On tient que l'extraction des grands ducs a été par trois frères sortis

du Danemarck, lesquels envahirent la Russie, Lithuanie et Podolie, vers

l'an 800, et Ruric, frère aîné, se fit appeler grand duc de Wolodimir,

duquel sont descendus tous les grands ducs en ligne masculine jusqu'à

Johannès Basilius, lequel a premier reçu le titre d'empereur par

Maximilien, empereur des Romains, après les conquêtes de Casan,

Astrican et Sibérie, au XVIe siècle. Ce Johannès Basilius, surnommé

le Tyran, a eu sept femmes, ce qui est contre leur religion, laquelle

ne permet d'en prendre plus de trois, desquelles sept femmes il eut

trois fils. On dit qu'il tua l'aîné de sa propre main avec le bâton à

tête d'acier recourbé qui servait de sceptre en ce temps. Le second

fils, Théodore Juanovitz, succéda au père. Le troisième fut Démétrius

Johannès, lequel était venu de la septième femme. Donc Basilius le

tyran maria son second fils Théodore à la fille d'un gentilhomme de

bonne maison, nommé Boris Fœderovitz, qui s'attira les bonnes grâces

de son empereur jusqu'à la mort dudit empereur Johannès Basilius

arrivée en 1584. Théodore, le nouvel empereur, était un homme fort

simple, dont tout le plaisir était de sonner les cloches en l'église,

d'où le peuple, qui avait fait mine de le déposer, se contenta de

choisir le beau père Boris pour protecteur, lequel était subtil et

d'autant très entendu aux affaires, et très aimé des Russes. Théodore,

sans enfans, ayant perdu sa fille unique à l'âge de trois ans, Boris

affecta l'empire, exila l'impératrice douairière, et son fils Démétrius

Johannès, lequel, plus tard, il ordonna de tuer, âgé de sept ou huit

ans qu'il était; chose qui fut faite, ou non, selon ce que nous allons

voir. Cette exécution cruelle, encore que secrète, occasiona de la

rumeur à Moscou, ville où les habitans sont religieux. Que fit Boris

pour ressaisir la confiance populaire? Il fit secrètement incendier un

quartier de cette ville de bois, et publiquement, s'entremit si bien

à éteindre l'incendie et à dédommager les marchands qu'il augmenta

son crédit; et lorsqu'en 1598 Théodore, son gendre et son maître, fut

mort, il usa d'un nouveau subterfuge très habile pour se faire donner

l'empire, faisant circuler, sur l'avis qu'il avait reçu de la prochaine

venue d'une grande ambassade tartare, que les Tartares allaient

attaquer Moscou; dont il assembla une grande armée, dit-on, de 500,000

hommes, alla au devant des Tartares après s'être fait élire empereur,

dissipa l'ambassade avec des présens, et revint triompher à Moscou, en

toute paix, ayant ainsi, d'un coup, assuré le dehors et le dedans... Il

employa lors tous bons moyens de se maintenir, rendant à chacun bonne

justice, se laissant facilement aborder, entretenant des alliances

foraines, et mêlant le sang de sa famille avec les plus grandes

maisons de Moscou, hormis avec deux ou trois rivales, l'aîné de l'une

desquelles, appelé Vasilei Juanovitz Choutsqui, règne à présent en

Moscovie...; en 1601, commença en Russie cette horrible famine qui dura

trois ans, où la mesure de bled, qui se vendait d'ordinaire 15 sous,

se vendait pour lors 3 roubles, ou 20 livres. Il se commit d'énormes

cruautés durant ce fléau. Les familles se dévoraient les unes les

autres, et souvent le mari était tué et mangé par sa femme. Il périt à

Moscou plus de 120,000 personnes. Une grande cause de ces morts fut les

