2°. Recueil de la Chevauchée de l'Asne faicte en la ville de

Au lecteur.

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représenté dans l'original par CIↃ, équivalent à M ou mille,

et le signe Ⅾ, équivalent à D ou cinq cents, représenté dans

l'original par IↃ.

ANALECTABIBLION,

OU

EXTRAITS CRITIQUES

DE

DIVERS LIVRES RARES, OUBLIÉS OU PEU CONNUS,

TIRÉS DU CABINET DU MARQUIS D. R***.

TOME SECOND.

Non ego ventosæ Plebis suffragia venor

Impensis cœnarum, et tritæ munere vestis.

Non ego nobilium scriptorum auditor, et ultor,

Grammaticas ambire tribus, et Pulpita dignor, etc.

Q. HORAT., _Epistol. XIX, lib. 1_.

PARIS,

TECHENER, PLACE DU LOUVRE,

N° 12.

M.DCCC.XXXVII.

TABLE DES MATIÈRES

DU TOME SECOND.

Pages.

Colloquia. 3

Les deux Chevauchées de l'Asne. 10

La Vedova. 12

Panoplia. 17

Traicté des Peines et Amandes, tant pour les matières

criminelles que civiles. 19

Cinq livres de l'Imposture et tromperie des Diables,

des enchantements et sorcellerie. 22

La Floresta spagnuola, ou Le plaisant Bocage. 25

Questions diverses, Responses d'icelles. 26

Le Monde à l'Empire, et le Monde démoniacle. 27

La Béatitude des Chrétiens, ou le Fléo de la Foy. 31

De la Puissance légitime du Prince sur le Peuple, et

du Peuple sur le Prince. 34

Le Tocsin contre les Massacreurs et auteurs des

Confusions en France. 40

Deux Dialogues. 43

L'Examen des Esprits pour les sciences. 49

Le Théâtre des divers cerveaux du monde. 58

L'Enfer de la Mère Cardine. 60

Discours politiques et militaires du seigneur de la

Noüe. 62

Sonnet contre les Escrimeurs et les Duellistes. 74

La Vie et Faits notables de Henri de Valois. 76

Les Sorcelleries de Henri de Valois, et les oblations

qu'il faisait au diable, dans le bois de Vincennes. 79

Le Martyre des Deux Frères. 81

Prosa Cleri Parisiensis ad ducem de Mena (Mayenne). 83

Le Masque de la Ligue et de l'Hespagnol découuert. 87

L'Excellenza e Trionfo del Porco. 89

Les Facétieuses Rencontres de Verboquet, pour réjouir

les Mélancoliques. 90

Les Pensées facétieuses et les bons mots du fameux

Bruscambille. 91

Les Trois Vérités. 92

Discours véritable sur le Faict de Marthe Broissier. 95

Histoire prodigieuse et lamentable de Jean Fauste. 97

Breve Suma y Relación. 103

La Sage Folie. 106

Le Tombeau et Testament du feu comte de Permission. 108

État de l'empire et grand-duché de Moscovie. 110

Scaligerana, Thuana, Perroniana, Pithœana et

Colomesiana. 117

Le Bravvre del capitano Spavento. 126

Le Mastigophore, ou précurseur du Zodiaque. 128

Question royale et sa Décision. 133

La Messe en françois. 136

Les Œuvres satiriques du sieur de Courval-Sonnet,

gentilhomme virois. 138

Pièces rares sur la mort de Henri le Grand. 143

Le Palais des Curieux. 149

Les nouvelles et plaisantes Imaginations de

Bruscambille. 152

Les Fantaisies de Bruscambille. 156

Les Plaisantes idées du sieur Mistanguet. 158

La Comédie des Proverbes. 160

L'Adamo. 165

Recueil général des Caquets de l'Accouchée. 170

Nicétas, ou l'Incontinence vaincue. 176

Le Caveçon des Ministres. 179

Aglossostomographie, ou Description d'une bouche

sans langue. 181

Les Chansons de Gaultier Garguille. 184

Le Parfait Capitaine, autrement l'abrégé des

Commentaires de César. 185

Anatomie de la Messe. 194

La Religion du Médecin. 196

Le Capucin. 201

Lettres de Guy Patin. 203

Codicilles de Louis XIII, roy de France et de

Navarre. 213

Le Divorce céleste. 220

Sermons de Piété, pour réveiller l'Ame à son salut. 222

La Monarchie des Solipses. 224

Au nom du Père et du Fils et du Sainct-Esprit.

