de François Ier en matière de religion, et pour combler la mesure
de la démence, s'autorise de l'Evangile. Celui des _Libraires_ et
_Imprimeurs_, très amer contre l'imprimerie, très favorable à la
censure, renferme une étrange expression, car ce ne peut être un
anachronisme. Duret cite un édit de Justinien contre les imprimeurs
incorrects du Digeste et du Code. Le chapitre des _Putains_ oppose
avec avantage l'ordonnance de saint Louis contre les bordeaux, à la
loi de Solon, qui les introduisait pour garantir les honnêtes femmes
de l'incontinence des jeunes hommes. Le chapitre des _Vêtemens, fards
et superfluités de meubles défendus_, tombe dans le vice de toutes
les lois somptuaires qui gênent la marche de la société sans réformer
les mœurs. On y voit une expression ingénieuse et pleine d'énergie
contre les parures féminines. «On peut, dit l'auteur, dextrement nommer
tels afficquets les seconds macquereaux des femmes.» Quant aux lois
somptuaires, nous nous en tenons au mot de Tibère qui est admirable:
«Que la satiété soit le frein du riche, la nécessité celui du pauvre,
et la modération celui du sage.»
CINQ LIVRES DE L'IMPOSTURE
ET TROMPERIE DES DIABLES,
DES ENCHANTEMENS ET SORCELLERIE,
Pris du latin de Jean Uvier, médecin du duc de Clèves, et faits
françois par Jacques Grévin, de Clermont en Beauvoisis, médecin
à Paris. A Paris, chez Jacques du Puy, 1569. 1 vol. in-8 de 468
feuillets, avec une table des auteurs cités et une autre des
noms et choses mémorables.
(1569.)
Jean Uvier, auteur de ce livre, entrepris, dans le dessein d'éclaircir
la science des démons et des sorciers, selon la doctrine de l'église
chrétienne, est aujourd'hui si peu connu qu'il ne trouve pas de place
particulière dans les Biographies et les Dictionnaires historiques,
dont pourtant l'accès est assez facile. Il n'en est pas de même de son
traducteur Jacques Grévin, médecin de Marguerite de France, duchesse de
Savoie, né à Clermont en Beauvoisis en 1540, mort à Turin en 1570, ami,
puis ennemi de Ronsard, qui poursuivit en lui le calviniste. Grévin
figure, dans la belle Biographie de Michaud, très convenablement. Nous
vengerons, autant qu'il est en nous, le médecin Uvier de l'abandon
des érudits, en nous occupant plus de lui que de son successeur qui
écrit trop pesamment. Cet auteur, aussi docte que chimérique, donne,
dans sa préface, le sommaire de ses cinq livres. Nous l'imiterons. Le
premier donc est consacré à l'origine du diable, à ses débuts sur la
terre au temps du péché originel, à la définition de son pouvoir et des
limites que Dieu y assigne. On y voit les noms des différens démons, et
quantité de faits diaboliques extraits des auteurs sacrés et profanes.
Ce serait un puits d'érudition stérile, si l'annaliste infernal ne
faisait pas remarquer avec saint Jérôme que les vrais instrumens du
diable sont nos passions que Dieu permet afin de nous donner le mérite
de vaincre et de nous ménager le prix de la victoire. Le second livre
établit la distinction entre les divers satellites du démon, tels que
magiciens, sorciers, enchanteurs, empoisonneurs, devins, négromans,
astrologues, ventriloques, etc., etc. Julien l'apostat et Roger Bacon
sont classés dans une de ces catégories. Ici encore, l'antiquité comme
les temps modernes sont mis à contribution avec une investigation
merveilleuse. On peut croire aisément que rien ne manque à ce cours
de science démoniale, où se rencontrent des histoires curieuses. Le
troisième livre présente un dessein philosophique, celui de prouver
que les personnes crues ensorcelées le sont moins par des sorciers
que par l'action des passions imaginatives qui sont en elles-mêmes.