aumônes mêmes de Boris, lesquelles attiraient à Moscou la population

des campagnes, et diminuaient d'autant les ressources de vivres... Vers

ce temps, un bruit étant venu à Boris que le petit Démétrius Johannès,

qu'il avait ordonné de tuer, vivait encore, il entra en perpétuels

soupçons et tourmens, exilant ceux-ci et ceux-là sur simples délations

des maîtres par les serviteurs. Enfin, en 1604, ses soupçons se

réalisèrent, et Démétrius Johannès entra en Russie par la Podolie, avec

4,000 hommes, soutenu des Polonais. Les succès de ce compétiteur furent

d'abord grands; mais Boris parvint à le battre, et ses affaires étaient

en bon train, lorsqu'il mourut d'apoplexie un samedi, 23 avril 1605. Le

peuple et l'armée reconnurent d'abord son fils Fœdor Borisvitz; mais

plusieurs des grands, entre lesquels Galitchin et Knes Choutsqui ayant

passé à Démétrius le 17 mai, une conspiration s'ourdit à Moscou, par

l'entremise des Choutsqui; le fils de Boris fut arrêté prisonnier, et

Démétrius, qui était à Thoula, reçut l'avis d'arriver dans la capitale,

où il serait salué empereur. Il entra dans Moscou le 30 juin de l'année

1605, après avoir fait étouffer Fœdor Borisvitz et sa mère, et fut

couronné, le 31 juillet suivant, à Notre-Dame.

Le premier soin de Démétrius fut de resserrer son alliance avec les

Polonais, et de se donner une garde étrangère, notamment une compagnie

de cent archers et deux cents arquebousiers dont il me confia le

commandement. Il se rapprocha de Vasilei Choutsqui, dont il avait

d'abord eu à se plaindre, sitôt après son couronnement, au point de le

condamner à perdre la tête, se montra prince clément, et fit régner

la douceur et la liberté, choses nouvelles pour ce pays. Cependant

on ne tarda pas à faire des menées contre lui, à l'instigation de

Choutsqui. 4,000 Cosaques, gens de pied, s'assemblèrent entre Casan

et Astrican. Ils avaient à leur tête un prétendu fils de Théodore

Juanovitz, qu'ils nommaient Zar Pieter, et avait 16 à 17 ans. Cette

révolte ne dura guère. Sur ces entrefaites arriva, en grande pompe, à

Moscou, l'impératrice que Démétrius avait épousée, laquelle était une

princesse polonaise. Elle fut couronnée le 17 mai 1606; mais le samedi,

27 du même mois, comme chacun ne songeait qu'aux fêtes, Démétrius fut

inhumainement assassiné avec 1,700 Polonais, sur l'ordre de Vasilei

Juanovitz Choutsqui, le chef des conspirateurs, lequel fut élevé à

l'empire. Tout le pays fut alors en trouble et agitation, ne sachant

le peuple auquel obéir. Vasilei Choutsqui imagina, pour s'affermir,

de faire passer pour faux Démétrius l'empereur qu'il avait assassiné,

et fit déterrer le prétendu vrai Démétrius enfant, lui faisant de

magnifiques funérailles... Je ne vis point tuer l'empereur Démétrius

à cause que j'étais pour lors malade; mais ce fut une grande perte

pour la chrétienté et pour la France qu'il aimait, n'ayant rien que

de civilisé. On a dit qu'il avait été élevé par les jésuites; cela

est faux; il n'introduisit que trois jésuites en Russie, où avant

lui nul jésuite n'avait paru... Je sortis de Russie le 14 septembre

1606, et depuis, j'ai su que Choutsqui avait été assailli de craintes

et de révoltes nouvelles. Quant à ce qui est de l'empereur Démétrius

Johannès, que Choutsqui voulut faire passer pour faux, je tiens qu'il

était vrai fils de l'empereur Johannès Basilius dit le tyran, et non

point usurpateur, ayant d'ailleurs les belles qualités d'un légitime

roi.

