_Quatorzième chapitre._--Quelle sorte d'esprit, et par conséquent

d'organisation, convient au métier de roi? c'est d'abord la haute

prudence qui, supposant l'équilibre parfait de l'imagination, de la

mémoire et du jugement, indique l'exquise température du cerveau,

et la juste pondération des solides et des fluides. Un bon roi est

blond, beau, de bonne grace, joyeux d'humeur, de taille moyenne; il a

le cœur et les testicules chauds; enfin il ressemble... à Henri IV,

dirions-nous?... non; à Jésus-Christ, dit Huarte, à Jésus-Christ tel

que le dépeint le proconsul Lentulus dans sa lettre au sénat romain

(laquelle lettre, par parenthèse, est une fiction grossière des moines

du moyen-âge): n'y aurait-il pas là encore quelque malice?

Mais nous voici au _quinzième et dernier chapitre_, qui est le chapitre

capital: il s'agit d'enseigner aux pères comment ils se doivent

comporter pour engendrer des enfans sages et de grand esprit, des

garçons et des filles. Quatre divisions coupent cet enseignement. Dans

la première, l'auteur énonce les qualités générales qui favorisent la

génération; la seconde traite des soins particuliers nécessaires à la

procréation de tel ou tel sexe; la troisième, des moyens d'infiltrer la

sagesse et la science; enfin, la quatrième, de la façon dont on doit

nourrir les enfans pour leur conserver l'esprit qu'on a fait naître

avec eux. La matière est délicate; il faut bien l'aborder franchement

avec Huarte, mais nous sommes obligé de prévenir que ce n'est pas ici

une lecture de femme. Ce serait manquer au sexe entier que de lui

offrir cette analyse sans avertissement. Cela dit, passons.

La femme, pour engendrer, doit avoir un ventre tempéré, c'est à dire

combiné, dans une juste mesure, de froideur, de chaleur, de sécheresse

et d'humidité, en sorte, toutefois, que le froid et l'humide dominent

dans la matrice. Or, la femme est froide et humide à trois degrés

différens, qui se connaissent, d'abord, à son esprit et à son habileté;

puis, successivement, à sa complexion et à ses mœurs, à la grosseur ou

à la délicatesse de sa voix, à sa maigreur ou à son embonpoint, à son

teint noir ou blanc, à son poil; enfin, à sa beauté ou à sa laideur.

Elle est humide et froide au premier degré, par conséquent très

féconde, si elle est hargneuse, chagrine, charnue, blanche et riche en

poil. Elle l'est au deuxième degré si, avec les conditions extérieures

précitées, elle est médiocrement bonne et sans souci. Elle l'est au

troisième, seulement, si, avec les mêmes conditions apparentes, ou peu

s'en faut, elle est très bonne: moins elle a de beauté et de bonté,

plus elle est pourvue de cette froideur et de cette humidité d'où naît

la fécondité. Voilà qui expliquerait pourquoi il y a tant de vauriens

au monde.

La femme est chaude et sèche, autrement de nature stérile, si elle a

une voix sonore, si elle est généreuse, sensible, belle, bien formée,

etc., etc. Pauvres bréhaignes, dirait-on que vous êtes si aimables!

Au demeurant, une femme veut-elle savoir la mesure de sa fécondité,

Hippocrate lui ordonne de se coucher avec une gousse d'ail dans la

matrice; et, pour peu que, le lendemain, elle ait un goût d'ail dans

la bouche, c'est une preuve que, ses voies de communications internes

étant bien libres, elle est disposée à la génération.

Pressons-nous d'ajouter, avec Huarte, que la souveraine beauté, quand,

du reste, sa complexion est mixte et tempérée, peut devenir très

féconde.

L'homme, pour être capable, à son tour, comme pour devenir savant, doit

être chaud et sec, c'est à dire de haut entendement, et très oublieux,

souvenons-nous-en bien, brun, poilu de la cuisse au nombril, et laid.

Les conditions réciproques de fécondité obtenues chez l'homme et la

femme ne suffisent pas; il faut encore qu'elles soient en rapport les

unes avec les autres, de l'homme à la femme; en sorte que le chaud

soit opposé au froid, et le sec à l'humide. C'est alors que ce rapport

est parfait, qu'il vient des enfans très sages. On sait des procédés

artificiels pour établir plus ou moins ce rapport, comme de corriger

l'excès de sécheresse par des bains, et le trop d'humidité par une

nourriture forte, avant l'acte vénérien, et surtout de s'abstenir,

dans l'acte, de penser à autre chose: prescription bien nécessaire, en

vérité.

