point. Pour ceux qui ne séparent jamais l'utile de l'honnête, qui
professent que la morale et l'utilité se confondent, jamais l'occasion
ne se présente du petit mal pour le grand bien, car partout où il y a
grand bien il n'y a point petit mal. Nous sommes de ces gens en toute
simplicité, ne concevant pas qu'une chose morale puisse être nuisible,
ni qu'une chose utile ou nécessaire puisse être immorale, c'est à dire
que la morale soit une chose et la nécessité une autre, c'est à dire
qu'il n'y ait point de morale, c'est à dire qu'il n'y ait point de Dieu.
III.--L'Ombre de Henri le Grand au roy. M.DC.XV.
Suite de conseils très édifians, mais fort simples que le roi
pouvait sans effort se donner à lui-même pour peu qu'il eût étudié
son catéchisme, sans avoir besoin de l'ombre de son père. En voici
pourtant quelques uns dignes de remarque: 1°. Ne point se servir
d'étrangers dans ses armées, ni dans ses affaires. 2°. Concéder peu
de pouvoir aux grands. 3°. Prendre Sully pour ministre. 4°. Assembler
des conciles nationaux pour régler les intérêts de l'Église gallicane
et résoudre les points de controverse. 5°. Pratiquer la clémence, mais
ne pas l'outrer comme Henri IV le fit dans la conspiration du comte
d'Auvergne, et dans l'affaire du rappel des jésuites. 6°. Surveiller
l'Espagnol, seul voisin redoutable, étant hostile et puissant. 7°.
Abattre la prépondérance de la maison d'Autriche. L'ombre termine ses
conseils par un adieu paternel.... Adieu, mon fils, mon bien-aymé, mes
délices! L'écrit renferme quinze pages.
IV.--Discours sur le maudit et exécrable Attentat entrepris
de nouveau, tant sur la personne du roy que sur son Etat. A
Poictiers, par J. de Marnef, imprimeur et libraire ordinaire du
roy. (8 pages.)
Il s'agit ici de la criminelle tentative de Pierre Barrière contre
la vie de Henri IV. L'orateur se félicite de la protection du ciel
qui a sauvé les jours du bon roi, et y voit un gage de sécurité pour
l'avenir. Hélas! il se trompait!
V.--Observations mathémathiques du nombre quatorze, tant sur
la naissance, mort et principales actions de feu Henri le
Grand, vivant, roy de France et de Navare, que sur le terme
de l'an 1610, en lequel le dict deffunct est décédé, où l'on
verra chose digne d'admiration. Suyvie de la Récapitulation
de l'épitafe du dict seigneur et des quatre choses mémorables
qui se sont passées le jour et le lendemain de sa mort; le
tout dédié au roy, par Estienne de Selles, ministre escrivain
podographe et arithméticien juré à Paris, demeurant à Auxerre.
A Paris, par François du Carroy, imprimeur et libraire, tenant
sa boutique au bout de la rue Dauphine, devant le Pont-Neuf;
avec privilége. (15 pages.) M.DC.XI.
Ces rapprochemens singuliers tirés de la combinaison des nombres,
quoique fort peu philosophiques, paraissaient jadis l'objet d'une
science sérieuse à l'aide de laquelle on pouvait lire mystérieusement
dans les destinées humaines. Aussi le sieur Estienne de Selles fait-il
hommage de son travail soi-disant mathématique au jeune roi Louis
XIII, dans une épître où l'on voit que cet hommage a été communiqué
au conseil. S'il est encore aujourd'hui des personnes que de tels
jeux amusent ou intéressent, elles feront bien de jeter les yeux sur
ceux-ci, qui sont ingénieux. Elles y verront, par exemple, que le
nombre quatorze présidait au sort de Henri IV; que cet excellent prince
se maria 14 jours avant le 31 décembre; qu'il gagna la bataille d'Ivry
le 14 mars; qu'il mourut le 14 mai; que Ravaillac, son assassin, fut
exécuté 14 jours après sa mort; qu'il régna 14 trétérides, tant en
France qu'en Navarre; que les jours depuis sa naissance jusqu'à sa fin
cruelle se divisent, sans fraction, par 14; comme aussi que l'âge du
monde, jusqu'à l'an 1610, se divise, sans fraction, par le même nombre;
398 fois 14 donnant exactement 5572, chiffre qui, selon de Selles,
formait le nombre des années du monde en 1610, etc., etc.
