Les gentilshommes français sont bien déchus de cette ancienne richesse

dont leurs maisons étaient ornées sous les règnes de nos bons rois

Louis XII et François Ier. Que la guerre, contre l'empereur Charles

et le roi Philippe, survenue en 1552, laquelle dura sept années et

fut suivie de nos guerres civiles, ait été une cause de cette ruine,

je ne le nie pas; mais ce n'est pas la seule, car les libéralités des

rois amendaient les pertes de la noblesse, joint que la France est si

fertile et si peuplée, que ce que la guerre a gâté en un an se rhabille

en deux de paix. La cause première et plus notable gît dans de folles

et superflues dépenses, et oserai affirmer qu'où les guerres nous

ont apporté quatre onces de pauvreté, nos excès nous en ont acquis

douze.--Premier, le luxe de nos habits, chacun voulant être doré comme

un calice, le changement perpétuel des modes, le luxe désordonné des

femmes en pierreries des Indes et toiles d'or d'Italie; et pourtant ne

veux nier qu'il y ait mesure à garder en ceci, et que nos jeunes gens

aient de quoi rire, allant à Venise, à voir la noblesse avec un bonnet

en forme de croûte de pâté sur la tête, et une large ceinture de cuir

autour du corps.--Second, le goût des bâtimens magnifiques et de la

riche architecture, venu avec cet art il y a soixante ans, et qui a

fait que les plus petits oiseaux ont voulu avoir grandes cages, ce qui

les a menés à faire petits pains, et à se curer les dents à jeun à la

néapolitaine, dans de superbes châteaux; de quoi disait frère Jean des

Entomeures: «Par la digne pantoufle du pape, j'aimerais mieux habiter

sous petit toit, et ouir l'harmonie des broches.»--En troisième, la

singulière richesse des meubles, tapisseries de Flandre et lits de

Milan. M. le maréchal de Saint-André a été, sur ce point, de pernicieux

exemple.--En quatrième et dernier lieu, la goinfrerie et superflue

dépense de bouche, laquelle a introduit quinze serviteurs où il n'y en

avait que cinq au plus... Songeons que le bon roi Henri second ne porta

oncques bas de chausse de soie.

Les armes ont toujours été, parmi la nation française, en singulière

recommandation; même la noblesse, qui est sortie en abondance de

cette innumérable fourmilière du peuple, n'a prisé aucun renom tant

que celui qui était provenu de l'épée... Aux premiers temps, la force

fut mise en usage pour repousser les injures; mais aujourd'hui elle

sert beaucoup plus à les faire qu'à en garantir...; les uns sont

affriandés par le pillage, les autres par les soldes étrangères, de

telle façon que la guerre, qui doit être une profession extraordinaire,

est devenue une vocation perpétuelle qui entretient les discordes

civiles...; n'est-ce pas d'un mauvais juge d'entretenir procès pour

avoir procès? et pourtant, pour un qui s'élève par la guerre, combien

y font naufrage!... Les pirateries du Pérou engloutissent tous les ans

plus de 500 soldats français qui se sont allés vendre à cet effet...

Cet usage constant et inconsidéré des armes maintient nos gentilshommes

dans une ignorance honteuse, telle que peu savent lire et écrire...; il

affaiblit l'État.... Nos troubles civils ont vu périr plus de la moitié

de la noblesse de France... Aussi, malgré nos vanteries, le royaume

est-il peu capable de force maintenant, et lui faut, pour le moins, six

années pour se réparer.