Mais l'exécution ne répond pas au dessein, et Uvier retombe dans
le traitement des possédés par l'exorcisme, et dans le système des
possessions réelles dont il annonçait devoir sortir pour entrer dans
le domaine de la morale et de la médecine véritable. Suit un autre
répertoire de faits vrais ou faux, très curieux. Voir le chapitre
18, page 274, intitulé: Que les parties honteuses ne peuvent être
arrachées par charmes; _item_ que le diable peut, par moyens naturels,
empescher l'exécution vénérienne. Ce chapitre fait trembler. Du reste,
l'auteur devient rassurant au chapitre 20, quand il affirme que le
diable ne saurait changer les hommes en bêtes. Le quatrième livre est
une belle et bonne action. Le médecin y propose cette fois de traiter
les ensorcelés plutôt par l'ascendant de la raison et l'autorité des
Ecritures que par anneaux constellés, signes, images, etc., etc. Il ne
veut pas davantage qu'on brûle les pauvres sorcières, qu'il appelle
de folles victimes du diable, et réserve les rigueurs de la justice
humaine pour les empoisonneurs. La philanthropie nous entraîne trop
loin aujourd'hui quand nous ne voulons voir que des insensés dans les
plus cruels homicides. Une forte pointe de calvinisme se manifeste dans
ce livre, et la voici: Tous les papes, depuis Sylvestre II, de l'an
1003, jusqu'à et y compris Grégoire VII, c'est à dire vingt papes, y
sont compris parmi les magiciens. Le cinquième livre, développement
du précédent, traite des peines dues aux sorciers; l'auteur incline
vers l'indulgence pour les personnes, avec toute sévérité pour les
écrits. Dans ce dernier livre sont accumulés des exemples de procès
de sorcellerie qu'il est bon de consulter pour l'histoire de l'esprit
humain et de la législation des temps d'ignorance. L'ouvrage finit
par une profession de foi catholique. En résumé, ce traité peut être
considéré comme une histoire de l'enfer suffisamment complète. On a cru
aux esprits, malins ou non, dans tous les siècles. Les anciens en sont
remplis; mais c'est surtout dans le moyen-âge qu'il en faut chercher.
Cette période est leur empire. C'est alors qu'on les voit pénétrer les
mœurs et la société tout entière, et se reproduire par la guerre même
qu'on leur fait. Ils sont encore, à présent, poursuivis en Espagne et
en Italie judiciairement. Jusqu'à Louis XIV, ils le furent chez nous.
Consultez le tome 7 des intéressans Mémoires de l'abbé d'Artigny,
vous y verrez l'interrogatoire du démon qui apparut au monastère des
religieuses de Saint-Pierre-de-Lyon, et toute son histoire, publiée
avec privilége du roi, par Adrian de Montalembert, aumônier de François
Ier. Ouvrez encore les _Variétés sérieuses et amusantes_ de Sablier qui
justifient bien leur titre, et vous trouverez, au tome 1er, extraite
des papiers de Michel Houmain, lieutenant criminel d'Orléans, l'un
des commissaires préposés au jugement d'Urbain Grandier, une liste
nominale des diables qui ont possédé les religieuses de Loudun, de
l'an 1632 à l'an 1634, avec les qualités d'iceux et aussi les noms de
leurs victimes. Que conclure de tout ceci? ce qu'en concluait Voltaire,
savoir que le monde est à la fois bien vieux et bien nouveau.
LA FLORESTA SPAGNUOLA,
OU
LE PLAISANT BOCAGE,
Contenant plusieurs contes, gosseries, brocards, cassades et
graves sentences de personnes de tous estats. Ensemble: une
Table des chapitres et de quelques mots espagnols plus obscurs
mis à la fin de l'œuvre, traduit de l'espagnol par Pissevin, et
dédié à M. de Langes, seigneur de Laval, président au parlement
de Dombes, et siége présidial du Lyonnais. (1 vol. in-16, de
469 pages, plus 4 feuillets de table et une Épître finale au
lecteur débonnaire.)
(1570--1600-1617.)
C'est un recueil de bons mots et de lazzis espagnols dans lequel il
y a peu à retenir, et dont nous ne parlons ici que parce qu'il est
recherché des bibliomanes. Notre exemplaire vient de la bibliothèque de
M. Méon.
Une dame castillane demandait, dans un amant, la vertu des quatre S:
Sabio, Solo, Secreto, Solicito (sage, seul, secret, soigneux). Un
cavalier lui répondit qu'il repoussait dans une maîtresse le vice des
quatre F: Fea, Fria, Flaqua, Flexa (laide, froide, maigre, retorte).
