Lorsque, dans l'année 714 de notre ère, sous le califat égyptien de

Vélid Ier, après la défaite et la mort du roi goth Rodrigue, qui

suivirent la trahison du comte Julien, Tolède tomba, par capitulation,

au pouvoir des Arabes, que conduisait l'intrépide Tarick, premier

lieutenant du célèbre Moussa ou Muza, une convention se conclut entre

les chrétiens vaincus et les musulmans vainqueurs, qu'il fut aussi

honorable aux premiers de demander, avant même de rien stipuler

pour leurs libertés et leurs biens, qu'aux seconds de souscrire et

de respecter; ce fut celle qui garantissait le libre exercice de la

religion chrétienne. De là vint, avec le temps, suivant l'archevêque de

Tolède, don Rodrigue, que les chrétiens de cette ville prirent le nom

de _Mozarabes_, abréviatif de _Mixtiarabes_, c'est à dire _chrétiens

mêlés d'Arabes_, nom que ces braves défenseurs de la cité conquise

transmirent religieusement à leurs descendans, et qui, après sa reprise

par Alphonse VI, en 1085, valut successivement, à la colonie fidèle,

de grands priviléges de la part des rois de Castille et d'Espagne,

notamment de don Alphonse et de dona Violente, en 1277, d'Alphonse

Remondez, de Ferdinand Ier, de Jean II, de Ferdinand et Isabelle, de

la reine Jeanne la Folle, de Charles-Quint, de Philippe II et Philippe

III. Il y a des historiens (entre autres Garibay) qui prétendent que

le nom de Mozarabes ou Muzarabes fut donné à ces chrétiens de Tolède

par Moussa, le conquérant arabe, en haine de son lieutenant Tarick,

dont il enviait la gloire; mais cette version peu vraisemblable ne doit

guère nous arrêter.

Quoi qu'il en soit, les Mozarabes de Tolède sont encore, aujourd'hui,

tenus en grand honneur. Pendant les 372 ans de leur sujétion, ils

avaient six églises paroissiales, savoir: Saint-Just, dont le recteur

faisait les fonctions d'évêque, Saint-Luc, Sainte-Eulalie, Saint-Marc,

Saint-Torcat, Saint-Sébastien. Le pape Jules III leur a concédé, ainsi

qu'à tous ceux ou celles qui s'allieraient à eux par mariage, le droit,

en quelque endroit qu'ils habitassent, de ne relever que de l'une de

leurs six paroisses, et d'y payer exclusivement les dixmes. L'histoire

des Mozarabes et de leur rite gothique a été traité, avec détail, par

le docteur Francisco de Pissa, et par maître Alonzo de Villegas, dans

sa _Flos sanctorum_, tous deux chapelains de la chapelle mozarabe de

_Corpus Christi_, à Tolède, chapelle illustre qui fut dotée de treize

prêtres desservant à perpétuité, par le cardinal de Ximenès, lorsque,

pour sauver des ravages du temps la pureté du rite mozarabe, il en fit

traduire l'office complet en latin, sur l'original gothique, lequel,

par parathèse, doit être un précieux monument à consulter pour le

langage vulgaire castillan au VIIIe siècle, s'il est conservé dans les

archives du chapitre de Tolède, ainsi que nous le pensons, car on ne

touche à rien dans ce pays.

Le livre d'où nous extrayons ces détails, et ceux qui suivent, unique

peut-être en France, est, en Espagne même, de la plus grande rareté.