Les historiens modernes n'ont généralement pas adopté ce sentiment

du capitaine Margeret touchant Démétrius: en tout, ils se sont, sur

beaucoup de points, éloignés de son récit. Nous ne persistons pas moins

à regarder sa relation comme un renseignement précieux, fondé qu'il

est sur les traditions du pays, dans la persuasion où nous sommes que

la tradition orale est le flambeau de l'histoire, même pour les pays

où les documens écrits abondent plus qu'en Russie. Dans tous les cas,

cette relation servirait, s'il en était encore besoin, à témoigner,

par le tableau qu'elle présente de l'empire moscovite, en 1600, à

témoigner, disons-nous, d'une vérité que M. de Voltaire a proclamée,

que J.-J. Rousseau a méconnue, savoir, que le czar Pierre, monté sur le

trône en 1689, c'est à dire 83 ans seulement après la catastrophe de

Démétrius, est un des personnages les plus merveilleux de l'histoire du

monde.

SCALIGERANA, THUANA, PERRONIANA,

PITHŒANA ET COLOMESIANA;

Avec des notes de plusieurs savans (Recueil publié par des Maiseaux).

Amsterdam, chez Covens et Mortier. (2 vol. in-12.) M.D.CC.XL.

(1607-68-69-95--1740.)

Voici la fleur des _ana_. C'est le savant des Maiseaux, l'auteur des

vies de Bayle et de Saint-Evremond, qui l'offre à M. Mead, médecin

du roi d'Angleterre, éditeur de la magnifique édition anglaise de

l'histoire de M. de Thou. Ce recueil contient les conversations de

M. de Thou l'historien, du cardinal du Perron, de François Pithou,

frère de Pierre Pithou, à qui nous devons la connaissance des fables

de Phèdre, et la belle harangue du lieutenant civil d'Aubray dans la

satire ménippée, enfin celles du docte et honnête Colomiés, l'auteur

de la bibliothèque choisie, et de Joseph Scaliger, fils du grand

Jules-César de la Scala, soi-disant issu des princes de Vérone. Nous

ferons connaître, dans leur ordre, quelques unes des particularités de

ces divers _ana_ qui nous ont le plus frappé.

THUANA.

MM. du Puy avaient recueilli les Dits de M. de Thou. Un conseiller au

parlement de Paris, M. Sarrau, les transcrivit en 1642. Ce manuscrit,

tombé entre les mains d'Adrien Daillé, fils du célèbre ministre

calviniste de ce nom, fut copié pour Isaac Vossius, qui le fit

imprimer très fautivement, en 1669. Plus tard, M. Buckley en donna une

réimpression correcte, enrichie de notes de Daillé, de Le Duchat et de

des Maiseaux, laquelle est ici reproduite avec une fidélité qui nous

permet d'en citer divers passages avec toute confiance. Il est bon

d'avertir que, dans ces extraits, comme dans le livre, c'est l'auteur

lui-même qui parle. Ainsi, pour commencer, nous allons entendre M. de

Thou abrégé.

Le marquis de Pisani, homme de haut lieu, ami des savans sans

aucunement l'être, fut un des plus grands ministres qu'ait eus la

France. Sa vie serait belle à écrire, car elle fut une perpétuelle

ambassade, occupée en de grandes affaires dont il sortait fort

généreusement. Il soutenait à merveille l'honneur de son maître, et

s'en faisait rendre par tous les souverains, à force de garder sa

dignité. En 1568, il se fit restituer d'autorité un sujet français que

le pape avait emprisonné, et obligea, une autre fois, le roi d'Espagne

à lui envoyer les députés d'une certaine ville lui faire excuse d'une

injure. C'est lui qui, sommé par Sixte-Quint de quitter ses Etats sous

huit jours, répondit qu'il n'aurait pas de peine à en sortir sous 24

heures.

