montrent qu'il n'y a pas d'effet sans cause; que l'objection contre
l'existence de Dieu, tirée de l'impossibilité de le démontrer et de
le définir, est de nulle valeur, l'homme ne pouvant, en sa qualité
d'être fini, définir un être infini; que le raisonnement suivant
n'est pas meilleur: «Si Dieu existait, il serait tel ou tel, ce qui
impliquerait contradiction avec la qualité d'être infini;» car Dieu
peut exister sans que l'homme puisse savoir s'il est tel ou tel. _La
vraie connoissance de Dieu_, dit Charron, _est la parfaite ignorance de
lui_. Le monde est formé de matière ou sans matière; et, dans les deux
hypothèses, il suppose un acte et un agent hors de lui-même. L'ordre
de l'univers, l'harmonie, la prévoyance, qui partout y éclatent,
révèlent un créateur. Le consentement des peuples reconnaît Dieu. Les
génies occultes, dont on ne saurait nier l'existence, les démons, les
miracles, les prédictions, les sibylles le prouvent. Le mal moral et
physique n'est pas une raison de nier Dieu, car nous ne pouvons savoir
si ce que nous appelons mal est nuisible, dans le sens absolu, et s'il
n'a pas son utilité. Nos vices ne compromettent pas l'existence de
Dieu, puisqu'ils ne viennent pas de lui, mais de nous, et que Dieu sait
tirer le bien de nos vices mêmes. Enfin (et ceci est excellent), il est
évident que Dieu vaut mieux que point de Dieu; or, il est de l'essence
de l'intelligence, qui ne peut elle-même se trahir, de croire le mieux.
Suit une sage énumération des avantages qui découlent pour l'homme
de la croyance en Dieu; et c'est par là que finit, avec le douzième
chapitre, le premier livre, des trois le meilleur à notre avis.
Second Livre.--Cinq religions ont eu principalement crédit dans
le monde, savoir: la naturelle; la gentille, à partir du déluge
et de la tour de Babel; la judaïque, commencée au temps d'Abraham
et promulguée par Moïse; la chrétienne; et la mahumétane, 600 ans
avant Jésus-Christ. Chacune allègue ses saints, ses miracles, ses
victoires, et chacune fait des reproches sanglans aux quatre autres. On
reproche à la naturelle que, n'ayant ni dogme écrit, ni prescriptions
déterminées, elle ne forme pas proprement une religion; à la gentille,
ses sacrifices humains et la multiplicité de ses dieux; à la judaïque,
sa cruauté envers les prophètes, et ses pratiques de superstition
grossière; à la chrétienne, ses trois Dieux en un seul et son culte des
images; à la mahumétane, sa vanité charnelle et sa propagation par la
guerre.
A part les monstruosités qui souillent toutes ces religions (la
chrétienne exceptée), il y a ce caractère de vérité attaché à la
chrétienne seulement, qu'elle s'appuie sur la révélation; car par
là seul elle établit que l'homme, sans le concours de Dieu, ne peut
connaître ni pratiquer ses devoirs religieux, ce qui est évident.
Le christianisme, d'ailleurs, l'emporte sur les religions rivales
par le nombre, l'authenticité et l'éminence de ses miracles, de ses
prophéties et de ses saints. On doit ajouter en sa faveur l'excellence
de sa morale qui l'a fait estimer des plus vertueux empereurs païens;
mais elle a six prérogatives capitales; 1° d'avoir été annoncée par
les prophètes; 2° la qualité souveraine et divine de son auteur; 3°
l'assurance qu'elle donne d'une vie future; 4° d'avoir détruit les
idoles et l'action des démons; 5° les circonstances et les moyens de sa
publication et de sa réception au monde; 6° qu'elle seule remplit le
cœur de l'homme et le perfectionne.
Suivent des réponses aux objections, parmi lesquelles voici une
réponse à ceux qui objectent l'absurdité de certains dogmes: «C'est
un accroissement d'honneur et dignité à l'esprit humain de croire et
recevoir en soi choses qu'il ne peut entendre, et rien ne témoigne
plus de la force de l'ame qu'une croyance qui révolte les sens.» Autre
réponse: «La marche de la raison étant la chose la plus incertaine,
ce serait folie de lui confier ses destinées futures, et la sagesse
commande de s'en remettre plutôt à la révélation, laquelle venant de
Dieu, ne saurait tromper.» Ainsi procède Charron. Heureux les esprits
dociles qui s'en contenteront! ils vivront en paix avec eux-mêmes,
seront respectés des hommes, agréables à Dieu dans leur simplicité, et
marcheront d'un pas ferme dans la voie de la vertu.