La semence froide et humide produit les filles; la chaude et sèche

donne les garçons. Or, il est bon de savoir que le testicule droit,

dans les deux sexes, contient une semence chaude et sèche; et le

testicule gauche, une froide et humide. L'homme qui veut un garçon

doit donc, après avoir mangé sec et dirigé sa pensée, semer de droite

à droite. Veut-il des enfans d'esprit, qu'il boive du vin blanc, et en

petite quantité; qu'il se nourrisse, ainsi que sa seconde, d'alimens

froids et secs, tels que pain blanc pétri avec du sel, perdrix,

framolin, chevreaux, etc., etc., et qu'il ne sème pas plus tôt ni plus

tard que sept jours avant les menstrues.

Pour des enfans de grande mémoire, mangez chaud et humide, comme

truites, saumons, anguilles, etc., etc.; pour des enfans d'imagination,

chaud et sec, comme pigeon, ail, ciboule, oignons, poivre, miel,

épices, etc., etc.

Les poules, les chapons, le veau, le mouton, etc., etc., feront des

enfans tempérés, ayant mémoire, jugement, imagination dans un degré

médiocre.

Mais en voilà bien assez. Hâtons-nous de terminer le détail de ces

recettes, en disant que la fin du livre de Huarte renferme d'excellens

préceptes hygiéniques, pris d'Hippocrate et de Gallien, pour

l'éducation physique et intellectuelle des enfans. Nous avons remarqué

la suivante, de laver le corps des enfans fréquemment avec de l'eau

chaude et du sel.

LE THÉATRE DES DIVERS CERVEAUX DU MONDE,

Auquel tiennent place, selon leur degré, toutes les manières

d'esprits et humeurs des hommes, tant louables que vicieuses,

déduites par discours doctes et agréables; traduict de

l'italien par G. C. D. T. (Gabriel Chappuis de Tours). A Paris,

pour Jean Houzé, au Palais, en la gallerie des prisonniers,

près la Chancellerie, avec privilége. (1 vol. in-16 de 268

feuillets.) M.D.LXXXVI.

(1583-86.)

L'original de ce théâtre, qui veut être un traité pratique de

physiologie morale, parut à Venise en 1583. L'auteur, Thomaso Garzoni,

chanoine régulier de Latran, mort à 40 ans, en 1589, le composa

environ sept ans avant de mourir et de donner aux maris malheureux

_son Merveilleux Cocu consolateur_, qui fera rire, mais ne consolera

jamais personne; c'est à son traducteur impitoyable, Gabriel Chappuis,

que les amateurs de romans de chevalerie doivent principalement les 24

livres de l'_Amadis des Gaules_. Chappuis se montre zélé ligueur dans

sa dédicace à très noble et très vertueux Pierre Habert, conseiller

du roi, secrétaire de sa chambre et de ses finances, bailli de

l'artillerie et garde du scel. Il est assez curieux de voir un ligueur

français et un chanoine italien, dans le XVIe siècle, poser, de leurs

mains grossières, les fondemens de la doctrine du docteur Gall touchant

l'organisation extérieure de nos facultés morales et intellectuelles.

Thomas Garzoni, sur la foi de Galien, considérant le cerveau humain

comme le siége premier de la vie de l'homme, _la maison de l'ame

raisonnable, l'instrument premier des vertus animales_, et rapportant

nos diverses facultés à la nature, à la forme et à la quantité de

cervelle dont nos têtes sont pourvues, range les divers cerveaux dans

l'ordre que nous allons dire:

1°. _Les cerveaux complets_, lesquels se distinguent en

cerveaux tranquilles, belliqueux, facétieux, gaillards, arguts,

fins, vifs, subtils, savans et nobles. Total, dix espèces

signalées en autant de discours avec les exemples à l'appui.

2°. _Les cerveaux de peu de poids_, divisés en cerveaux vains,

inconstans ou lunatiques, curieux, dédaigneux et passionnés.

Total, cinq espèces et cinq discours, toujours avec exemples

sur table.