Il faudrait le transcrire tout entier pour donner une idée exacte des

nombreuses différences qu'il signale entre le rite mozarabe et notre

rite latin; nous nous bornerons à rapporter les plus marquantes, en

commençant par dire que c'est saint Isidore, archevêque de Séville,

mort en 736, qui passe pour l'auteur de ce rite gothique. Dans ce

rite, il y a six dimanches de l'Avent au lieu de quatre. Il y a aussi

un dimanche de l'Avent pour la Nativité de saint Jean-Baptiste. Au

dimanche qui précède le carême, et qui s'appelle le dimanche _des

chairs supprimées_, _de carnes tollendas_, on lit l'évangile du Mauvais

riche et de Lazare. Les messes dominicales du carême commencent par

deux prophéties ou plus, après la confession générale. De même pour les

messes de vigiles. Il y a des messes de requiem particulières pour les

évêques, pour les simples prêtres, diacres et sous-diacres, et pour les

petits enfans morts dans le baptême; les messes des martyrs espagnols,

tels que saint Laurent, saint Vincent, sainte Eulalie, saint Just et

saint Rufin, sont notablement plus longues et plus solennelles que les

autres. On ne chante qu'une seule Passion, celle du vendredi saint, et

l'évangile de la Résurrection se dit durant toute la semaine pascale.

A Noël, on ne dit qu'une seule messe au lieu de trois. L'office se

célèbre tous les jours dans la chapelle mozarabe de _Corpus Christi_.

Tous les offices commencent par les Vêpres, qui sont très courtes,

aussi bien que les Matines. Les Complies commencent par le psaume:

_Signatum est super nos lumen vultus tui, Domine_, etc. Excepté le

jour de Sainte-Madeleine et une fête de la Vierge, on ne dit jamais ni

cantiques ni magnificat; le Pater Noster est, à chaque demande à Dieu,

coupé par une demande additionnelle en paraphrase, ce qui semble une

invention bien malheureuse. Nos Latins ont été plus sages en n'ajoutant

rien à ce qui dit tout.

LA SAGE FOLIE,

Fontaine d'allégresse, Mère des Plaisirs, Reyne des Belles

humeurs; pour la défense des personnes joviales; à la confusion

des Archi-Sages et Protomaistres; œuvre morale, très curieuse

et utile à toutes sortes de personnes, traduitte en françois,

de l'italien, d'Anthoine-Marie Spelte, historiographe du

roy d'Espagne, par L. Garon. (2 parties en 1 vol. in-12: la

2e partie a pour titre: _la Délectable Folie, support des

capricieux, soulas des fantasques, nourriture des bigeares pour

l'utilité des cerveaux foibles et retenue des boutadeux_.) A

Rouen, chez Jacques Cailloué, dans la cour du Palais. M.DC.XXXV.

(1606-35.)

On voit dans M. Brunet que la _Saggia Pazzia_ fut imprimée pour la

première fois à Pavie, in-4, en 1606, et qu'il y a, de cet ouvrage,

une seconde traduction française d'un sieur J. Marcel, imprimée à

Lyon, in-8, en 1650. Les premières traductions de ces sortes d'écrits

facétieux sont préférables, en ce qu'elles reproduisent plus naïvement

leur allure singulière. Garon dédie la sienne à M. du May, secrétaire

de monseigneur d'Halincourt, comme à un grand esprit, capable de

patroner le livre immortel de Spelte auprès de la nation française,

qui n'est, dit-il, que trop prompte à remarquer les moindres défauts,

_et ne se met d'ordinaire en campagne, pour approuver, qu'assisté de

quelque bon ange tutélaire_. Il ne demande, au surplus, _qu'un petit

filet de patience_ au lecteur, pour pénétrer dans le sens intérieur de

la Sage Folie, et voir qu'en effet cette folie est très sage et très

utile. François Spelte, en sa qualité de créateur, prend un ton plus

fier dans sa préface; il n'implore pas la patience, il l'impose et

justifie ses éloges de la Folie sous le prétexte que l'esprit le plus

grave veut du relâche. Domitien ne passait-il pas du temps à embrocher

des mouches? Hartabus, roi des Hircaniens, à prendre des taupes? Bias,

roi des Lydiens, à enfiler des grenouilles, comme Homère à les chanter?

Æsopus, roi des Macédoniens, à faire des lanternes...? _Silence donc,

ignorans censeurs! testes de concombre! et lisez...!_ Lisons donc de

peur d'être appelés têtes de concombre!

