Vélid Ier, après la défaite et la mort du roi goth Rodrigue, qui
suivirent la trahison du comte Julien, Tolède tomba, par capitulation,
au pouvoir des Arabes, que conduisait l'intrépide Tarick, premier
lieutenant du célèbre Moussa ou Muza, une convention se conclut entre
les chrétiens vaincus et les musulmans vainqueurs, qu'il fut aussi
honorable aux premiers de demander, avant même de rien stipuler
pour leurs libertés et leurs biens, qu'aux seconds de souscrire et
de respecter; ce fut celle qui garantissait le libre exercice de la
religion chrétienne. De là vint, avec le temps, suivant l'archevêque de
Tolède, don Rodrigue, que les chrétiens de cette ville prirent le nom
de _Mozarabes_, abréviatif de _Mixtiarabes_, c'est à dire _chrétiens
mêlés d'Arabes_, nom que ces braves défenseurs de la cité conquise
transmirent religieusement à leurs descendans, et qui, après sa reprise
par Alphonse VI, en 1085, valut successivement, à la colonie fidèle,
de grands priviléges de la part des rois de Castille et d'Espagne,
notamment de don Alphonse et de dona Violente, en 1277, d'Alphonse
Remondez, de Ferdinand Ier, de Jean II, de Ferdinand et Isabelle, de
la reine Jeanne la Folle, de Charles-Quint, de Philippe II et Philippe
III. Il y a des historiens (entre autres Garibay) qui prétendent que
le nom de Mozarabes ou Muzarabes fut donné à ces chrétiens de Tolède
par Moussa, le conquérant arabe, en haine de son lieutenant Tarick,
dont il enviait la gloire; mais cette version peu vraisemblable ne doit
guère nous arrêter.
Quoi qu'il en soit, les Mozarabes de Tolède sont encore, aujourd'hui,
tenus en grand honneur. Pendant les 372 ans de leur sujétion, ils
avaient six églises paroissiales, savoir: Saint-Just, dont le recteur
faisait les fonctions d'évêque, Saint-Luc, Sainte-Eulalie, Saint-Marc,
Saint-Torcat, Saint-Sébastien. Le pape Jules III leur a concédé, ainsi
qu'à tous ceux ou celles qui s'allieraient à eux par mariage, le droit,
en quelque endroit qu'ils habitassent, de ne relever que de l'une de
leurs six paroisses, et d'y payer exclusivement les dixmes. L'histoire
des Mozarabes et de leur rite gothique a été traité, avec détail, par
le docteur Francisco de Pissa, et par maître Alonzo de Villegas, dans
sa _Flos sanctorum_, tous deux chapelains de la chapelle mozarabe de
_Corpus Christi_, à Tolède, chapelle illustre qui fut dotée de treize
prêtres desservant à perpétuité, par le cardinal de Ximenès, lorsque,
pour sauver des ravages du temps la pureté du rite mozarabe, il en fit
traduire l'office complet en latin, sur l'original gothique, lequel,
par parathèse, doit être un précieux monument à consulter pour le
langage vulgaire castillan au VIIIe siècle, s'il est conservé dans les
archives du chapitre de Tolède, ainsi que nous le pensons, car on ne
touche à rien dans ce pays.
Le livre d'où nous extrayons ces détails, et ceux qui suivent, unique
peut-être en France, est, en Espagne même, de la plus grande rareté.