Le diamant est précieux, mais il ne doit point faire mépriser les

autres pierres précieuses. La vaillance est une vertu suprême; mais

ce n'est pas à dire qu'elle soit la seule, et c'est une fausse idée

de notre noblesse que de se loger cela dans l'esprit... Il faut plus

d'une ancre à un vaisseau pour le tenir ferme... Nos gentilshommes

font aujourd'hui plus de prouesses contre leurs amis que contre les

ennemis de l'Etat... Ils bravent la mort et ne supportent point

les labeurs... Il ne faut que deux jours de pluie et vingt-quatre

heures de disette pour mettre un régiment en murmure... La vaillance,

fondée sur l'espoir des récompenses, sur la crainte de punition, sur

l'expérience du succès, sur l'ire, sur l'ignorance des périls, est

la vaillance commune, et ne mérite pas ce nom. La vraie vaillance se

propose une fin juste, mesure le danger, et à nécessité l'affronte de

sang-froid..... Aucuns sont poussés dehors de chez eux par curiosité

et dégoût de la vie champêtre. Ils nomment cela généreux esprit, c'est

folie et vanité.... Tel vertueux et viril gentilhomme de campagne se

forme mieux le cœur au noble exercice des armes dans sa demeure que

tous ces aventuriers et coureurs de hasards. Aucuns se persuadent,

dans la fréquentation des princes et des grands, que, de la part

du maître, tout ordre est licite, et qu'il faut y obéir..... Autre

erreur préjudiciable et qui amollit les courages. Sans doute mieux

vaut souffrir surcroît d'impôts, encore qu'injuste, que se rebeller;

mais il convient aux ames généreuses de braver la mort plutôt que de

souscrire à de certains commandemens, comme ceux qui violentent la

conscience, s'ils ne veulent mériter d'avoir tels maîtres qu'Alexandre

VI et César Borgia.

Nos voisins ne dorment pas: il ne faut donc nous endormir. Cette grosse

et redoutée gendarmerie, qui était la principale force du royaume

du temps du roi François Ier, n'est plus la même, comme aussi les

gens de pied ne sont plus en la même bonté qu'ils étaient au règne

de Henri second..... Depuis Charles septième, l'arrière-ban s'en va

dépérissant, et vaudrait mieux le rétablir et réagencer que recourir,

comme on fait, à l'exemple de Louis onzième, aux étrangers, lesquels

on n'obtient qu'avec force argent. Or, peut-on rajeunir ces vieilles

institutions? je le pense. Premier, il faudrait créer général de tous

les arrière-bans de France un prince ou maréchal, et, dans chaque

gouvernement, un chef respecté qui commanderait aux hommes de son

ressort. Ensuite on devrait convertir le service des fiefs en nature,

en service d'argent, avec quoi serait aisé d'enrôler des hommes propres

au métier, les monter, les équiper et solder. Ces hommes marcheraient

trois à trois en escadrons, armés de bonnes et longues pistoles et

d'épées, sans casaques, ne devant être du tout que fer et feu.

Un grand mal est encore la fréquence des duels entre gentilshommes,

voire entre amis... Ceux qui sont jeunes pensent, par aventure, qu'on

ait toujours vécu ainsi en ce royaume. En quoi ils sont fort abusés;

car il n'y a pas quarante ans que les querelles étaient rares, et

quand quelqu'un était noté d'être querelleur, on le fuyait comme on

fuit un cheval qui rue: et ce mal est venu de la licence des mœurs

principalement... C'est aux rois à mettre un frein à ce faux-honneur,

en punissant gaillardement les délinquans, et n'y aura sédition pour ce.

Ce serait une sage précaution au roi d'entretenir en tout temps quatre

régimens d'infanterie de 600 hommes chacun et 4,000 lances. Au besoin

viendraient bientôt se joindre à ce noyau d'exercice 2,000 corselets

et 6,000 arquebusiers, lesquels, avec une partie d'hommes d'armes,

soutiendraient un bon choc; et 15,000 écus par mois suffiraient pour

cette dépense, qui est une somme que nos rois donnent souvent, en un

jour, à un seul homme... Faut se souvenir que l'arquebuserie sans

piques pour la soutenir, ce sont des bras et jambes sans corps.

