Hubert Languet, gentilhomme bourguignon, né en 1518, de catholique

devenu luthérien, puis conseiller d'Auguste, électeur de Saxe, devrait

être sauvé de l'oubli quand il n'aurait en sa faveur que le mérite

d'avoir dit des vérités dures à Charles IX, dans une harangue publique,

et justifié l'éloge qu'a fait de lui Duplessis Mornay qui lui dut la

vie à la Saint-Barthélemy, éloge rapporté dans tous les dictionnaires

historiques: «_Il fut ce que bien des gens veulent paraître, et vécut

comme les meilleurs désirent mourir._» _Is fuit quales multi videri

volunt; is vixit qualiter optimi mori cupiunt._ Mais son livre ou

pamphlet politique, contre la tyrannie, sur la nature du contrat qui

lie réciproquement le prince et le sujet (car c'est bien lui qui a

composé le _Vindiciæ contra tyrannos_[3] et non d'autres, ainsi que

Bayle l'a démontré), le recommande d'ailleurs à la postérité, sinon

pour le style qui, en latin comme en français, est lourd, diffus,

écrasé de citations de l'histoire hébraïque, en un mot d'une lecture

pénible; du moins pour le fond des idées, où la profondeur et la

hardiesse s'allient à l'amour de la justice et de la vérité. Ce livre

est spécialement dirigé contre le traité du _Prince_ de Machiavel, et

cette politique de perfidie et de ténèbres que les Borgia, les Rovère

et les Médicis avaient, en ce temps-là, vomie de l'Italie sur le reste

de l'Europe, avec l'athéisme et la débauche. L'époque était remarquable

en France, en Allemagne et en Angleterre, par l'ardeur que les esprits

montraient pour les nouveautés en tout genre. Tant que l'émancipation

n'eut pour objet que les croyances et les lois de la conscience intime,

les princes parurent moins soulevés contre elle que le clergé romain;

mais ils ne tardèrent pas à reconnaître qu'une fois l'esprit d'examen

introduit et popularisé dans le monde, les principes qui fondent leur

pouvoir et y assignent des bornes seraient incessamment recherchés,

au grand péril de leur domination, alors si pesante et si extrême,

et la guerre commença; guerre terrible qui n'est point encore finie

aujourd'hui, mais dont le terme approche, pour ouvrir une période

opposée! qui elle-même aura son terme.

[3] Bayle, dans sa Dissertation sur Junius, ne prenant parti

ni pour ni contre, suivant sa coutume, dit simplement que _le

Vindiciæ contra tyrannos_ est un ouvrage plein d'ordre et de

méthode, et qu'on y trouve ce qu'il y a de plus solide à dire

sur le droit au moins problématique des peuples: il ajoute

que les politiques changent de thèse, à ce sujet, suivant les

circonstances, témoins les catholiques, qui soutenaient le droit

des rois au temps de Charles IX, et qui soutinrent le droit des

peuples, contre Henri IV, au temps de Henri III.

L'original latin, édition de Francfort, pet. in-12, 1608, est

suivi d'un autre traité, _De jure magistratuum in subditos,

et officio subditorum erga magistratus, tractatus brevis et

perspicuus, his temporibus utrique ordini apprime necessarius_.

Cet écrit, de 89 pages, contenant dix questions résolues, ne

porte aucun nom d'auteur. Il est conçu dans le même esprit que le

traité précédent, avec moins de hardiesse, et fait à la fois la

leçon aux peuples et aux princes. Deux _index_ qui se trouvent à

la fin, l'un pour les questions favorables aux sujets, l'autre

pour les objections favorables aux princes, en rendent l'usage

très commode.

On joint quelquefois à la traduction de l'ouvrage de Hubert

Languet celle d'un _Traité de la Puissance et de l'Autorité des

Rois_, composé en latin par Claude Gousté, prévôt de Sens, 1551.