Il faudrait le transcrire tout entier pour donner une idée exacte des
nombreuses différences qu'il signale entre le rite mozarabe et notre
rite latin; nous nous bornerons à rapporter les plus marquantes, en
commençant par dire que c'est saint Isidore, archevêque de Séville,
mort en 736, qui passe pour l'auteur de ce rite gothique. Dans ce
rite, il y a six dimanches de l'Avent au lieu de quatre. Il y a aussi
un dimanche de l'Avent pour la Nativité de saint Jean-Baptiste. Au
dimanche qui précède le carême, et qui s'appelle le dimanche _des
chairs supprimées_, _de carnes tollendas_, on lit l'évangile du Mauvais
riche et de Lazare. Les messes dominicales du carême commencent par
deux prophéties ou plus, après la confession générale. De même pour les
messes de vigiles. Il y a des messes de requiem particulières pour les
évêques, pour les simples prêtres, diacres et sous-diacres, et pour les
petits enfans morts dans le baptême; les messes des martyrs espagnols,
tels que saint Laurent, saint Vincent, sainte Eulalie, saint Just et
saint Rufin, sont notablement plus longues et plus solennelles que les
autres. On ne chante qu'une seule Passion, celle du vendredi saint, et
l'évangile de la Résurrection se dit durant toute la semaine pascale.
A Noël, on ne dit qu'une seule messe au lieu de trois. L'office se
célèbre tous les jours dans la chapelle mozarabe de _Corpus Christi_.
Tous les offices commencent par les Vêpres, qui sont très courtes,
aussi bien que les Matines. Les Complies commencent par le psaume:
_Signatum est super nos lumen vultus tui, Domine_, etc. Excepté le
jour de Sainte-Madeleine et une fête de la Vierge, on ne dit jamais ni
cantiques ni magnificat; le Pater Noster est, à chaque demande à Dieu,
coupé par une demande additionnelle en paraphrase, ce qui semble une
invention bien malheureuse. Nos Latins ont été plus sages en n'ajoutant
rien à ce qui dit tout.
LA SAGE FOLIE,
Fontaine d'allégresse, Mère des Plaisirs, Reyne des Belles
humeurs; pour la défense des personnes joviales; à la confusion
des Archi-Sages et Protomaistres; œuvre morale, très curieuse
et utile à toutes sortes de personnes, traduitte en françois,
de l'italien, d'Anthoine-Marie Spelte, historiographe du
roy d'Espagne, par L. Garon. (2 parties en 1 vol. in-12: la
2e partie a pour titre: _la Délectable Folie, support des
capricieux, soulas des fantasques, nourriture des bigeares pour
l'utilité des cerveaux foibles et retenue des boutadeux_.) A
Rouen, chez Jacques Cailloué, dans la cour du Palais. M.DC.XXXV.
(1606-35.)
On voit dans M. Brunet que la _Saggia Pazzia_ fut imprimée pour la
première fois à Pavie, in-4, en 1606, et qu'il y a, de cet ouvrage,
une seconde traduction française d'un sieur J. Marcel, imprimée à
Lyon, in-8, en 1650. Les premières traductions de ces sortes d'écrits
facétieux sont préférables, en ce qu'elles reproduisent plus naïvement
leur allure singulière. Garon dédie la sienne à M. du May, secrétaire
de monseigneur d'Halincourt, comme à un grand esprit, capable de
patroner le livre immortel de Spelte auprès de la nation française,
qui n'est, dit-il, que trop prompte à remarquer les moindres défauts,
_et ne se met d'ordinaire en campagne, pour approuver, qu'assisté de
quelque bon ange tutélaire_. Il ne demande, au surplus, _qu'un petit
filet de patience_ au lecteur, pour pénétrer dans le sens intérieur de
la Sage Folie, et voir qu'en effet cette folie est très sage et très
utile. François Spelte, en sa qualité de créateur, prend un ton plus
fier dans sa préface; il n'implore pas la patience, il l'impose et
justifie ses éloges de la Folie sous le prétexte que l'esprit le plus
grave veut du relâche. Domitien ne passait-il pas du temps à embrocher
des mouches? Hartabus, roi des Hircaniens, à prendre des taupes? Bias,
roi des Lydiens, à enfiler des grenouilles, comme Homère à les chanter?
Æsopus, roi des Macédoniens, à faire des lanternes...? _Silence donc,
ignorans censeurs! testes de concombre! et lisez...!_ Lisons donc de
peur d'être appelés têtes de concombre!