Pensées de Morin, dédiées au Roy. 233

Les Pieuses Récréations du R. P. Angelin Gazée, de

la Compagnie de Jésus. 236

Le Politique du temps. 239

Les Nouveaux Oracles divertissans. 243

La Dévotion aisée. 246

L'Evangile nouveau du cardinal Palavicin, Révélé par

luy dans son histoire du Concile de Trente; ou Les

lumières nouvelles pour le gouvernement politique

de l'Église. 248

Recueil de Poésies chrétiennes. 254

Delphi Phœnicizantes. 257

La Stimmimachie, ou le Grand combat des Médecins

modernes, touchant l'usage de l'antimoine. 259

L'Art poétique. 263

L'Athéisme convaincu. 269

Le Grand Dictionnaire des Prétieuses. 271

De la Mort, et des Misères de la Vie. Poésies

morales. 278

Homélies académiques. 281

Relation du pays de Jansénie. 284

L'Apocalypse de Méliton, ou Révélation des mystères

cénobitiques. 285

Lettres choisies de Richard Simon (de l'Oratoire). 289

La Morale pratique des Jésuites. 298

Le comte de Gabalis, ou entretiens sur les sciences

secrètes. 304

Le Tombeau de la Messe. 306

La vie de Galeas Caraccioli, marquis de Vico, et

l'Histoire tragique de la fin de François Spiere. 308

Traitez singuliers et nouveaux contre le paganisme

du Roi Boit. 310

Hexaméron rustique, ou Les six Journées passées à la

Campagne, entre des Personnes Studieuses. 312

De Usu flagrorum in re medica et veneria. 316

De la Connoissance des bons livres, ou Examen de

plusieurs Auteurs. 321

Advis fidèle aux Hollandais. 326

De l'Abus des nudités de gorge. 328

Oratio Jacobi Gronovii. 331

Joseph, ou l'Esclave fidèle. 335

Relation de l'Accroissement de la papauté et du

gouvernement absolu en Angleterre. 337

Réflexions sur la Miséricorde de Dieu. 340

La Foi dévoilée par la Raison. 343

Moyens sûrs et honnestes pour la Conversion de tous

les hérétiques. 345

Méditations chrétiennes du Père Mallebranche. 353

Les Soupirs de la France esclave, qui aspire après la

Liberté. 354

Ésope en belle humeur. 369

Les Héros de la Ligue, ou La Procession monacale. 370

De Ratione discendi et docendi. 372

La Confession réciproque, ou Dialogues du temps entre

Louis XIV et le Père Lachaise, son confesseur. 378

Satiræ Q. Sectani (Ludovici Sergardii). 382

Le Renversement de la Morale chrétienne. 392

Histoire des Amours de Grégoire VII. 395

Evangelium Medici, ou Medicina mystica. 399

Explication des Maximes des saints, sur la Vie

intérieure. 405

Dissertation sur la sainte Larme de Vendôme. 408

Le Cochon mitré, dialogue. 412

Le Platonisme dévoilé, ou Essai touchant le Verbe

platonicien, divisé en deux parties. 414

Nouveaux caractères de la Famille royale. 418

La Fable des Abeilles, ou les Fripons devenus

honnêtes gens. 421

L'Art de plumer la Poule sans crier. 428

Réflexions sur les grands Hommes qui sont morts en

plaisantant. 430

État de l'Homme dans le péché originel. 436

Théâtre et Opuscules du Père Bougeant, Jésuite. 439

Traité de la Dissolution du Mariage pour cause

d'impuissance. 444

Les Récréations des Capucins, ou Description

historique de la vie que mènent les Capucins

pendant leurs Récréations. 452

Le Livre jaune. 454

Histoire de Louis Mandrin, depuis sa naissance

jusqu'à sa mort. 456

Explication des cérémonies de la Fête-Dieu d'Aix en

Provence. 462

L'Espion dévalisé. 464

FIN DE LA TABLE DU SECOND ET DERNIER VOLUME.

ANALECTABIBLION,

OU

EXTRAITS CRITIQUES

DE

DIVERS LIVRES RARES, OUBLIÉS, OU PEU CONNUS,

TIRÉS

DU CABINET DU MARQUIS D. R.....

ANALECTABIBLION.

COLLOQUIA,

Meditationes, consolationes, consilia, judicia, sententiæ,

narrationes, responsa, facetiæ D. Martini Luther, piæ et sanctæ

memoriæ, in mensa prandii et cœnæ, et in peregrinationibus,

observata et fideliter transcripta (ex germanico sermone in

latinum versa ab Henrico Petro Rebenstock, Eschersheymensis

Ecclesiæ ministri, cum præfatione ad illustrem dominum

Philippum Ludovicum, comitem de Hanoia et Rineck). 2 vol.

in-12, v. f., aux armes du comte d'Hoym. Rarissime. Francofurti

ad Mœnum, per Nicolaum Bassum et Hieronymum Feyerabentum.

M.D.LXXI.

(1565-71.)

L'abbé Mercier, de Saint-Léger, écrivait à M. Huet de Froberville

que les _Colloquia mensalia_ de Luther, en allemand Tisch Reden,

dont les biographes ne parlent guère, et que les luthériens discrets

suppriment tant qu'ils peuvent, étaient incomparablement plus rares

et plus curieux que la _Mensa philosophica_ d'Anguilbert[1], ouvrage

toutefois difficile à rencontrer. Le sentiment d'un philologue de ce

mérite nous eût seul engagé à parler du présent livre; mais la lecture

de ce recueil des pensées et dits familiers de Luther est d'ailleurs

indispensable à qui veut bien connaître ce personnage extraordinaire,

cet homme légion, mélange de moine fanatique, de soldat débauché, de

moraliste, d'orateur et de tribun. Nulle part on ne trouve de détails

plus précis sur ses discours et ses gestes. Là, donc, on voit d'abord

que, né à Eisleben en 1483, il puisa les premiers élémens des lettres

à Magdebourg, en 1497; qu'il alla ensuite étudier à Eisenach en 1498;

qu'il se rendit à Erfurt en 1502; qu'il y reçut le magistère en

1503; que, devenu en 1504 moine augustin contre le vœu de son père

qui voulait le faire juriste, il se rendit à Wittemberg en 1508, puis

à Rome en 1512, où il fut fait docteur; qu'il commença en 1517 à

restaurer la religion, comme disent ses disciples; que sa confession

devant le cardinal Cajétan, à Ausbourg, eut lieu en 1518, sa fameuse

dispute de Leipsick en 1519; qu'il brûla les décrétales des papes et

tout le droit-canon en 1520, qu'il confessa audacieusement sa foi à

Worms en 1521; que sa fuite en Saxe est de 1522, son mariage de 1525

ainsi que la sédition des paysans d'Allemagne; qu'il fixa sa doctrine,

à Ausbourg, en 1530; qu'il eut une maladie cruelle en 1537, à Smalcade,

trône de sa grandeur; et qu'enfin il mourut en 1546, le 18 février, au

matin, dans le lieu même où il avait reçu le jour 63 ans auparavant.

[1] Ne faut-il pas plutôt lire _Angilbert_, ce gendre de

Charlemagne, devenu moine de Centule en Ponthieu, le même dont

Duchesne nous a donné des poésies?