3°. _Les cerveaux de petite consistance_, comprenant les

cerveaux paresseux, lourdeaux, goffes ou sans goût ni grace,

timides et irrésolus, débiles, sans mémoire, simples, de prime

face, ou rieurs à propos de bottes, enfin les cerveaux vides.

Total, neuf espèces et neuf discours.

4°. _Les cerveaux de petit volume_, savoir: les causeurs, les

pédantesques, les glorieux et les solennels, c'est à dire qui

font les paons, qui s'estiment fils de Jupiter, comme les

Gratian de Bologne, qui tranchent du Bartole. Total, quatre

espèces et quatre discours.

5°. _Les grands cerveaux_, savoir: les pratiques, les stables,

les libres, les résolus, les se _ressentans_, autrement

ressentant l'injure, les industrieux, les graves et les

cabalistiques. Huit espèces et huit discours.

6°. _Les têtes sans cervelle_, savoir: les niais et incivils,

les ignorans, les doubles, les bouffons, les dissolus et

gourmands, les avares, et généralement les immodérés, les

vicieux, les fantastiques, les contentieux, les pervers et

parjures, les fâcheux, cruels et ingrats, les mélancoliques et

sauvages, les alchimiques, les étourdis, les fous et furieux,

les terribles et endiablés, les volontaires à tout caprice,

enfin les têtes dont le diable même ne se veut empêcher, parce

qu'elles sont autant que lui, telles que Xantippe, femme de

Socrate, la maudite vieille Gabrine, dans l'Arioste, etc., etc.

Total, dix-neuf espèces et dix-neuf discours.

Ce petit livre, dans lequel 195 auteurs sont cités, depuis Moïse

jusqu'à Louis Transillo, depuis Homère jusqu'au poète Alexis, depuis

saint Augustin jusqu'au grand Albert, manifeste un cerveau de la classe

lunatique se rattachant, par la satire, à la classe des gaillards.

Cependant Thomas Garzoni a une idée très belle et très juste qui nous

le ferait presque ranger dans la première classe, parmi les cerveaux

nobles, et cette idée, la voici: il attribue toutes les vertus à la

grande division des têtes bien faites ou des cerveaux complets, et

tous les vices à celle des têtes sans cervelle. Quant au traducteur

Chappuis, il fait, sans nulle doute, partie de la classe des cerveaux

_goffes_ ou sans goût ni grace.

L'ENFER DE LA MÈRE CARDINE,

Traitant de la cruelle et terrible bataille qui fut aux

enfers, entre les diables et les m..... de Paris, aux nopces

du portier Cerberus et de Cardine, qu'elles vouloyent faire

royne d'enfer, et qui fut celle d'entre elles qui donna le

conseil de la trahison, etc.; outre plus est adjoustée une

chanson de certaines bourgeoises de Paris, qui, feignant

d'aller en voyage, furent surprinses au logis d'une m....., à

Saint-Germain-des-Prez (1 vol. in-8, 1583-97, réimprimé à 108

exempl., dont 8 sur gr. pap. vélin in-8. A Paris, chez Pierre

Didot, 1793).

(1583-97--1793.)

Quoique le nouvel éditeur de cette virulente satire contre les célèbres

courtisanes de Paris ait mis la chose en doute, il paraît certain,

d'après une note de M. Barbier, que l'auteur en est le seigneur

Flaminio de Birague, gentilhomme ordinaire de la chambre de François

Ier, et petit-neveu du cardinal de Birague. On ne connaissait que deux

exemplaires de cet opuscule cynique, tant de l'édition de 1583 que de

celle de 1597, avant la réimpression de 1793, qui elle-même n'est pas

commune. Sans doute _la mère Cardine_ est une femme dont le seigneur

Flaminio voulait se venger; le début suivant le fait assez présumer:

Puisque l'oysiveté est mère de tout vice,

Je veux, en m'esbattant, chanter cy la malice,

La faulse trahyson et les cruels efforts

Que fit Cardine un jour en la salle des morts,

Alors que Cupidon lui fit oster les flammes

Qui tourmentent là bas nos pécheresses ames, etc., etc.