Un chevalier, ayant fouetté son jeune page jusqu'au sang, lui dit,
après l'opération, de se rhabiller. «Non, lui répondit l'enfant, prenez
mes habits: ils reviennent au bourreau.»
QUESTIONS DIVERSES,
RESPONSES D'ICELLES,
A sçavoir: Questions d'amour, Questions naturelles, Questions
morales et politiques, divisées en trois Livres, traduites du
tuscan en françois, et dédiées, par une Épître du traducteur,
à la noblesse françoise et aux esprits généreux. A Rouen, chez
Jean Cailloué, dans la cour du Palais. (1 vol. in-12 de 384
pages.)
L'édition originale de ce livre, beaucoup moins piquant que son titre
ne l'annonce, est de Lyon, in-16, 1570. La nôtre est sans date:
M. Brunet lui assigne, sans dire pourquoi, celle de 1617. Elle se
trouvait, chez le duc de la Vallière, rangée au nombre des ouvrages
rares et curieux, classe des facéties. Voilà certainement un grand
honneur fait à des plaisanteries telles que les suivantes:
«Quand est-ce que les dents font mal aux loups?--Quand les chiens les
mordent aux fesses.»
«Qui est le plus traistre arbalestrier qui soit?--Le cul; car il vise
aux talons et frappe au nez.»
«Qui est-ce qui ressemble à un chat?--Une chatte.»
«Qui est roi au pays des aveugles?--Le borgne.»
«Qui est plus sujet à l'amour, ou l'homme ou la femme?--C'est une chose
évidente que l'homme y est plutôt pris et empestré, etc., etc.»
Tout le recueil est à peu près dans le même goût.
LE MONDE A L'EMPIRE,
ET LE MONDE DÉMONIACLE,
Faict par dialogues, reveu et augmenté par Pierre Viret.
L'ordre et les titres des dialogues.
_Du monde à l'empire._
L'empire des monarchies.
L'empire de l'Empire romain.
L'empire des chrétiens.
L'empire des républiques.
_Du monde démoniacle._
Le diable deschaîné.
Les diables noirs.
Les diables blancs.
Les diables familiers.
Les lunatiques.
La conjuration des diables.
A Genève, par Guillaume de Laimarie. (1 vol. in-8 en deux
parties, 524 pages et 8 feuillets préliminaires.) M.D.LXXX.
(1571-80.)
Pierre Viret, célèbre ministre calviniste à Lausanne, l'un de ceux qui
chassèrent, en 1536, les catholiques de Genève, mourut, comme on sait,
à Pau, en Béarn, à 60 ans, dans l'année 1571. Il était en réputation
d'excellent orateur chez les siens, et publia nombre d'écrits sur la
théologie et la morale que la postérité a jugés plus sévèrement que
ses contemporains. Parmi ses écrits, on doit remarquer la _Physique
papale_ dont nous avons parlé, et le _Monde à l'Empire_. Le lecteur
croit d'abord, sur le titre de _Monde à l'Empire_, que l'auteur, dans
ce dernier ouvrage, va traiter des empires ou de l'empire; rien moins.
Il n'est ici question que du _monde allant pire_, du monde empirant de
jour en jour. C'est là tout le mystère. Le dessein de Viret n'est autre
que de peindre en noir les hommes et les choses de son temps. Pour ce
faire, il introduit quatre personnages qui bavarderont à donner des
syncopes, savoir: Théophraste, le bon théologien, l'homme craignant
Dieu, l'homme sage, en un mot Pierre Viret; Hierosme, l'homme sociable
et instruit, habile à lancer des questions et à renvoyer la balle belle
au théologien; Eustache, pauvre superstitieux, bon diable de papiste,
plus ignorant que malin, et _idolâtre_ seulement par simplicité; enfin
Tobie qui est entre deux, et ne demande qu'à connaître la vérité: ce
dernier sera, si l'on veut, le lecteur; du moins telle paraît être
l'idée de Viret à son égard. Ces quatre personnages une fois campés les
uns vis à vis des autres, la partie carrée commence.