La première partie renferme trente et un chapitres, tous consacrés à

l'honneur de la Folie, amie de la nature, de grand secours aux petits

enfans, aux femmes, pour les inciter à devenir grosses plus d'une fois;

aux adolescens, pour leur donner de la grace; aux hommes faits, pour

soutenir leur ardeur; aux vieillards, pour soulager leurs maux; cause

d'amitié, instrument de gloire, ame de la guerre, etc., etc. Nombre de

citations de poètes anciens, de traits d'histoire cousus à cet éternel

panégyrique de la Folie, composent les trois quarts de l'ouvrage. Le

reste est une paraphrase de cette idée juste, que l'homme a besoin,

pour agir avec une sorte de goût et d'énergie dans les affaires de ce

monde, de voir les choses autrement qu'elles ne sont en réalité.

La deuxième partie ne renferme que vingt-quatre chapitres, où

l'auteur, particularisant son sujet, qu'il n'a, jusque là, traité

que généralement, s'étend sur les délices que la Folie procure aux

poètes, aux pédagogues, aux grammairiens, aux auteurs de tout genre,

aux astrologues, aux nécromanciens et magiciens, aux joueurs, aux

plaideurs, aux alchimistes, aux chasseurs, aux amateurs de bâtimens,

aux fantasques, aux ambitieux, aux amans, etc., etc.: le tout finit par

une critique amère de la folie brutale des mascarades. Spelte n'est pas

assez gai dans ses satires; car c'est la satire qui est sa Minerve,

ainsi que celle de tous les panégyristes de la Folie, depuis Érasme

et Rabelais jusqu'à Tabarin. Il a, toutefois, un chapitre plaisant

sur la manie pédantesque des érudits de son temps, de latiniser le

langage vulgaire, chapitre qui trouverait son application de nos

jours. On y voit qu'un pédant de Bologne, annonçant que des bannis

menaçaient la ville de pillage, et le gouverneur de la mort, s'exprima

ainsi: «_Vereoque per la copia de ces exuls, l'antistite ne soit nèce

un jour;_» qu'un autre, adressant une lettre à Padoue, sur la place

du Vin, à l'Épicerie de la Lune, écrivit: «_En la cité Anténorée au

dessus du fore de Bacchus, à l'Aromaterie de la déesse triforme;_»

qu'un troisième, injuriant une fille, lui dit: «_Cette lupe romulée

a toujours l'œil aux locules et ne se voit jamais qu'avec un ris de

Cythérée, parce qu'elle n'est pas sature de son ingluvie._» Les bonnes

fortunes, en fait de plaisanterie, sont rares chez l'auteur, beaucoup

trop sage pour un écrivain facétieux. La faute, il est vrai, pourrait

bien retomber en partie sur le traducteur, puisqu'il n'y a rien de plus

intraduisible que le rire.

LE TOMBEAU ET TESTAMENT

DU FEU COMTE DE PERMISSION,

Dédié à l'Ombre du prince de Mandon par ceux de la vieille

Académie. A Paris, par Toussainct Boutillier, demeurant à la

rue Sainct-Nicolas-du-Chardonneret. (1 vol. in-12 de 24 pages.)

(1606.)

Bernard de Bluet d'Arbères, comte de Permission, ou Sans Permission,

se disant chevalier des ligues des treize cantons suisses, vivait

sous Henri IV, à qui il dédiait toutes les rêveries qu'il s'avisait

d'imprimer, puis de colporter pour de l'argent. Les curieux recherchent

infiniment le recueil complet des 103 opuscules qu'il a composés, et

qu'on ne trouve plus guère, non plus que son Testament et son Tombeau.

