du français italianisé de Philausone, que Celtophile reprend
vigoureusement, et quelquefois avec une ironie très fine qui nous
en apprend beaucoup sur les usages et les mœurs du temps.--Quoi!
vous vous attaquez au langage de la cour, dit Philausone; jamais
on n'y parla plus sadement, plus songneusement, plus ornément,
plus gayement.--Ou plutôt, reprend Celtophile, plus salement, plus
maussadement, plus galeusement, plus puamment.--Cependant le roi
parle ce langage.--Laissons le roi, s'il vous plaît; ce grand prince,
n'entendant plus d'autre langage que votre français italianisé, est
excusable de s'en contenter; mais son esprit m'est garant que s'il
entendait parler le pur français de son glorieux aïeul François Ier,
il enverrait nos courtisanesques à sa cuisine après les avoir fait
fouetter. Du reste, souvenez-vous bien que si les rois ont tout
pouvoir sur les hommes, ils n'en ont aucun sur les mots. N'est-il pas
beau, dites-moi, d'ouïr prononcer _reine_ au lieu de _rayne_, comme
s'il s'agissait d'une grenouille, d'autant qu'on nomme, chez nous, la
grenouille _reine_, de _rana_. Bientôt on prononcera _rey_ au lieu de
_roi_.--Accordez-nous du moins les mots italianisés de _charlatan_, de
_bouffon_, puisqu'ils manquaient au français.--Ah! pour ceux-là, je
vous les concède, comme exprimant deux professions qu'on ne vit jamais
en France et qui sont la propriété de l'Italie.--Accordez-moi encore
que vous avez adopté, sans scrupule, divers termes allemands, tels
que _buk_, _livre_, _her_, _monsieur_, _ross_, _cheval_.--Oui, mais
seulement par dérision; d'où nos mots _bouquin_, pauvre livre; _hère_,
pauvre sire; _rosse_, pauvre cheval; et revenant à l'italien, je vous
passerai aussi le mot _assassinateur_, puisque les assassins se sont
rencontrés à foison en Italie, avant d'être de mode en France.--Vous
vous fâchez.--Je m'en rapporte à ce qui en est.
Après un long échange de propos dans ce goût, les deux interlocuteurs,
en attendant Philalèthe, qu'ils sont allés chercher pour le faire
juge de la querelle, s'entretiennent, par forme de digression, des
usages modernes de la cour, et notamment du vêtement des hommes et
des femmes du grand monde, où l'on voit qu'à cette époque les belles
dames mettaient déjà du rouge et du blanc, qu'elles portaient déjà
de faux culs; qu'elles avaient des miroirs à leur ceinture; coutume
adoptée par les hommes élégans en même temps que les chausses à la
bougrine; qu'elles se grandissaient, à la vénitienne, avec des souliers
à talons d'un pied, nommés _soccoli_; que les révérences étaient
si obséquieuses, qu'en s'entr'abordant on se baisait la cuisse ou
le genou, et peu s'en fallait le pied; que les bas de soie, venus
d'Espagne ou de Naples, étaient taxés à sept écus de France; que le
vert, jadis la couleur des fous, était devenu la couleur favorite des
gens de cour; qu'on se servait déjà du mot de _majesté_ pour le roi et
la reine, et ceci conduit nos discoureurs à des détails fort étendus
sur les différentes appellations employées à l'égard des princes et
princesses du sang royal. N'omettons pas ici la recette que donne
Celtophile aux courtisans qui veulent réussir. Récipé trois livres
d'_impudence_ recueillies dans le creux d'un rocher nommé _Front
d'Airain_, deux livres d'_hypocrisie_, une livre de _dissimulation_,
trois livres de _science de flatter_, deux de _bonne mine_, le tout
cuit au _jus de bonne grâce_. Passer la décoction par une étamine de
_large conscience_; laisser refroidir; y mettre six cuillerées d'_eau
de patience_, et _trois d'eau de bonne espérance_; puis avaler le tout
en une fois. Le premier dialogue finit par une discussion prolongée
sur les nouveaux termes de guerre opposés aux anciens; après quoi
l'entretien est remis au lendemain.