Le premier dialogue roule sur le luxe pernicieux du clergé, sur les
somptuosités du culte, opposées à la modeste gravité des anciennes
cérémonies du christianisme. Il faudrait nourrir les pauvres; tel
est l'objet véritable, tel est le luxe qui convient à l'Eglise. L'or
et l'argent perdent les religions comme les États; ils ont perdu les
Romains, etc., etc. Voilà, sans doute, de belles sentences; mais
laquelle des deux religions, catholique ou calviniste, a le mieux
nourri ses pauvres? Viret prêche en vain; nos riches hôpitaux et les
tristes souscriptions des dissidens ou leurs impôts de secours plus
tristes encore parlent plus haut que lui, et s'élèvent contre cette
morale sèche qui confie le sort des pauvres au calcul plutôt qu'à la
charité.
Le second dialogue appelle la réforme des lois civiles par
l'application des sages principes du Droit romain. Il attaque les
abus de la justice, l'avarice des juges, la vénalité des charges, la
prévarication simoniaque des avocats qui se font payer par la partie
adverse pour ne rien dire, en même temps que par leur partie pour
parler. Il foudroie l'intempérance et finit par une dissertation sur
les gouvernemens monarchique, aristocratique et démocratique, dont il
montre les inconvéniens sans conclure.
Le troisième dialogue est remarquable en ceci, qu'il signale, chez
les réformés, autant de désordres que chez les catholiques, en quoi
Viret fait preuve de bonne foi. Diatribes sur l'avarice des chrétiens
de toute secte. Passages violens sur le vol et les confiscations dont
l'administration et la cité sont infectées.
Le quatrième dialogue s'étend sur l'orgueil des grands et la sotte
vanité des petits qui les veulent imiter, plus insupportable encore.
Nombreuses citations de poètes latins et grecs, traduites en vers
français, utiles à consulter pour l'histoire de notre poésie. Sorties
contre les athées, les hypocrites et les superstitieux. Tableau de la
décadence des mœurs. Les hommes du XVIe siècle sont efféminés, moins
vigoureux et _moins disposés_ à 30 ans que leurs pères ne l'étaient à
60, 70 ou même 80. Plusieurs logent aujourd'hui la goutte, dont les
auteurs logeaient l'araignée. Nous répondrons à Viret qu'il ne faut
loger ni l'une ni l'autre. A ce propos, question du bon-homme Eustache.
Fable de la Goutte et de l'Araignée, racontée à la manière de Viret,
c'est à dire devenant une assommante histoire de cinq grandes pages,
petit texte. Sortie contre l'ignorance des nobles, telle qu'à peine
savent-ils signer leurs noms, et ils s'en font gloire. Hommage rendu
à François Ier pour avoir donné l'essor aux esprits par son amour des
lettres. Censure des impôts. Menace de séditions populaires. Charles
VI, grand dissipateur. Tout cela est surabondamment assaisonné de
citations prises de l'histoire sacrée et profane. Fin du Monde à
l'Empire.
LE MONDE DÉMONIACLE.
C'est une continuation du même sujet, une lamentation de Jérémie,
à la poésie près, sur la caducité précoce du monde, arrivée par
le luxe et la corruption des grands, et surtout par l'exemple des
_médecins_. L'auteur, qui aime les calembourgs, et a fait tout son
livre sur un calembourg, entend ici par _médecins_ les deux papes
_Médicis_, Léon X et Clément VII. A ces mille déclamations sinistres
de Théophraste, l'interlocuteur Hierosme, à notre avis, plus sage
que lui, sans être moins ennuyeux, répond que cela le fait souvenir
d'un certain personnage cité par Gallien, lequel, ayant ouï parler de
la fable d'Atlas portant le monde sur ses épaules, était tombé dans
une crainte perpétuelle de choir qui le faisait mourir à petit feu;
vu qu'Atlas pouvait se fatiguer d'un instant à l'autre, et laisser
dévaler le monde. Ce qu'il y a de plus fâcheux dans ce livre, c'est
qu'après avoir signalé, enflé, déploré les maux de l'univers, Viret
n'y trouve aucun remède. Il désespère même de la réforme: c'est un
tombeau ouvert et rien de plus. Il fait, dit-il, état des différens
expédiens qui se présentent, comme du pélerinage à Saint-Mathurin, où
l'on mène les fous, qui en reviennent enragés. Il faut absolument,
selon lui, que Jésus-Christ revienne fondre au creuset ce malheureux
globe. Cette philosophie sépulcrale n'est pas d'une tête bien faite.