Le recueil dit des Colloques en contient 115, savoir: de Dieu, de la

Trinité, du Christ, de l'Eglise, de l'Excommunication, de la Loi et de

l'Evangile, de la Justification, de l'Invocation et de l'Oraison, de la

Confession auriculaire, de la Patience, du Libre arbitre, de la Paix,

des Légendes, du Jugement dernier, des Maladies, de la Mort et de la

Mort de sa fille, de la Résurrection des morts, de la Vie éternelle,

de la Damnation et de l'Enfer, de la Messe et du canon de la Messe,

des Monastères, de la Vie charnelle des moines, des Vices, des Fureurs

et des Apologistes des papistes, de la Mort de quelques papistes, de

Rome, du Monde, de son Ingratitude et de sa Malice, de l'Epicuréisme

du Monde, de l'Ingratitude civile, des Scandales, des Idolâtries,

de la Colère, de l'Arrogance, de la Tristesse et de la Joie, de

l'Ivresse, des Prodiges, des Oracles, des Songes, des Complexions,

des Spectres, des Diables, des Suppositions d'Enfans, de la haine du

Diable pour les Hommes, des Frénétiques, de la Chute de l'Homme, des

Enfans, des Femmes, des Parens, de l'Ingratitude des Enfans, du Droit

et des Jurisconsultes, de la Police, de la Magistrature, de la Paix du

Christ, du Prince, de certains Princes, des Royaumes, des Alliances

protestantes, des Langues, de l'Erudition, d'Erasme, des Régions et des

Peuples divers; du Vol, de la Vérité, du Mensonge, des Fables, de la

Mémoire, des Consolations à divers, de ses Dangers et de ses Maladies,

de ses Livres, de ses Adversaires, des Antinomies ou Contradictions,

des Anabaptistes, de l'Antechrist, des Papes, des Papistes, des Saints,

des Décrétales, des Universités, de l'Adultère, de l'Alchymie, des

Anges, des Apôtres, des Eaux, des Secrets, des Arts, de l'Avarice

du Monde, des Oiseaux, des Auteurs, de la Cène, des Chrétiens, du

Paradis, du Mariage, de la Digamie, de la Polygamie, du Célibat,

des Cas matrimoniaux, des Vœux clandestins, des Causes de divorce,

des Cérémonies, des Guerres, des Bibles, du Nouveau et de l'Ancien

Testament, du Décalogue, des Tentations, des Pères, des Evêques et des

Evêques papistes. Nous donnons cette longue nomenclature pour remplacer

la table des matières dont l'ouvrage est dépourvu dans toutes les

éditions, ouvrage qui, traduit en latin barbare, est, de plus, imprimé

en italique très incorrect.

A mettre sur le compte de Luther tout ce que son compilateur anonyme

lui fait dire, dès l'entrée il fait mal juger de sa théologie. Il parle

de Dieu sans dignité ni sentiment, et se montre même peu digne d'en

parler, puisqu'il ne le reconnaît pas dans le spectacle de l'univers

et qu'il ne l'aperçoit que par la révélation, ce à quoi la doctrine

révélée n'oblige pas.

Ses preuves de la Trinité sont puériles: il les tire de ce qu'il y a

trois choses dans le soleil, la substance, la lumière et la chaleur;

trois choses dans les fleuves, la substance, la fluidité et la

puissance; trois choses dans les lettres, la grammaire, la dialectique

et la rhétorique; dans l'astronomie, le mouvement, la lumière et

l'influence; dans la musique, trois notes, ré, mi, fa; dans la

géométrie, trois dimensions, etc., etc.

Sa définition de l'Eglise est fausse. L'_Eglise_, selon lui, _est la

réunion des peuples dans les choses non apparentes_. A ce compte, les

Musulmans feraient partie de l'Eglise.

Il avait retenu de son premier état l'usage immodéré de donner des mots

pour des explications, en quoi l'idiome de son pays, où la chair s'est

faite verbe, le servait merveilleusement. Ses prières sont sèches,

contournées, mêlées de mauvaise métaphysique et d'anathèmes contre

ses adversaires. Il prêche la paix et la demande au ciel en soufflant

la guerre dans les conseils des princes et dans l'esprit des peuples.

N'est-ce pas une parole bien conciliante que celle-ci? «Entre la

semence de la femme et le serpent, entre nous et les papistes, il ne

saurait exister ni paix ni trève.»

Il annonçait la fin du monde comme prochaine, à l'exemple de tous

les novateurs religieux qui crient: Venez vite, le temps presse! ces

gens-là perdraient leur peine avec nous, car nous leur répondrions: Si

le monde va finir, à quoi bon le réformer?

Sa grossièreté était grande, si l'on en juge par le conte suivant qu'il

se plaisait à faire: «Un gentilhomme, à qui sa femme demandait comment

il l'aimait, lui répondit: «Je vous aime quasi autant qu'une bonne

digestion;» ce dont la dame s'étant tenue offensée, le mari, pour se

justifier, fit monter sa femme sur son cheval en croupe avec lui, et la

tint un jour entier ainsi en voyage, sans lui permettre de descendre.

La dame, à la fin pressée, s'écria: «Ah! je vois maintenant que vous

m'aimez bien, car je ne désire rien tant que de descendre un moment de

cheval.»

Ses réflexions sur la mort sentent plutôt la philosophie païenne que

celle des chrétiens, à force de sécurité. Madeleine, sa fille chérie,

se trouvant au lit de mort à 14 ans, il l'exhortait en ces termes:

«Madeleine, ma fille, lequel préfères-tu, de rester ici avec ton père,

ou d'aller habiter avec ton père céleste?--Comme il plaira au Seigneur,

répondit l'enfant.--Bien, reprit-il, ta chair est infirme, mais ton

esprit est ferme.» Ceci est beau sans doute, mais les pleurs et les

gémissemens de la mère de Madeleine touchent davantage. Il en faut

pourtant convenir, tout ce passage sur la mort de la fille de Luther

est rempli de vrai pathétique. C'est, par exemple, un élan du cœur

admirable que celui-ci: «Grand Dieu! que ton amour pour le genre humain

est fort, s'il égale celui des parens pour leurs enfans!» Sa prophétie

sur la messe et le célibat des prêtres est d'une énergie effrayante:

«Sunt duæ columnæ papatus, quas Samson-Christus movet; ruent cum magna

jactura mundi.»