Au second dialogue, la dispute continue entre Celtophile et Philausone,
toujours en attendant Philalèthe chez lequel ils n'arrivent que fort
tard, et qui n'intervient qu'à la fin de l'ouvrage, ainsi que nous
l'allons voir:
Philausone, comment vous portez-vous?--Celtophile, voici le
reste.--Que veut dire _voici le reste_?--Cela signifie, dans le parler
courtisanesque, _vous voyez ce qui reste de ma santé_.--Mais cela est
fort ridicule.--Non, cela est courtisanesque.--Passons, et revenons aux
nouveaux termes de guerre.
Ici, l'entretien tombe dans des chicanes minutieuses plus ou moins
dignes d'intérêt, qu'il faut aller chercher où elles sont, car
l'analyse en serait fastidieuse. Censure des somptuosités de la
vie actuelle, amenée avec effort au sujet de diverses façons de
parler, fraîchement introduites. Digression sur l'amour du roi
Edouard d'Angleterre pour la comtesse de Salisbury, d'après le récit
de Froissard. Nous ne cesserons de répéter que nos vieux Français
parlaient de tout à propos de tout, et que cela seulement les empêchait
de faire d'excellens livres, car du reste ils avaient autant d'esprit
que de savoir, et, de plus que nous, beaucoup de franchise. Digression
contre les buscs dont les femmes se servent pour emprisonner ce
qui devrait rester libre pour leur santé comme pour leur pudeur.
Divagations. Etymologie du mot _marmaille_, qui viendrait du grec
_myrmaxes_, fourmilière. Censure de la coutume d'embrasser les femmes
pour les saluer. Par transaction, on se borna depuis à leur baiser
la main jusqu'au temps de Louis XV. Maintenant on leur secoue cette
main cavalièrement. Il y a progrès, mais, remarquons-le, toujours
attouchement: la nature se trahit et se trahira sans cesse dans les
usages sociaux qui la déguisent le plus. Celtophile, d'après Plutarque,
excuse les anciens de leur usage d'embrasser les femmes sur la bouche,
_to stomati_, sur ce que c'était simplement pour voir si elles avaient
bu du vin. Nous disons que c'était un prétexte.
_Branle du bouquet_, danse à la mode à la cour de Catherine de Médicis.
Elle consistait à danser en rond; et à chaque tour, un cavalier, puis
une dame, se détachait du cercle et s'en allait baiser chacun, puis
chacune, et ainsi de suite jusqu'à ce que la chose eût été générale;
en sorte que, dans un _Branle du bouquet_ de douze couples, chacun
et chacune se trouvaient baisés cent quarante-quatre fois. Tous ces
baisemens nous venaient encore des Italiens, ou des _Romipètes_, pour
parler comme Celtophile. Divagations sur les baisers. Baiser de Judas,
baiser de paix, baiser des Agapes. De par Xénophon, Henri Estienne
ne veut pas que les petits hommes épousent de grandes femmes, pour
n'avoir point, en voulant les embrasser, à sauter après elles comme des
petits chiens. Sage critique de l'abus des métaphores et du langage
métaphorique venu d'Italie en France. Juste censure de l'expression
_divinement_ appliquée à toutes choses que repousse l'idée de la
divinité. N'est-il pas scandaleux de dire qu'on a divinement digéré,
qu'on a soupé comme un ange, que telle viande est divine, qu'on a
baptisé son vin, etc., etc. Nous conviendrons encore, avec Celtophile,
que c'est une impiété, pour le moins autant qu'une vanterie, de dire,
à tout propos, qu'on a le diable au corps. Il faut aussi laisser aux
Italiens ces termes excessifs d'_humilissime serviteur_, de _sacrée
majesté_, qui ne disent plus rien, pour vouloir trop dire. Coup de
patte contre les croyances italiennes. Éloge de l'expression si bien
placée en Italie _non e vero_, cela n'est pas vrai. Selon Celtophile,
on ne doit point se battre pour la repousser. Philausone soutient qu'au
contraire il se faut battre pour un démenti ainsi donné; et ceci est
encore une digression.
Enfin nos discoureurs sont arrivés au logis de Philalèthe. La question
lui est soumise double, ainsi qu'il suit: Laquelle des deux langues est
préférable, de l'italienne ou de la française? le français gagne-t-il à
être italianisé? Philalèthe établit d'abord que les vrais juges ici ne
sont point les gens de cour, d'ordinaire fort ignorans; mais les hommes
lettrés qui savent le grec et le latin, dont le français est en partie
formé; que bien moins encore doit être juge en cette matière une cour à
demi composée d'Italiens. Censure amère des courtisanesques. On devine
que Philalèthe donnera toute raison à Celtophile, comme aussi le lui
donne-t-il, et nous aussi, et l'évènement aussi, grâce à Pascal et aux
grands écrivains de cette école.