VI.--Discours lamentable sur l'attentat et parricide commis en
la personne de très heureuse mémoire Henri IV, roy de France
et de Navarre, par Pelletier. A Paris, par François Huby,
rue Saint-Jacques, au Soufflet-Vert, devant le collége de
Marmoutier, avec permission. M.DC.X.
C'est l'œuvre d'un bon citoyen qui écrit dans la vue de prévenir de
nouvelles guerres civiles après la terrible catastrophe du vendredi,
14 mai 1610. L'ouvrage ne contient que 15 pages, y compris le titre, et
n'offre d'ailleurs rien de remarquable.
VII.--Funebres Cyprez dédiez à la royne, mère du roy, régente
en France, sur la mort du très chrétien, très victorieux et
très auguste monarque Henri IV, roi de France et de Navarre,
surnommé le Grand, par D.-F. Champflour, prieur de Saint-Robert
de Montferrand, en Auvergne. A Paris, chez Jean Libert,
demeurant rue Saint-Jean-de-Latran, près le collége de Cambray.
M.DC.X. (14 pages.)
Trois pièces funébres en vers français et six en vers latins, respirant
toutes le bel-esprit plus que la douleur, composent les cyprès du
bénédictin Champflour.
La Flèche t'a conçu; Pau t'a vu naistre en terre;
Coraze t'a nourri; la Cour t'a vu fleurir;
La Guerre triompher; la Paix t'a vu mûrir;
Paris t'a vu mourir; et Saint-Denys t'enserre.
Le François t'a vu grand; l'ennemi, débonnaire;
La terre, conquérant; la mer, victorieux;
L'Étranger, fortuné; le Voysin, glorieux;
L'Église, vrai tuteur; et le Peuple, bon père, etc., etc.
Le sonnet qui commence le recueil finit par ces vers:
Pleurez le grand Henri, la merveille des Rois;
Qui vint, véquit, vainquit, au royaume françois,
Pour voir, savoir, avoir le reste de la terre.
La onzième et dernière pièce est ainsi conçue:
Quæris quid ortum (lector) e casu meo?
In orbe fluctus ob cadentem navitem:
In urbe luctus ob jacentem principem;
Per castra planctus ob monarcham perditum,
Per astra cantus ob receptum cœlitem.
Une ligne du père Hardouin de Péréfixe vaut mieux que des milliers de
pareils vers.
VIII.--Arrest de la cour du Parlement contre le tres meschant
parricide François Ravaillac. A Paris, chez Antoine Vitray, rue
Perdue, au collége Sainct-Michel, près la place Maubert. (6
pages.) M.DC.X.
Il faut qu'une législation soit bien barbare pour faire naître la
pitié en faveur d'un monstre tel que Ravaillac, c'est pourtant le
sentiment qu'on éprouve en lisant dans l'arrêt du parlement rendu
contre ce parricide le 27 mai 1610, et signé Voysin, les dispositions
suivantes... «Condamne faire amende honorable devant la principale
porte de l'église de Paris, où il sera mené et conduit dans un
tombereau; là, nud en chemise, tenant une torche ardente du poids de
deux livres, dire et déclarer, etc., etc.; de là conduit à la place
de Grève et sur un eschaffaut, tenaillé aux mammelles, bras, cuisses
et gras des jambes, sa main dextre y tenant le cousteau duquel a
commis le dict parricide, ards et bruslez de feu de souffre, et sur
les endroits où il sera tenaillé, jetté du plomb fondu, de l'huile
bouillante, de la poix résine bruslante, de la cire et souffre fondus
ensemble; ce fait, son corps tiré et desmembré à quatre chevaux, ses
membres bruslez, ses cendres jettées au vent...; ses biens confisquez,
la maison où il est nay desmolie, sans qu'à sa place puisse y estre
fait autre bastiment..., et que, dans quinzaine après la publication du
présent arrest en la ville d'Angoulesme, son père et sa mère vuideront
le royaume avec défense d'y revenir sous peine d'estre étranglez sans
autre forme de procès.... Enjoint à ses frères et sœurs, oncles, etc.,
de changer leur nom, sous les mêmes peines...»