Il disait du monde que, pareil à un homme ivre, à peine était-il

couché d'un côté qu'il se retournait de l'autre. Il ajoutait que, par

l'artifice de Satan, le monde corrompait tout, changeant la parole

de Dieu en hérésie, l'œuvre de la foi en hypocrisie, le culte en

idolâtrie, la guerre en témérité, l'empire en folie, la prudence en

sottise et la science en ânerie.

Sa fureur contre le monde avait un côté comique, le voici: à force

d'émanciper les gens, il avait mis les paysans d'Allemagne en humeur

de ne plus rien payer aux ministres de la religion; et, là dessus,

le réformateur de s'écrier que les hommes étaient ingrats, qu'ils

donnaient jadis cent florins à un moine et refusaient de donner quatre

écus au prêche. Bonne leçon pour ces meneurs d'hommes qui feraient

bien, avant de s'avancer, de méditer sur la logique du peuple, car elle

est d'une rigueur aristotélicienne.

Il tombait souvent dans de profonds accès de tristesse, qu'il appelait

des tentations de Satan; alors il recourait avec succès à la simple

conversation de sa servante, ce qui lui faisait conclure justement que

l'homme n'était pas né pour vivre seul. Il rejetait avec mépris les

songes et les apparitions: ceci est sage, mais il fallait pousser la

philosophie plus loin, ne pas raconter que le marquis de Brandebourg

fut transformé en diable, que le diable, ayant pris la forme d'une

certaine dame noble, morte récemment, alla trouver le veuf dans son

lit, vécut avec lui, en eut trois enfans, puis disparut; ni raconter

tant de folies sur la nature, la puissance, les ruses et la figure

du diable; comment une femme de Magdebourg chassa le diable _crepitu

ventris_; ni dire, enfin, que le diable habite par goût la Prusse

ducale, les bords du lac de Lucerne, et le mont Procknesberg, en Saxe.

Au milieu de ces chimères, il fit paraître un grand sens, en répondant

à quelqu'un qui l'interrogeait sur la figure du diable: «Prenez le

Décalogue à rebours, et vous verrez le diable; vous verrez sa tête

dans le contraire du premier précepte, sa langue dans le contraire du

second, et ainsi de suite.»

Sa réponse à celui qui lui demandait pourquoi Dieu avait créé l'homme,

puisqu'il prévoyait sa chute, n'est pas aussi bonne à beaucoup près:

«Ne fallait-il pas, dit-il, que Dieu eût des privés dans sa maison?»

Il aimait les enfans, se plaisait à leurs jeux naïfs, à leurs pensées

candides: leur simplicité dans la foi lui semblait une image de la vie

des élus: «Que ne suis-je mort à l'âge qu'a mon fils Martin?» disait-il

un jour, en voyant cet enfant se jouer dans les bras de sa mère. Ce

trait seul fait voir que du moins Luther était de bonne foi. Néanmoins,

son caractère violent se trahit jusque dans la paternité, puisqu'il

ne sut point pardonner, à son fils Jean, les torts d'une jeunesse

turbulente, malgré l'intercession de sa femme et les soumissions du

coupable.

Ses définitions du droit naturel et du droit positif sont fort belles:

«Le premier vient de Dieu, dit-il; c'est le principe-pratique en vertu

duquel le bien est ordonné, et le mal est défendu; le second vient des

magistrats: c'est l'application probable du premier à des circonstances

prévues; d'où il suit que, pour être justes, les lois du droit positif

ne doivent pas, comme les lois de Dracon, comme la loi qui inflige

la même peine au larcin et à l'homicide, manquer de corrélation avec

celles du droit naturel.» On ne comprend pas, néanmoins, comment, à son

avis, le droit canonique n'était rien qu'une chimère; car si l'Église

est admise, c'est une institution qui doit se régler par son droit

aussi bien que toute autre. Ne suffisait-il pas de réprouver les abus

du droit canonique en montrant de quelle façon il s'était faussé par la

prétention de soumettre le droit naturel et le droit positif? Le droit

canonique, qui brûlait les hérétiques, pouvait être faux, sans l'être

alors qu'il interdisait au moine Luther de se marier. Faute de faire

cette distinction, les réformés tombèrent dans de graves erreurs. O le

grand art que celui des distinctions! il en faut en logique, et il n'en

faut pas trop; or la plupart des raisonneurs pèchent ici par défaut

ou par excès. Erasme était un maître dans cet art, et c'est peut-être

pour cette raison que Luther l'excommunia, autant que pour son génie

railleur, génie antipathique, du reste, à tous les réformateurs,

attendu que le rire tue l'enthousiasme.

Le Jugement de Luther sur les princes d'Allemagne, ses contemporains,

est en général fort rigoureux. A leur égard, nous nous en rapportons

à ce qui est: Luther les connaissait mieux que nous. Luther faisait

parfois des vers; mais il eût mieux fait de s'en abstenir, s'il

n'en pouvait produire de meilleurs que les suivans contre le poète

Læmmichen, qui avait chanté une très vilaine chose.

Quam bene conveniunt tibi res et, carmina Læmmichem!

Merda tibi res est, carmina merda tibi.

Dignus erat lechemerdosus, carmina merdæ,

Nam vatem merdæ non nisi merda decet.

Infelix princeps, quem laudas carmine merdæ,

Merdosum merda quem facis ipse tua.

Ventre urges merdam vellesque cacare libenter

Ingentem, faciat merdi poeta nihil.

At meritis si digna tuis te pœna sequitur,

Tu miserum corvis merda cadaver eris.

Luther, dont le propre était l'excès en toute chose, avait débuté

par être un ardent ami du pape, et un moine singulièrement austère.

