Six entretiens burlesques entre le capitaine Spavente, comme qui dirait

le capitaine Tempête, et Trappola son valet, composent cette facétie.

Dans le premier entretien, le capitaine discourt de sa merveilleuse

origine et d'une revue générale de la cavalerie à laquelle il veut se

rendre, monté sur Bucéphale, couvert d'une cuirasse forgée par Vulcain,

et armé des propres mains du dieu Mars. Dans le second entretien, le

capitaine raconte comment, s'étant amusé, par désœuvrement, un certain

jour, à guerroyer contre Jupiter, il l'a fait son prisonnier, en le

terrassant par le moyen d'une douzaine de pyramides qu'il lui a jetées

à la tête. Le troisième entretien est consacré à la description du jeu

de ballon, des courses de bagues et des joûtes, ainsi qu'à l'ordonnance

d'un festin où la petite poitrine de Vénus et les génitoires d'Hercule

devront être mis au pot. Au quatrième _ragionamento_, le capitaine

donne au bénévole Trappola une description modeste de ses chasses au

cerf ou à la biche d'Ascagne, du sanglier d'Erymanthe et de l'ours

arctique et antarctique. Au cinquième, il parle de ses bâtards dont

il a plusieurs milliers, ayant défloré deux cents pucelles en une

demi-nuit par suite d'une seule gageure contre Alcide, et aussi d'une

querelle qu'il eut avec Janus, dans laquelle il se vit contraint, pour

apprendre à vivre au double dieu, de lui donner deux soufflets sur ses

deux faces de manière à lui faire pirouetter la tête comme un tonton.

Enfin au sixième et dernier ragionamento, le capitaine Spavente rend

compte de son habitation superastrale, de son épée diamantine et de

sa galère d'or aux voiles de pourpre, c'est à dire d'une quantité de

folies et de rodomontades qui ne sont guère plaisantes à la lecture,

mais qui pouvaient réjouir les Italiens quand l'acteur auteur Andreini

leur prêtait le secours de sa pantomime joyeuse. L'Italie, en général,

peut être considérée comme la patrie des farces et des grimaces, aussi

bien et plus encore que celle de la poésie et des beaux-arts. Rien

n'est plus difficile et plus oiseux que de prouver aux gens qu'ils

ont tort de rire ou de pleurer de telle ou telle chose. Quant à nous,

qu'il nous soit permis de trouver les bravacheries du capitaine

Spavente insipides et indignes de souvenir, si ce n'est sous le rapport

bibliographique.

LE MASTIGOPHORE,

OU

PRÉCURSEUR DU ZODIAQUE.

Auquel par manière apologétique sont brisées les brides à

veaux de maistre Juvain Solanic, pénitent repenti, seigneur

du Morddrect et d'Ampladémus, en partie, du costé de la Moüe;

traduit du latin en françois par maistre Victor Grévé (Antoine

Fusy), géographe-microcosmique, avec cette épigraphe: _Vi nævi

comedis solem, pinguesce luce_. 1 vol. in-8 de 330 pages et 3

feuillets préliminaires.

(1609.)

«Frelon[5]! tu me piques....., tu m'éveilles, punaise!..... Attends,

Bédouin!... je te vais eschaubouiller la pie-mère et la dure-mère, _pia

mater et dura-mater_..... Toutefois, prends patience! pour aujourd'hui

je ne te veux que bertourder, réservant à un autre jour à te tondre

sur le peigne; et ce, en faveur de ce que j'ai envie de savoir en quel

degré est ta ladrerie; car, si elle n'est cordée, elle s'adoucira

de ce remède... J'ignore si tu n'es point de ceux qui renoncent à

leur perruque afin d'épargner le temps et la dépense d'un étui à

peigne...; il faut m'en éclaircir..., il est besoin que je sale, que

je verjute un peu mon discours..., parce qu'avec ta contre-façon de

gros ventru Ampladémus..., encore que tu sois tout bigarré de carême

prenant..., tu ne sens guère quand l'ennemi te touche.....; or, sus

donc! courage!..... à mal exploiter, bien écrire... Ne te hâte pas de

te mettre en colère contre cette paperasse..., car tu as en toi de

quoi guérir les maladies de foie..., le foie de loup les guérissant

toutes... Cependant chausse ton gantelet..., tu auras justement ton

sac et tes quilles... N'est-ce pas la raison qu'on frappe du jarret

ceux qui donnent de la corne? Bien est vrai qu'il n'y a tant de

peine à se garder du devant d'un bélier que du derrière d'un âne...;