Troisième Livre.--Dieu étant supposé prouvé, aussi bien que la
religion révélée de Jésus-Christ, l'auteur vient à combattre les
sectes dissidentes. Toute l'argumentation de ce Livre, le plus étendu
des trois, repose sur le syllogisme suivant, qui termine le premier
chapitre: la certaine règle de nos consciences chrétiennes est et ne
peut être que l'Église, sans quoi la doctrine serait soumise à la
raison de chacun qui porterait, dans l'interprétation des écritures,
la même incertitude qu'en toute autre chose; or, cette Eglise, juge
nécessaire de la doctrine, est évidemment la catholique romaine; donc,
etc., etc., etc. Les chapitres de ce Livre sont remplis de réponses
aux objections des réformés de La Rochelle. C'est un débat sur la
scolastique et la tradition où l'auteur prend ses avantages de l'unité
de la foi catholique, ainsi que l'a fait depuis, plus éloquemment, le
grand Bossuet, dans son Histoire des Variations, et dans son magnifique
sermon sur l'unité de l'Eglise. L'Eglise, ajoute Charron, a précédé les
Ecritures, donc elle a seule droit de les interpréter. L'aigle de Meaux
a pu puiser dans ce Livre plus d'un fait et plus d'un raisonnement;
et il a le grand mérite de sauver merveilleusement la sécheresse de
la controverse par la noblesse et l'entraînement du style, mérite qui
manque absolument à l'auteur des _Trois Vérités_. Charron a le grand
tort d'être ennuyeux: il ferait presque haïr la méthode, quand son
contemporain Montaigne fait presque aimer la confusion.
DISCOURS VÉRITABLE
SUR LE FAICT DE MARTHE BROISSIER,
De Romorantin, prétendue démoniaque, avec cette épigraphe:
Celui qui croit de léger, il est léger de cœur, et
amoindrira, et mesme sera tenu comme pechant. _Eccl. 19._
A Paris, par Mamert-Patisson, imprimeur du roy. M.D.XCIX, avec
privilége. (Pet. in-8 de 48 pag. et 3 feuillets préliminaires.)
(1599.)
On sait que, sous le règne de Henri IV, Marthe Broissier, fille d'un
tisserand de Romorantin, se fit passer pour possédée, et qu'en cette
qualité, ayant agité les esprits à Paris, le roi ordonna une enquête
de médecins pour éclairer la justice. Duret et quelques docteurs
gagnés par les ligueurs déclarèrent la fille réellement possédée; mais
Marescot, joint à la plus grande partie des médecins de la Faculté,
constata l'imposture, en sorte que le parlement, par arrêt du 24 mai
1599, exila Marthe Broissier à Romorantin. Ce discours, dédié au roi,
n'est autre chose que le rapport historique de la Faculté: il est
précédé d'un distique latin et des vers suivans:
Ce vray discours, par sa lecture,
Découvre au peuple une imposture
Et rend plusieurs cerveaux guaris;
Ceux qui soulaient par cette fourbe
Affiner l'indiscrète tourbe
Ne sont assez fins pour Paris.