La première partie renferme trente et un chapitres, tous consacrés à
l'honneur de la Folie, amie de la nature, de grand secours aux petits
enfans, aux femmes, pour les inciter à devenir grosses plus d'une fois;
aux adolescens, pour leur donner de la grace; aux hommes faits, pour
soutenir leur ardeur; aux vieillards, pour soulager leurs maux; cause
d'amitié, instrument de gloire, ame de la guerre, etc., etc. Nombre de
citations de poètes anciens, de traits d'histoire cousus à cet éternel
panégyrique de la Folie, composent les trois quarts de l'ouvrage. Le
reste est une paraphrase de cette idée juste, que l'homme a besoin,
pour agir avec une sorte de goût et d'énergie dans les affaires de ce
monde, de voir les choses autrement qu'elles ne sont en réalité.
La deuxième partie ne renferme que vingt-quatre chapitres, où
l'auteur, particularisant son sujet, qu'il n'a, jusque là, traité
que généralement, s'étend sur les délices que la Folie procure aux
poètes, aux pédagogues, aux grammairiens, aux auteurs de tout genre,
aux astrologues, aux nécromanciens et magiciens, aux joueurs, aux
plaideurs, aux alchimistes, aux chasseurs, aux amateurs de bâtimens,
aux fantasques, aux ambitieux, aux amans, etc., etc.: le tout finit par
une critique amère de la folie brutale des mascarades. Spelte n'est pas
assez gai dans ses satires; car c'est la satire qui est sa Minerve,
ainsi que celle de tous les panégyristes de la Folie, depuis Érasme
et Rabelais jusqu'à Tabarin. Il a, toutefois, un chapitre plaisant
sur la manie pédantesque des érudits de son temps, de latiniser le
langage vulgaire, chapitre qui trouverait son application de nos
jours. On y voit qu'un pédant de Bologne, annonçant que des bannis
menaçaient la ville de pillage, et le gouverneur de la mort, s'exprima
ainsi: «_Vereoque per la copia de ces exuls, l'antistite ne soit nèce
un jour;_» qu'un autre, adressant une lettre à Padoue, sur la place
du Vin, à l'Épicerie de la Lune, écrivit: «_En la cité Anténorée au
dessus du fore de Bacchus, à l'Aromaterie de la déesse triforme;_»
qu'un troisième, injuriant une fille, lui dit: «_Cette lupe romulée
a toujours l'œil aux locules et ne se voit jamais qu'avec un ris de
Cythérée, parce qu'elle n'est pas sature de son ingluvie._» Les bonnes
fortunes, en fait de plaisanterie, sont rares chez l'auteur, beaucoup
trop sage pour un écrivain facétieux. La faute, il est vrai, pourrait
bien retomber en partie sur le traducteur, puisqu'il n'y a rien de plus
intraduisible que le rire.
LE TOMBEAU ET TESTAMENT
DU FEU COMTE DE PERMISSION,
Dédié à l'Ombre du prince de Mandon par ceux de la vieille
Académie. A Paris, par Toussainct Boutillier, demeurant à la
rue Sainct-Nicolas-du-Chardonneret. (1 vol. in-12 de 24 pages.)
(1606.)
Bernard de Bluet d'Arbères, comte de Permission, ou Sans Permission,
se disant chevalier des ligues des treize cantons suisses, vivait
sous Henri IV, à qui il dédiait toutes les rêveries qu'il s'avisait
d'imprimer, puis de colporter pour de l'argent. Les curieux recherchent
infiniment le recueil complet des 103 opuscules qu'il a composés, et
qu'on ne trouve plus guère, non plus que son Testament et son Tombeau.