renfonce tes yeux...; ne fais pas le clair voyant comme si tu étais

parmi des aveugles...; ne te mets pas en fanfare, en prosopopée,

en équipage, fiançant le frontispice d'homme de bien...; tu n'en

montres que mieux ta ratepelade..., tu n'as pas toujours été si gras

qu'on te croit maintenant; tu t'es souvent couché sans souper qu'il

n'était pas jeûne, du temps que tu alignais les visières[6], que tu

étais chausseur de lunettes, agenceur de parties adoniques, et que

tu portais les rogatons...; depuis qu'il a plu dans ton écuelle, tu

t'es retiré de pair d'avec ceux qui vendent les chiens pour avoir du

pain..., tu es devenu gentilhomme à la touche et à l'aiguille...;

rien ne t'empêche d'être compagnon de verrerie. C'est d'où tu tires

des commentaires véreux sur autrui...; tu devrais te moucher le nez

avant que de prendre garde aux autres...; tes yeux arguent tout

droit que ta tête n'est pas cuite, que tu es un épi sans grain, une

chandelle sans suif, un potage sans sel, un apothicaire sans sucre,

un niau, un fouille-merde, une cervelle composée de têtes de lièvre

et de mulet, qui veille en s'endormant sur des quintes fantasieuses,

farouches et soupçonneuses...; je veux pourtant te fêter gorgiasement,

d'autant que l'estime que je fais de toi vaut mieux qu'une savate...

Ce qui me chagrine est la lourde volagerie de ton entendoire...;

mais je t'apprête un caveçon pour l'enchevêtrer sans dilatation....

Dirait-on qu'un ladre nourri de la chair du serpent, tel que tu es,

qu'un faiseur d'argumens chaponnés..., s'oppose aux doctes et exprès

témoignages des sens et de la nature _qui confirment que le feu d'une

maison ou cheminée est extinguible par les souillures féminines du sang

lunier_?... C'est bien à toi à goguer sur la fleur de la plus fine et

philosophante science du feu qui se puisse trouver...; à toi qui ne

saurais dire combien ta barbe est plus jeune que tes cheveux, et qui

penses la rhétorique, la logique, l'éthique être des Suisses fondus de

chimères, tournés en saucisses sur la nature d'un porreau!... etc.,

etc.» Mais il est temps d'informer le lecteur de la cause de cette

grande colère du jésuite _Antoine Fusy_, curé de Saint-Barthélemy

et de Saint-Leu, à Paris (car c'est lui qui est le véritable auteur

du _mastigophore_, sous le nom de _Victor Grévé_); cet insensé, de

beaucoup d'érudition et d'esprit sans mœurs, était un des derniers

disciples de ce clergé de la Ligue qui ressemblait si peu à notre

clergé actuel. Ses opinions et ses désordres lui attirèrent en 1612,

des condamnations de l'officialité, confirmées par la primatie, pour

faits de magie et de paillardise, sur la poursuite d'un sieur Nicolas

Vivian, maître des comptes, premier marguillier de Saint-Leu. Il fut

mis en prison, y demeura cinq ans environ, puis se rendit à Genève,

où il embrassa le calvinisme, se maria successivement deux fois, et

publia un autre écrit de la force du mastigophore, intitulé: _Le franc

archer de la véritable Église_. Un de ses fils, chose remarquable

pour les personnes qui croient à l'influence des races, se fit, à son

tour, mahométan, à Constantinople, pour échapper à la juridiction de

l'ambassadeur de France dont il avait justement encouru la rigueur. Je

ne serais pas étonné que son petit-fils eût embrassé le fétichisme de

peur d'être mangé! Ce curé libertin et caustique se mêlait de sciences;