Aussi ne faut-il pas s'étonner de la voir associée aux croyances les
plus absurdes sur l'existence matérielle des diables et leurs tours de
passe-passe ici bas, comme elle l'est dans cette seconde production,
aussi mauvaise que la première. Du reste, il paraît superflu d'exposer
avec détail la théorie de Viret sur les diables noirs, c'est à dire
furieux et athéistes; blancs, c'est à dire hypocrites et couverts d'un
voile sacré; familiers, lunatiques et conjurateurs. Il y aurait de
quoi se perdre sans nul profit pour la science, la religion, ni les
mœurs. Ce n'est pas la peine, en vérité, d'être réformateur, pour
admettre et débiter de telles choses si pesamment. Comment Pierre Viret
a-t-il pu jouir d'une si grande réputation? on peut se l'expliquer
ainsi: ce ministre était convaincu. Il parlait avec une extrême
facilité, ce qu'on devine bien à son style si riche de paroles, si
pauvre d'idées. Or, la faconde impose beaucoup au commun des hommes.
Il parle en public aussi long-temps qu'il veut, donc c'est un génie!
ainsi raisonne la foule. Erreur maxime. Peut-être même n'est-ce pas un
orateur; un grand orateur probablement pas; un grand penseur, un grand
écrivain, non certainement. Il y aurait ici beaucoup de développemens à
donner, mais ce n'est pas le lieu de le faire.
LA BÉATITUDE DES CHRÉTIENS,
OU
LE FLÉO DE LA FOY[2],
Par Geoffroy Vallée, natif d'Orléans, filz de feu Geoffroy
Vallée et de Girarde le Berruyer, ausquelz noms de pere et
mere assemblez, il s'y treuve: Lerre Geru, vray fléo de la foy
bygarée, et au nom de Filz: va Fléo, règle Foy; autrement,
Guere la Fole Foy; heureux qui sçait, au sçavoir repos. 1 petit
vol. in-12, de 8 feuillets, imprimé en 1572. (Rarissime.)
[2] Sallengre, au tom. Ier de ses Mémoires, 2e partie, donne
quelques détails précis touchant Geoffroy Vallée, dit le Beau
Vallée, selon Bayle. On y voit qu'il était qualifié de sieur
de la Planchette, que son père, sieur de Chenailles, était
contrôleur du domaine, à Orléans; que sa mère était fille
d'un avocat fiscal de la même ville, et que de la descendance
masculine de son frère vint Jacques Vallée, sieur des Barreaux,
intendant des finances, qui fut successivement maître des
requêtes, et conseiller au parlement. Cette famille des Vallée
était malheureuse. Guy-Patin rapporte, dans ses lettres, qu'en
1657, un sieur Vallée de Chenailles, réformé, conseiller au
parlement de Paris, fut dégradé et condamné au bannissement, pour
avoir tenté de livrer Saint-Quentin au prince de Condé.
(1572-73.)
Il est certainement aussi insensé de supplicier un homme pour un pareil
livre que de composer ce livre même, et l'odieux demeure en plus à la
puissance qui condamne et met à mort. Qu'était-ce que ce malheureux
Orléanais, Geoffroy Vallée, ou du Val, qui fut brûlé en place de Grève
à Paris, le 9 février 1573, d'autres disent en 1571, d'autres en 1574,
par arrêt du Parlement confirmatif d'une sentence du Châtelet? Un
esprit rêveur, un Mallebranche avorté, ou peut-être une ame candide,
scandalisée du hideux spectacle que présentait, de son temps, la
société religieuse, qui, dans sa bonne foi dépourvue de lumières,
essayait de ramener ses contemporains à la raison, qu'il entrevoyait
sans avoir la force de s'y tenir. Il mourut repentant, _cognoissant sa
faute publiquement_, dit la chronique. Repentant de quoi? bonté divine!
est-ce d'avoir dit, dans un moment lucide, au premier chapitre de son
livre, intitulé le _Catholique universel_: «J'ay ma volupté en Dieu,
en Dieu n'ay que repos... L'homme n'a aise, béatitude, consolation
et félicité qu'en sçavoir, lequel est engendré d'intelligence, et,
lors, le croire lui en demeure, veuille ou non, car il est engendré du
sçavoir, et jamais n'en peult estre vaincu; mais celluy qui croit par
foy ou par craincte et peur qu'on lui faict, ce peult estre diverti,
changé, et destourné quand il juge chose meilleure... Ce croire-là est
très meschant et très misérable, et en viennent tous les maulx que
nous avons eus jamais, et ont été cy devant et seront source de toute
abomination, et l'homme, par ce croire-là, est toujours entretenu en
ignorance, et rendu grosse bête; et vaicut-il mil ans logé sur le grand
et petit Credo, ne sçaura jamais rien.»