L'EXAMEN DES ESPRITS POUR LES SCIENCES,
Où se montrent les différences des esprits qui se trouvent
parmi les hommes, et à quel genre de science un chascun est
propre; composé par Juan Huarte, médecin espagnol, traduit par
François-Savinien Alquié. (1 vol. in-12. Amsterdam, Ravestein,
1672.)
(1580-1672.)
Huarte, né dans la Navarre française, à Saint-Jean-Pied-de-Port, vers
le milieu du XVIe siècle, publia, en 1580, son livre de l'_Examen
de los ingenios para las sciencias_, ouvrage qui fut admiré pour
la méthode et pour la hardiesse des idées, mais auquel on reproche
certaines théories hasardées, telles qu'un système de génération qui
a frayé la voie du paradoxe absurde touchant l'art de créer les sexes
et les grands hommes à volonté. Cet ouvrage, traduit en italien et en
latin, le fut trois fois en français, 1° par Chappuis, en 1580; 2°
par Vion Dalibray, en 1658-75; 3° par Savinien Alquié, en 1672. Cette
dernière traduction est la préférée.
L'auteur dédie son livre à Philippe II, roi d'Espagne, et le divise
en quinze chapitres précédés d'un préambule sous forme d'additions,
lequel contient deux paragraphes. Dans le premier paragraphe, destiné à
définir l'esprit et à nombrer les différentes sortes d'esprit, Huarte
fait dériver les mots esprit, génie, entendement, du verbe _gigno,
ingenero_, d'où il conclut que l'esprit est un enfantement; puis,
attribuant à la nature des choses qui sont hors de nous une force
active et génératrice, il rapporte l'enfantement de l'esprit humain
à sa docilité envers les leçons naturelles, en quoi il s'appuie de
Cicéron qui définit l'esprit de cette sorte: _docilité et mémoire_.
Il distingue deux espèces de docilité; l'une d'entendement, laquelle
puise ses leçons dans la nature même, l'autre d'acquiescement aux
enseignemens du maître; la première forme les génies, la seconde les
bons disciples; celle-ci est mère de l'invention, celle-là du sens
commun. Il convient d'admettre, avec Platon, une troisième espèce
d'esprit qui tient de la divination et que le philosophe grec nomme
_esprit excellent mêlé de fureur_; c'est la source des poètes.
Descendant de ces sommités obscures à la médecine et à Galien, le
docteur navarrois cherche les rapports matériels qui lient les facultés
de l'intelligence à la conformation des cerveaux, et trouve que la
mémoire veut un cerveau de grosse et humide substance, tandis que
l'entendement, proprement dit, veut un cerveau sec, composé de parties
subtiles et délicates.
Dans le second paragraphe, consacré aux différentes sortes d'inhabileté
ou de sottise, il croit aussi en voir trois: 1° l'inhabileté résultant
de la grande froideur du cerveau qui retient l'ame dans les liens de
la matière et fait de l'homme un _véritable eunuque d'intelligence_;
2° l'inhabileté provenant de l'excessive humidité du cerveau et de
l'absence de tout principe huileux ou visqueux propre _à raccrocher les
espèces_, de façon que la science passe à travers l'entendement comme à
travers un crible; c'est une organisation très commune; 3° l'inhabileté
produite par l'inégalité de la substance cérébrale, laquelle, formée
de parties délicates et de parties grossières, engendre la confusion
des idées, des images et des discours. Ceci bien établi (comprenne qui
pourra), Huarte entre en matière.
_Premier chapitre._--Les enfans nés sans aptitude peuvent fermer les
livres, ils ne feront jamais rien. Mais il ne faut pas juger légèrement
des dispositions de l'enfance. Tel enfant semble lourd et inepte qui,
se développant lentement, deviendra Démosthène; tel autre paraît vif
et avisé qui avortera tout net. Exercez d'abord la mémoire des enfans,
puis sa dialectique; puis au troisième âge ouvrez-leur la philosophie,
et commencez alors par le dépayser, envoyant ceux d'Alcala de Henares à
Salamanque, et ceux de Salamanque à Alcala.