La fable du poème est toute simple: Cardine épouse Cerberus, et au

festin de noces paraissent les principales filles de Paris, Marguerite

Remy, surnommée _les Gros yeux_; la Picarde, cresmière; Anne au petit

bonnet; la Normande, bragarde; la Lyonnoise, douteuse, etc., etc.

Cupidon, l'ennemi juré de Pluton, paraît à ces noces pour exciter les

dames à combattre l'enfer, voire même à étrangler Cerberus. Cardine

n'est pas si tendre épouse que de se refuser à cet exploit contre son

cher époux, et le combat s'engage. L'enfer est, tout d'abord, si mal

mené, qu'il se refuse à continuer la lutte:

Sachant qu'il n'y a rien, en cet enfer infame,

Qui soit assez puissant pour combattre une femme,

Plein d'un esprit malin, en tout desmesuré;

Puis le sceptre n'est pas par combat assuré, etc., etc.

C'est là tout le trait de l'ouvrage, qu'on peut résumer en ces deux

mots: «Des filles sont pires que tous les diables ensemble.» Du reste,

la versification n'en est pas aussi grossière que celle de beaucoup

d'autres poèmes du même temps, et le récit ne manque pas de gaîté.

A l'égard de la déploration de la mère Cardine et de la chanson des

bourgeoises, ce sont des pièces remplies d'une verve trop libre pour

qu'il soit permis de les analyser.

DISCOURS POLITIQUES ET MILITAIRES DU SEIGNEUR LA NOÜE,

Nouuellement recueillis et mis en lumière. A Basle, de l'imprimerie de

François Forest.(1 vol. in-8.) M.D.LXXXVII.

(1587.)

François La Noüe, dit _Bras-de-Fer_, gentilhomme breton[4], né en 1531,

mort au siége de Mercœur, en Bretagne, en 1591, est un des guerriers

qui honorent le plus l'humanité, et la France particulièrement. Il

a illustré son pays par ses actions et par ses écrits. Calviniste

sincère, il s'est fait respecter des catholiques mêmes par sa loyauté.

Michel Montaigne admirait en lui la douceur singulière des mœurs,

jointe à l'intrépidité du caractère. C'est une justice de l'avoir

rangé, pour ses discours politiques et militaires, parmi les premiers

modèles de prose française, comme l'a fait M. François de Neufchâteau

dans son judicieux _Essai sur les meilleurs prosateurs de notre

langue_, antérieurs à Pascal; mais c'est une injustice au public de

l'avoir négligé et oublié, depuis 1638 qu'il a cessé d'être réimprimé.

Réparons cet oubli de notre mieux, en payant d'abord un tribut

d'hommage à Moïse Admirault, qui, du moins, a écrit la vie du brave La

Noüe de manière à rendre à jamais sa mémoire chère et vénérable.

[4] La Noüe, Bras-de-Fer, portait d'argent, fretté de dix bâtons

de sable, au chef de gueule, chargé de trois têtes de loup

arrachées d'or. On lit, au tome II des Mémoires de Castelnau,

annotés par Le Laboureur, pag. 580-81, que la maison de La

Noüe, dite La Noüe-Briort, était fort ancienne en Bretagne,

que François La Noüe épousa Madeleine de Téligny, dont il

eut deux fils, Odet et Théophile, et enfin qu'Odet seul eut

postérité masculine dans Claude La Noüe. Nous ajouterons à

ces renseignemens que la maison de La Noüe s'est éteinte vers

la fin du XVIIe siècle dans celle de Saint-Simon Courtomer,

de Normandie; et cette dernière, en 1835, dans la maison très

ancienne de Le Clerc de Juigné, de la province du Maine.