Mais de quoi encore Geoffroy Vallée fut-il repentant? est-ce d'avoir,
dans son second chapitre _du Papiste_, flétri cette croyance
_bestiale_, uniquement fondée sur la peur du diable et du bourreau,
_qui faisoit paroller_ le Papiste du XVIe siècle _comme pourroit faire
un perroquet_? est-ce d'avoir, dans son troisième chapitre intitulé _le
Huguenot_, attaqué, en termes trop absolus, il est vrai, cette foi sur
parole que les réformés ne laissent pas de professer à leur manière,
malgré leurs prétentions au raisonnement? est-ce, dans son quatrième
chapitre, d'avoir donné la préséance à l'anabaptiste, lequel, selon
lui, procéderait à la connaissance de Dieu par la pratique des vertus,
_seule bonne voye de sapience_? Il est sûr qu'au cinquième chapitre,
dans lequel le libertin est fulminé, on lit de cruels blasphèmes contre
le papiste proprement dit; mais Geoffroy Vallée partait du point de
vue de 1572, année de la Saint-Barthélemy: le jugement se troublerait
à moins. Que ne lui fit-on grâce en faveur de cette belle pensée qui
se trouve là même? «L'homme ne peult jamais estre athéiste, et est
ainsi créé de Dieu.» Il nous semble encore qu'un tribunal, tant soit
peu clément, pouvait épargner l'auteur, pour s'être exprimé de la
façon suivante dans son sixième et dernier chapitre, sur l'athéiste:
«L'athéiste, ou celluy qui se dit tel (car il n'est pas possible à
l'homme d'estre sans Dieu) n'a que tourment et affliction, d'autant
qu'il a quitté Dieu pour la volupté du corps.»
Ce qu'on aperçoit dans ce fatal opuscule, de 16 pages, très mal écrit
d'ailleurs, c'est, à côté d'une trop grande confiance dans le libre
examen, et d'une méfiance excessive de l'autorité en matière de
religion, une très juste, très sainte et très utile indignation contre
ceux qui, _au lieu de méditer et contempler nuit et jour que c'est de
l'Éternel et de l'homme, n'ont les mots de justice, charité, religion
qu'en leur bouche et en leur bourse_.
Le pauvre Vallée était grand-oncle du poète Desbarreaux. Son livre
du _Fléo de la foy bygarée_ est plus que rare, s'il est aussi vrai
que probable que Bernard de la Monnoye ait été fondé à considérer
comme unique l'exemplaire qu'il donna au cardinal d'Estrées en 1714,
exemplaire commissionné à 1200 fr., qui passa, en 1740, chez M. de
Boze, puis, en 1753, chez M. de Cotte, et dont nous avons la copie
figurée, faite sur celle de M. Falconet, médecin du roi, laquelle est
parfaitement conforme à une troisième copie également figurée que
possède la bibliothèque royale.
M. Peignot, qui s'étend beaucoup sur cet opuscule dans son
_Dictionnaire des Livres condamnés au feu_, dit que la réimpression qui
en fut faite in-8 a été vendue 18 fr. chez le duc de la Vallière.
DE LA PUISSANCE LÉGITIME
DU PRINCE SUR LE PEUPLE, ET DU PEUPLE SUR LE PRINCE;
Traité très utile et digne de lecture en ce temps, escrit
en latin (sous le titre de _Vindiciæ contra tyrannos_), par
Estienne Junius Brutus, (Hubert Languet), et nouvellement
traduit en françois (par François Estienne, selon M. Barbier,
et par l'auteur lui-même, suivant M. J. Chénier), 1581. 1 vol.
in-8 de 364 pages, plus recherché que l'original, au rapport de
M. Brunet.
(1er janvier 1577-81)