entre autres, de physique et de médecine. Il avait émis l'opinion que

le sang menstruel des femmes avait la propriété d'éteindre le feu. Où

avait-il pris cette folie, et quelles sottes expériences lui avait-elle

suggérées? Quoi qu'il en soit, cette opinion acheva de scandaliser,

en 1609, le premier marguillier, maître des comptes, Nicolas Vivian,

que Fusy nomme, par anagramme, _Juvien Solanic_. De là grands débats

entre le curé et son marguillier, de là _le mastigophore_, libelle

rabelaisien, trop long sans doute, mais rempli de verve, de gaîté

mordante et d'imagination satanique, où toutes les langues, vivantes ou

mortes, tous les patois français, tous les argots populaires viennent

servir la fureur de l'auteur et l'aider à défendre sa belle découverte

physico-médicale sur la vertu des menstrues, mais surtout seconder

sa vengeance contre le sieur Vivian. Il ne faut pas croire que nous

soyons seuls à exhumer cette production macaronique. Le P. Niceron lui

accorde une mention particulière au tome 34 de ses mémoires. Dans tous

les temps, les amateurs de livres curieux l'ont recherchée. Elle se

trouvait dans la précieuse collection de M. de Maccarthy, et le bel

exemplaire que nous en possédons est honoré d'une note autographe d'un

de nos plus spirituels et de nos plus instruits bibliophiles. Voilà

notre excuse, et sur ce, nous allons continuer, un moment encore, notre

marqueterie.

[5] Ceci s'adresse à Nicolas Vivian, dont l'anagramme est _Juvien

Solanic_.

[6] Le sieur Vivian était probablement fils d'un opticien.

«Cesse, vieux ladre!... cesse, anthropophage, de sucer la substance

humaine, de la pressorier, et de te gorger de ce qui est le plus

quintessencié en l'homme!... l'honneur et la réputation, c'est le

ciel!... et ceux qui s'acharnent à poursuivre, écorcher, déchirer

la réputation des gens, sont des écumeurs, des égorgeurs infects,

vermoulus, tigneux de rouille et de corruption...; le sel de l'ame

est tout de charité... Boucaner la réputation d'autrui, c'est pis que

tuer...; c'est pis faire que nos duellistes qui, au moins quelquefois,

tout ensanglantés, octroient la vie...; tandis que vous autres,

cafards..., mines tannées, maroquinées, moües ensaffranées de dévotions

papelardes..., grimaciers tortus..., bouffis d'une fausse religion...,

qui ne pensez jamais être si chérissables... qu'en ravissant, forçant,

prenant au poil quelque occasion badine de donner l'alarme, sonner

le tocsin..., afin d'acquérir la possession d'un faux titre d'estoc

d'armes de saint Pierre, d'épée gauchère de saint Paul, de couteau

pendant de votre paroisse, de tranche plume de saint Bernard, de

garde-bride de saint Georges, de hallebarde de saint Maurice, de

zagaie de saint Sébastien...; savez-vous ce que vous voulez, esprits

chicaneurs, factieux et remuans?... vous voulez tondre sur un œuf!...

et toi, docteur en droit civil et incivil, en vin et verjus, en sauce

et potage, à la cuisine et au cellier..., comme vassal, ayant prêté

serment au dieu des jardins..., tu penses obtenir passe-port... en

réchignant la vie d'autrui?... tu as une ame... souple comme un

las-d'aller... claire, brune comme la sueur d'un ramoneur de cheminée

dont tu fais un pissefard pour te laver!... tu fais du _Sanctificetur_

comme si tu étais une épingle d'autel... ou quelque dévote _Ave Maria_

enfilée..., si beau de loin, si veau de près...; ah! mon ami, _barba

non facit philosophum_...; c'est à toi à faire planter des choux sur

les ailes d'un moulin à vent...; tu ne peux me tromper à la valeur

de ta dominoterie...; tu ne dis jamais ce que tu penses, tu ne fais

jamais ce que tu dis..., père béat!... aussi as-tu la langue plus

grande qu'il ne faut pour servir d'écouvillon à torcher un four... Si

quelqu'un échappe de tes mains, ou rencontre quelque bonne aventure,

tu en es tout ahuri...; que tu es maussade, mon Polydore!... que tu es

papelard!... tu as trente cas de conscience par le passage desquels

tu légitimerais un poison...; toutefois, regarde-moi un peu... mon

mulet..., mon guilledou... écoute-moi tout quoi!..., j'entends donc

traiter ici de l'extinction du feu, etc., etc.»

