Le chapitre des _Hérétiques_ reproduit l'esprit barbare des édits

de François Ier en matière de religion, et pour combler la mesure

de la démence, s'autorise de l'Evangile. Celui des _Libraires_ et

_Imprimeurs_, très amer contre l'imprimerie, très favorable à la

censure, renferme une étrange expression, car ce ne peut être un

anachronisme. Duret cite un édit de Justinien contre les imprimeurs

incorrects du Digeste et du Code. Le chapitre des _Putains_ oppose

avec avantage l'ordonnance de saint Louis contre les bordeaux, à la

loi de Solon, qui les introduisait pour garantir les honnêtes femmes

de l'incontinence des jeunes hommes. Le chapitre des _Vêtemens, fards

et superfluités de meubles défendus_, tombe dans le vice de toutes

les lois somptuaires qui gênent la marche de la société sans réformer

les mœurs. On y voit une expression ingénieuse et pleine d'énergie

contre les parures féminines. «On peut, dit l'auteur, dextrement nommer

tels afficquets les seconds macquereaux des femmes.» Quant aux lois

somptuaires, nous nous en tenons au mot de Tibère qui est admirable:

«Que la satiété soit le frein du riche, la nécessité celui du pauvre,

et la modération celui du sage.»

CINQ LIVRES DE L'IMPOSTURE

ET TROMPERIE DES DIABLES,

DES ENCHANTEMENS ET SORCELLERIE,

Pris du latin de Jean Uvier, médecin du duc de Clèves, et faits

françois par Jacques Grévin, de Clermont en Beauvoisis, médecin

à Paris. A Paris, chez Jacques du Puy, 1569. 1 vol. in-8 de 468

feuillets, avec une table des auteurs cités et une autre des

noms et choses mémorables.

(1569.)

Jean Uvier, auteur de ce livre, entrepris, dans le dessein d'éclaircir

la science des démons et des sorciers, selon la doctrine de l'église

chrétienne, est aujourd'hui si peu connu qu'il ne trouve pas de place

particulière dans les Biographies et les Dictionnaires historiques,

dont pourtant l'accès est assez facile. Il n'en est pas de même de son

traducteur Jacques Grévin, médecin de Marguerite de France, duchesse de

Savoie, né à Clermont en Beauvoisis en 1540, mort à Turin en 1570, ami,

puis ennemi de Ronsard, qui poursuivit en lui le calviniste. Grévin

figure, dans la belle Biographie de Michaud, très convenablement. Nous

vengerons, autant qu'il est en nous, le médecin Uvier de l'abandon

des érudits, en nous occupant plus de lui que de son successeur qui

écrit trop pesamment. Cet auteur, aussi docte que chimérique, donne,

dans sa préface, le sommaire de ses cinq livres. Nous l'imiterons. Le

premier donc est consacré à l'origine du diable, à ses débuts sur la

terre au temps du péché originel, à la définition de son pouvoir et des

limites que Dieu y assigne. On y voit les noms des différens démons, et

quantité de faits diaboliques extraits des auteurs sacrés et profanes.

Ce serait un puits d'érudition stérile, si l'annaliste infernal ne

faisait pas remarquer avec saint Jérôme que les vrais instrumens du

diable sont nos passions que Dieu permet afin de nous donner le mérite

de vaincre et de nous ménager le prix de la victoire. Le second livre

établit la distinction entre les divers satellites du démon, tels que

magiciens, sorciers, enchanteurs, empoisonneurs, devins, négromans,

astrologues, ventriloques, etc., etc. Julien l'apostat et Roger Bacon

sont classés dans une de ces catégories. Ici encore, l'antiquité comme

les temps modernes sont mis à contribution avec une investigation

merveilleuse. On peut croire aisément que rien ne manque à ce cours

de science démoniale, où se rencontrent des histoires curieuses. Le

troisième livre présente un dessein philosophique, celui de prouver

que les personnes crues ensorcelées le sont moins par des sorciers

que par l'action des passions imaginatives qui sont en elles-mêmes.