Ce rapport est écrit avec la gravité convenable et respire une
sincère conviction. On y voit que, le 30 mars 1599, Marthe Broissier
fut interrogée devant l'évêque de Paris, en latin par le docteur
Marescot, et en grec par le théologien Marius, en présence des médecins
Ellain, Hautain, Riolan et Duret, dans l'abbaye de Sainte-Geneviève;
que son prétendu démon se trouva si muet et si peu versé dans les
langues savantes, qu'il fit tout d'abord suspecter son caractère
diabolique. L'intrigante fille se trahit encore bien mieux en souffrant
tranquillement, sur ses lèvres, une relique de la vraie croix, tandis
qu'elle entrait en convulsion à la vue du chaperon d'un prêtre. Le
jugement de Marescot est énergique dans son laconisme: _du démon rien,
du mensonge beaucoup, de la maladie fort peu_. (_Nihil a dæmone, multa
ficta, a morbo pauca._) L'interrogatoire ne laissa pourtant pas que
de continuer jusqu'au 5 avril; mais l'affluence du peuple devenant
telle qu'on pouvait craindre une sédition, la sorcière fut mise entre
les mains de Lugoly, lieutenant criminel qui la retint deux mois
au Châtelet, où elle était traitée doucement. La Rivière, premier
médecin du roi, Laurence, médecin ordinaire, et d'autres gens de l'art
furent assidus à la visiter, et joignirent leur témoignage à celui de
Marescot. Enfin le parlement rendit son arrêt conformément à leurs
conclusions. Cet arrêt, signé Voisin, et transcrit à la suite de notre
discours, est plein de sagesse ainsi que le rapport de Marescot, en
cela bien différent du rapport contradictoire aussi reproduit dans le
discours, lequel rapport, parfaitement réfuté malgré l'autorité des
médecins signataires, au nombre desquels on dit que se trouvait Duret,
offre un nouveau monument de la folie et de la fourberie humaines. La
conduite de Duret, dans cette circonstance, ne lui fait pas honneur.
Mais quel intérêt avait-on à faire de Marthe Broissier une démoniaque?
celui de retenir, sous le joug d'une superstition grossière, l'esprit
d'un peuple que le règne d'un prince éclairé tendait à émanciper.
_Le discours véritable_ passe généralement pour être de Marescot;
toutefois, Tallemant des Réaux, dans ses Mémoires ou historiettes
imprimées en 1833, à Paris, et publiées par MM. de Châteaugiron, de
Monmerqué et Jules Taschereau, fait entendre que l'auteur est Le
Bouteiller, père de l'archevêque de Tours et du surintendant. Guy-Patin
le donne à Simon Piètre, médecin célèbre, gendre de Marescot.
HISTOIRE PRODIGIEUSE
ET LAMENTABLE
DE JEAN FAUSTE,
Grand magicien, avec son Testament et sa Vie espouvantable. A
Amsterdam, chez Clément Malassis. (1 vol. pet. in-12 de 222
pages, plus 3 feuillets de table.) M.DC.LXXIV.
M. Brunet ne cite que l'édition de Cologne, 1712, in-12.
La nôtre est plus jolie et plus rare. M. Barbier parle
d'une édition de Paris, Binet, 1603, d'une autre de Rouen,
Malassis, 1666, et dit que l'auteur allemand de cet ouvrage,
dont le traducteur est Pierre-Victor Palma Cayet, se nomme
George-Rodolphe Widman. Comment Malassis de Rouen date-t-il une
édition d'Amsterdam? ou comment Malassis d'Amsterdam date-t-il
une édition de Rouen? c'est ce qu'on ne peut guère expliquer
qu'en disant que l'édition d'Amsterdam est imprimée jouxte la
copie de Malassis de Rouen. Nous avons encore connaissance
d'une édition de Paris, 1622, chez la veuve du Carroy. 1 vol.
pet. in-12 de 247 pages, sans la table.
(1603-67-74--1712.)
Il appartenait au génie allemand, qui réalise les abstractions et
idéalise les choses positives, de donner un corps solide aux rêves de
la magie et à la croyance des esprits, si répandues dans le moyen-âge.
Ainsi fit-il; et l'histoire de Jean Fauste, qu'on pourrait appeler
l'épopée de la métaphysique chrétienne, est à la fois un témoignage
de la puissante imagination et une preuve de la crédulité du public
allemand dans le XVIe siècle. Cette épopée (car c'en est une véritable)
eut, en Allemagne, un succès populaire; et il faut que l'impression
qu'elle fit ait été bien forte pour que le célèbre Goëthe, génie
national de l'Allemagne moderne, ait jugé digne de lui de la faire
revivre dans celui de ses drames que les suffrages de ses compatriotes
ont le plus universellement couronné. Cet auteur l'a ressuscitée avec
talent, sans doute; mais, qu'il nous soit permis de le dire, il ne l'a
ni surpassée ni même égalée, malgré sa fameuse création de _la Jeune
Fille séduite_, personnage d'un pathétique souvent faux, qui d'ailleurs
a le tort d'être épisodique, par conséquent de distraire le public du
but principal de l'auteur. L'original est empreint d'une conviction
profonde et native qu'on ne retrouve pas dans la copie. Là c'est un
chêne mystérieux et druidique, à l'ombre duquel on se sent saisi d'une
crainte religieuse et terrible; ici c'est bien l'arbre encore, mais
la sève du mystère manque; vainement les efforts du poète essaient de
la rajeunir avec des scènes d'amour, à la vérité pleines de charme,
le prestige s'évanouit, sans compter que les limites du drame, tout
étendues qu'elles sont chez nos voisins, offrent un cadre trop étroit
pour une conception de ce genre, et bien moins propre que le récit au
développement de vérités morale, qui forment la partie substantielle et
utile de ces fictions enchantées. Laissons donc Goëthe dans sa gloire
et ne nous occupons que de Widman dans son obscurité: la justice le
veut.