LE PALAIS DES CURIEUX,
Auquel sont assemblez plusieurs diversitez pour le plaisir
des doctes et le bien de ceux qui desirent sçavoir (dédié à
M. Le Vasseur par le sieur Béroalde de Verville). A Paris,
chez la veuve M. Guillemot et Saint-Thiboust, au Palais, en la
gallerie des Prisonniers. (1 vol. pet. in-12 de 584 pages, plus
8 feuillets préliminaires, y compris le titre et la table des
matières.) M.DC.XII.
(1612.)
_Ne forçons point notre talent, nous ne ferions rien avec grace_;
maxime d'une sagesse universelle! Faute de l'avoir mise en pratique,
le sieur Béroalde de Verville, doué qu'il était d'un esprit comique,
fin, naïf et hardi, et de connaissances variées, s'est montré assez
pauvre philologue moraliste dans son _Palais des curieux_, et le
plus froid des romanciers dans ses _Aventures de Floride_ comme dans
son _Voyage des Princes fortunés_, tous ouvrages recherchés des
bibliophiles néanmoins, parce qu'ils ne sont pas communs. Cet auteur
écrivait péniblement, avec peu de clarté, bien qu'il eût un certain
penchant naturel pour la métaphysique du langage, et nous soupçonnons
que ce défaut capital a pu contribuer à lui faire choisir le cadre
plaisant qui a fait la fortune de sa Satire rabelaisienne du moyen
de parvenir, si folle et si amusante. Des gens ivres s'expriment
toujours assez bien, pourvu qu'ils fassent rire ou réfléchir, si
même la licence et l'incohérence des idées et des expressions ne
deviennent chez eux autant d'agrémens: mais, sitôt qu'on se donne pour
raisonnable, c'est une nécessité d'être au moins clair et correct,
de penser et de conclure avec justesse; or, c'est ce que Béroalde,
le protestant converti, l'alchimiste, le gentilhomme sur la hanche,
le chanoine de Saint-Gatien de Tours, ne fait pas souvent dans les
quatre-vingts _objects_ ou chapitres du _Palais des Curieux_; il est
beaucoup meilleur philosophe dans son _Coupe-cul de la mélancolie_[7].
On aime à entendre Phidias ou Alexandre-le-Grand raconter le conte des
cerises de la paysanne picarde à Nicomède, au roi des rois Agamemnon,
au prince des orateurs Démosthènes; mais on passe difficilement à un
émule de Michel Montaigne de nous débiter gravement que si les oiseaux
s'endorment et se réveillent de bonne heure, c'est qu'ils ne pissent
point; que la chaleur du corps humain est si forte qu'une jeune fille,
tourmentée de coliques, ayant avalé trois balles de plomb, en rendit
deux dans un état de fusion parfaite, et l'autre en lames; que le
temps où les fèves fleurissent est mauvais aux cerveaux et les exalte;
qu'il a connu certaine villageoise, grasse et accorte, qui n'avait
bu ni mangé depuis un an et demi; que la coudée des anciens avait 34
pouces, non 17, comme on l'a souvent pensé, attendu qu'Hippocrate dit
que les intestins de l'homme ont 13 coudées, et qu'il est reconnu que
ces intestins ont sept fois la longueur du corps, supposé de 5 pieds
4 pouces; que la cuve du temple de Salomon n'était point ovale, ainsi
que certain docteur le soutient; qu'à tort le calendrier a été réformé,
vu que cela fait mentir le proverbe: _A la Sainte-Luce, le jour croît
du saut d'une puce_, et qu'à tout le moins devait-on commencer par le
solstice hivernal; qu'il ne faut pas dire _le bon vieux temps_, vu
que le temps passé est plus jeune que le temps présent, ayant moins
d'années, en sorte que les anciens sont les nouveaux, et les nouveaux
sont les anciens; qu'il y a d'innombrables hiérarchies d'esprits
répandus dans le monde sous toutes les formes; tels que le _lilit_,
le _néfés_, le _zohar_ et autres, fort bien définis par les rabbins;
que les rivières ne coulent point parce qu'elles ont de la pente,
mais parce que Dieu veut qu'elles coulent; toutes belles choses moins
propres à décorer le Palais des Esprits curieux que ne l'est la peau de
lézard garnie de foin d'Arpagon.