Après ce préambule, qui prend le tiers de l'ouvrage, le curé Fusy entre

en matière, et sa physique médicale, dont nous ferons grâce au lecteur,

magasin de toutes les folles rêveries, de tous les contes de la

science du grand Albert et de Corneille Agrippa, ne cesse de se mêler

plaisamment à sa fureur, laquelle ne tombe point durant tout le reste

du livre; loin de là, qu'elle ne fait que croître, puiser de nouveaux

alimens en elle-même, et s'exhaler, sans fin, sans répit, sans mesure,

jusqu'à la péroraison, digne de l'exorde, que voici: «Va donc... et

regarde de tirer mieux une autre fois..., sur peine d'une rechute qui

te coûtera davantage...; car la corne que tu portes dans le sein te

reviendra tout droit sur la tête; pardonne à la hâtivité si tu n'es

servi si poliment; adieu jusqu'au retour.»

QUESTION ROYALE ET SA DÉCISION.

A Paris, chez Toussaint du Bray, rue Saint-Jacques, aux Espics

Meurs, et en sa bouticque, au Palais, à l'entrée de la gallerie

des Prisonniers. Avec privilége. (1 vol. pet. in-12 de 57

feuillets.) M.DC.IX.

(1609.)

C'est ici l'édition originale de ce livre rare et recherché dont

l'auteur est le fameux Jean du Verger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran.

Il y a une réimpression de cet ouvrage, de format in-8, en date de

1740, laquelle est plus facile à trouver que l'édition de 1609, sans

être néanmoins commune. L'abbé Tabaraud prétend que _la Question

royale_, qui fit grand bruit lorsqu'elle parut, est une plaisanterie

dans le goût de l'éloge de la folie d'Érasme, composée de l'abbé de

Hauranne, dans sa jeunesse, pour plaire à son ami le comte de Cramail

(Adrien de Montluc, auteur de la comédie des _Proverbes_). On en

pourrait douter, seulement à lire le début, dont le ton se soutient

du reste jusqu'à la fin: «La puissance est de beaucoup différente

de l'action, et l'une et l'autre, de l'obligation. Mais en matière

de mœurs et d'actions commandées par la loi, ces trois choses se

regardent et s'entre-suivent de la mesme façon qu'en l'ordre de la

nature, la puissance, l'action et l'objet. Car tout ainsi qu'à chaque

sorte d'objet différent répond une différente faculté, aussi toute

sorte d'obligation suppose, en ce qui est obligé, la puissance de

s'en acquitter, etc., etc.» Rie qui pourra, ce ne sera pas nous; bien

heureux si nous comprenons. Disons que M. Tabaraud n'avait pas lu _la

Question royale_ ou qu'il l'avait oubliée. Il est vrai que le maître

de MM. de Port-Royal pouvait être triste, même en voulant plaisanter;

toutefois, comme joyeuseté, ceci est par trop sérieux, surtout venant

d'un homme de 27 ans qui aspire à l'ingénieuse finesse d'Érasme (car

Jean du Verger de Hauranne n'avait guère que cet âge quand il écrivit

son opuscule, et ne fut abbé de Saint-Cyran que douze ans plus

tard). Quoi qu'il en soit, son dessein est de montrer dans quelles

circonstances, principalement en temps de paix, le sujet peut se

croire autorisé à conserver la vie du prince aux dépens de la sienne.