Jean Fauste, fils d'un paysan de Weymar, est élevé par un riche
bourgeois de Wittemberg, son parent, qui le destine à l'état
ecclésiastique. Ses talens et son mauvais caractère se signalent
prématurément. Il fait des études brillantes tout en désolant son
honnête famille. A peine hors des classes, il enlève, dans un examen
triomphant, le bonnet de docteur en théologie; mais à peine docteur,
le voilà jetant de côté l'Écriture sainte et les livres canoniques
pour embrasser la débauche. Il se rend à Cracovie, ville célèbre
pour les écoles de magie, y devient tout d'abord grand nécromancien,
astrologue, mathématicien, puis médecin, guérissant par des paroles et
des clystères. Il fait des cures merveilleuses, avec le second moyen
sans doute, qui alors pouvait passer pour un expédient magique. De
médecin, Fauste se fait droguiste; des drogues il vient à la chimie, et
de la chimie de cette époque aux conjurations diaboliques; la marche
est naturelle. Son premier appel au diable a lieu, entre 9 et 10
heures du soir, dans la forêt de Mangealle, près Wittemberg. Un diable
se rend avec grand fracas, suivi d'un cortége de démons inférieurs,
dans le cercle que Fauste à tracé: des pourparlers s'engagent; Fauste
propose ses conditions; le diable Méphistophélès, qui n'est que du
second ordre, en réfère à son maître, en Orient. Enfin, après trois
conjurations, Fauste renonce à son Dieu, voue son ame et son corps à
l'enfer, moyennant quoi Méphistophélès lui servira de guide sous la
figure d'un moine, et satisfera tous ses désirs dans le cours d'une
vie qui est limitée à 24 ans. Le pacte est scellé par du sang de
Fauste épanché sur une tuile ardente. Tout cela est accompagné de
circonstances et de peintures très bien inventées, allant vivement
au fait, sans le moindre germe du verbiage moderne. Fauste a pour
valet un écolier nommé Wagner, aussi vaurien que lui, lequel, avec
Méphistophélès, complète un trio monstrueux. Il n'est pas croyable
tout ce que fait ce trio chez le duc de Bavière, chez l'évêque de
Strasbourg, à Nuremberg, à Augsbourg, à Francfort, servant et trompant
chaque jour un maître nouveau, se transportant comme l'éclair d'un lieu
à un autre, nageant dans les plaisirs et l'opulence, pénétrant dans les
lits des chambrières, etc., etc. Fauste a une fois la fantaisie de se
marier; mais, comme c'était là un dessein honnête, le diable l'échaude
si cruellement qu'il renonce au mariage et reprend la chaîne de ses
lubricités. Il apprend, de son esprit diabolique, mille belles choses
de l'enfer, sur les régions diverses qu'on y trouve, telles que le Lac
de la Mort, l'Etang de Feu, la Terre ténébreuse, le Tartare ou l'Abîme,
la Terre d'oubli, la Gehenne ou le Tourment, l'Erèbe ou l'Obscurité,
le Barathre ou le Précipice, le Styx ou le Désespoir, l'Achéron ou la
Misère, etc., etc. La hiérarchie des légions infernales lui est révélée
avec les noms des personnages, l'histoire des anges _trébuchés_, les
attributs et la puissance de chacun. Fauste ne se lasse point de
questionner, ni d'abord Méphistophélès de répondre; mais, à la fin,
Fauste fait une question qui cause un tressaillement au diable.:
«Si tu t'étais trouvé à ma place, dit-il à son esprit, qu'aurais-tu
fait?»--«J'aurais honoré Dieu, mon Créateur, répond le diable en riant
d'un rire de possédé; je l'aurais servi, j'aurais imploré sa grâce
sur toute chose.»--«Ai-je encore le temps d'en user ainsi? reprend
Fauste.»--«Oui, dit le diable, mais tu ne le feras pas.»--«Laisse là
tes prédictions!»--«Et toi finis tes questions!» Ceci est sublime et
clôt la première partie.