Ses contemporains, croyant que les folies qu'il débitait renfermaient

des prophéties cachées, ne dédaignaient pas de les acheter; aujourd'hui

c'est la manie du rare qui leur donne seule de la valeur. Les pièces

préliminaires du présent volume de poésies nous apprennent que le

comte de Permission naquit en Savoie, qu'il garda les moutons dans son

enfance, fut ensuite charron, puis prophète mélancolique, en Piémont,

à la cour du duc son maître, d'où ayant été chassé, il vint en France,

s'y fit quelque réputation par son originalité, qui n'était pas

dépourvue de noblesse, et mourut pauvre en 1606 de la manière honorable

qu'on va voir. Maistre Guillaume, Du Bois, Des Viettes, Chasteaudun, et

Pierre Du Puy lui élevèrent ce tombeau, où il est dit que:

Le comte voyant qu'à Paris

La peste marquait les logis,

O zèle du tout incroyable!

O charité trop lamentable!

Lui seul, bien qu'il fust estranger,

Voulut se commettre au danger

D'un long jeûne, et par sa prière,

Chasser la fureur en arrière

De Dieu justement irrité,

Contre cette grande cité.

Neuf jours son jeûne continue

La foiblesse qui diminue.

Encore lui fit-elle voir

Le sixième jour. Vers le soir,

Il grimpa dans le cimetière

Saint-Estienne, et là ne fut guère

Que la mort lui silla les yeux,

Son ame s'envolant aux cieux, etc., etc.

On lit, à la page 23, l'épitaphe ci-après dudit comte, écrite en

français orthographié, selon la prononciation allemande, pour l'honneur

de la gravelure.

_Pitaf au' Dam' par le comt' Permissions:_

Se fous voulez safoir qui fou tant ce tompeau,

Ne fou point un barbé, un' quénon, un moineau,

Se fou moins Démosthen', un Homere' un Pentare;

Mon dam, il fou pour vous un, grand' chos' pien plis rare

Qui n'est pancer jamès qu'à fair' passer ton tans;

C'est grant cont' Permissions' que fivre plis prétans,

Car d'un keur plein pitié ly montant au cim'tière,

Pour mieux racher sa vi' l'a pris la mort derrière.

K.

A l'égard du testament, il n'y a rien à en dire, tant il est pauvre

d'esprit et même de singularité, si ce n'est qu'un bibliomane est tout

fier de le rencontrer pour 50 francs.

ÉTAT DE L'EMPIRE

ET GRANDE DUCHÉ DE MOSCOVIE;

Avec ce qui s'y est passé de plus mémorable et tragique pendant

les regnes de quatre empereurs; à sçavoir, depuis l'an 1590,

jusques en l'an 1606, en septembre; par le capitaine Margeret.

A Paris, chez Jacques Langlois. M.DC.LXIX (1669). 1 vol. in-12:

la 1re édition est de 1607.

(1607-1669.)