Quelqu'un qui ne voudrait qu'être clair dirait simplement que c'est

lorsque le devoir y oblige; mais si l'on tient absolument à obscurcir

cette question royale et à la noyer dans une métaphysique abstruse, on

dit, avec Jean du Verger de Hauranne, qu'il y a trois sortes d'actions

mauvaises; la première d'une _mauvaistié_ intrinsèque et essentielle,

comme la pédérastie, etc.; la seconde d'une _mauvaistié_ naturelle que

l'extrême nécessité modifie, telle que le larcin, etc.; et la troisième

d'une _mauvaistié_ individuelle que les relations et les circonstances

peuvent rendre bonne, telle que l'homicide, etc., etc. Venant ensuite

au sujet de la thèse qui est l'homicide de soi-même, ou suicide,

légitime en certains cas, on commence par établir que Dieu, ne pouvant

pas se montrer moins puissant que Satan qui se permet l'homicide,

a permis ou même ordonné parfois l'homicide, témoin le sacrifice

d'Abraham, celui de Jephté, etc. Puis on dit, par forme d'incident, que

la raison naturelle est un surgeon de la loi éternelle..., en vertu

de quoi, lorsque la raison naturelle justifie l'homicide, l'homicide

perd sa _mauvaistié_ du troisième ordre..., et alors de l'homicide au

suicide légitime le chemin se trouve frayé: «Car, comme le genre est

déterminé par la différence, aussi la générale inclination qu'a l'homme

envers toutes sortes de biens sensibles, et nommément à l'endroit de

sa propre vie, est restreinte, par les considérations de la raison,

à choses toutes contraires; ce qui fait qu'au soldat marchant, sur

l'ordre de son chef, à une mort certaine commet un suicide légitime, et

encore mieux le martyr de la foi, et tout aussi bien le sujet qui se

dévoue pour sauver la vie de son prince.» On ajoute, pour _corroborer_

ce qui n'a pas besoin d'être corroboré, que l'homme est soumis à

trois gouvernemens moraux: l'éthique ou gouvernement de soi-même,

l'économique ou loi de la famille, et la politique ou gouvernement de

la chose publique. Là dessus on s'étend le plus inintelligiblement

qu'on peut, de manière pourtant à laisser entrevoir que le second de

ces gouvernemens domine le premier, et le troisième les deux autres.

On répond à des objections hétéroclites et imaginaires. On cite

nombre d'exemples de l'histoire sacrée et profane, qui ne vont guère

au fait; enfin on se montre éminemment scolar, ce qui charmait MM.

de Port-Royal, quoiqu'ils fussent des gens de beaucoup de génie; et

l'on finit par ces mots: «Qu'il est beau de vouloir vivre et de ne

le vouloir pas tout ensemble, et de s'ensevelir dans l'amour de ses

concitoyens par une généreuse mort, pour ne s'ensevelir pas dans la

ruine de son pays par la mort de ses concitoyens.» En vérité, si le

_Petrus Aurelius_ n'a d'autre mérite que celui d'être écrit comme

_la Question royale_, nous félicitons l'abbé de Saint-Cyran de son

immortalité; mais il a joué de bonheur, ce qui n'empêche pas que, si

l'on désire un bel exemplaire de _la Question royale_, édition de 1609,

il ne faille donner 20 ou 30 francs, ou s'en priver.

LA MESSE EN FRANÇOIS,

Exposée par M. Jean Bedé, Angevin, advocat au Parlement de

Paris. A Genève, de la Société caldorienne. (1 vol. in-8.)

M.DC.X.

(1610.)

La paraphrase explicative des cérémonies de la messe, par maître

Jean Bedé de la Gormandière, calviniste, est une attaque violente

contre l'institution capitale de l'Eglise romaine, dans laquelle

l'auteur, par l'effet d'un zèle que nous croyons sincère parce

qu'il est absolument dégagé d'ironie, s'abandonne souvent à toute

l'indignation de l'esprit de secte. Il n'entre ni dans notre plan, ni

dans notre humeur, de reproduire les raisonnemens contenus dans ce

livre, peu commun et fort mal écrit. Les dissidens ne manqueraient

pas de trouver ces raisonnemens bons, et les orthodoxes de les juger

vicieux; ces derniers, au besoin, pourraient d'ailleurs leur opposer

la paraphrase explicative de la messe, que M. l'abbé Le Courtier,

curé des Missions étrangères, a composée dernièrement avec une

grande supériorité de talent et d'esprit. Nous vivons heureusement

dans une époque où chacun demeure dans sa foi sans commander celle

d'autrui. Rien ne justifierait donc le bibliographe de chercher, en

parlant d'un écrit oublié, à réveiller une controverse où, de part

et d'autre, l'autorité des faits et des argumens est épuisée. N'en

déplaise à l'avocat angevin, vainement nous apprend-il que la messe

est une _artonécrolipsaniconolâtrie_, c'est à dire un service de pain,

de morts, de reliques et d'images, et pas autre chose; nous irons à

la messe, comme par le passé, sans craindre, pour cela, d'être des

_artonécrolipsaniconolâtres_.

Mais comme il est bon de tirer profit de tout, nous mentionnerons

ici quelques particularités extraites de son ouvrage, qui, si elles

sont vraies, offrent de l'intérêt pour l'histoire de notre liturgie,

dont nous avons toujours regretté de ne pas voir un abrégé savant et

substantiel; car le _Rationalis_ de Guillaume Durand est bien gothique

et bien incomplet dans sa longueur.

Ainsi Bedé assure, d'après Durand, que la mention des apôtres placée à

la suite de ces mots: _Communicantes et memoriam venerantes imprimis_,

etc., remonte au pape Sirice; d'après Platine, que le _Memento_ pour

les morts fut inventé, en 580, par le pape Pélage; qu'en 588 le pape

Sergius introduisit le chant de l'_Agnus Dei_ pendant la communion du

prêtre, et que l'offertoire, le canon _Te igitur_, etc., ainsi que

plusieurs autres prières ou cérémonies, datent de Léon III, en l'an

800.