Nos rois ont été détournés d'envoyer des ecclésiastiques à Rome, depuis

que MM. de Rambouillet et de la Bourdaisière s'étaient fait faire

cardinaux malgré leurs instructions (voilà qui est bien, dirons-nous à

M. de Thou; mais si nos rois envoient à Rome des laïcs qui ne soient

pas ducs, les papes les feront princes, et d'ailleurs les papes ne sont

pas les seuls souverains qui aient des titres de princes et de ducs à

vendre, ainsi que des cordons et autres insignes. Le meilleur remède

serait d'interdire aux sujets français d'accepter quoi que ce fût des

princes étrangers).

M. de Foix, en Italie, avait un médecin allemand qui opérait des

guérisons merveilleuses avec l'antimoine.

Muret me disait à Rome, durant le règne de Pie V: «Nous ne sçavons que

deviennent les gens ici. Je suis esbahi quand je me lève, que l'on

vient me dire, _un tel ne se trouve plus_, et si, l'on n'en oseroit

parler. L'inquisition les exécutoit promptement.»

Toute la politique du pape Sixte-Quint tournait sur ce point, qu'il

voulait chasser les Espagnols de Naples et réunir ce royaume à l'État

romain. C'était, du reste, un méchant moine et le plus grand extorqueur

d'argent qui fût oncques.

De Xaintes, qui avait été au concile de Trente, disait qu'il y avait

plus _du nobis_ que du _spiritui sancto_.

J'ai connu le bon-homme de Roques qui se nommait _Secondat_. Il

demeurait à Agen, et si, il était de Bourges. Il avait épousé la

sœur de la femme de Jules Scaliger. Il eut beaucoup d'enfans. L'un

fut tué au siége d'Ostende (en 1604), un autre vit à la cour fort

mélancolique. (M. de Thou nous donne ainsi la source généalogique de M.

de Montesquieu. Ce grand esprit sortait donc d'une famille de Bourges.

Cette antique cité peut désormais changer ses armes, ou, du moins, les

écarteler hardiment d'un aigle d'or éployé.)

PERRONIANA.

L'histoire du Perroniana est la même que celle du Thuana. Les articles

y sont rangés par ordre alphabétique. Nous y avons remarqué ce qui suit:

La plus envieuse et la plus brutale nation, à mon gré, c'est

l'Allemande, ennemie de tous les étrangers. Ce sont des esprits de

bière et de poisle, envieux tout ce qui se peut. C'est pour cela que

les affaires se font si mal en Hongrie... Les Anglais encore sont plus

polis de beaucoup... La noblesse est fort civilisée; il y a de beaux

esprits... Les Polonais sont de fort honnêtes gens; ils aiment les

Français. Les Allemands leur veulent un grand mal.

Les Amadis ne sont point de mauvais style, ceux qui sont traduits par

des Essars (les huit premiers livres); un jour, le feu roi (Henri III)

voulait que je les lui lusse pour l'endormir, et après lui avoir lu

deux heures, je lui dis: «Sire, si l'on savait à Rome que je vous lusse

les Amadis, on dirait que nous sommes empêchés à grand'chose.»

L'Anticoton (de l'avocat au parlement de Paris, César du Pleix) est un

livre bien fait, et il ne s'est fait de livre contre les jésuites qui

les ruine tant. Ils sont trop ambitieux, et entreprennent sur tout.

Il n'est point vrai que le pape Zacharie au temps de Pépin, ni saint

Augustin, aient nié les antipodes, dans le sens que la terre était

plate comme une assiette, d'autant qu'ils la tenaient pour ronde,

aussi bien que Cicéron, Méla et Macrobe; mais ne sachant pas alors que

la zone torride fût pénétrable, ils niaient qu'elle fût habitée par

des hommes, ce qui eût été, dans ce cas, contraire à la foi, comme le

serait l'opinion que la lune est habitée par des hommes. S'ils eussent

su que la zone torride fût pénétrable, et aujourd'hui que l'Eglise sait

qu'elle l'est, il n'y a plus de difficultés canoniques sur le point des

antipodes.