Lorsqu'il prit les armes, pour la première fois, ce fut contre

Tzellius, qui avait abusé de la doctrine de la justification. «Je

défendais alors le pape et ses canons contre ce misérable ignorant,

dit-il; mais Dieu, ayant permis que le pape prît parti contre ses

propres canons, pour mon adversaire, je fus éclairé, et l'Évangile

triompha.» Ses amis lui parlaient un jour de ses écrits avec

sollicitude. «Plût au ciel que tous mes livres fussent détruits, leur

répondit-il, et que la seule Bible restât! Tout est là. L'Église n'a

que trop de livres. La plupart de ceux d'Augustin ne sont rien. Il n'y

a presque rien dans Jérôme, hors quelques pages d'histoire. J'espère,

et c'est ce qui me console d'avoir écrit, que mes livres seront bientôt

oubliés, et que la Bible, seule, restera.» Il parlait en toute occasion

contre l'orgueil, et faisait, à ce sujet, de sages réflexions, qu'il

aurait dû s'appliquer. Écoutons-le: «De toutes les superbes, celle des

théologiens est la pire; il ne faut qu'un procès perdu pour humilier

le juriste, qu'une maladie pour rendre la beauté modeste; mais comment

refréner un homme qui croit parler de Dieu au nom de Dieu?» Il avait

Cicéron en grand honneur, et le mettait fort au dessus d'Aristote,

lequel n'était, à ses yeux, qu'un habile dialecticien. «J'espère que

Dieu sera propice à Cicéron, disait-il; ce n'est pas à nous de rien

décider en ce genre; mais l'autre terre, qui nous est promise, est

assez vaste pour que chacun y reçoive sa place selon ses mérites.»

Sublimes paroles qui dépassent de mille coudées toutes les controverses

du monde! N'oublions pas non plus ce qui suit, relatif aux effets

temporels du lien conjugal: «_In conjugio non debent locum habere tuum

et meum, sed talis communicatio bonorum omnium constituatur, ut vere

agnosci non possit, quid cujusque sit proprium._»

Luther fulmine contre le célibat des prêtres, et affirme que ce

pernicieux usage remonte seulement au temps de Cyprien, 250 ans après

Jésus-Christ.

Nous ne dirons rien de ses Cas matrimoniaux, qui, pour la plupart,

fournissent trop au scandale, et nous finirons par une pensée que nous

suggère l'excessive tolérance que Luther montre pour la digamie et la

polygamie. Quand un homme a brisé ses liens monastiques, il devient

incapable de régler les mœurs. L'esclave qui s'est affranchi est un

mauvais maître. Martin Luther ne vivra dans la mémoire des hommes

que comme destructeur et non comme fondateur. Il a porté à l'absolue

puissance des papes des coups dont elle ne se relevera point; mais

quant au luthéranisme, qui n'était déjà guère du temps de Bossuet, il

n'est plus rien aujourd'hui.

LES DEUX CHEVAUCHÉES DE L'ASNE,

SAVOIR:

1°. Recueil faict au vray de la Chevauchée de l'Asne faicte

en la ville de Lyon, et commencée le premier jour du moys de

septembre mil cinq cens soixante-six, avec tout l'ordre tenu

en icelle. A Lyon, par Guillaume Testefort, avec privilége et

cette épigraphe: _Mulieris bonæ beatus vir_. Récit en prose

et en vers, formant 40 pages in-8, réimprimé in-8 à Lyon, par

J.-M. Barret, à 100 exempl. seulement, en 1829.

2°. Recueil de la Chevauchée de l'Asne faicte en la ville de

Lyon le dix-septième de novembre 1578, avec tout l'ordre tenu

en icelle. A Lyon, par les Trois Supposts, avec privilége et

l'épigraphe précédente. Réimprimé à Lyon, en 1829, chez J.-M.

Barret, 100 exempl., in-8, par les soins du même amateur

anonyme, qui prend pour initiales les lettres _B. D. P._ Ces

deux recueils sont précédés de préfaces savantes et suivis de

glossaires. De nombreuses notes éclaircissent les obscurités du

texte et nous fourniront la meilleure part des brèves remarques

auxquelles ces deux opuscules rarissimes vont donner lieu.

(1566-78--1829.)

C'était un usage consacré dans nos anciennes mœurs, à la fois

grossières et joyeuses, que les maris trompés par leurs femmes avec un

certain éclat de scandale subissent la honte publique d'être promenés

sur des ânes, la face tournée vers la queue de l'animal; et cela en

grand cortége de corporations et de confréries burlesques, telles que

celles des _moines de l'abbaye de Mal Gouvert_, _des supposts de la

Coquille_, _des bavards de Confort_, etc., etc. Cette promenade, où

l'on étalait une sorte de luxe, se criait trois fois par la ville avec

pompe; et le spectacle en était donné comme une fête, le plus souvent

pour célébrer l'entrée de quelque personnage illustre. La Chevauchée

de 1566, par exemple, fut offerte en hommage à la duchesse de Nemours,

femme du gouverneur de Lyon, lors de son entrée dans cette ville;

et ce n'est pas une des moindres particularités de cette fête. _Les

drolles_, c'est à dire _ces animaux monstrueux indignes de porter

le nom d'hommes_, qui s'étaient laissé battre par leurs femmes, y

marchaient devant le seigneur de la Coquille, et endurèrent bon nombre

de brocards qui furent ensuite imprimés en huictains. Mais ce qui

doit surprendre dans le détail circonstancié d'une telle solennité,

c'est que l'ordre le plus parfait y régna, dit l'historien: «Oncques

n'y eust querelle ny parolle fascheuse, ny en faicts, ny en dicts,

aulcuns scandalles, et ne fut tout ledict jour question que de plaisir,

joie, solas et récréation, dont Dieu soit à jamais loué éternellement,

_amen_.» N'oublions pas ce point, que _ledit jour_, la troupe joyeuse

assista au baptême d'un enfant du chevalier Sainct-Romain, lequel fut

nommé Roland. Or, pour que rien ne manque au mélange du sacré et du

profane, il faut savoir que le nom de _Sainct-Romain_ n'appartenait

pas à un vrai chevalier, mais à un des rôles de la farce. Il y avait

toujours, à Lyon, un chevalier _Sainct-Romain_ dans les chevauchées

de l'asne, comme il y avait une princesse de la Lanterne, un comte de

la Fontaine, un abbé du Temple, un gentilhomme de la rue du Boys, un

capitaine du Plastre, etc. La coutume de ces chevauchées n'était pas

bornée à la France; on la voit en Angleterre, ainsi que le témoigne

sir Walter Scott dans son roman des Aventures de Nigel; mais avec

cette différence, tout à l'avantage de la raison des Anglais, que la

femme coupable y subissait la chevauchée sur le même âne que son mari

trompé ou battu. Il y avait là, au moins, une ombre de justice, tandis

que, chez nous, on punissait le ridicule et non le crime. Ceci peut

offrir aux moralistes un texte de méditation. Au reste, les chevauchées

de l'asne ne sont pas nouvelles. Notre savant éditeur en voit des

exemples dans Plutarque, à propos des Pisidiens qui, plus équitables

encore que les Anglais, s'en servaient exclusivement contre la femme

adultère. Mauvaise justice après tout! la bienséance moderne qui voile

ces grandes fautes et la charité chrétienne qui les pardonne valent

beaucoup mieux.