Le grand roi François voulait former, sur l'avis de M. de Langey, dans

chaque province, une légion qui devait être de 6,000 hommes. Quand Sa

Majesté n'en voudrait que quatre, ce serait trop, vu la dépense qui

monterait bien à 250,000 francs pour ces 24,000 hommes, à ne les pas

tenir toute l'année..... _Poco y Bueno_. Je n'en voudrais donc que

trois, une en Champagne, l'autre en Picardie, l'autre en Bourgogne,

de 2,000 hommes chacune, composées ainsi: 4,500 corselets et 1,500

arquebusiers...; on leur donnerait de bons et braves colonels, et neuf

capitaines à l'avenant, et 150 gentilshommes qui seraient mis aux trois

premiers rangs...; les capitaines auraient 500 livres de solde; les

lieutenans 300; les enseignes 200, et les soldats d'élite 100..., et ne

souffrirais de train à cette troupe bien ordonnée, comme j'en ai vu aux

guerres civiles... Exemple, un simple soldat, un argoulet, qui avait si

bien ménagé son petit fait qu'il avait huit chevaux, une charrette à

trois colliers, douze serviteurs et six chiens, en tout trente bouches,

lui qui n'était pas trop bon pour porter une arquebuse et n'avoir qu'un

goujat... Je ne tiendrais, en temps de paix, ces légions réunies que

dix jours par an, et bien employant ces monstres ce serait assez... Il

serait meilleur de les tenir toute l'année; mais cela coûterait 900,000

livres au lieu de 16,800 écus qui ne sont, pour un roi, que quatre

parties perdues à la paume.

C'est une bravacherie sotte de ranger la cavalerie en haie ou en une

seule file pour que chacun ait également l'honneur de combattre,

d'autant que le fort emporte le faible.....; il la faut ranger en

profondeur à plusieurs rangs, afin que son choc renverse tout devant

elle... Nous l'avons éprouvé à notre préjudice à Saint-Quentin et à

Gravelines, tandis qu'à Moncontour la gendarmerie du roi, rangée par

escadrons de lances, renversa aisément ceux de la religion qui étaient

ordonnés en haie... Je formerai l'escadron d'une compagnie de 50

hommes d'armes complète, faisant 110 chevaux; et qui en voudra faire

sept rangs, le front sera pour le moins de quinze lances... Pour moi,

j'estime que 100 valets rangés ainsi rompront 100 gentilshommes rangés

en haie.

C'est un bel et utile usage dont l'infanterie espagnole fournit de

notables modèles, que celui des amitiés militaires et camarades de

chambrée. La familiarité qui s'engendre par la communauté de table, de

lit et de toutes choses, est une merveilleuse incitation à se secourir

mutuellement, et à bien faire à l'envi les uns des autres, comme

aussi un moyen d'épargner la paie, de multiplier les ressources et de

prévenir les querelles. Nos Français auraient grand besoin d'adopter un

tel usage.

Je ne suis pas de l'opinion de quelques uns qui, pour flatter les

princes, maintiennent que les récompenses qui se distribuent aux gens

de guerre procèdent de leur pure libéralité et ne sont point dues:

c'est faire la part trop inégale, et tiens pour bonne la règle qui

veut que, comme la solde précède le service, aussi la récompense

suive le mérite..... C'était la pratique de l'empereur Charles...

J'ai honte de voir que, sur 100 de nos pauvres soldats estropiés, les

dix qui obtiennent rémunération sont placés dans des abbayes comme

moines laïcs, et deviennent le jouet de la plupart des moines, si bien

qu'ils sont bientôt contraints de composer, à 50 ou 60 francs pour

leur pension, et de chercher asile ailleurs... Je voudrais que, pour

un régiment de dix enseignes, on assignât seulement 4,000 écus par

chacun an pour subvenir à ces avantages... L'abandon où nous laissons

nos soldats est cause qu'ils sont mal disciplinés, que souvent ils

combattent mal, et que les étrangers en font peu d'estime.

Depuis l'invention diabolique des armes à feu, c'est le feu qui doit

l'emporter, d'où je tiens qu'un bon escadron de pistoliers doit battre

un bon escadron de lances.