Mais l'exécution ne répond pas au dessein, et Uvier retombe dans

le traitement des possédés par l'exorcisme, et dans le système des

possessions réelles dont il annonçait devoir sortir pour entrer dans

le domaine de la morale et de la médecine véritable. Suit un autre

répertoire de faits vrais ou faux, très curieux. Voir le chapitre

18, page 274, intitulé: Que les parties honteuses ne peuvent être

arrachées par charmes; _item_ que le diable peut, par moyens naturels,

empescher l'exécution vénérienne. Ce chapitre fait trembler. Du reste,

l'auteur devient rassurant au chapitre 20, quand il affirme que le

diable ne saurait changer les hommes en bêtes. Le quatrième livre est

une belle et bonne action. Le médecin y propose cette fois de traiter

les ensorcelés plutôt par l'ascendant de la raison et l'autorité des

Ecritures que par anneaux constellés, signes, images, etc., etc. Il ne

veut pas davantage qu'on brûle les pauvres sorcières, qu'il appelle

de folles victimes du diable, et réserve les rigueurs de la justice

humaine pour les empoisonneurs. La philanthropie nous entraîne trop

loin aujourd'hui quand nous ne voulons voir que des insensés dans les

plus cruels homicides. Une forte pointe de calvinisme se manifeste dans

ce livre, et la voici: Tous les papes, depuis Sylvestre II, de l'an

1003, jusqu'à et y compris Grégoire VII, c'est à dire vingt papes, y

sont compris parmi les magiciens. Le cinquième livre, développement

du précédent, traite des peines dues aux sorciers; l'auteur incline

vers l'indulgence pour les personnes, avec toute sévérité pour les

écrits. Dans ce dernier livre sont accumulés des exemples de procès

de sorcellerie qu'il est bon de consulter pour l'histoire de l'esprit

humain et de la législation des temps d'ignorance. L'ouvrage finit

par une profession de foi catholique. En résumé, ce traité peut être

considéré comme une histoire de l'enfer suffisamment complète. On a cru

aux esprits, malins ou non, dans tous les siècles. Les anciens en sont

remplis; mais c'est surtout dans le moyen-âge qu'il en faut chercher.

Cette période est leur empire. C'est alors qu'on les voit pénétrer les

mœurs et la société tout entière, et se reproduire par la guerre même

qu'on leur fait. Ils sont encore, à présent, poursuivis en Espagne et

en Italie judiciairement. Jusqu'à Louis XIV, ils le furent chez nous.

Consultez le tome 7 des intéressans Mémoires de l'abbé d'Artigny,

vous y verrez l'interrogatoire du démon qui apparut au monastère des

religieuses de Saint-Pierre-de-Lyon, et toute son histoire, publiée

avec privilége du roi, par Adrian de Montalembert, aumônier de François

Ier. Ouvrez encore les _Variétés sérieuses et amusantes_ de Sablier qui

justifient bien leur titre, et vous trouverez, au tome 1er, extraite

des papiers de Michel Houmain, lieutenant criminel d'Orléans, l'un

des commissaires préposés au jugement d'Urbain Grandier, une liste

nominale des diables qui ont possédé les religieuses de Loudun, de

l'an 1632 à l'an 1634, avec les qualités d'iceux et aussi les noms de

leurs victimes. Que conclure de tout ceci? ce qu'en concluait Voltaire,

savoir que le monde est à la fois bien vieux et bien nouveau.

LA FLORESTA SPAGNUOLA,

OU

LE PLAISANT BOCAGE,

Contenant plusieurs contes, gosseries, brocards, cassades et

graves sentences de personnes de tous estats. Ensemble: une

Table des chapitres et de quelques mots espagnols plus obscurs

mis à la fin de l'œuvre, traduit de l'espagnol par Pissevin, et

dédié à M. de Langes, seigneur de Laval, président au parlement

de Dombes, et siége présidial du Lyonnais. (1 vol. in-16, de

469 pages, plus 4 feuillets de table et une Épître finale au

lecteur débonnaire.)

(1570--1600-1617.)

C'est un recueil de bons mots et de lazzis espagnols dans lequel il

y a peu à retenir, et dont nous ne parlons ici que parce qu'il est

recherché des bibliomanes. Notre exemplaire vient de la bibliothèque de

M. Méon.

Une dame castillane demandait, dans un amant, la vertu des quatre S:

Sabio, Solo, Secreto, Solicito (sage, seul, secret, soigneux). Un

cavalier lui répondit qu'il repoussait dans une maîtresse le vice des

quatre F: Fea, Fria, Flaqua, Flexa (laide, froide, maigre, retorte).