«Sire (le capitaine Margeret s'adresse à Henri IV), si les sujets

de V. M., qui voyagent en pays éloignés, faisaient leurs relations

au vrai de ce qu'ils ont vu et marqué de plus notable; leur profit

particulier tournerait à l'utilité publique..., et leverait l'erreur

à plusieurs que la chrétienté n'a de bornes que la Hongrie; car je

puis dire avec vérité, que la Russie, de laquelle j'entreprends ici

la description, par le commandement de V. M., est l'un des meilleurs

boulevarts de cette chrétienté, et que cet empire et ce pays-là est

plus grand, puissant, populeux et abondant que l'on ne cuide, et mieux

muni et défendu contre les Scythes et autres peuples mahométans que

plusieurs ne jugent. La puissance absolue du prince le rend craint

de ses sujets, et le bon ordre et police du dedans le garantit des

courses ordinaires des barbares... Après donc, Sire, que vos trophées

et votre bonheur eurent acquis à V. M. le repos duquel la France jouit

à présent, et voyant, de là en avant, mon service inutile à V. M. et à

ma patrie, que je lui avais rendu pendant les troubles, sous la charge

du sieur de Vaugrenan, à Saint-Jean de Losne, en Bourgogne, j'allai

servir le prince de Transylvanie, et, en Hongrie, l'empereur, puis

le roi de Pologne, en la charge d'une compagnie de gens de pied, et

finalement la fortune m'ayant porté au service de Boris, empereur de

Russie, il m'honora d'une compagnie de cavalerie; et, après son décès,

Démétrius, reçu audit empire, me continua en son service, me donnant

la première compagnie de ses gardes; et, pendant ce temps, j'eus moyen

d'apprendre, outre la langue, une infinité de choses concernant son

état, les lois, mœurs et religion du pays, ce que j'ai représenté, par

ce petit discours, avec si peu d'affectation et tant de naïveté, que

non seulement V. M., qui a l'esprit admirablement judicieux, mais aussi

chacun y reconnaîtra la vérité, laquelle les anciens ont dit être l'ame

et la vie de l'histoire... Je supplie Dieu de maintenir V. M., Sire,

etc., etc., etc.»

Le capitaine Margeret traite ensuite sa matière à peu près comme nous

allons l'exposer par abrégé, en divisant, avec sa permission, son sujet

en deux parties, par respect pour la méthode.

PARTIE DESCRIPTIVE.

Russie est un pays de grande étendue, plein de grandes forêts aux

endroits les mieux habitués, du côté de la Lithuanie et Livonie, et

de grands marécages, qui sont comme ses remparts... Ce pays borde à

la Lithuanie, à la Podolie, au Turc, au Tartare, à la rivière d'Obo

(le fleuve Oby), à la mer Caspienne, puis à la Livonie, à la Suède,

Norwége, Terre-Neuve et mer Glaciale... Depuis Smolensqui, ville murée

de pierres au temps de Théodore Juanevitz, par Boris Fœderovitz,

lors protecteur de l'empire (vers 1584), jusqu'à Casan, il y a bien

1,300 verstes, la verste faisant le quart de notre lieue. Casan était

autrefois un royaume absolu de Tartarie, qui aurait été conquis par

les grands ducs Basilius Johannès et son fils Johannès Basilius. Le

prince en fut pris prisonnier par Johannès Basilius, et vit encore en

Moscou: il s'appelle Tsar Siméon... De Casan à Astrican, vers la mer

Caspienne, il y a quelques 2,000 verstes... Astrican fournit toute la

Russie de sel et poissons salés, et l'on tient le pays entre Astrican

et Casan très fertile, encore que presque point peuplé. Ce pays a été

conquis par Johannès Basilius, qui subjugua aussi une autre grande

province tartare, laquelle, nommée Sibérie, joint la rivière d'Obo, est

remplie de bois et marais, et est le lieu où l'on envoie en exil les

disgraciés. La Russie est fort froide au septentrion et à l'occident,

y ayant six mois de neige; mais le long du Volga, aux campagnes de

Tartarie, vers Casan et Astrican, elle est fort tempérée et fertile

en grains, fruits, voire même vignes sauvages. Il y a toute sorte

de venaison, hormis de sangliers; les lapins y sont fort rares; les

troupeaux, surtout les moutons y abondent...; l'habitant est paresseux

et adonné à l'ivrognerie; le principal breuvage est le médon, l'eau de

vie mêlée de miel, duquel il y a quantité, comme de cidre, et aussi

la cervoise. Tous indistinctement, hommes, femmes, filles, enfans,

ecclésiastiques, gentilshommes, boivent jusqu'à fin de boisson...

Ce pays reçut le christianisme y a environ 700 ans (vers 900),

premièrement par un évêque de Constantinople. Ils tiennent la religion

grecque, et baptisent les enfans, les plongeant trois fois dans l'eau:

ils ont plusieurs images, mais nulle taillée que la croix; ils ont

beaucoup de saints tant des grecs que des leurs, mais point de saintes,

hormis la vierge Marie. Leur plus grand patron est saint Nicolas; ils

ont un patriarche qui a été créé au temps de Johannès Basilius (au XVIe

siècle), par celui de Constantinople. Les prêtres sont mariés, mais

eux veufs ils ne se remarient point et ne peuvent plus administrer les

sacremens ni confesser. Leurs archevêques et évêques, non plus que les

moines, n'étant pas mariés, n'administrent point les sacremens...; ils

ont quatre carêmes, outre les vendredis et samedis, durant lesquels ils

ne mangent point de chair, c'est à dire durant la moitié de l'année...;