J'estime que 2,500 corselets et 1,500 arquebusiers, divisés en deux

bataillons, s'entre-flanquant l'un derrière l'autre à 80 pas, peuvent

se retirer en rase campagne, trois lieues françaises, devant 2,000

lances. (Aujourd'hui que la force de l'infanterie est plus que doublée

par l'énergie de son feu soutenu de la baïonnette, on peut penser que

La Noüe dit trop peu, et que sa thèse est soutenable même en retournant

ses chiffres, c'est à dire que 2,000 fantassins peuvent se retirer

avec avantage devant 4,000 lances. Dans la mémorable expédition de

l'empereur Napoléon en Russie, un régiment d'infanterie française

a glorieusement prouvé cette proposition en repoussant une nuée de

cavalerie russe dont il fut entouré en rase campagne.)

Un bon chef de guerre tire toujours profit d'avoir reçu quelque verte

leçon de l'ennemi; cela le corrige des mauvais effets de la flatterie,

mère de présomption, et dissipe les vapeurs d'orgueil dont il est

d'abord enivré.

Les Italiens ont trouvé de nouvelles manières de fortifier les places

qui sont belles et ingénieuses; mais il convient aux princes, en les

suivant, de ne pas se jeter dans de folles dépenses..... La citadelle

d'Anvers a coûté 1,400,000 florins, et n'eût pas mieux résisté que

celles d'Ostende ou de Maëstricht, dont les ouvrages sont en terre.....

La citadelle de Metz a coûté plus d'un million de francs, celle de

Turin 30O,000 écus... A ce compte, les princes et les Etats seraient

bientôt ruinés..... Il se faut, à cet égard, défier des ingénieurs qui

mettront de la maçonnerie où la terre remuée eût suffi... Je voudrais

des remparts peu élevés et des fossés pleins d'eau.

Éloquente sortie contre les guerres civiles dans le dix-neuvième

discours: «O chrétiens qui vous entre-dévorez plus cruellement que

bêtes échauffées! jusques à quand durera votre rage?... Quelles

causes si violentes sont celles qui vous excitent? Si c'est pour la

gloire de Dieu, considérez qu'il n'a point agréables les sacrifices

de sang humain: au contraire, il les déteste, aimant miséricorde et

vérité. Si c'est pour le service des rois, vous devez penser qu'ils

sont mal servis en vous entre-tuant, pour ce que c'est diminuer et

arracher les nerfs principaux de leur royaume... Donc ne cherchez plus

d'excuse pour allonger vos maux. Abrégez-les plutôt sans alléguer des

nécessités qui imposent d'autres nécessités..... Mais quand je m'avise,

comment pourriez-vous, vous autres guerriers, accomplir cela, qui

avez oublié l'art de rendre, et ne savez que l'art de prendre?... Vos

ennemis haïssent votre cruauté; vos amis craignent vos saccagemens,

et les peuples fuient devant vous comme devant les inondations.....

Qui est-ce qui croira votre cause juste si vos comportemens sont si

injustes?... Et quand bien même elle le serait, ne l'exposez-vous pas à

toute calomnie et diffame?..... En somme, apprenez à mieux vivre ou ne

trouvez pas étrange si on ne croit rien de ce que vous dites, et si on

crie contre ce que vous faites...»

Un roi de France est assez grand sans convoiter, ni pourchasser

autre grandeur que celle qui est dans son royaume... Aucuns diront

qu'enfermer les cœurs de nos rois dans les bornes accoutumées, c'est

attiédir leurs courages et les priver des trophées et conquêtes

qui sont de beaux héritages de leurs ancêtres..... Ce sont là de

hauts propos semblables aux furieux vents d'aquilon qui émeuvent

les grosses tempêtes..... La grandeur du royaume suffit à ses rois.