Choisissez-leur des maîtres à facile élocution, à génie méthodique,
et ne leur faites apprendre qu'une chose à la fois, en procédant du
commencement au milieu et du milieu à la fin.
Veut-on savoir quelle est la période du plus grand développement de
l'esprit? c'est de 33 à 50 ans. C'est pendant cette période qu'il
faut écrire, si l'on ne veut pas se rétracter. Les esprits qui se
développent à 12 ans sont caducs à 40 et meurent à 48. Ceux qui sortent
de page à 18 ans sont encore jeunes à 40, virils à 60, et ne finissent
qu'à 80.
_Deuxième chapitre._ La nature donne seule la capacité; l'art donne la
facilité, et l'usage la puissance, ainsi que le dit l'antique axiome:
_natura facit habilem, ars vero facilem, ususque potentem_. Mais il
faut s'entendre sur ce mot _nature_. Dire que c'est la volonté de
Dieu, c'est ne rien dire du tout; car, sans doute, Dieu fait tout par
sa volonté; mais, généralement, toutes les fois qu'il n'a pas recours
aux miracles, il laisse agir les lois immédiates selon lesquelles il a
constitué l'univers, et c'est à bien connaître ces lois que consiste
toute la science humaine. Par le mot _nature_, nous devons donc
entendre un certain rapport de causes et d'effets physiques. C'est
ce que nous révèle la diversité incroyable de génies, de mœurs, de
tempéramens, de formes, qui se fait remarquer entre les peuples, entre
les individus d'un même pays, d'une même province, d'une même bourgade,
d'une même famille, selon les conditions du sol, du climat et autres
circonstances, en partant du principe que les quatre grandes causes
naturelles de ces variétés infinies sont la chaleur, la froideur,
l'humidité, la sécheresse, comme le déclare fort bien Aristote, et
comme Galien le montre plus en détail dans le livre où il rapporte les
inclinations de l'ame au tempérament, livre qui est le fondement de
celui-ci.
_Troisième chapitre._--Quelle partie du corps doit être bien tempérée
chez l'enfant pour qu'il ait un bon esprit (car il est force
d'attribuer la faculté de penser à quelque organe spécial, ni plus ni
moins que toute autre faculté, et de reconnaître que nous ne voyons pas
avec le nez, que nous n'entendons pas avec les yeux, etc., etc.). Avant
Hippocrate et Platon, les philosophes naturels plaçaient les hautes
facultés de l'homme dans le cœur; mais ces deux grands esprits les ont
mises, à bon droit, dans le cerveau, contre l'opinion d'Aristote qui
revint à la doctrine du cœur par une secrète démangeaison de contredire
Platon. Or, pour que le cerveau soit bien conditionné, il convient que
ses parties soient fortement unies; que la chaleur, la froideur, la
sécheresse et l'humidité s'y balancent; enfin que sa substance soit
formée de parties délicates et subtiles.
Quatre autres conditions sont, de plus, requises: 1° la figure,
laquelle, indiquée par la forme de la tête, doit, selon Galien,
représenter une boule aplatie sur les côtés, de manière à faire
protubérer le devant ou front, et le derrière ou occiput; 2° la
quantité, qui doit être considérable, et, par conséquent, s'annoncer
par une grosse tête, ou du moins par une tête peu chargée d'os et de
chair si elle est petite. L'homme bien conformé a plus de cervelle
que deux chevaux et que deux bœufs. Ajoutons que la quantité de
cervelle répartie entre les quatre ventricules du cerveau doit rendre
ces ventricules cohérens par de nombreuses circonvolutions; 3° la
température, toujours modérée dans l'état normal; 4° la qualité des
molécules cérébrales, laquelle est d'autant meilleure qu'elle est plus
légère et plus médullaire. Ces conditions étant remplies par la nature,
restent encore à désirer l'abondance, la saine qualité et l'équilibre
des esprits vitaux et du sang artériel; car c'est par là que le cœur
influe sur la pensée.
_Quatrième chapitre._--L'auteur traite ici de l'ame végétative, de
l'ame sensitive et de l'ame raisonnable, comme s'il supposait trois
sources distinctes de la faculté de vivre, de sentir et de penser,
tandis que l'ame paraît d'abord végétative, puis sensitive, puis
raisonnable _sui generis_. C'est le tort de tous ceux qui veulent
disserter _a priori_ sur la nature de nos facultés intellectuelles, de
donner leurs formes d'observation pour des modifications réelles. Locke
et Condillac ont déployé bien plus de science véritable en laissant
à Dieu la nature de l'ame, son siége, son essence, pour étudier, par
l'expérience, comment nos connaissances se forment et s'accroissent.