Au début de la seconde partie, Fauste veut se convertir et ranger sa
vie dont il est fatigué: il se met à travailler et compose d'excellens
almanachs, étant grand mathématicien; mais la curiosité de la science,
l'ayant emporté trop avant, il rappelle son malin esprit et lui demande
de l'informer des choses du ciel. Méphistophélès lui dénombre les
sphères célestes. Fauste avance encore et s'enquiert de la création
de l'homme. Alors l'esprit lui donne exprès toutes fausses notions
conformes à la doctrine des athées qui font le monde matériel, existant
par lui-même, et l'homme aussi ancien que le monde. Fauste tombe dans
la mélancolie: l'esprit, pour le distraire, lui amène une légion de
diables qui le font voyager aux enfers, dans les étoiles, et par
toutes les contrées de la terre. Il accomplit ses différens voyages
en peu de jours, à l'âge de 16 ans, et les écrit pour un écolier de
ses amis, nommé Jonas. La description variée de ces voyages n'est pas
un médiocre agrément de ce livre singulier. L'arrivée de Fauste à
Constantinople et les bons tours qu'il joue au grand-turc fournissent
des épisodes plaisans qui reposent le lecteur des impressions sinistres
qu'il a reçues. Fauste apparaît, dans le sérail, sous la figure de
Mahomet. On juge bien que les beautés du sérail ne lui refusent rien,
et le lendemain elles racontent au grand-turc ébahi comment Mahomet les
a toutes honorées, _se déportant en homme avec la puissance d'un Dieu_.
De Constantinople Fauste va en Égypte, parcourt l'Archipel, y observe
une comète. L'esprit, à ce sujet, lui expose une théorie des comètes
qui n'est guère savante. La seconde partie finit avec les voyages de
Fauste et la physique de Méphistophélès.
Troisième et dernière partie. Fauste est appelé à la cour de
Charles-Quint, et, pour le satisfaire, lui fait apparaître le spectre
d'Alexandre le Grand. Il s'amuse aux dépens des personnes de la cour
impériale, tantôt enchantant la tête d'un chevalier sur laquelle il
plante des bois de cerf, tantôt faisant semblant d'assaillir le château
d'un baron avec une armée magique. Il rend aussi des services, tels que
ceux de mener trois comtes d'empire, par les airs, aux noces d'un fils
du duc de Bavière, à Mayence; de fournir, au milieu de l'hiver, des
cerises exquises à la comtesse d'Anhalt, qui, étant grosse, avait une
envie démesurée d'en manger, etc., etc. A Saltzbourg, il met tout en
rumeur avec ses compagnons de joie, en célébrant, pendant quatre jours,
les bacchanales; une autre fois il renverse le chariot d'un paysan,
qu'il fait ainsi voyager sens dessus dessous; ailleurs, il avale une
charrette de foin par forme d'escamotage; là il va jusqu'à tromper un
maquignon, ici le voilà donnant à un juif sa jambe droite en gage; il
dérobe le bréviaire d'un prêtre, la tête d'un homme qui passe; il se
crée un jardin rempli de toutes les fleurs de l'univers, distribue des
philtres amoureux, et se signale chaque jour par d'innombrables faits
de sorcellerie dont le détail est difficile à rendre. Mais les années
convenues s'écoulent; le fatal dénouement approche. _Un prud'homme,
âgé, bon chrétien, qui estoit médecin fort craignant Dieu_, aborde
Fauste et le conjure de revenir à la vertu dans le sein de l'Église.
Fauste est un moment touché; mais l'esprit malin l'emporte: une
seconde promesse, scellée de sang, achève la destinée du malheureux.