Sa fertilité est telle, qu'en contre-échange de ses produits, il

y entre annuellement plus de 12 millions de livres... Avant ces

derniers orages, sa population fourmillait partout comme au comté de

Flandre...... Sa noblesse est nombreuse, vaillante et courtoise...

Son clergé possède 20 millions de rente et de très bonnes cuisines...

La justice y est stable plus qu'ailleurs, et quand les corruptions

qui l'ont nouvellement infectée seront repurgées, elle resplendira

encore... Sur le fait des finances, bien qu'une partie d'icelles reflue

à Rome, par une certaine cabale occulte, et en la Germanie, par des

attractions violentes, la richesse publique est telle que, du temps

du roi Henri second, il levait sur son peuple, par voye ordinaire,

15 millions de francs par chacun an... Le Saint-Père, qui vit si

magnifiquement, ne possède que 1,500,000 écus de rente..... Pour le

militaire, encore que la discipline soit gisante, si est-ce que notre

roi, s'il sentait qu'un voisin voulût venir mugueter sa frontière,

pourrait aisément composer une armée de 60 compagnies de gendarmes, 20

cornettes de chevau-légers et 5 compagnies d'arquebusiers à cheval,

faisant en tout 10,000 chevaux, à quoi ajoutant 3 ou 4,000 reitres,

plus 100 enseignes d'infanterie française, et 40 de ses bons amis les

Suisses, il y aurait difficulté d'aller brûler les moulins de Paris.

La Noüe n'est pas l'ami des Turcs. Il consacre ses vingt et unième

et vingt-deuxième discours à démontrer: 1° qu'il n'est pas licite

aux chrétiens de s'allier avec de telles gens; 2° que ces sortes

d'alliances leur ont toujours mal réussi; 3° qu'en se réunissant ils

pourraient aisément chasser les Turcs de l'Europe, dans l'espace de

quatre années; et, là dessus, il dresse un beau plan fort détaillé

de quatre campagnes contre ces infidèles. La politique étrangère a

bien changé depuis le temps où Soliman menaçait d'envahir toute la

chrétienté.

Le vingt-troisième discours s'étend démesurément contre les

alchimistes, contre la recherche de la pierre philosophale, et enfin

contre la trop grande estime qu'on fait de l'or et de l'argent.

Le vingt-quatrième discours est un traité de morale complet où l'auteur

fait très bien ressortir et goûter les charmes solides de la vraie

piété, par opposition aux jouissances fugitives et trompeuses de la vie

épicurienne du monde et des cours.

Le vingt-cinquième discours a pour objet d'énumérer les douceurs et

les avantages de la vie contemplative, et de montrer que, loin d'être

exclusivement réservée aux moines, chacun peut en jouir et en profiter

selon sa vocation. C'est là terminer dignement son œuvre. Ainsi les

esprits supérieurs ramènent tous les sujets à la philosophie, qui

ramène, tout à son tour, au sentiment religieux. Mais qu'il est beau

de voir parcourir cette carrière intellectuelle à un guerrier comme

La Noüe, Bras-de-Fer, au sein des plus affreuses calamités qui aient

jamais été enfantées par la guerre! Nous ne le suivrons pas plus loin

dans les observations que lui suggèrent les trois prises d'armes des

religionnaires, qui font la matière de son vingt-sixième et dernier

discours. Ce n'est pas que ces observations ne contiennent une foule

de choses d'un grand sens, mêlées de quantité de détails historiques

très dignes d'attention, mais l'analyse des simples faits ne saurait

présenter que des sommaires sans couleur: il vaut donc mieux nous

borner à inspirer au lecteur le goût de recourir au discours même qui

les contient, et finir cet extrait d'un livre excellent, quoiqu'un peu

verbeux dans sa bonhomie, par le sonnet que le sieur de Fresne a mis à

la tête de son édition:

Quand je te voy au front d'une troupe guerrière

De conduite et de main signalant ta valeur,

Je croy que tout ton soin et que tout ton labeur

Est voué aux esbats de Bellone la fière.