Ce dernier écrit, dédié à Charles IX, qui paraît l'avoir commandé

à l'auteur, se compose de six chapitres, ayant pour objet de

consacrer l'autorité suprême des rois, soit dans la convocation

des conciles, soit dans la tenue des états généraux, et d'établir

cette suprématie absolue sur la base de la volonté divine. Cet

ouvrage, qui porte bien le caractère de son origine, ne creuse

pas assez la matière pour devoir être opposé à celui de Hubert

Languet. Il est, d'ailleurs, d'une mince érudition et d'une

grande longueur dans sa brièveté.

Quatre questions expliquées composent tout ce traité:

La première, de savoir si les sujets sont tenus d'obéir au prince en ce

qui blesse la loi de Dieu, est résolue par l'essence même des choses

et l'exemple des martyrs qui ont préféré la mort au sacrilège que leur

commandaient les empereurs; il ne s'agit que de bien savoir quelle est

la loi divine; or, on la trouve écrite dans la conscience de l'homme,

comme sur les deux tables de Moïse, et elle se résume ainsi: piété,

justice, charité, d'où il suit que nous refuserons d'obéir au prince

s'il nous ordonne de blasphémer, de renier Dieu, de tuer l'innocent, de

haïr nos semblables, etc., etc.

Dans la deuxième question, l'auteur examine s'il est loisible de

résister par la force au prince qui enfreint la loi divine; à qui,

comment et jusqu'où cela est loisible. Hubert Languet, accumulant, à ce

propos, des traits de l'Histoire sainte, selon la coutume des écrivains

du XVIe siècle, qui n'auraient pas distingué leur droite de leur gauche

sans recourir à Israël, établit que la résistance est ici de droit, et

qu'elle appartient à la communauté, c'est à dire au peuple; en sorte

que s'il est assailli de paroles, il résistera de paroles; si par

armes, il prendra les armes, combattant de la langue et de la main;

_voire même par embûches et contre-mines_. _Embûches et contre-mines_

semble un peu fort; mais passons, puisque cela se voit dans Israël.

Maintenant, qui représentera la communauté? sera-ce cette multitude

aveugle et grossière dont l'action n'est que désordre? non: ce seront

les magistrats ou délégués du peuple, comme étaient les Septante au

royaume d'Israël; et la résistance sera aussi légitime de la part de

la plus petite fraction de la communauté que de la communauté entière;

exemples: Lobna s'arrachant au joug de l'impie Joram, roi de Juda;

Zabulon, Nephtali et Issachar se soulevant à la voix de la prophétesse

Débora, contre Jabin, roi de Chanaan. Mais si le prince passe outre et

se présente sous les murs de sa ville insurgée, lui fermera-t-on les

portes? oui; car ce n'est point sa ville. Royauté signifie domination

et non patrimoine; et domination dépend de justice.--Objection: de

la sorte, toute rébellion a libre carrière, et l'Etat peut, à chaque

instant, changer de maître.--Réponse: non; car résister et se révolter

sont deux choses distinctes. Le rebelle prend les armes par haine et

ne les dépose point; le résistant les prend pour sa défense et les

dépose sitôt qu'il n'est plus attaqué. Que le prince injuste cède et

le résistant redeviendra sujet!--Voilà qui est très bien raisonné,

dirons-nous à Junius; mais la guerre, une fois engagée, raisonne trop

souvent autrement, et presque toujours par nécessité: il ne faut donc y

recourir que dans les cas extrêmes.

La troisième question devient ardue. Est-il loisible de résister au

prince qui opprime ou ruine l'Etat? à qui, jusqu'où et comment cela

est-il loisible?--«Ce qui suit va déplaire aux mauvais princes», dit

Junius en débutant; «mais les bons princes l'auront pour agréable,

vu qu'ils savent que le magistrat le plus élevé n'est autre chose

_qu'une loi animée et parlante_.» Au fait: c'est le peuple, après

Dieu, qui établit les rois. Dieu l'a voulu ainsi pour que les rois ne

s'imaginassent pas que les peuples sont des troupeaux dont, eux rois,

sont les maîtres, en raison de leur mérite propre; témoin Israël.