Un chevalier, ayant fouetté son jeune page jusqu'au sang, lui dit,

après l'opération, de se rhabiller. «Non, lui répondit l'enfant, prenez

mes habits: ils reviennent au bourreau.»

QUESTIONS DIVERSES,

RESPONSES D'ICELLES,

A sçavoir: Questions d'amour, Questions naturelles, Questions

morales et politiques, divisées en trois Livres, traduites du

tuscan en françois, et dédiées, par une Épître du traducteur,

à la noblesse françoise et aux esprits généreux. A Rouen, chez

Jean Cailloué, dans la cour du Palais. (1 vol. in-12 de 384

pages.)

L'édition originale de ce livre, beaucoup moins piquant que son titre

ne l'annonce, est de Lyon, in-16, 1570. La nôtre est sans date:

M. Brunet lui assigne, sans dire pourquoi, celle de 1617. Elle se

trouvait, chez le duc de la Vallière, rangée au nombre des ouvrages

rares et curieux, classe des facéties. Voilà certainement un grand

honneur fait à des plaisanteries telles que les suivantes:

«Quand est-ce que les dents font mal aux loups?--Quand les chiens les

mordent aux fesses.»

«Qui est le plus traistre arbalestrier qui soit?--Le cul; car il vise

aux talons et frappe au nez.»

«Qui est-ce qui ressemble à un chat?--Une chatte.»

«Qui est roi au pays des aveugles?--Le borgne.»

«Qui est plus sujet à l'amour, ou l'homme ou la femme?--C'est une chose

évidente que l'homme y est plutôt pris et empestré, etc., etc.»

Tout le recueil est à peu près dans le même goût.

LE MONDE A L'EMPIRE,

ET LE MONDE DÉMONIACLE,

Faict par dialogues, reveu et augmenté par Pierre Viret.

L'ordre et les titres des dialogues.

_Du monde à l'empire._

L'empire des monarchies.

L'empire de l'Empire romain.

L'empire des chrétiens.

L'empire des républiques.

_Du monde démoniacle._

Le diable deschaîné.

Les diables noirs.

Les diables blancs.

Les diables familiers.

Les lunatiques.

La conjuration des diables.

A Genève, par Guillaume de Laimarie. (1 vol. in-8 en deux

parties, 524 pages et 8 feuillets préliminaires.) M.D.LXXX.

(1571-80.)

Pierre Viret, célèbre ministre calviniste à Lausanne, l'un de ceux qui

chassèrent, en 1536, les catholiques de Genève, mourut, comme on sait,

à Pau, en Béarn, à 60 ans, dans l'année 1571. Il était en réputation

d'excellent orateur chez les siens, et publia nombre d'écrits sur la

théologie et la morale que la postérité a jugés plus sévèrement que

ses contemporains. Parmi ses écrits, on doit remarquer la _Physique

papale_ dont nous avons parlé, et le _Monde à l'Empire_. Le lecteur

croit d'abord, sur le titre de _Monde à l'Empire_, que l'auteur, dans

ce dernier ouvrage, va traiter des empires ou de l'empire; rien moins.

Il n'est ici question que du _monde allant pire_, du monde empirant de

jour en jour. C'est là tout le mystère. Le dessein de Viret n'est autre

que de peindre en noir les hommes et les choses de son temps. Pour ce

faire, il introduit quatre personnages qui bavarderont à donner des

syncopes, savoir: Théophraste, le bon théologien, l'homme craignant

Dieu, l'homme sage, en un mot Pierre Viret; Hierosme, l'homme sociable

et instruit, habile à lancer des questions et à renvoyer la balle belle

au théologien; Eustache, pauvre superstitieux, bon diable de papiste,

plus ignorant que malin, et _idolâtre_ seulement par simplicité; enfin

Tobie qui est entre deux, et ne demande qu'à connaître la vérité: ce

dernier sera, si l'on veut, le lecteur; du moins telle paraît être

l'idée de Viret à son égard. Ces quatre personnages une fois campés les

uns vis à vis des autres, la partie carrée commence.