Quand je lis tes discours, enseignans la manière

De restablir la France en son antique honneur,

Je croy que tu n'as rien si avant dans le cœur

Que des plus sainctes loix l'estude droiturière.

Qui eust creu qu'un guerrier peust estre si savant,

Ou qu'un tel escrivain peust estre si vaillant,

Accordant le clairon avec la douce lyre?

Je le voy, je le croy, dont plein d'estonnement

Suis contraint m'escrier: heureux es-tu vrayment,

Heureux, qui peus autant bien faire que bien dire!

SONNET

CONTRE LES ESCRIMEURS ET LES DUELLISTES;

Par l'abbé de Saint-Polycarpe. A Paris, chez Jamet Mestayer,

imprimeur du roy, M.D.LXXXVIII, pet. in-12 de 10 feuillets.

(1588.)

L'abbé de Saint-Polycarpe dédie son Œuvre au roi Henri III: il l'aurait

publiée plus tôt sans qu'il a eu peur, voyant la fureur des duels

poussée si loin les années précédentes, de s'attirer quelque méchante

affaire. Il en est de même de certains sonnets qu'il tient en réserve

contre la chicane des gens de justice, cette seconde plaie de l'État;

il ne les publiera que plus tard, pour ce qu'ayant encore des procès,

il a souci de les gagner et crainte de les perdre. La foi du poète

moraliste dans la vertu de ses sonnets pour l'extinction des duels et

de la chicane annonce une ame candide. Le présent recueil contient

treize pièces dont le public jugera par la première:

Vous voyez sur les rangs un jeune homme arriver

A peine estant éclos, qui sur la confiance

Qu'il a de son escrime (homicide science),

Vouldra, sot et mutin, tout le monde braver.

Vous le voyez par fois le nez haut eslever,

Chantant, capriolant, faisant quelque cadence,

Ou planté sur un pied, et l'autre qu'il advance,

Réniant, détestant et parlant de crever.

Ignorant, arrogant, de tout il veut débattre,

Et se picquant pour rien, soudain il se veut battre;

Il se veut signaler pour avoir de l'honneur.

Lors il fait son appel; il vient à l'estocade;

Il pratique son art; il donne une incartade;

Voyez en quoi consiste aujourd'hui la valeur.

L'abbé continue, sur ce ton, à dire d'excellentes choses; mais, arrivé

au dernier sonnet, il confesse que, tout en blâmant les duellistes, il

fera comme eux, si l'occasion se présente de venger son honneur; en

quoi il a raison. Mais que deviendront alors ses douze premiers sonnets?

Le Poème couronné intitulé: _le Duel aboli_, de Bernard de la Monnoye,

n'est ni plus concluant ni plus utile; mais il a plus de mérite

poétique, puisqu'on y lit des vers comme ceux-ci:

Ce bras que vous perdez, François, n'est pas à vous,

Par un sinistre emploi la valeur est flétrie,

Mourez; mais en mourant servez votre patrie;

Et d'un triste duel fuïant le sort obscur,

Tombez en arborant nos drapeaux sur un mur;

Ou, si la paix, mêlant son olive à nos palmes,

Nous fait couler des jours plus heureux et plus calmes,

Sans ternir votre fer d'un indigne attentat,

Laissez vivre, et vivez pour le bien de l'État, etc., etc.

LA VIE

ET

FAITS NOTABLES DE HENRI DE VALOIS,

Tout au long sans rien requérir, où sont contenues les

trahisons, perfidies, sacriléges, exactions, cruautez et hontes

de cest hypocrite et apostat, ennemy de la religion catholique.

Pet. in-8 de 92 pages avec huit figures en bois, sans nom

d'auteur ni d'imprimeur, et sans date. (Paris.)

(1588.)