Donc le peuple est au dessus du prince. Que le peuple s'éloigne du

prince, celui-ci _trébuschera incontinent tout à plat_.....; lui qui

triomphait en toute magnificence en un instant _sera comme la poussière

des champs; brief, au lieu que chacun l'adoroit, il sera contraint de

devenir pédant en une école comme il avint au jeune Denys, tyran de

Sicile_. Aussi voit-on partout, excepté en Turquie et semblables lieux

où l'on peut dire _qu'il n'y a point royauté, ains brigandage_, que

certains corps de magistrats ou d'Etats réunis décident souverainement,

avec le prince, des choses que le prince ne pourrait résoudre sans

eux. Voire même, arrive-t-il souvent, ainsi que cela s'est rencontré

en France, réputée la meilleure monarchie, que le prince est déposé

et fait moine par eux. En Arragon, la justice est plus forte encore à

l'encontre du prince qui faillit. Est-ce à dire que _les ailes de la

royauté soient, par là, trop rognées_? non: ceux qui contiennent la

royauté sont les amis du roi; ceux qui secondent ses caprices sont amis

pernicieux de la personne royale. Les premiers sont vrais officiers du

royaume; les autres _sont les valets de François_. Qu'on n'objecte pas,

en faveur du pouvoir absolu, la prescription! Le temps ne retranche

rien des droits du peuple; il ne fait qu'aggraver les outrages du

prince qui a usurpé sur le peuple. Le prince est soumis à la loi; il

ne peut, seul, changer la loi, il ne peut se dispenser d'exécuter la

loi, et même, quand il fait grâce, il ne dispense pas de la loi; il ne

fait que l'interpréter, le cas étant douteux, selon l'équité, base de

toute loi; ou bien il excède les limites du droit de grâce. Comme il

n'est pas propriétaire, ains qu'il est magistrat du royaume, il ne peut

lever argent sur ses peuples sans leur consentement. Lisez la harangue

de Samuel aux Juifs qui demandaient un roi, pour apprendre à quel titre

les rois règnent, et comment ils doivent régner. Ces principes posés,

Junius les applique aux cas de tyrannie. Il y a deux espèces de tyrans:

1° les _tyrans sans titre_, tels que les conquérans par rapport aux

pays conquis, ou les usurpateurs par fraude, violence ou feintise;

2° les _tyrans d'exercice_, c'est à dire les princes légitimes qui

abusent. Belle description de cette sorte de tyrannie. Quant au droit

de répression, il est évident pour tout le monde à l'égard du _tyran

sans titre_. _Chacun peut crier après ce mal comme au feu et y courir

avec crochets et engins, sans attendre le capitaine du guet._ Il n'en

va pas de même avec le _tyran d'exercice_; ici la matière veut être

traitée dextrement. Les rois sont hommes et par ainsi tous peccables.