Ses contemporains, croyant que les folies qu'il débitait renfermaient
des prophéties cachées, ne dédaignaient pas de les acheter; aujourd'hui
c'est la manie du rare qui leur donne seule de la valeur. Les pièces
préliminaires du présent volume de poésies nous apprennent que le
comte de Permission naquit en Savoie, qu'il garda les moutons dans son
enfance, fut ensuite charron, puis prophète mélancolique, en Piémont,
à la cour du duc son maître, d'où ayant été chassé, il vint en France,
s'y fit quelque réputation par son originalité, qui n'était pas
dépourvue de noblesse, et mourut pauvre en 1606 de la manière honorable
qu'on va voir. Maistre Guillaume, Du Bois, Des Viettes, Chasteaudun, et
Pierre Du Puy lui élevèrent ce tombeau, où il est dit que:
Le comte voyant qu'à Paris
La peste marquait les logis,
O zèle du tout incroyable!
O charité trop lamentable!
Lui seul, bien qu'il fust estranger,
Voulut se commettre au danger
D'un long jeûne, et par sa prière,
Chasser la fureur en arrière
De Dieu justement irrité,
Contre cette grande cité.
Neuf jours son jeûne continue
La foiblesse qui diminue.
Encore lui fit-elle voir
Le sixième jour. Vers le soir,
Il grimpa dans le cimetière
Saint-Estienne, et là ne fut guère
Que la mort lui silla les yeux,
Son ame s'envolant aux cieux, etc., etc.
On lit, à la page 23, l'épitaphe ci-après dudit comte, écrite en
français orthographié, selon la prononciation allemande, pour l'honneur
de la gravelure.
_Pitaf au' Dam' par le comt' Permissions:_
Se fous voulez safoir qui fou tant ce tompeau,
Ne fou point un barbé, un' quénon, un moineau,
Se fou moins Démosthen', un Homere' un Pentare;
Mon dam, il fou pour vous un, grand' chos' pien plis rare
Qui n'est pancer jamès qu'à fair' passer ton tans;
C'est grant cont' Permissions' que fivre plis prétans,
Car d'un keur plein pitié ly montant au cim'tière,
Pour mieux racher sa vi' l'a pris la mort derrière.
K.
A l'égard du testament, il n'y a rien à en dire, tant il est pauvre
d'esprit et même de singularité, si ce n'est qu'un bibliomane est tout
fier de le rencontrer pour 50 francs.
ÉTAT DE L'EMPIRE
ET GRANDE DUCHÉ DE MOSCOVIE;
Avec ce qui s'y est passé de plus mémorable et tragique pendant
les regnes de quatre empereurs; à sçavoir, depuis l'an 1590,
jusques en l'an 1606, en septembre; par le capitaine Margeret.
A Paris, chez Jacques Langlois. M.DC.LXIX (1669). 1 vol. in-12:
la 1re édition est de 1607.
(1607-1669.)
«Sire (le capitaine Margeret s'adresse à Henri IV), si les sujets
de V. M., qui voyagent en pays éloignés, faisaient leurs relations
au vrai de ce qu'ils ont vu et marqué de plus notable; leur profit
particulier tournerait à l'utilité publique..., et leverait l'erreur
à plusieurs que la chrétienté n'a de bornes que la Hongrie; car je
puis dire avec vérité, que la Russie, de laquelle j'entreprends ici
la description, par le commandement de V. M., est l'un des meilleurs
boulevarts de cette chrétienté, et que cet empire et ce pays-là est
plus grand, puissant, populeux et abondant que l'on ne cuide, et mieux
muni et défendu contre les Scythes et autres peuples mahométans que
plusieurs ne jugent. La puissance absolue du prince le rend craint
de ses sujets, et le bon ordre et police du dedans le garantit des
courses ordinaires des barbares... Après donc, Sire, que vos trophées
et votre bonheur eurent acquis à V. M. le repos duquel la France jouit
à présent, et voyant, de là en avant, mon service inutile à V. M. et à
ma patrie, que je lui avais rendu pendant les troubles, sous la charge
du sieur de Vaugrenan, à Saint-Jean de Losne, en Bourgogne, j'allai
servir le prince de Transylvanie, et, en Hongrie, l'empereur, puis
le roi de Pologne, en la charge d'une compagnie de gens de pied, et
finalement la fortune m'ayant porté au service de Boris, empereur de
Russie, il m'honora d'une compagnie de cavalerie; et, après son décès,
Démétrius, reçu audit empire, me continua en son service, me donnant
la première compagnie de ses gardes; et, pendant ce temps, j'eus moyen
d'apprendre, outre la langue, une infinité de choses concernant son
état, les lois, mœurs et religion du pays, ce que j'ai représenté, par
ce petit discours, avec si peu d'affectation et tant de naïveté, que
non seulement V. M., qui a l'esprit admirablement judicieux, mais aussi
chacun y reconnaîtra la vérité, laquelle les anciens ont dit être l'ame
et la vie de l'histoire... Je supplie Dieu de maintenir V. M., Sire,
etc., etc., etc.»