LA VEDOVA,

Commedia facetissima di M. Nicolo Buonaparte, citadino

Florentino, nuovamente data in luce con licenza et privilegio.

In Fiorenza, appresso i Giunti M.DLXVIII. 1 vol. pet. in-12

de 96 pages, plus 7 feuillets préliminaires, en 5 actes et en

prose.

(1567-68.)

M. Brunet, qui se trompe si peu, a pourtant tort de dire que cette

pièce parut pour la première fois en 1592, chez les Giunti, puisque

notre édition, dûment revêtue de son privilége, est dédiée, par Jacob

Giunti, à la très noble dame Soderina de Nerli, le 30 octobre 1567,

et porte, pour l'impression, la date de l'année suivante. Cette

comédie, dont la scène est à Venise, devrait s'intituler les Petites

et Mauvaises Maisons ouvertes, car elle est aussi folle que cynique,

ou tout au moins, la fausse veuve, car ce n'est pas d'une veuve qu'il

s'agit dans l'action principale, mais d'une femme mariée crue veuve.

Démétrius, Candiote, jadis marié à la belle madame Hortensia, qu'il

croit avoir perdue grosse, il y a dix-huit ans, dans un naufrage, tombe

amoureux, à Venise, d'une dame Hortensia, vivante image de sa femme,

qui a chez elle sa fille nommée Drusille et sa nièce Livie, deuxième

fille de Parion, son frère. Le prétendu veuf s'ouvre de sa nouvelle

passion au prêtre Amerigo, lequel se charge de disposer les choses, si

faire se peut, en sa faveur. Or, cette dame Hortensia, qui se croit

veuve aussi depuis dix-huit ans, par suite du même naufrage, et que

Démétrius ne reconnaît pas, est précisément sa femme. Premier nœud

de la pièce. D'un autre côté, le jeune Fabricio est épris de Livie

et confie ses tribulations au parasite Ingluvio. Il sait que Parion

et Hortensia ont résolu de donner Livie en mariage à Emilio, fils

cadet du vieux Lionardo Farinati, pour compléter l'alliance entre les

deux familles; Cornélie, sœur de Livie, étant déjà mariée à Tiberio,

fils aîné de Lionardo. Il charge Ingluvio le parasite d'aller trouver

l'entremetteuse Papera, et de lui remettre une lettre pour Livie, dans

laquelle il donne, à cette jeune fille, rendez-vous en tel lieu, à

telle heure, dans une gondole. Second nœud. D'autre part encore, le

vieux Lionardo Farinati a un frère, le vieux Ambrogio. Ce dernier, que

l'union des deux fils de Lionardo avec les deux filles de Parion met

en goût de mariage, s'avise de vouloir épouser Hortensia, la fausse

veuve. Son frère se moque de lui: «N'as-tu pas honte de faire ainsi

le jeune homme,» lui dit-il: «Veux-tu donc que ta messe d'épousailles

devienne ton extrême onction? L'amour est comme la truffe qui donne

la vie aux jeunes gens et des vents aux vieillards.» Ambrogio ne

se laisse pas convaincre et charge le parasite Ingluvio de voir

l'entremetteuse Papera pour qu'elle décide Hortensia, la fausse veuve,

à recevoir ses hommages surannés. Ingluvio s'acquitte de la double

commission de Fabricio, amant de Livie, et d'Ambrogio poursuivant de

madame Hortensia, auprès de Papera, l'entremetteuse, qu'il rencontre

précisément comme elle sort de confesse et n'en est que plus en train

de faire son double message. Troisième nœud. Enfin Emilio, second fils

de Lionardo Farinati, consent, pour plaire à son père, à demander la

main de Livie qui n'aime que Fabricio, et refuse les empressemens de

Drusille qui a conçu pour lui des sentiment très vifs, je ne sais

pourquoi, car il est bien froid, bien pédant et bien ennuyeux. Papera,

dont le rôle est de se mêler de toutes les affaires de ce genre, se

mêle d'endoctriner Emilio. Elle perd son temps avec ce _cagnaccio_ qui

s'obstine à épouser, à ses risques et périls, une jeune fille dont

il n'est pas aimé, au lieu d'une dont il est l'idole, et cela, sans

passion aucune, et seulement parce que son papa le souhaite. Quatrième

nœud. Maintenant, voyons comment toutes ces intrigues se débrouillent

entre les mains de l'entremetteuse, du parasite et du prêtre.