Il ne convient donc les poursuivre comme tyrans, parce qu'il leur est

arrivé de faillir; autrement ce serait ne pas vouloir de rois. On ne

doit les poursuivre, comme tyrans, que s'ils ruinent les lois et l'Etat

par la base. Encore est-il souventes fois plus expédient au peuple de

ne pas courir trop vite au remède en ce cas, vu que le remède peut

être plus dangereux que la maladie même. Ici l'auteur parle en penseur

et en sage accompli. Cependant, que doit-on faire à l'égard du _tyran

d'exercice_, alors que son joug est devenu intolérable? le peuple doit

se plaindre; les Etats et officiers du royaume doivent remontrer. Si

le tyran n'écoute rien, on peut prendre les armes, ainsi que le disent

Bartole et saint Thomas d'Aquin; le droit sera du parti des lois, et

le prince pourra être déposé, comme cela s'est vu plus d'une fois, en

France, en Danemarck, en Suède, en Pologne, en Hongrie, en Espagne et

Portugal, ou même à Rome à l'égard des papes dont plusieurs ont été

déposés par les conciles. Mais qui appellera aux armes? les magistrats

en corps, ou seulement plusieurs d'entre eux, ou même l'un d'eux; mais

non jamais le particulier, lequel n'a point le glaive en sa main, ne

peut être juge en sa cause et ne doit agir que par ses délégués; ainsi

que dans la tempête il est loisible à tout matelot, et non au passager,

d'aider ou de suppléer, au besoin, le pilote. Le colonel Silas Titus

alla bien plus loin qu'Hubert Languet, en 1657, lorsque dans le traité

politique, intitulé _Killing No Murder_, qu'il donna sous le nom de

William Allen, il prétendit établir par les faits de l'Histoire sainte,

que tuer _un tyran sans titre ou d'exercice n'était pas un crime_;

proposition révoltante, eût-elle pour objet, comme on l'a dit, quoique

dédiée à Cromwell, de désigner Cromwell au poignard et non Charles Ier

à l'échafaud.

Quatrième question. Les princes voisins peuvent-ils secourir les sujets

opprimés d'un autre Etat? sont-ils tenus de le faire?--Oui, en cas de

péril de la religion du Christ; oui, même encore dans le cas de simple

oppression et aussi pour se préserver, mais non avec la secrète pensée

de s'agrandir.

Tel est, en substance, ce traité célèbre, auquel nos publicistes

actuels ne sauraient guère ajouter, et qui, avec les écrits de Buchanan

et ceux des ligueurs, dont il n'égale pourtant ni la témérité, ni

la violence, à beaucoup près, fut comme le signal de l'insurrection

des esprits, dans l'Europe moderne, contre la puissance absolue des

princes. La détestable catastrophe de 1648, en Angleterre, peut être

considérée comme un corollaire sanglant de tous ces livres; non sans

doute qu'elle en découle par une déduction rigoureusement logique (à

Dieu ne plaise que nous le pensions), mais parce que, dans les Etats

despotiques, les passions populaires ne sont pas plutôt éveillées,

que les principes de la plus sage liberté sont emportés dans les

conséquences extrêmes qu'en tirent l'ambition, la cupidité, la fureur

et la vengeance. Il faut rendre grâce, sans doute, à ceux qui, de

nos jours, ont introduit dans le droit public le dogme tutélaire,

capable de remédier à tout, de l'inviolabilité des princes et de la

responsabilité de leurs agens; mais il faudra dresser des autels à ceux

qui, dans l'occasion, le feront respecter.

LE TOCSIN

CONTRE LES MASSACREURS

ET AUTEURS DES CONFUSIONS EN FRANCE,

Par lequel la source et l'origine de tous les maux, qui de

long-temps travaillent la France, est descouverte, afin

d'inciter et esmouvoir tous les princes fidelles de s'employer

pour le retranchement d'icelle, adressé à tous les princes

chrétiens.

«Le dominateur preschant sur le pauvre peuple est comme un

lion rugissant et affamé.»

(Prov. 28, 15.)

«Les exacteurs de mon peuple ont esté des enfans; et les

femmes ont dominé sur luy.»

(Isaïe, 3, 11.)

A Reims, de l'imprimerie de Jean Martin, M.D.LXXIX. 1 vol. in-8

de 251 pages.

(28 juin 1577-79.)