Le capitaine Margeret traite ensuite sa matière à peu près comme nous
allons l'exposer par abrégé, en divisant, avec sa permission, son sujet
en deux parties, par respect pour la méthode.
PARTIE DESCRIPTIVE.
Russie est un pays de grande étendue, plein de grandes forêts aux
endroits les mieux habitués, du côté de la Lithuanie et Livonie, et
de grands marécages, qui sont comme ses remparts... Ce pays borde à
la Lithuanie, à la Podolie, au Turc, au Tartare, à la rivière d'Obo
(le fleuve Oby), à la mer Caspienne, puis à la Livonie, à la Suède,
Norwége, Terre-Neuve et mer Glaciale... Depuis Smolensqui, ville murée
de pierres au temps de Théodore Juanevitz, par Boris Fœderovitz,
lors protecteur de l'empire (vers 1584), jusqu'à Casan, il y a bien
1,300 verstes, la verste faisant le quart de notre lieue. Casan était
autrefois un royaume absolu de Tartarie, qui aurait été conquis par
les grands ducs Basilius Johannès et son fils Johannès Basilius. Le
prince en fut pris prisonnier par Johannès Basilius, et vit encore en
Moscou: il s'appelle Tsar Siméon... De Casan à Astrican, vers la mer
Caspienne, il y a quelques 2,000 verstes... Astrican fournit toute la
Russie de sel et poissons salés, et l'on tient le pays entre Astrican
et Casan très fertile, encore que presque point peuplé. Ce pays a été
conquis par Johannès Basilius, qui subjugua aussi une autre grande
province tartare, laquelle, nommée Sibérie, joint la rivière d'Obo, est
remplie de bois et marais, et est le lieu où l'on envoie en exil les
disgraciés. La Russie est fort froide au septentrion et à l'occident,
y ayant six mois de neige; mais le long du Volga, aux campagnes de
Tartarie, vers Casan et Astrican, elle est fort tempérée et fertile
en grains, fruits, voire même vignes sauvages. Il y a toute sorte
de venaison, hormis de sangliers; les lapins y sont fort rares; les
troupeaux, surtout les moutons y abondent...; l'habitant est paresseux
et adonné à l'ivrognerie; le principal breuvage est le médon, l'eau de
vie mêlée de miel, duquel il y a quantité, comme de cidre, et aussi
la cervoise. Tous indistinctement, hommes, femmes, filles, enfans,
ecclésiastiques, gentilshommes, boivent jusqu'à fin de boisson...