Nous ne saurions convaincre un arien par l'Écriture; il n'y a nul moyen

que par l'autorité de l'Église.

Otez à ceux de la religion saint Augustin, ils n'ont plus rien, et

sont défaits. Aussi me suis-je appliqué à éclaircir cinquante passages

admirables de cet auteur.

La science des cas de conscience est périlleuse et damnable; elle ne

sert qu'à mettre les ames en anxiété; il faut, sur ces matières, s'en

remettre à la prudence et discrétion des confesseurs.

On ne révélait pas jadis les mystères de l'Eucharistie aux

catéchumènes; au contraire, il était expressément défendu de le faire.

(Le mot si connu, je vous envoie une longue lettre, n'ayant pas eu le

temps de la faire courte, est d'Antoine de Quevara, l'auteur espagnol

du Réveil-matin des courtisans, dans une lettre qu'il écrit au

connétable de Castille, le 13 janvier 1522. L'histoire des bons mots en

circulation serait une chose piquante.)

(Où le cardinal du Perron a-t-il vu que Commode fût conçu de

Marc-Aurèle par Faustine, la même nuit qu'il lui avait fait boire du

sang d'un gladiateur dont elle était amoureuse, pour lui en amortir la

passion?)

Il peut venir beaucoup plus de scandale à l'Église s'il fallait tenir

que le pape est sous le concile, que s'il fallait tenir l'opinion

contraire; parce qu'il est malaisé d'assembler un concile, et avant

qu'il fût assemblé, le mal pourrait gagner. Ils tiennent à Rome que

le concile est par dessus le pape en trois cas seulement; quand le

pape est schismatique, simoniaque, ou hérétique; qui est autant à dire

que le concile n'est jamais par dessus lui; parce que si le pape est

schismatique, il est douteux; s'il est simoniaque, il est hérétique, et

s'il est hérétique, il n'est rien. (Ici nous demanderons à du Perron

la permission de conclure contrairement, que s'ils disent cela à Rome,

ils donnent gain de cause absolument à l'opinion que le concile est au

dessus du pape; mais ils ne disent point cela à Rome; ils disent que

le pape est infaillible _ex cathedra_, et ils voient le vrai pape dans

celui des compétiteurs du Saint-Siége qui a le dernier. Quant à la

réflexion première du cardinal, elle est fort sensée.)

(Lisez, dans le Perroniana, l'article CONFORMITÉ, pour apprendre ce

que c'est qu'un théologien subtil, et combien cette espèce d'hommes-là

est ingénieuse à troubler la raison, en fendant les cheveux en

quatre. Vous saurez comment, entre la conformité actuelle d'opinion

et la non-conformité il y a quatre degrés, savoir: la répugnance, la

compatibilité, la congruité et la conformité potentielle; et comment

les actes de saint Luc sont, avec son évangile, dans un rapport de

conformité potentielle, mais non pas de conformité actuelle; après quoi

vous ne serez pas plus instruit à respecter l'évangile et à pratiquer

ses maximes.)

Les épîtres des papes et les décrétales sont toutes fausses jusqu'à

Siricius (saint Sirice, pape en 384). Ces anciennes épîtres des papes

ont été forgées en Espagne au temps de Charlemagne.

Les langues commencent par la naïveté et se perdent par l'affectation.

(Voilà une sentence excellente!)

(C'est un habile homme que le cardinal du Perron, mais c'est un plus

grand vantard. Il ose dire de lui, que la nature l'a doué de toutes les

sortes d'esprit, qu'il aurait pu, à volonté, exceller dans l'histoire,

dans la poésie, dans les sciences, aussi bien que dans les langues et

la théologie. Ce n'est pas tout: il a des prétentions à l'agilité, à la

force, à la grace du corps, et tire orgueil d'avoir sauté jusqu'à 22

semelles après avoir bu 20 verres de vin. Il a une singulière manière

d'argumenter en faveur de la persécution des hérétiques, en opposition

à ceux qui objectent que la primitive Église s'éleva contre les édits

sanguinaires des empereurs en matière de religion: c'est, dit-il,

qu'alors l'Église avait intérêt à la tolérance, au lieu qu'une fois sur

le trône avec Constantin, elle eut intérêt à l'intolérance; et qu'il

est fort sage de gouverner selon les temps et les lieux. Voilà ce qui

s'appelle sauter 22 semelles en logique après s'être enivré de son vin.)