S'il faut en croire l'abbé d'Artigny, au tome Ier de ses Mémoires,

ce libelle sanglant, dans lequel, d'ailleurs, il ne se trouve que

trop de vérités, est de Jean Boucher, curé de Saint-Benoît de Paris,

docteur en théologie, dont les fougueux sermons étaient si puissans

sur les esprits des ligueurs. Notre édition sans date pourrait bien

être antérieure à celle de Millot, qui est citée par M. Brunet, et

remplit 141 pages. Ses huit figures en bois représentent le sacrilége

dudit roi, le meurtre de Henri de Guise et celui du cardinal Louys de

Guise, son frère; Henri, faisant le superbe sur son trône, à son retour

de Pologne; le même à son sacre, quand, par une espèce de présage,

la couronne lui tomba deux fois de la tête; le bourreau de Cracovie

brisant les armoiries dudit roi; la figure d'une religieuse de Poissy,

violée par ledit roi; et finalement un massacre exécuté par les ordres

dudit roi. Cette vie, qui s'arrête après le meurtre des Guise, fut

publiée dans Paris, vers la fin de 1588, pour exciter le peuple à la

rébellion. Nous en rapporterons les principales circonstances, d'après

l'anonyme, en rappelant au lecteur qu'il est facile de calomnier même

Henri III. N'est-ce pas le calomnier, par exemple, que de dire qu'il

était poltron, et qu'il se battit fort mal à Jarnac et à Moncontour?

Au surplus, la véritable histoire a prononcé son arrêt sur ce prince.

Venons vitement au libelle:

Henri de Valois, né à Fontainebleau le 19 septembre 1551, _et non

un jour de Pentecoste, comme le disent ceux qui veulent autoriser

davantage son heur_, eut pour parrains Édouard VI, roi d'Angleterre,

et Antoine de Bourbon, duc de Vendosmois. Il fut institué en toutes

vertus, et du vivant du roy Charles IX, _qui a trop peu duré à la

France_, promit quelque chose de bon de soy, étant lieutenant-général

de son frère, en 1568; mais il fit bientôt connaître son peu

d'affection à la religion catholique, _ayant divulgué le secret de

la Saint-Barthélemy à un gentilhomme_. Son siége de la Rochelle,

abandonné, coûta 2 millions d'or en pure perte. Peu après, étant

parti, en rechignant, pour la Pologne, dont il s'était fait élire

roi, il donna un anneau au roi Charles IX, son frère, que celui-ci

ne porta guère, s'étant, incontinent après, trouvé mal de la maladie

dont il est mort, c'est à dire du poison. La nouvelle de la mort de ce

frère, qui le faisait roi de France, lui arriva en telle diligence,

que Chemerault, qui la lui porta, ne mit _que 17 jours_ à venir de

Paris à Cracovie, _capitale de Poulogne, distante de 800 lieues et

plus_. Alors, que fit M. le roi de Poulogne? vilainement il bancqueta

les grands seigneurs poulonais, comme pour les mieux assurer de sa

résolution de rester avec eux, et soudainement, la nuit ensuivant le

festin, partit sur chevaux frais, avec aucuns affidés dont mal pensa

arriver aux François restés à Cracovie, notamment au sieur de Pibrac,

généreux homme.

Le voilà prenant le plus long chemin, passant par Padoue, Ferrare et

Turin où, de gracieuseté pour le duc Emmanuel Philibert, son parent,

il lui remet les citadelles et places de Turin, Chivres, Pignerol,

Savillan et Cazal, seuls restes des conquêtes des François en Italie.

A peine assis son trône, il fait l'orgueilleux, met une barrière entre

lui et sa noblesse, ne laissant approcher que Quélus et Maugiron, _ses

bardaches_; et Dieu sait quel beau ménage il faisait avec eux _à la

turquesque_.

Bientôt il fait empoisonner le cardinal de Lorraine, à Avignon, et se

met à dissiper l'argent du peuple.

Déjà, entre son élection de Pologne et ses guerres faites, tant bien

que mal, aux hérétiques, il avait mangé 36 millions à la ville de

Paris, et 60 millions au clergé de France.

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 6 / 41 段