Le diable, qui garde rancune au prud'homme, tente de le séduire;
mais le prud'homme, assisté de Dieu, se rit de Méphistophélès, et le
diable s'enfuit tout confus. Ce malin démon, ne voulant plus courir le
risque de perdre l'ame de Fauste, lui amène deux belles Flamandes, une
Hongroise, une Anglaise, deux Allemandes de Souabe et une Française. Ce
n'est pas assez pour la lubrique fureur de Fauste, il lui faut encore
la belle Hélène, femme de Ménélas: il l'obtient. C'est alors une joie
indicible qui accompagne Fauste jusqu'à son dernier mois. Ce dernier
mois est enfin venu; Fauste fait son testament: il lègue ses richesses
et son malin esprit, sous la forme d'un singe, à son valet Wagner, et,
peu après, commence à tomber dans la tristesse finale. Ses lamentations
déchirent le cœur: «Ha! Fauste! ha! mon corps! ha! mes membres! ah!
mon ame! ah! mon entendement! ah! amitié et haine! ah! miséricorde et
vengeance! ah! ah! ah! misérable homme que je suis! ô ma vie fragile
et inconstante!... ô douteuse espérance!...» L'esprit le réprimande
et le raille alors sans pitié: «Tu as renié ton Dieu par orgueil, par
débauche, pour être appelé _maître Jean_, et jouir des femmes, lui
dit-il, tu as voulu manger des cerises en hiver! tu auras les noyaux
en tête!...» Et Fauste de redoubler ses lamentations: «O pauvre damné
que je suis! n'y a-t-il aucun secours? Amen, amen...» Cependant les
vingt-quatre ans sont écoulés demain. La nuit qui précède ce demain est
terrible, et telle que Méphistophélès lui-même essaie de réconforter
sa victime; mais ses consolations sont vaines, étant toutes prises
dans le système de la nécessité. Enfin Fauste se résigne à subir son
sort: il va trouver ses compagnons, les étudians de Wittemberg, et les
engage une dernière fois à souper. Durant le souper, bien autrement
dramatique que le Festin de Pierre, Fauste harangue ses amis, leur
annonce sa fin prochaine, leur apprend comment il s'est précipité dans
l'abîme, les supplie de ne pas l'imiter et de rester fidèles à Dieu.
Il leur demande pardon, les charge de ses adieux à sa famille, et les
quitte pour s'aller coucher. A minuit sonnant, grand bruit, comme d'un
vent impétueux, dans la chambre de Fauste. Le lendemain, les convives
entrent dans cette chambre fatale et trouvent Fauste gisant mort sur
le carreau, défiguré et démembré: ses yeux sont d'un côté par terre,
sa cervelle de l'autre; des taches de son sang couvrent les murs: les
étudians, consternés, rassemblent ces tristes débris, les enterrent, et
l'histoire finit.
Si ce n'est pas là une œuvre de génie, appuyée sur les bases mêmes
du christianisme, qui enseigne à fuir les plaisirs de ce monde et à
laisser les prospérités temporelles aux méchans, nous ne donnons
pas notre ame au diable, mais nous lui livrons cette critique tout
entière. Quant au traducteur Palma Cayet, l'auteur de la Chronologie
novenaire et septenaire, il ne mérite ici d'éloge que pour nous avoir
fait connaître ce livre curieux. Du reste, il construit ses phrases
d'une façon si baroque et si pénible, qu'à peine devait-il s'entendre
lui-même. On l'accusa de sorcellerie dans son temps: ce fut bien à
tort, sans doute; sous le rapport du talent d'écrire, du moins, nul ne
fut moins sorcier.
Nous remarquerons, en terminant cette analyse, que Jean Fauste, l'un
des inventeurs de l'imprimerie, fut accusé de magie devant le Parlement
de Paris, pour cette découverte. Est-ce à lui que Widman fait allusion?
La question va droit aux érudits.
BREVE SUMA Y RELACION
Del modo del Rezo y Missa del oficio santo Gotico Mozarabe, que
en la capilla de corpus Christi de la santa yglesia de Toledo
se conserva y reza oy, conforme a la regla del glorioso san
Isidoro arçobispo de Sevilla. Por el Maestro Eugenio de Robles,
cura proprio de la yglesia parōchial Mozarabe de san Marcos,
y capellan de la dicha capilla. Dirigido a los Señores Dean y
cabildo de la santa yglesia de Toledo, primada de las Españas.
(1 vol. pet. in-4 de 23 feuillets, seul exempl. connu en
France, dit M. Ch. Nodier; vendu 150 liv. Gaignat; et le même
prix chez les _jésuites_ du collége de Clermont.) En Toledo,
año M.DC.III.
(1603.)