Huarte ne laisse pas d'être un esprit profond. On ne conçoit guère
qu'avec son dessein annoncé d'expliquer le travail de la pensée par la
structure et le jeu des organes, il n'ait pas éveillé les soupçons des
théologiens espagnols, si inquiets et si vigilans. Il va trop loin,
ce nous semble, en avançant que des organes réguliers suffisent, sans
le concours de l'éducation, à faire un savant, un poète, un artiste,
opinion qu'il appuie de l'exemple des idiots et des frénétiques rendus
habiles par la maladie ou les accidens. Les faits par lui cités à cette
occasion ne seraient pas concluans quand ils seraient authentiques.
Du reste, il fait preuve de saine philosophie quand il explique les
inspirations, les pressentimens, les oracles, par l'exaltation des
organes plutôt que par l'intervention de la divinité ou des démons.
_Cinquième chapitre._--Recherches oiseuses pour savoir dans quels des
quatre ventricules du cerveau se logent l'entendement, la mémoire,
l'imagination, et si ces trois facultés ne se trouvent pas dans
chaque ventricule, ce qu'il soupçonne, la paralysie de l'un d'eux ne
faisant qu'affaiblir et non cesser ses facultés. On ne s'attendait
guère à rencontrer le docteur Gall en Espagne au XVIe siècle; le
voici toutefois; rien de nouveau sous le soleil. Huarte pense, comme
Aristote, que la froideur est favorable à l'entendement et la chaleur
à la force corporelle. La sécheresse rend l'esprit subtil; l'humidité
le rend lourd. La sécheresse et la froideur sont grandes chez les
mélancoliques, et l'on voit que les plus savans hommes ont été
mélancoliques. L'humidité du cerveau le rend propre à recevoir; d'où
la mémoire plus active dans la jeunesse que dans la vieillesse, et,
au contraire, le jugement plus solide chez les vieillards que chez
les jeunes gens. Si la mémoire est meilleure le matin que le soir,
c'est que le sommeil humecte le cerveau. La chaleur est le principe de
l'imagination; d'où l'impossibilité de réunir une forte imagination à
une forte mémoire. La sécheresse, l'humidité et la chaleur présidant,
la première à l'entendement, la deuxième à la mémoire et la troisième
à l'imagination, il n'y a que trois grandes sortes d'esprit qui se
subdivisent selon la combinaison de ces trois élémens.
_Au sixième chapitre_, l'auteur se perd dans le développement de ses
idées et devient difficile à suivre, cela se conçoit. On entrevoit
qu'à l'opposé d'Aristote, qui soustrait l'ame à l'action du corps et
la croit immatérielle et éternelle, il la soumet aux organes, si même
il ne la confond pas avec eux. Poursuivant toujours son système des
trois élémens, il prétend reconnaître un grand jugement ou une grande
imagination aux cheveux gros, noirs et rudes, produits nécessaires
de la sécheresse ou de la chaleur, et une grande mémoire aux cheveux
blonds et soyeux, résultats de l'humidité. Il avance que celui qui rit
beaucoup a plus d'imagination que de mémoire ou de jugement, parce que
le rire vient du sang, foyer de la chaleur.
_Le septième chapitre_ est conçu dans le dessein plus qu'aventuré
d'éloigner des principes et des applications précédentes le reproche
de matérialisme. Notre médecin y prétend que sa doctrine ne contredit
pas le dogme de l'immortalité de l'ame qui nous est enseigné par Dieu
même; du reste, il pense avec Galien que l'immatérialité de l'ame ne
saurait être fondée sur la seule raison, sans révélation, en quoi il
s'écarte de Platon et des autres spiritualistes. Après avoir fait une
belle profession de foi, il s'aventure de nouveau et laisse échapper
ces paroles qui pourraient bien être le fond de sa philosophie:
_l'ame n'est autre chose qu'un acte et une forme substantielle du
corps humain_. Après ce grand trait lancé contre la pensée du monde,
il se presse de lui faire plus de sacrifices qu'elle n'en demande,
en admettant des esprits immatériels errant dans l'univers. Il parle
des démons succubes et incubes qui aiment les maisons obscures, sales
et infectes, et fuient celles qu'habitent le jour, la propreté, la
musique. Il explique ensuite pourquoi Dieu s'est communiqué aux hommes
sous la forme d'une colombe et non sous celle d'un aigle ou d'un paon;
par où l'on aperçoit que Huarte s'est souvent moqué du public, afin de
prendre impunément plus de libertés avec le lecteur qu'il s'est choisi.