LES ŒUVRES SATIRIQUES

DU SIEUR DE COURVAL-SONNET,

GENTILHOMME VIROIS.

Dédiées à la reine, mère du roy, deuxième édition,

revue, corrigée et augmentée par l'auteur. A Paris, chez

Rolet-Boutonné, au Palais, en la gallerie des Prisonniers,

près la Chancellerie. (1 vol. in-8 de 350 pages, portrait.

M.DC.XXII.)

(1610-1622.)

Si l'on veut faire une ample connaissance avec les poésies de Thomas de

Courval-Sonnet, né à Vire, d'un père noble et de Madeleine Lechevalier

des Aigneaux, noble aussi et sœur des deux frères Aigneaux qui ont si

mal traduit Virgile en vers français, on peut consulter l'abbé Goujet

qui l'a compris dans les 573 poètes dont il parle; pour nous, qui

évitons avec soin de répéter le scrupuleux auteur de la Bibliothèque

française dans le très petit nombre de cas où nous traitons les mêmes

sujets que lui, et qui nous bornons alors à essayer de le suppléer,

nous chercherons moins, dans les œuvres satiriques du gentilhomme

virois, le génie et l'art qui n'y sont guère, que la peinture de nos

mœurs sous cette régente étourdie et capricieuse qui semble n'être

venue aux affaires que pour gâter l'ouvrage de Sully et entraver

celui de Richelieu. La corruption existait déjà dans ce temps-là, et

ses effets étaient d'autant plus funestes que les institutions lui

offraient plus de prise, que l'anarchie régnait dans l'administration,

en sorte que tout dilapidateur avait ses franches coudées. On voyait

des abbés et des prélats tenir marché de prébendes et de bénéfices,

acheter ceux-ci, revendre celles-là, nourrir publiquement des

demoiselles, entretenir chiens, chevaux, oiseaux de chasse, banqueter

journellement à grand fracas de riche vaisselle. Mais la simonie ne

s'arrêtait pas au clergé; la noblesse l'exerçait plus scandaleusement

encore. En raison du droit de patronage et de collation qu'elle avait

originairement sur nombre de bénéfices, ou que le roi concédait à ses

importunités, elle se ménageait la meilleure part du revenu de ces

bénéfices, en instituant pour titulaires, sous le nom de _custodi-nos_

et de _confidentaires_, de véritables fermiers à tonsure qui achetaient

d'elle, à haut prix, le droit d'exploiter les sacremens. Rien n'égalait

la bassesse d'un _custodi-nos_. Son patron le tenait pour abbé,

«Pourvu qu'il fût sçavant à bien vuider les pots,

Qu'il vestît pour soutane une meschante juppe,

Qu'il fût sale, vilain et plus ord' qu'une huppe,

................... Un marouffle gourmant,

Un bossu jacquemar, estallon d'abbaye,

Un faquin de tournoy, un cassé-morte-paye,

Un Pierre du Coignet, insensé marmouset

Insensible Pasquin, idolle de Creuset, etc., etc.

................... Un plaisant maquereau, etc., etc.»

Quantité de nobles laïcs obtenaient des évêchés, des abbayes, et s'en

allaient, pour la forme, prêcher en cuirasse, remettre les péchés

l'épée au côté; mais, pour le fond, dévaster les églises et les terres

ecclésiastiques, couper les bois, vendre les calices, les ornemens

précieux qu'ils remplaçaient par de _vieille lingerie et des garnitures

d'étain_, laissant cheoir les bâtiments autrefois si somptueux.

Les gens de justice ne faisaient pas moins de leur côté; sinon dans les

grands parlemens où le respect pour soi-même en faisait garder pour

les lois; du moins dans les siéges inférieurs, tels que présidiaux,

vicomtés, bailliages, dont les juges vendaient tout et prenaient à

pleines mains crochues. «La plus chère maistresse de ces hommes-là, dit

Courval-Sonnet,

«.....................Est appelée attrape

»Et leur jeu d'instrumens est celuy de la harpe.

»...........................................

»Leurs saupoudrez arrests, espicez à outrance

»Consomment des plaideurs la graisse et la substance, etc.»

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 11 / 41 段