Dans le vieux Testament, il n'est parlé ni du paradis ni de l'enfer

selon le sens où nous l'entendons; et, dans le nouveau, hormis dans

deux passages indirects, on n'y voit rien du purgatoire. C'est donc par

l'autorité de l'Eglise qu'il faut appuyer l'existence du purgatoire.

La version latine, dite la Vulgate, du vieux Testament est de saint

Jérôme; mais celle du nouveau Testament n'en est pas et fut seulement

retouchée par lui.

L'historien du Haillan disait, des faux titres anciens, qu'il avait

mangé de la brebis sur la peau de laquelle on les avait écrits.

PITHŒANA.

Le Pithœana, écrit de la propre main de François Pithou, neveu

d'autre François Pithou de cujus, fut recopié par M. de la Croze,

bibliothécaire du roi de Prusse, qui le communiqua à M. Teyssier,

lequel le publia en tête de ses nouvelles additions aux éloges des

hommes savans, tirés de l'histoire de M. de Thou, additions imprimées

en 1704, à Berlin. La présente édition est purgée des nombreuses fautes

de la première.

M. de Thou n'est pas savant, hors la poésie et le bien-dire; M. Héraud

est savant; M. Rigault n'est pas savant...; Loisel n'est pas savant,

mais homme de bien... (ces paroles sont à méditer). Elles montrent ce

qu'étaient ces hommes du XVIe siècle, et l'estime qu'ils faisaient de

la véritable érudition. On n'était point savant, à leurs yeux, pour

connaître tout ce qui était publié; mais seulement pour remonter aux

sources mêmes, en découvrant, restituant, éclaircissant les manuscrits.

De tels savans étaient de vrais prodiges de travail, de patience et

d'intelligence. Avec nos habitudes molles et mondaines, nous serions

bien ignorans sans eux, et même, avec leurs secours, à peine en

savons-nous assez pour profiter de ce qu'ils ont su. Les Scaliger,

Poggio, Casaubon, Muret, Cujas, Erasme, Lipse, les deux Pithou,

Onuphre, Rhenanus, simple correcteur de l'imprimeur Froben de Basle,

Ranconnet, président, et d'abord simple correcteur des Estienne, quels

grands noms! Le travail de 20 heures sur 24 n'était qu'une partie des

épreuves de la science alors. Il y allait souvent, pour ses adeptes,

de la liberté et de la vie. On sait les infortunes des Estienne. La

destinée de Ranconnet, l'auteur du dictionnaire de Charles Estienne

et des Formules de droit, données sous le nom de Brisson, fut plus

cruelle encore. Il mourut en prison pour avoir conseillé la tolérance

au cardinal de Lorraine. Son fils périt sur l'échafaud. Sa fille expira

sur un fumier!... C'est à ce prix que nous jouissons, dans la mollesse,

de quelques lumières et de quelque libertés que nous sommes toujours

prêts à jeter au sac des charlatans.

Tous les pères imprimés à Rome sont corrompus. Tout ce que font

imprimer les jésuites est corrompu. Les huguenots commencent à faire de

même. Les livres de Basle sont bons et entiers.

Paroles de Nicolas le Fèvre: M. de Mesmes, sot bibliotaphe! (c'est à

dire, _tombeau de livres_, parce qu'il ne communiquait pas les livres

précieux qu'il amassait. Dieu veuille qu'on ne nous fasse pas le

reproche contraire!)