Il pousse les choses si loin dans ce chapitre, qu'on peut hardiment
le proclamer passé maître en fait d'ironie. Heureux fut-il d'avoir
été pris alors au sérieux! Pour moi, si j'eusse été grand inquisiteur,
j'aurais fait brûler mon plaisant tout nu; il est vrai que je n'aurais
jamais voulu être grand inquisiteur. Voir, page 163 et suivantes, le
colloque de l'ame du mauvais riche avec l'ame d'Abraham et les curieux
commentaires sur ce colloque.
_Le huitième chapitre_ est à la fois ingénieux et judicieux. L'auteur
y examine les rapports des différentes sciences avec les différens
genres d'esprit. Ainsi, de la mémoire dépendent, selon lui, l'étude
des langues, la théorie de la jurisprudence, la théologie positive
ou la science des canons, la cosmographie, l'arithmétique, etc.,
etc. L'entendement préside à la théologie scolastique, à la théorie
médicale, à la dialectique, à la philosophie naturelle et morale,
etc., etc.; et c'est de l'imagination que sortent, comme d'une source
vive, la poésie, l'éloquence, la musique, en un mot tous les arts.
Il soutient ses assertions par des raisonnemens fort spécieux et des
observations très fines, telles que la facilité des enfans à savoir
les langues, la difficulté qu'ont au contraire les scolastiques à
parler les langues correctement, le défaut absolu de goût poétique des
philosophes, l'extravagance des poètes en matière d'argumentation,
etc., etc. Les jeux, dit-il, dépendent de l'imagination, et aussi
l'ordre dans les habitudes domestiques, l'élégance, la parure, et
aussi l'irritabilité, la violence, mais par dessus tout le génie de
la poésie. Les grammairiens sont arrogans; c'est qu'ils ont moins de
jugement que de mémoire; car rien de si contraire au jugement que
l'arrogance. Les Allemands, et généralement les peuples du Nord, ayant
le cerveau humide, se ressouviennent mieux qu'ils ne raisonnent, tandis
que les Espagnols, dont le cerveau est sec, oublient aisément et
pensent avec justesse.
_Neuvième chapitre._ Intéressantes déductions des principes posés.
Ainsi, c'est peine perdue d'attendre un jugement sûr des mieux disans;
car, s'ils parlent bien, c'est qu'ils ont le cerveau chaud et humide,
et, pour bien juger, ils devraient l'avoir sec et froid. Saint Paul,
dont le sens était si profond, avoue qu'il ne savait point parler.
_Le dixième chapitre_ est une continuation du même sujet, appliquée à
l'art de la chaire et aux autres genres d'oraison, dans laquelle il est
montré pourquoi ceux qui ont le plus d'éloquence excellent le moins
dans l'art d'écrire, _et vice versa_.
_Le onzième chapitre_ étend ces applications à la jurisprudence, par
où l'on voit comment le meilleur avocat est souvent très médiocre
jurisconsulte à charge de revanche.
_Le douzième chapitre_ est relatif à la médecine. L'auteur en sépare
la théorie, qu'il donne à la mémoire pour une part et pour l'autre à
l'entendement, de la pratique, qu'il fait découler de l'imagination.
Suivent des anecdotes piquantes et de bonnes observations.
_Au treizième chapitre_, Huarte, cherchant à quelle disposition
d'humeurs, d'organes et d'esprit se rapporte le talent militaire, croit
le rencontrer dans l'imagination, source de la malice, qui se lie à la
tromperie, laquelle, aussi bien que la vaillance, dirige la guerre,
et vient d'un cerveau chaud. L'entendement et la mémoire, produits du
froid et de l'humide, ne sont pas générateurs des guerriers. Un général
aura la tête chauve, la chaleur ayant dû dessécher ses pores. Ici
trouve sa place une grande et philosophique digression sur la noblesse,
où les fiers Castillans apprendront que le vrai noble est fils de ses
œuvres.