[7] C'est un des titres du moyen de parvenir. Il porte aussi,
dans une troisième édition, celui de _Salmigondis du genre
humain_. Béroalde a composé un grand nombre d'écrits, outre
ceux que nous avons cités, entre autres le Cabinet de Minerve,
un poème sur l'Ame, un autre sur les Vers-à-soie, l'Art de la
Grande science sensuelle, les Appréhensions spirituelles, et la
Recherche de la Pierre philosophale.
Cependant soyons juste, et ne laissons pas de signaler quelques
bonnes réflexions et quelques véritables curiosités de ce livre, qui,
d'ailleurs, se fait lire sans trop de fatigue, par le ton de sincérité
naïve de l'auteur. C'est, par exemple, une pensée forte et juste que
celle-ci, prise dans le chapitre de l'_Autorité_: «Il ne faut point
mettre l'autorité au dessus des sens, puisque l'établissement même de
l'autorité se fait par la voie des sens.» Observation importante pour
nos origines de langage; elle est tirée du chapitre 31: «Les bonnes
gens du temps passé ont retenu plusieurs termes des druides, qui sont
restés dans notre langue, tels que _nievre_, _chesmer_, _caymander_,
etc., et plusieurs doctes les croient venus du grec, d'autant qu'à
leur avis les druides parlaient grec.»
La recette suivante contre la peste, et généralement contre les
épidémies, n'est pas article de foi; néanmoins il est bon de s'en
souvenir: «Mettez du sel bien net dans de bon vin, et laissez-le un peu
reposer; le vin ne prendra de sel que ce qu'il en pourra dissoudre;
cela étant fait, coulez-le, et le gardez en un vaisseau net: c'est le
plus exquis préservatif que l'on puisse imaginer contre ces fléaux.»
Pour le reste, consultez l'ouvrage, si le temps ni les forces ne
manquent.
Le sieur Béroalde de Verville avait, au surplus, le cœur haut et bien
placé. Il fit, un jour, une bonne réponse à certain gentilhomme du
Poitou, fort riche, qui prenait avantage de son argent contre lui,
pauvre hère: «Sachez, monsieur, dit-il, que j'ai assez de monnoye pour
vous payer dix fois votre valeur, et vous donner ensuite pour rien
à qui voudra.» Et là dessus de mettre la main sur la garde de son
épée. La suite de cette histoire, qui se voit au chapitre 13, vaut le
commencement. Il se trouva donc que le superbe gentilhomme poitevin,
fine lame d'ailleurs, eut assez de grandeur d'ame pour avouer son tort
aussitôt, pour demander à Béroalde son amitié, lui donner la sienne, et
la prouver depuis en mainte occasion. Voilà un beau duel!
LES NOUVELLES
ET
PLAISANTES IMAGINATIONS
DE BRUSCAMBILLE;
En suite de ses Fantaisies, dédiées à Mgr le prince (Henri de
Bourbon, prince de Condé), par le S. D. L. Champ, (le sieur Des
Lauriers, Champenois). A Paris, de l'imprimerie de François
Huby, rue Saint-Jacques, au Soufflet-Vert, devant le collége de
Marmoutier, et en sa boutique, au Palais, en la gallerie des
Prisonniers, avec privilége du roy. (1 vol. in-12 de 236 pages
et 4 feuillets préliminaires.) M.DC.XIII.
(1613.)
Ce volume n'ayant point de table, nous en donnerons une qui, faisant
connaître l'ouvrage, nous dispensera des frais d'analyse.
1°. L'ouverture pour le premier. C'est une manière de préface
facétieuse où l'éloge du prince de Condé se trouve mêlé à force
lazzis.
2°. Les pythagoriciens. Où l'auteur prend son texte des
changemens et des métamorphoses que subit la société humaine
pour laver la profession de comédien du reproche qu'on lui fait
d'infamie.
3°. De l'yvrongnerie. C'est un éloge du vin qui n'est pas plus
amusant que neuf.