Monsieur, je parle à vous; écoutez-moi: Scientia est cognoscere Deum

et cum toto corde amare; reliquum nil est. La vraie science est de

connaître Dieu et de l'aimer de tout son cœur; le reste n'est rien.

COLOMESIANA.

Ce recueil fut, une troisième fois, réimprimé par des Maiseaux, avec

des additions et des notes, en 1726; il avait d'abord paru en 1706,

de la même main, et avant tout, en 1668-75, de la main de Colomiès

lui-même.

M. de Valois pensait que plus du quart de la bibliothèque de Photius

n'était pas de ce patriarche.

La grande charte d'Angleterre fut trouvée par le chevalier Robert

Cotton, avec tous les seings et tous les sceaux, chez un tailleur qui

s'apprêtait à en tailler des mesures: il l'eut pour 4 sous.

Le bon-homme Laurent Bochel, qui a fait imprimer les décrets de

l'Eglise gallicane, a dit à Guy-Patin, qui me l'a redit, qu'Amyot avait

traduit Plutarque sur une vieille version italienne, ce qui fut cause

des fautes qu'il a commises. (A ce compte, nous ne sommes pas surpris

de l'amertume des reproches que lui a faits le savant de Méziriac,

lesquels n'empêcheront pas, si les amateurs du grec n'estiment guère

cette traduction, les amateurs du français de l'aimer beaucoup.)

Le célèbre Jacques le Fèvre, poursuivi comme huguenot par la Sorbonne,

s'était retiré, dans son extrême vieillesse, à Nérac, près de la reine

de Navarre, sœur de François Ier, qui lui était tendrement attachée.

Cette princesse lui ayant fait, un jour, l'honneur de venir dîner

chez lui avec quelques amis, durant le repas, le bon-homme paraissait

triste. Sur la demande que lui fit la reine Marguerite de la cause de

son chagrin, il lui répondit en versant des larmes: «Madame, je me vois

en l'âge de cent et un ans sans avoir touché de femme; et si, je ne

laisse pas de trembler devant les jugemens de Dieu, vu que j'ai fui la

persécution par amour de la vie, à l'âge où je devais n'y point tenir,

et quand nombre de braves gens, pleins de jeunesse, bravent la mort

pour l'Evangile.»--«Rassurez-vous, lui dit la reine, Dieu pardonne aux

faiblesses naturelles qui ne sont pas compagnes de malice.»--«Vous

croyez?» reprit le vieillard; et sur ce, après avoir légué à sa

protectrice et à ses amis tout ce qu'il possédait, il se leva de table,

alla se coucher, s'endormit, et ne se réveilla plus.

LE PREMIER ET LE SECOND SCALIGERANA.

Les deux Scaligerana sont le recueil des Dits mémorables de Joseph

Scaliger, fils de Jules-César Scaliger. Le premier Scaligerana est

l'ouvrage de Vertunien, sieur de Lavau, médecin de Poitiers, mort en

1607. Tannegui le Fèvre, père de madame Dacier, le fit imprimer en

latin, avec des remarques, dans l'année 1669, à la prière de l'avocat

Sigogne, qui en avait acheté le manuscrit; le second Scaligerana, dont

le héros est encore Joseph Scaliger, fut recueilli par Jean et Nicolas

de Vassan, ses élèves, qui le donnèrent à MM. du Puy; ceux-ci l'ayant

communiqué au conseiller Sarrau, qui le prêta à M. Daillé fils, ce

dernier le transcrivit par ordre alphabétique, en 1663, et le confia à

Isaac Vossius, lequel le fit imprimer, sans soin, à La Haye, en 1666.

Daillé le réimprima, en 1667, à Rouen, avec plus de correction. Des

libraires hollandais publièrent ces deux recueils en 1695, et enfin des

Maiseaux en donna cette édition, qui est la meilleure, sans compter

qu'elle est enrichie de notes de divers illustres personnages; la plus

grande partie de ces dits mémorables consiste en scholies sur des

termes et locutions grecques et latines, fort estimables sans doute,

mais fort peu susceptibles d'analyse. Nous aurons plus égard aux choses

qu'aux mots dans les extraits que nous en ferons.