De tous les écrits contemporains que le désespoir et la fureur ont

inspirés aux réformés à l'occasion du massacre de la Saint-Barthélemy

(24 août 1572), celui-ci, dont l'auteur est inconnu, même à M. Barbier

et au P. Lelong, me semble un des plus faits pour exciter l'intérêt

par les circonstances et l'exactitude du récit, l'élévation des vues

et le ton général du style. Ce n'est pas de l'histoire, sans doute, il

y règne trop d'emportement et d'indignation pour qu'on lui accorde cet

honneur; mais ce n'est pas davantage un libelle; on y trouve trop de

noblesse dans les sentimens et de justice dans la plainte, pour qu'il

soit permis de le flétrir par cette qualification. Il est dédié aux

très illustres princes chrétiens, républiques et magistrats, faisant

profession de l'Evangile, et son début, aussi simple que majestueux,

offre, par parenthèse, un modèle de période pour notre langue, qu'aucun

de nos meilleurs écrivains n'a peut-être surpassé; le voici:

«Encore que nous n'ignorions point, très illustres princes et

seigneurs, que c'est principalement à Dieu à qui nous devons avoir

recours en l'affliction qui nous est naguères advenue en France,

comme estant le seul et unique appuy de ceux qui sont oppressez par

les tyrans; et que c'est aussy à lui de faire vengeance des excès et

cruautez commises à l'encontre de nous: si est-ce que s'estant bien

souvent servi du moyen des hommes, surtout ceux auxquels il a donné sa

cognoissance, et mis le glaive en main pour la délivrance des siens,

nous estimons, pour ne mespriser telles aides, qu'après l'invocation de

son nom, nostre devoir a esté de nous adresser icy à vous et vous faire

plainte, non pas de quelque outrage qui soit ou léger en son effet,

ou incogneu par la distance des lieux: ains du plus cruel et barbare

qui ait jamais esté ouï, et que vous sçavez avoir esté commis quasi

en vos portes: afin que le vous représentant devant les yeux avec ses

circonstances, vous y apportiez, par votre prudence et authorité, le

prompt remède, que l'importance du fait, la nécessité des affaires de

France et la conservation de vos Estats le requièrent: vous ayant les

auteurs, par cet eschantillon de perfidie et cruauté, assez ouvertement

descouvert la bonne volonté qu'ils portent à tous ceux qui font, comme

vous, profession du pur service de Dieu.»

Suit une narration oratoire des évènemens principaux de ces temps

désastreux, en remontant à la conspiration d'Amboise, ou même à Henri

II et François Ier, pour descendre jusqu'à l'année 1577, aurore

de la ligue; narration un peu diffuse, surchargée de citations de

l'histoire sacrée et profane suivant le goût de l'époque, mais où

brillent, par intervalles, des sentences aussi vraies que frappantes,

telles que celle-ci, prise de Fulgosius: «Il vaut mieux, pour un Etat,

que le prince soit mauvais et que ses conseillers soient bons, qu'à

l'opposite il soit bon et qu'il ait de mauvais conseillers.» Nulle

part je n'ai vu les véritables causes et les principaux agens de la

Saint-Barthélemy plus nettement exposés. Le coup partit de Rome et de

Madrid. Grégoire XIII (Buoncompagno) et Philippe II le conçurent les

premiers pour empêcher la France d'aider l'insurrection des Pays-Bas,

et les succès de la nouvelle religion sur ce point. Leur intermédiaire

auprès de Catherine de Médicis fut le comte de Retz (Gondy), qui

était secrètement aux gages de l'Espagne. La reine-mère s'y laissa

engager par l'idée que la perte de tant de gens de tête et de cœur

lui assurerait une domination facile, sa passion favorite. Le duc

d'Anjou embrassa le dessein avec ardeur par jalousie du duc d'Alençon,

son frère, qui soutenait les réformés et la révolte flamande. Le roi

Charles IX hésita quelque temps, parce qu'avec beaucoup d'esprit, dont

il était pourvu, il entrevoyait les avantages que sa couronne pouvait

retirer de l'affranchissement des Provinces-Unies, sous la conduite de

Coligny; mais il céda par faiblesse et aussi par un penchant naturel

de cruauté et de perfidie. Il était né monstre, et, comme tel, digne

fils de sa mère. Une fois sa décision arrêtée, il fut passé maître en

fait de dissimulation et de férocité; toutefois, _il ne mit pas les

mains au massacre_ (page 137), se contentant, du fond de son Louvre,

de se faire donner, au fur et à mesure, les noms des victimes et ceux

des prisonniers, dont il ordonnait tantôt la mort, tantôt la captivité.