Le premier dialogue roule sur le luxe pernicieux du clergé, sur les

somptuosités du culte, opposées à la modeste gravité des anciennes

cérémonies du christianisme. Il faudrait nourrir les pauvres; tel

est l'objet véritable, tel est le luxe qui convient à l'Eglise. L'or

et l'argent perdent les religions comme les États; ils ont perdu les

Romains, etc., etc. Voilà, sans doute, de belles sentences; mais

laquelle des deux religions, catholique ou calviniste, a le mieux

nourri ses pauvres? Viret prêche en vain; nos riches hôpitaux et les

tristes souscriptions des dissidens ou leurs impôts de secours plus

tristes encore parlent plus haut que lui, et s'élèvent contre cette

morale sèche qui confie le sort des pauvres au calcul plutôt qu'à la

charité.

Le second dialogue appelle la réforme des lois civiles par

l'application des sages principes du Droit romain. Il attaque les

abus de la justice, l'avarice des juges, la vénalité des charges, la

prévarication simoniaque des avocats qui se font payer par la partie

adverse pour ne rien dire, en même temps que par leur partie pour

parler. Il foudroie l'intempérance et finit par une dissertation sur

les gouvernemens monarchique, aristocratique et démocratique, dont il

montre les inconvéniens sans conclure.

Le troisième dialogue est remarquable en ceci, qu'il signale, chez

les réformés, autant de désordres que chez les catholiques, en quoi

Viret fait preuve de bonne foi. Diatribes sur l'avarice des chrétiens

de toute secte. Passages violens sur le vol et les confiscations dont

l'administration et la cité sont infectées.

Le quatrième dialogue s'étend sur l'orgueil des grands et la sotte

vanité des petits qui les veulent imiter, plus insupportable encore.

Nombreuses citations de poètes latins et grecs, traduites en vers

français, utiles à consulter pour l'histoire de notre poésie. Sorties

contre les athées, les hypocrites et les superstitieux. Tableau de la

décadence des mœurs. Les hommes du XVIe siècle sont efféminés, moins

vigoureux et _moins disposés_ à 30 ans que leurs pères ne l'étaient à

60, 70 ou même 80. Plusieurs logent aujourd'hui la goutte, dont les

auteurs logeaient l'araignée. Nous répondrons à Viret qu'il ne faut

loger ni l'une ni l'autre. A ce propos, question du bon-homme Eustache.

Fable de la Goutte et de l'Araignée, racontée à la manière de Viret,

c'est à dire devenant une assommante histoire de cinq grandes pages,

petit texte. Sortie contre l'ignorance des nobles, telle qu'à peine

savent-ils signer leurs noms, et ils s'en font gloire. Hommage rendu

à François Ier pour avoir donné l'essor aux esprits par son amour des

lettres. Censure des impôts. Menace de séditions populaires. Charles

VI, grand dissipateur. Tout cela est surabondamment assaisonné de

citations prises de l'histoire sacrée et profane. Fin du Monde à

l'Empire.

LE MONDE DÉMONIACLE.

C'est une continuation du même sujet, une lamentation de Jérémie,

à la poésie près, sur la caducité précoce du monde, arrivée par

le luxe et la corruption des grands, et surtout par l'exemple des

_médecins_. L'auteur, qui aime les calembourgs, et a fait tout son

livre sur un calembourg, entend ici par _médecins_ les deux papes

_Médicis_, Léon X et Clément VII. A ces mille déclamations sinistres

de Théophraste, l'interlocuteur Hierosme, à notre avis, plus sage

que lui, sans être moins ennuyeux, répond que cela le fait souvenir

d'un certain personnage cité par Gallien, lequel, ayant ouï parler de

la fable d'Atlas portant le monde sur ses épaules, était tombé dans

une crainte perpétuelle de choir qui le faisait mourir à petit feu;

vu qu'Atlas pouvait se fatiguer d'un instant à l'autre, et laisser

dévaler le monde. Ce qu'il y a de plus fâcheux dans ce livre, c'est

qu'après avoir signalé, enflé, déploré les maux de l'univers, Viret

n'y trouve aucun remède. Il désespère même de la réforme: c'est un

tombeau ouvert et rien de plus. Il fait, dit-il, état des différens

expédiens qui se présentent, comme du pélerinage à Saint-Mathurin, où

l'on mène les fous, qui en reviennent enragés. Il faut absolument,

selon lui, que Jésus-Christ revienne fondre au creuset ce malheureux

globe. Cette philosophie sépulcrale n'est pas d'une tête bien faite.