D'abord Papera se rend au logis de la fausse veuve; elle plaide pour

Ambrogio; mais quoi! plaider pour un vieillard amoureux, il faut

échouer; elle échoue. Madame Hortensia étant sortie, Papera tâche de

gagner Santa sa servante, et de mettre celle-ci dans les intérêts

de Fabricio près de Livie; elle réussit, après quoi la voilà de

nouveau en course. Lionardo Farinati, qui la voit s'esquiver de la

maison d'Hortensia, la semonce en termes peu châtiés, et avertit la

fausse veuve de se mieux garder à l'avenir. Tous deux conviennent,

pour sûreté, d'envoyer Drusille et Livie au couvent jusqu'au retour

de Parion, époque des noces projetées. Les jeunes filles iront au

couvent, mais on les en sortira bientôt, parce que les parasites et

les entremetteuses savent le chemin des couvens tout aussi bien que

celui des veuves vraies ou fausses. Papera la _ruffiane_, ainsi que la

désigne effrontément l'auteur, se trouvant en pleine voie publique,

s'amuse à des lazzis avec la servante Santa qui se dit grosse, sans

savoir de qui, et demande à la Fortune une place de nourrice. Survient

une autre bonne pâte de servante nommée Rosa. Celle-ci est aux gages

d'une courtisane qui s'appelle aussi Hortensia. Rosa en a fait de

belles dans son temps. «Je me souviens, dit-elle, d'un certain meunier,

mon galant, grand curieux de poids et de mesures, qui avait si bien

l'usage de peser, que sa romaine rencontrait la coche sans qu'il y

mît la main.» «_Mi recordo, che io stettigia con' un mugnaio, che non

faceva altro che pesar mi, et era fatto si praticho nel trovar la mia

taccha, che di botto vi metteva il romano, senza haverlo a bilanciar

con le dita._» Sur ces entrefaites arrive la courtisane Hortensia, qui,

ayant su les projets de Démétrius sur Hortensia, la fausse veuve, et

toute l'histoire de ces deux époux, propose à Papera de l'aider dans

le dessein qu'elle a d'attraper le prétendu veuf, en se donnant à lui

pour Hortensia la fausse veuve, c'est à dire pour la véritable épouse

retrouvée de Démétrius. Papera n'a garde de refuser ses services. La

fourberie sera profitable, car la dépouille de Démétrius est bonne;

la chose est convenue et les deux scélérates sont en action, ce qui

forme un cinquième nœud. Démétrius s'offre, de lui-même, aux filets.

Hortensia la courtisane, qui ressemble parfaitement à la fausse veuve

Hortensia, aborde sa dupe, la questionne, la reconnaît, s'écrie:

«Quoi! c'est vous, mon cher mari!» se trouve mal et joue si bien son

personnage que voilà Démétrius entraîné au logis de la courtisane, la

prenant en tout pour sa femme, et lui donnant la clef de sa cassette de

joyaux, afin que Rosa, la servante, aille la chercher dans son auberge

où il l'a laissée en dépôt à son valet espagnol Campana.

Cependant, comment vont les amours de Fabricio et de Livie? Ici, de

grâce, un peu de mémoire et d'attention. Les deux jeunes filles,

Livie et Drusille, ne sont plus ensemble chez madame Hortensia la

fausse veuve; vous savez bien que, sur les conseils du vieux Lionardo

Farinati, elles ont été conduites au couvent. Elles ne sont même plus

au couvent, d'où on les a retirées parce que l'intrigue amoureuse

les y avait suivies; elles sont cachées, en attendant le retour de

Parion, Livie dans la maison de Lionardo et Drusille seulement, chez

la fausse veuve, sa mère. Lionardo et madame Hortensia la fausse veuve

croient, pour cette fois, Livie à l'abri. Tiberio, ce fils aîné du

vieillard Lionardo et l'époux de Cornélie, sœur de Livie, imagine un

moyen court d'en finir avec Fabricio et d'assurer la possession de

Livie à son cadet Emilio. «Mon père, dit-il à Lionardo, convenons avec

Livie que, cette nuit, elle recevra dans son lit sa sœur Cornélie,

ma femme, sous un prétexte quelconque; au lieu de Cornélie, nous y

introduirons, sous ses habits, mon frère Emilio, et demain tout sera

dit. Le plan est adopté, mais il avorte, grâce au parasite Ingluvio. Le

drôle a de bonnes oreilles, il a entendu le dialogue de Tiberio et de

son père; il a révélé le complot à Fabricio; celui-ci gagne son rival

Emilio de vitesse; il revêt des habits de femme, il se fait passer

pour Cornélie; on le met dans le lit de Livie sous le nom de sa sœur,

croyant y mettre Emilio, tandis qu'Emilio, par la ruse d'Ingluvio et

de son valet Forca, est introduit dans le lit de Drusille, au logis de

la fausse veuve, toujours sous le nom de Cornélie, avec des habits de

fille; et le bon de l'affaire est que ce _cagnaccio_ d'Emilio, qui ne

pouvait souffrir Drusille, n'a pas plutôt couché avec elle, croyant

coucher avec Livie, qu'il en est enchanté; de sorte qu'au matin, quand

la double méprise sera éclairée par les rayons du jour, le bonheur de

Fabricio et de Livie ne surpassera point celui d'Emilio et de Drusille;

et ce merveilleux résultat des fourberies d'un parasite et d'une

entremetteuse sera plus sage que tous les calculs de Lionardo et de la

fausse veuve. Après cela, fiez-vous donc à la prudence des parens pour

marier la jeunesse! L'adroit parasite ne s'est pas borné, du reste,

à terminer deux romans dans une seule nuit; il s'est encore donné le

plaisir d'une farce, en faisant accroire au vieux Ambrogio qu'il lui

amenerait madame Hortensia, la fausse veuve, dans son lit, tandis

qu'il y introduit une nourrice. Mais comment toutes ces introductions

nocturnes peuvent-elles s'opérer et s'opérer par des tiers? c'est

le secret des comiques italiens du XVIe siècle. Cela ne se peut,

répondrai-je, que par une suite de bourdes, de contes à dormir debout,

d'invraisemblances choquantes qu'il est impossible d'analyser, et qui

supposent, pour réussir, premièrement, sur la scène, de triples fourbes

d'un côté, de triples imbécilles de l'autre; secondement, dans la

salle, des spectateurs sans mœurs comme sans goût. Vainement dirait-on,

pour excuser de pareilles folies, qu'originairement la comédie des

Italiens était une imitation de la comédie latine: les Latins ont, sans

doute, nous l'avons reconnu, des parasites, des entremetteuses, des

valets fourbes et fripons, des jeunes filles galantes, des jeunes gens

libertins, des vieillards ridicules et bernés; ils en ont même beaucoup

trop; mais, en général, ils ont, du moins, l'art et le bon-sens de

reléguer les invraisemblances de leur fable dans l'avant-scène et

au dénouement; du reste, leur action est d'ordinaire habilement

conduite, leur dialogue est vrai, les mœurs sont, chez eux, fidèlement

reproduites, les caractères bien soutenus et tracés sans grotesque;