Le duc d'Alençon, seul entre les princes de la famille royale, fut

innocent du forfait, qu'il repoussa même avec horreur; cependant il

garda le secret qui lui fut imposé d'avance par la reine, sa mère et

son ennemie, sous peine de la vie.

Ce malheureux prince, trop maltraité par l'histoire, obtient de notre

anonyme une apostrophe honorable dans son éloquente péroraison: «... Et

vous, prince débonnaire, qui n'avez point souillé vos mains au sein des

innocens, comme vos deux frères, ains au contraire..., souffrirez-vous,

etc., etc.»

Terminons cette courte analyse par la réponse de l'amiral à ceux de

ses amis, qui, plusieurs jours avant la catastrophe, l'avertissaient

du danger et lui conseillaient de fuir, réponse que je n'ai vue

rendue nulle part dans la même sublimité. «Non; je veux, dit-il,

expérimenter, au péril de ma vie, la fidélité, la loyauté de mon roi,

et je m'efforcerai de mettre tout le monde en repos, dussé-je demeurer

le premier! Je sais bien que c'est principalement à moi qu'on en veut;

cependant, quel malheur sera-ce pour la France si, pour ma conservation

particulière, il faut qu'elle soit toujours en alarme et rentre, à tout

propos, en nouveaux troubles! ou bien quel pour moi si je vis ainsi en

continuelle défiance du roi! Et, de fait, s'il a délibéré d'avoir ma

vie, je n'ai ni maison forte ni pouvoir en apparence de m'en garantir.

Quant à moi, fuir chez les étrangers sera toujours jugé acte de

témérité, et si ne semble expédient ni pour moi ni pour mes amis, etc.,

etc.»

DEUX DIALOGUES

Du nouveau langage françois italianizé, et autrement desguizé,

principalement entre les courtisans de ce temps; de plusieurs

nouueautez qui ont accompagné ceste nouueauté de langage; de

quelques courtisanismes modernes, et de quelques singularitez

courtisanesques (par Henri Estienne, sans date). _Rare._

1 vol. pet. in-8 de 628 pages, plus 16 feuillets préliminaires,

contenant, 1°, au verso du premier titre, des vers du livre

au lecteur, et un quatrain de Celtophile; 2° une Épistre

en prose de Jean Franchet, dit _Philausone_, gentilhomme

courtisanopolitois, aux lecteurs _tutti quanti_; 3° une

Condoléance versifiée aux courtisans amateurs du naïf langage

françoys; 4° deux remontrances versifiées aux autres courtisans

amateurs du françoys italianizé; 5° une Épistre en vers de M.

Celtophile aux Ausoniens; 6° un Advertissement au lecteur. M.

Brunet signale trois éditions de ces dialogues; la première

de Paris, Mamert-Patisson, 1579, et les deux autres d'Anvers,

1579-83, in-16, Guillaume Niergue. La nôtre, sans date,

serait-elle une édition originale, antérieure à celle de

Mamert-Patisson, ou serait-elle la même?

(1579.)