ils ont les saintes Ecritures en leur langue, qui est l'esclavonne;

leur ignorance, du reste, est grande et mère de leur dévotion; ils

abhorrent la langue latine, et n'y a aucune école ni université

entre eux. Il n'y a que dix à douze ans que l'imprimerie est connue

en Russie.... On y enterre les morts sans attendre les vingt-quatre

heures, du matin au soir; ils font des interrogatoires aux morts et

bien des folies et festins aux enterremens...; tous les passages

du pays sont tellement fermés, qu'il est impossible d'en sortir

sans licence de l'empereur; car c'est la nation la plus défiante et

soupçonneuse du monde...; la plupart de leurs châteaux et forteresses

sont de bois. La ville de Moscou a trois enceintes de bois, dont la

première est aussi étendue, j'estime, que Paris, et y a le château qui

est grand et fut bâti au temps de Basilius Johannès par un Italien...

Tout dépend de l'empereur, qui n'a conseil que de forme, et ce prince

est le plus absolu qui soit sur la terre; ses frères même étant appelés

_clops hospodaro_ (esclaves de l'empereur)...; la justice y est sévère,

et tout juge qui a reçu des présens est fouetté et exilé...; les femmes

sont toutes fardées, jeunes et vieilles; elles sont tenues de fort

près, et ont leur logis séparé de celui de leurs maris: on ne les voit

jamais, car c'est une grande faveur qu'ils se font, les uns aux autres,

que de se montrer leurs femmes...; ils ont beaucoup de vieillards de

quatre-vingts, cent et cent vingt ans, connaissant peu les maladies

et point la médecine, si ce n'est l'empereur. Quand ils sont malades,

ils mettent une charge de poudre d'arquebuse dans un verre d'eau

de vie, avalent cela bien remué, puis vont à l'étuve où ils suent

deux heures... Les revenus de l'empire sont grands et le trésor bien

fourni d'or, d'argent, de joyaux et d'étoffes, vu qu'il ne sort point

d'argent du pays et qu'il y en entre toujours, contre marchandises. Ils

n'ont d'autre monnoie que des denins ou kopeck qui valent 16 deniers

tournois, lesquels ils réduisent en roubles qui valent chacun cent

denins ou 6 livres 12 sous tournois.... La garde de l'empereur est

composée de 10,000 strélitz ou arquebousiers qui résident à Moscou. Les

empereurs ne sortent guère souvent qu'ils n'aient 18 ou 20,000 chevaux

avec eux. Leur armée est commandée par des vaivodes, et se divise en

cinq corps principaux, distribués sur les frontières de Tartarie pour

empêcher les courses des Tartares. Il n'y a autre office en l'armée que

les susdits généraux, sinon que toute la gendarmerie, tant cavalerie

qu'infanterie, est réduite sous capitaines, sans lieutenans, enseignes,

trompettes ni tambours. Ils font sentinelle perpétuelle, avec vedettes

avancées, contre les Tartares qui sont si lestes, dans leurs courses,

que de tromper la surveillance. La plus grande force des Russes est en

cavalerie dont ils ont innombrablement, parce que chaque ville, bourg

et bourgade fournissent des hommes montés. Leurs chevaux, la plupart de

Tartarie, sont bons, petits, durent jusqu'à 25 ou 30 ans, et passent

pour jeunes à 10 ou 12 ans. Hors les 10,000 strélitz et les corps des

frontières, presque toutes les troupes sont convoquées au besoin de

guerre, et rentrent, à la paix, dans leurs foyers... L'empereur a peu

de communication avec les autres souverains, dont il se méfie.

PARTIE HISTORIQUE.

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 9 / 41 段