Aristophane est l'auteur le plus élégant des Grecs, comme Térence le

plus élégant des Latins.

Calvin est un grand homme et un théologien solide; son Institution

chrétienne est un livre immortel, dont l'épître dédicatoire à François

Ier est un chef-d'œuvre.

Il vaudrait mieux avoir perdu tout le droit civil, et avoir conservé

intacts Caton et Varron.

Catulle, Tibulle et Properce sont les triumvirs de l'amour.

Je fais peu de cas des livres philosophiques de Cicéron, parce qu'il

n'y démontre rien, et n'a rien d'Aristotélique.

Ennius était un poète antique de grand génie: plût au ciel que nous

l'eussions en entier, au prix de Lucain, de Stace, de Silius Italicus

et de tous ces garçons-là.

Paul Jove est très menteur, et de beaucoup inférieur à Guichardin; il

écrit avec plus d'affectation que de correction.

Les ambassadeurs à Rome doivent plus dépenser qu'à Venise; quia semper

veniunt ex improviso cardinales; à Venise, pauciores visitationes. Olim

legati, qui mittebantur Romam, avaient 6,000 écus l'année, et cum

redibant, un beau présent; nunc duplicata; il faut que les ambassadeurs

qui ad reges et principes mittuntur fassent état d'y employer du leur.

Bellarmin n'a rien cru de ce qu'il a écrit: plane est atheus. (Il est

bien indiscret de parler ainsi, sans preuve, d'un tel savant. Bayle a

vigoureusement relevé Scaliger sur ce passage.)

Le diables ne s'adressent qu'aux faibles; ils n'auraient garde de

s'adresser à moi, je les tuerais tous, ils apparaissent aux sorciers,

en boucs.

Grégoire VII a fait brûler à Rome de bons livres, tels que Varron et

une infinité d'autres, par pure barbarie.

La Guinée est en Afrique.

Les Nassau ne sont point d'origine princière, mais seulement de race

noble et très noble; ils ont eu un empereur, Adolphe; mais de simples

nobles jadis pouvaient prétendre à l'empire d'Allemagne, tels que les

Hapsbourg.

Barneveld demandait à Maurice de Nassau, à l'occasion d'Ostende qu'il

s'agissait de rendre: «Mais pourquoi fortifie-t-on les places s'il faut

les rendre?» Il répondit: «C'est comme si vous demandiez pourquoi se

marie-t-on si puis après on est cocu?»

Que Sophocle est admirable! c'est le premier des poètes grecs. Quelle

divine tragédie que Philoctète! un sujet si simple fournir tant de

richesses!

Disons, en finissant, qu'il faut lire les Scaligerana avec précaution,

tant parce qu'ils ne présentent point les paroles directes de l'homme,

mais seulement celles que lui prêtent des amis qui peuvent s'être

trompés ou avoir menti, qu'à cause de l'extrême orgueil du savant qui

va, sans cesse, disant du bien de lui et du mal des autres, en des

termes souvent grossiers à révolter.

LE BRAVVRE DEL CAPITANO SPAVENTO,

Divise in sesti ragionamenti in forma di dialogo di Francesco Andreini

da Pistoya, comico Geloso.

LES BRAVACHERIES DU CAPITAINE SPAVENTO,

DE FRANÇOIS ANDREINI DE PISTOIE,

Comédien de la Compagnie des Jaloux, traduites par Jean de

Fonteny, et dédiées au vidame du Mans, Charles d'Angennes,

marquis de Pisany. A Paris, par David Le Clerc, rue Frementel,

au Petit-Corbeil, près le Puits Certain. (1 vol. in-12.)

M.DC.VIII.

(1608.)

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 10 / 41 段