Il fut un temps, à la cour de nos rois, où les gens de bon goût,

ambitieux de faveur, au lieu d'être _étonnés_, étaient _sbigottits_;

où, non pas après le _dîner_, mais après le _past_, ils allaient, non

pas _se promener par la rue_, mais _spaceger par la strade_; où, pour

mieux étaler, je ne dis pas _leur gentillesse_, mais _leur garbe_, et

ne point paraître _goffes_, c'est à dire _lourds_, ils affectaient,

sinon des manières _stranes_, du moins un langage _étranger_, un jargon

italien qu'ils nommaient _le parler courtisanesque_. Tout ce qui, dans

le discours, s'éloignait de cette mode florentine semblait _scortese_,

pour ne pas dire _incivil_, et rompait, sans miséricorde, toute

familiarité, que disons-nous? _toute domestichesse_ avec les grands;

de sorte qu'un pauvre seigneur qui se serait pris à parler bonnement

français eût _sans induge été risospint_, autrement repoussé _sans

retard_, ce qui bien fort l'eût _inganné_, autrement _trompé_.

Cette mode ridicule est, avec la fraise à triple rang, les cheveux

dressés en raquette depuis la racine, les paniers grotesques, les

canons plissés, le libertinage à deux faces, les astrologues, les

devins, les poisons parfumés, la fourbe, la bigoterie et la cruauté, ce

que les Français d'alors durent à la funeste alliance de Catherine de

Médicis, la tant vertueuse et honneste princesse, comme dit Brantôme:

car il ne faut point d'ailleurs attribuer, à l'arrivée de cette femme

en France, le triomphe des beaux-arts parmi nous, lequel ne lui est

point dû, et dont tout l'honneur appartient à nos rois Charles VIII,

Louis XII et François Ier, ainsi qu'à nos expéditions d'Italie.

Le travers que nous venons de signaler, d'après _Jean Franchet_, fait

le sujet des deux dialogues susénoncés entre trois interlocuteurs,

savoir: Celtophile, partisan du français pur; Philausone, partisan

du français italianisé; et Philalèthe, partisan du vrai. L'idée de

cette satire docte et plaisante, quoiqu'un peu diffuse, convenait au

savant et malin Henri Estienne, dont le génie hardi ne faisait grâce

à personne. Il pouvait déjà prétendre au patronage de notre langue

par son beau _traité de la conformité du françois avec le grec_; il y

acquit de nouveaux droits par le présent ouvrage qui fut incessamment

suivi du _traité de la précellence du françois sur l'italien_, tous

écrits aujourd'hui trop peu communs et trop peu lus.

Les courtisans auxquels s'attaque notre auteur n'avaient pas seulement

introduit, dans le français, force mots italiens, ils avaient encore

changé la prononciation des mots indigènes, et disaient _la guarre_,

_la place Maubart_, _frère Piarre_, pour la guerre, la place Maubert,

frère Pierre; _le dret_, _l'endret_, pour le droit, l'endroit (usage

qui, par parenthèse, s'est perpétué chez eux jusque sous Louis XV);

_chouse_, _cousté_, pour chose, côté, et ainsi du reste, que c'était

une pitié de les entendre. Ils disaient aussi _j'allions_, _j'venions_;

mais ceci n'était plus de l'italien, c'était tout simplement du

rustique; car nous avons été long-temps rustiques, puis imitateurs des

Italiens et des Espagnols, ayant d'être purement français et polis, ce

qui ne s'est bien manifesté que vers la fin du règne de Louis XIII.

Ce n'est pas qu'on doive repousser tout emprunt fait aux langues

contemporaines; il en est, dans le nombre, de très heureux. Par

exemple, le mot _bastant_ est de bonne prise pour nous, étant plus

spécial que le mot _suffisant_, et n'ayant pas d'équivalent dans

le français. Il en est de même du mot _désappointement_ dérobé aux

Anglais, lequel, signifiant une contrariété mêlée de surprise, ne

saurait se rendre dans notre idiome sans périphrase: mais ce qui

est juste et ce que Henri Estienne veut seulement dire, de tels

emprunts ne doivent être faits qu'avec discrétion, dans le seul cas

de la nécessité, jamais par air, ni par affectation, bien moins par

engouement sot et adulateur.

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 3 / 41 段