Aussi ne faut-il pas s'étonner de la voir associée aux croyances les

plus absurdes sur l'existence matérielle des diables et leurs tours de

passe-passe ici bas, comme elle l'est dans cette seconde production,

aussi mauvaise que la première. Du reste, il paraît superflu d'exposer

avec détail la théorie de Viret sur les diables noirs, c'est à dire

furieux et athéistes; blancs, c'est à dire hypocrites et couverts d'un

voile sacré; familiers, lunatiques et conjurateurs. Il y aurait de

quoi se perdre sans nul profit pour la science, la religion, ni les

mœurs. Ce n'est pas la peine, en vérité, d'être réformateur, pour

admettre et débiter de telles choses si pesamment. Comment Pierre Viret

a-t-il pu jouir d'une si grande réputation? on peut se l'expliquer

ainsi: ce ministre était convaincu. Il parlait avec une extrême

facilité, ce qu'on devine bien à son style si riche de paroles, si

pauvre d'idées. Or, la faconde impose beaucoup au commun des hommes.

Il parle en public aussi long-temps qu'il veut, donc c'est un génie!

ainsi raisonne la foule. Erreur maxime. Peut-être même n'est-ce pas un

orateur; un grand orateur probablement pas; un grand penseur, un grand

écrivain, non certainement. Il y aurait ici beaucoup de développemens à

donner, mais ce n'est pas le lieu de le faire.

LA BÉATITUDE DES CHRÉTIENS,

OU

LE FLÉO DE LA FOY[2],

Par Geoffroy Vallée, natif d'Orléans, filz de feu Geoffroy

Vallée et de Girarde le Berruyer, ausquelz noms de pere et

mere assemblez, il s'y treuve: Lerre Geru, vray fléo de la foy

bygarée, et au nom de Filz: va Fléo, règle Foy; autrement,

Guere la Fole Foy; heureux qui sçait, au sçavoir repos. 1 petit

vol. in-12, de 8 feuillets, imprimé en 1572. (Rarissime.)

[2] Sallengre, au tom. Ier de ses Mémoires, 2e partie, donne

quelques détails précis touchant Geoffroy Vallée, dit le Beau

Vallée, selon Bayle. On y voit qu'il était qualifié de sieur

de la Planchette, que son père, sieur de Chenailles, était

contrôleur du domaine, à Orléans; que sa mère était fille

d'un avocat fiscal de la même ville, et que de la descendance

masculine de son frère vint Jacques Vallée, sieur des Barreaux,

intendant des finances, qui fut successivement maître des

requêtes, et conseiller au parlement. Cette famille des Vallée

était malheureuse. Guy-Patin rapporte, dans ses lettres, qu'en

1657, un sieur Vallée de Chenailles, réformé, conseiller au

parlement de Paris, fut dégradé et condamné au bannissement, pour

avoir tenté de livrer Saint-Quentin au prince de Condé.

(1572-73.)

Il est certainement aussi insensé de supplicier un homme pour un pareil

livre que de composer ce livre même, et l'odieux demeure en plus à la

puissance qui condamne et met à mort. Qu'était-ce que ce malheureux

Orléanais, Geoffroy Vallée, ou du Val, qui fut brûlé en place de Grève

à Paris, le 9 février 1573, d'autres disent en 1571, d'autres en 1574,

par arrêt du Parlement confirmatif d'une sentence du Châtelet? Un

esprit rêveur, un Mallebranche avorté, ou peut-être une ame candide,

scandalisée du hideux spectacle que présentait, de son temps, la

société religieuse, qui, dans sa bonne foi dépourvue de lumières,

essayait de ramener ses contemporains à la raison, qu'il entrevoyait

sans avoir la force de s'y tenir. Il mourut repentant, _cognoissant sa

faute publiquement_, dit la chronique. Repentant de quoi? bonté divine!

est-ce d'avoir dit, dans un moment lucide, au premier chapitre de son

livre, intitulé le _Catholique universel_: «J'ay ma volupté en Dieu,

en Dieu n'ay que repos... L'homme n'a aise, béatitude, consolation

et félicité qu'en sçavoir, lequel est engendré d'intelligence, et,

lors, le croire lui en demeure, veuille ou non, car il est engendré du

sçavoir, et jamais n'en peult estre vaincu; mais celluy qui croit par

foy ou par craincte et peur qu'on lui faict, ce peult estre diverti,

changé, et destourné quand il juge chose meilleure... Ce croire-là est

très meschant et très misérable, et en viennent tous les maulx que

nous avons eus jamais, et ont été cy devant et seront source de toute

abomination, et l'homme, par ce croire-là, est toujours entretenu en

ignorance, et rendu grosse bête; et vaicut-il mil ans logé sur le grand

et petit Credo, ne sçaura jamais rien.»