Le sieur de Fresne, Français réfugié, s'étant trouvé, en pays étranger,

dans l'intimité de La Noüe, avisa un jour, dans un coin de sa chambre,

des liasses de papiers écrits gisant à l'aventure, sans ordre et sans

honneur, comme des choses délaissées. Les ayant regardées de près,

il trouva les présens discours et observations. Frappé qu'il fut du

mérite de divers passages, il supplia son ami de lui confier d'abord

un manuscrit, puis un autre; et, moitié de gré, moitié de ruse, il

s'empara du tout, le rangea, et fit si bien que d'être en état d'offrir

au roi de Navarre (depuis Henri IV) le fruit précieux des loisirs de

La Noüe, dont probablement la postérité eût été privée sans lui. C'est

du moins ce que nous voyons dans l'épître dédicatoire qu'il écrivit

de Lausanne, au roi, le 1er jour d'avril 1587, et qu'il mit en tête

de la première édition de ce beau livre, composé de 26 discours, dont

17 se rapportent à des sujets généraux de politique, de guerre, de

morale et de religion; 8 regardent particulièrement l'art militaire,

et le dernier, divisé en autant de parties principales qu'il y eut de

prises d'armes entre le massacre de Vassy, où commencèrent nos guerres

religieuses, et la mort de Henri III, c'est à dire en trois parties,

présente un récit raisonné des évènemens de ces années lamentables.

Resserrer dans quelques lignes la matière contenue dans les 847 pages

de ce volume n'est pas possible; mais reproduire brièvement quelques

unes des pensées capitales de l'auteur, pour le faire mieux connaître,

aimer et rechercher, est une tâche très douce et très facile que nous

allons entreprendre.

La première source des malheurs de ce temps est l'athéisme. Nos guerres

de religion nous ont fait oublier la religion... Bien des gens, dans

les deux partis, fuient Dieu et le méprisent, tant leurs sens sont

devenus brutaux. Ceux-là ont besoin qu'on ait pitié d'eux: pour ce

qu'entre ceux qui se perdent, ils sont les plus perdus.

Les altérations et mutations dans les États sont, il est vrai,

inévitables; et, comme Bodin l'a dit, il est malaisé qu'il n'en

survienne dans un État, après 494 ans, qui est le nombre parfait de

durée pour les établissemens politiques.

Comment deux religions ne pourraient-elles vivre en paix sur le

même sol, alors que nous y voyons vivre, dans un certain ordre et

conciliation, les bons et les méchans?

Il y a ressource aux maux de notre pays, et j'estime qu'en six années

le royaume se peut demi rétablir, et en dix du tout; mais c'est aux

grands et aux princes à commencer l'œuvre en se réglant eux-mêmes. Ne

point vendre les offices de justice, châtier les crimes, modérer le

luxe et diminuer les impôts des campagnes, voilà le chemin. (On dirait,

à entendre La Noüe parler ainsi, qu'il prophétisait Henri IV et Sully.)

Deux monstres se sont formés en nos divisions, qui ont fait tout notre

mal: l'un se nomme massacre, et l'autre picorée.

Il ne convient pas de s'autoriser des exemples de l'Ancien Testament

pour persécuter les gens que nous estimons en fausse voie de religion,

d'autant que ce sont actions particulières qui ont procédé de mouvemens

intérieurs, ou de commandemens exprès; mais il faut suivre la loi de

charité, qui est perpétuelle.

Cettui-là est de la religion: c'est donc un méchant. Un tel est

papiste: il ne vaut donc rien. Préjugés iniques! médecin, qui juges ton

prochain être malade, et au lieu de t'efforcer à le guérir, veux qu'on

l'assomme, considère-toi un petit, et tu verras que c'est toi-même

qui as abondance de maladies très dangereuses. Pense donc trois fois,

premier, que dire à autrui: _Tu es un hérétique_.

Et quand il serait hérétique, est-il tant barbare qu'il ne porte en son

ame l'image de Dieu empreinte, bien qu'elle soit quasi effacée? Pour ce

regard, considère toujours la marque excellente que Dieu y a apposée.

Si vous avez soif de haine, vous avez assez de champ sans vous ruer sur

vos frères. Détestez les diables, détestez les vices.

Le relâchement dans l'éducation de la noblesse est une grande cause

des souffrances présentes, à quoi faut remédier par un retour prudent

à l'ancienne discipline... Le savoir et le bien-vivre sont les seuls

biens qui ne vieillissent point. Stilpon le Mégarien fit une belle

réponse à Démétrius, qui avait pris sa ville de Mégare, et lui

demandait s'il n'avait rien perdu du sien dans l'assaut: «Non, dit-il,

car la guerre ne saurait piller la vertu...» Il y a des pères qui

sont assez contens quand leurs fils sont grands chasseurs au bois, ou

grands bragards en la maison, ou adonnés aux procès avec leurs voisins;