Ce pays reçut le christianisme y a environ 700 ans (vers 900),
premièrement par un évêque de Constantinople. Ils tiennent la religion
grecque, et baptisent les enfans, les plongeant trois fois dans l'eau:
ils ont plusieurs images, mais nulle taillée que la croix; ils ont
beaucoup de saints tant des grecs que des leurs, mais point de saintes,
hormis la vierge Marie. Leur plus grand patron est saint Nicolas; ils
ont un patriarche qui a été créé au temps de Johannès Basilius (au XVIe
siècle), par celui de Constantinople. Les prêtres sont mariés, mais
eux veufs ils ne se remarient point et ne peuvent plus administrer les
sacremens ni confesser. Leurs archevêques et évêques, non plus que les
moines, n'étant pas mariés, n'administrent point les sacremens...; ils
ont quatre carêmes, outre les vendredis et samedis, durant lesquels ils
ne mangent point de chair, c'est à dire durant la moitié de l'année...;
ils ont les saintes Ecritures en leur langue, qui est l'esclavonne;
leur ignorance, du reste, est grande et mère de leur dévotion; ils
abhorrent la langue latine, et n'y a aucune école ni université
entre eux. Il n'y a que dix à douze ans que l'imprimerie est connue
en Russie.... On y enterre les morts sans attendre les vingt-quatre
heures, du matin au soir; ils font des interrogatoires aux morts et
bien des folies et festins aux enterremens...; tous les passages
du pays sont tellement fermés, qu'il est impossible d'en sortir
sans licence de l'empereur; car c'est la nation la plus défiante et
soupçonneuse du monde...; la plupart de leurs châteaux et forteresses
sont de bois. La ville de Moscou a trois enceintes de bois, dont la
première est aussi étendue, j'estime, que Paris, et y a le château qui
est grand et fut bâti au temps de Basilius Johannès par un Italien...
Tout dépend de l'empereur, qui n'a conseil que de forme, et ce prince
est le plus absolu qui soit sur la terre; ses frères même étant appelés
_clops hospodaro_ (esclaves de l'empereur)...; la justice y est sévère,
et tout juge qui a reçu des présens est fouetté et exilé...; les femmes
sont toutes fardées, jeunes et vieilles; elles sont tenues de fort
près, et ont leur logis séparé de celui de leurs maris: on ne les voit
jamais, car c'est une grande faveur qu'ils se font, les uns aux autres,
que de se montrer leurs femmes...; ils ont beaucoup de vieillards de
quatre-vingts, cent et cent vingt ans, connaissant peu les maladies
et point la médecine, si ce n'est l'empereur. Quand ils sont malades,
ils mettent une charge de poudre d'arquebuse dans un verre d'eau
de vie, avalent cela bien remué, puis vont à l'étuve où ils suent
deux heures... Les revenus de l'empire sont grands et le trésor bien
fourni d'or, d'argent, de joyaux et d'étoffes, vu qu'il ne sort point
d'argent du pays et qu'il y en entre toujours, contre marchandises. Ils
n'ont d'autre monnoie que des denins ou kopeck qui valent 16 deniers
tournois, lesquels ils réduisent en roubles qui valent chacun cent
denins ou 6 livres 12 sous tournois.... La garde de l'empereur est
composée de 10,000 strélitz ou arquebousiers qui résident à Moscou. Les
empereurs ne sortent guère souvent qu'ils n'aient 18 ou 20,000 chevaux
avec eux. Leur armée est commandée par des vaivodes, et se divise en
cinq corps principaux, distribués sur les frontières de Tartarie pour
empêcher les courses des Tartares. Il n'y a autre office en l'armée que
les susdits généraux, sinon que toute la gendarmerie, tant cavalerie
qu'infanterie, est réduite sous capitaines, sans lieutenans, enseignes,
trompettes ni tambours. Ils font sentinelle perpétuelle, avec vedettes
avancées, contre les Tartares qui sont si lestes, dans leurs courses,
que de tromper la surveillance. La plus grande force des Russes est en
cavalerie dont ils ont innombrablement, parce que chaque ville, bourg
et bourgade fournissent des hommes montés. Leurs chevaux, la plupart de
Tartarie, sont bons, petits, durent jusqu'à 25 ou 30 ans, et passent
pour jeunes à 10 ou 12 ans. Hors les 10,000 strélitz et les corps des
frontières, presque toutes les troupes sont convoquées au besoin de
guerre, et rentrent, à la paix, dans leurs foyers... L'empereur a peu
de communication avec les autres souverains, dont il se méfie.
PARTIE HISTORIQUE.