Mais de quoi encore Geoffroy Vallée fut-il repentant? est-ce d'avoir,

dans son second chapitre _du Papiste_, flétri cette croyance

_bestiale_, uniquement fondée sur la peur du diable et du bourreau,

_qui faisoit paroller_ le Papiste du XVIe siècle _comme pourroit faire

un perroquet_? est-ce d'avoir, dans son troisième chapitre intitulé _le

Huguenot_, attaqué, en termes trop absolus, il est vrai, cette foi sur

parole que les réformés ne laissent pas de professer à leur manière,

malgré leurs prétentions au raisonnement? est-ce, dans son quatrième

chapitre, d'avoir donné la préséance à l'anabaptiste, lequel, selon

lui, procéderait à la connaissance de Dieu par la pratique des vertus,

_seule bonne voye de sapience_? Il est sûr qu'au cinquième chapitre,

dans lequel le libertin est fulminé, on lit de cruels blasphèmes contre

le papiste proprement dit; mais Geoffroy Vallée partait du point de

vue de 1572, année de la Saint-Barthélemy: le jugement se troublerait

à moins. Que ne lui fit-on grâce en faveur de cette belle pensée qui

se trouve là même? «L'homme ne peult jamais estre athéiste, et est

ainsi créé de Dieu.» Il nous semble encore qu'un tribunal, tant soit

peu clément, pouvait épargner l'auteur, pour s'être exprimé de la

façon suivante dans son sixième et dernier chapitre, sur l'athéiste:

«L'athéiste, ou celluy qui se dit tel (car il n'est pas possible à

l'homme d'estre sans Dieu) n'a que tourment et affliction, d'autant

qu'il a quitté Dieu pour la volupté du corps.»

Ce qu'on aperçoit dans ce fatal opuscule, de 16 pages, très mal écrit

d'ailleurs, c'est, à côté d'une trop grande confiance dans le libre

examen, et d'une méfiance excessive de l'autorité en matière de

religion, une très juste, très sainte et très utile indignation contre

ceux qui, _au lieu de méditer et contempler nuit et jour que c'est de

l'Éternel et de l'homme, n'ont les mots de justice, charité, religion

qu'en leur bouche et en leur bourse_.

Le pauvre Vallée était grand-oncle du poète Desbarreaux. Son livre

du _Fléo de la foy bygarée_ est plus que rare, s'il est aussi vrai

que probable que Bernard de la Monnoye ait été fondé à considérer

comme unique l'exemplaire qu'il donna au cardinal d'Estrées en 1714,

exemplaire commissionné à 1200 fr., qui passa, en 1740, chez M. de

Boze, puis, en 1753, chez M. de Cotte, et dont nous avons la copie

figurée, faite sur celle de M. Falconet, médecin du roi, laquelle est

parfaitement conforme à une troisième copie également figurée que

possède la bibliothèque royale.

M. Peignot, qui s'étend beaucoup sur cet opuscule dans son

_Dictionnaire des Livres condamnés au feu_, dit que la réimpression qui

en fut faite in-8 a été vendue 18 fr. chez le duc de la Vallière.

DE LA PUISSANCE LÉGITIME

DU PRINCE SUR LE PEUPLE, ET DU PEUPLE SUR LE PRINCE;

Traité très utile et digne de lecture en ce temps, escrit

en latin (sous le titre de _Vindiciæ contra tyrannos_), par

Estienne Junius Brutus, (Hubert Languet), et nouvellement

traduit en françois (par François Estienne, selon M. Barbier,

et par l'auteur lui-même, suivant M. J. Chénier), 1581. 1 vol.

in-8 de 364 pages, plus recherché que l'original, au rapport de

M. Brunet.

(1er janvier 1577-81)

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 2 / 41 段