d'autres mettent les leurs pages auprès des princes, et les envoient

ainsi en cour ou aux pays étranges, d'où pensant qu'ils rapporteront

miel, ils rapportent fiel... Il est meilleur de placer ses enfans pages

près d'un seigneur du voisinage que chez des princes fastueux, et c'est

assez de les y laisser quatre ou cinq ans... Il ne faut envoyer ses

enfans aux compagnies de gendarmes, seuls, ains les joindre plusieurs

ensemble de même province, afin qu'ils soient retenus par l'exemple

mutuel... Il sera bon d'envoyer premier les jeunes gentilshommes en

Allemagne, où la simplicité est plus grande, puis après, quand ils

seront affermis, en Italie, où la civilité et les arts abondent, mais

avec force vices et voluptés, et ne les y laisser pas plus de deux

ans... On devrait établir, pour la nourriture et enseignement des

jeunes gentilshommes, quatre académies dans quatre maisons royales,

aux ressorts de Paris, Lyon, Bordeaux et Angers.

La lecture des livres d'Amadis n'est moins pernicieuse aux jeunes gens

que celle des livres de Machiavel aux vieux... Du temps du roi Henri

second, si quelqu'un eût voulu blâmer les livres d'Amadis, on lui eût

craché au visage...; et, si ces livres ne dressent la jeunesse qu'à

honorer la magie et suivre les voluptés déshonnêtes..., ils ont une

propriété occulte à la génération des cornes; ils incitent à de folles

vengeances et favorisent ainsi les duels outre mesure... En fondant

la fausse maxime qu'un chevalier doit désobéir à père et mère, dans

les ordres les plus licites, plutôt que manquer à sa promesse envers

quelqu'une de ces pélerines qui marchent toujours avec les chevaliers,

ils donnent de nouvelles lois qui, par forme de galanterie, tendent à

effacer, des entendemens des hommes, celles que nature y a engravées,

et qu'elle leur a rendues si recommandables... Sur le point de la

piété chrétienne, ils nous proposent une religion sauvage et farouche

qui n'habite qu'ès-déserts et ermitages, laquelle ils eussent dû

représenter plus civile et domestique... Enfin, en étalant ces grands

coups qui fendent un homme jusqu'à la ceinture, et coupent un brassard

et un bras tout net, ils ne forment point la noblesse au métier des

armes, mais à des vaillantises imaginaires; et quand un gentilhomme

aurait, toute sa vie, lu les livres d'Amadis, il ne serait bon soldat,

ni bon gendarme, d'autant que, pour être l'un et l'autre, il ne faut

rien faire de ce qui est là dedans.

Un grand mal des hommes de notre temps et mêmement de la noblesse de

France est de ne se pas contenter de ses biens tout grands qu'ils sont,

Dieu l'ayant plantée dans un des plus beaux jardins de l'univers, plus

tempéré que les îles fortunées des anciens, et de mettre ces biens au

rang des péchés oubliés, pour toujours courir en avant à la recherche

de plus grande puissance et richesse, au détriment de son repos, de ses

mœurs et de sa fortune; sans penser que si elle n'a tant de richesse

que la noblesse d'Espagne qui suce les mamelles dorées des deux

Indes, si elle n'a tant de priviléges que celle de Pologne qui élit

ses princes, elle ne laisse d'avoir assez de force pour se conserver

et assez de biens pour s'entretenir. ... Je dirai au gentilhomme qui

possède seulement 1,200 écus de rente et une belle maison bien meublée

où son père, avec la moitié moins, a vécu honnêtement...: Pourquoi

allez-vous ainsi rongeant votre ame de mille soins entre tous les

espaces de vos divers âges, pour les fantaisies que vous avez que

votre condition est défectueuse et imparfaite?... J'estime qu'en

votre entendement il y a pour le moins six onces de folie; vu qu'ayant

beaucoup de commodités, votre maison ne se trouve jamais que vide.....

Cependant, ne pleurez point; car il y a, en ce royaume, quatre millions

de personnes qui n'ont pas la dixième partie de votre bien, et qui,

pour cela, n'en jettent pas une seule larme... O homme misérable!...

j'ai assez dit..., c'est à vous d'y penser. (Oui, sans doute, sage La

Noüe! il y faut penser, et vous considérer ici, dans ce septième et

grave discours, le digne organe de la prudence humaine et de la volonté

divine!)

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 5 / 41 段