or, c'est ce qu'on ne trouve guère dans la comédie des Italiens et

nullement ici. Achevons de nous en convaincre. Voilà bien, de compte

fait, trois des cinq intrigues dénouées; reste à deux, celle de la

fausse veuve Hortensia et celle d'Hortensia la courtisane. Nous avons

laissé cette dernière en possession de son faux mari Démétrius, et au

moment de mettre la main sur les joyaux de sa victime. Tout irait bien

pour elle et pour Papera sa complice, sans le prêtre Amerigo qui a

découvert que Démétrius est l'époux de la fausse veuve, et s'est pressé

de conduire cette dame au logis de son ressuscité. Madame Hortensia

trouve sa place occupée par Hortensia la courtisane. Grand débat entre

les deux femmes; grande perplexité chez Démétrius. Le pauvre Candiote

ne sait laquelle entendre. A la fin, il s'avise d'une espèce de

jugement de Salomon, et c'est le meilleur incident de l'ouvrage. «Je

donnerai, dit-il, mon trésor à l'une de vous, à l'autre ma personne,

choisissez!» La courtisane ne manque pas de choisir la cassette et

la fausse veuve le mari. C'en est fait, tout est éclairci. Démétrius

garde sa cassette, reprend sa véritable femme. On marie Drusille à

Emilio, Fabricio à Livie; la courtisane retourne à ses affaires;

Lionardo Farinati est content; Ambrogio se console avec la nourrice.

Le parasite, l'entremetteuse, les valets et les servantes s'écrient:

_Nozze_, _Nozze_, nous allons manger des chapons, des poulets, des

oies, des outardes, et boire bien du vin blanc de Milan, et la toile

tombe.

Si Molini, en réimprimant, dans l'année 1803, cette pièce folle et

ordurière de Nicolo Bonaparte, prétendit faire une malice, c'est une

sottise; si c'est une flatterie à cause de la date, sottise plus grande

mille fois.

PANOPLIA,

Omnium illiberalium, mechanicarum aut sedentariarum artium

genera continens, quotquot unquam vel a veteribus, aut nostri

etiam seculi, celebritate excogitari potuerunt, breviter et

dilucide confecta: carminum liber primus, tum mira varietate

rerum vocabulorumque, novo more excogitatorum copia perquam

utilis, lectuque perjucundus.--Accesserunt etiam venustissimæ

imagines omnes omnium artificum negociationes ad virum lectori

repræsentantes, antehac nec visæ, nec unquam editæ. Per

Hartmannum Schopperum, novo-forens Noricum. Ex typis Georgii

Corvini, impensis Sigismundi Feyerabenti. Francofurti ad

Mœnum, cum privilegio Cæsareo. (1 vol. in-12 de 147 feuillets

non chiffrés, contenant 132 pl. joliment gravées, lesquelles

représentent toutes les professions et tous les métiers,

depuis le pape et l'empereur jusqu'au barbier et au vendeur

d'orviétan. Le livre a des signatures de S 3.) M.D.LXVIII.

(1568.)

Ce volume, peu commun, d'une complète inutilité aujourd'hui, fut

dédié par Sigismond Feyerabent à Oswald d'Eck et Wolfeck, maréchal

héréditaire du diocèse de Ratisbonne, et grand-maître du palais du

comte Palatin. C'était, pour le temps, une Encyclopédie parlante des

arts et métiers. Hartman Schopper, que Feyerabent qualifie de poète

insigne, en fit une œuvre de bel-esprit, en composant, pour chaque

planche, un quatrain latin, qui se voit au dessus, et un sixain au

dessous. Quelques unes de ces pièces sont bien tournées: on en jugera

par le sixain du faiseur de compas:

Jungimus ex uno duo ferrea bracchia nodo

Quæ spatio debes rite locare pari.

Unaque pars stabit; pars una fideliter orbem

Ducet; is accepta fine rotundus erit.

Primus in exemplum spinas in pisce notatus

Ingenii perdix traxit ab arte sui.

Joignez par le sommet deux bras de fer égaux

Dont chaque pointe aiguë à distance ait pris terre;

Rendez l'un immobile, et que l'autre ait carrière,

Sans pourtant s'écarter; un cercle sans défauts

Naîtra sous votre main. Cette pièce achevée,

Dans les os du poisson la perdrix l'a trouvée.

Ainsi le compas d'Archimède est une invention de la perdrix, selon le

_Panoplia_.

TRAICTÉ DES PEINES ET AMANDES,

TANT POUR LES MATIÈRES CRIMINELLES QUE CIVILES,

Diligemment extrait des anciennes loix des XII Tables de Solon,

de Draco, constitutions canoniques, loix civiles et impériales,

accompagné de la pratique françoise, par Jean Duret, advocat du

roy et de Mgr. le duc d'Anjou, en la sénéchaussée de Moulins.

Lyon, par Benoît Rigaud, 1 vol. in-8.

(1572.)

Le nom de Duret est commun à deux familles qui ont fourni l'une et

l'autre plusieurs savans célèbres dans le XVIe siècle. Thémiseuil

parle avec éloge du médecin Claude Duret, à propos de son _Thrésor

de l'histoire des langues de cet univers_, gros livre in-4° de 1030

pages, imprimé pour la première fois en 1613, où l'auteur passe en

revue cinquante-six langues diverses, en comptant à part les langues

d'oiseaux et autres animaux parlans. On voit que M. Dupont de Nemours,

qui nous a traduit, il y a trente ans, des dialogues de corbeaux,

avait été devancé. On l'est aujourd'hui en tout genre et sur tout

sujet. Il est probable que les animaux ont un langage, car on les voit

fréquemment se disputer et se battre entre eux; mais il paraît sage de

renoncer à connaître leur Grammaire et leur Vocabulaire. Claude Duret

était de la famille de Jean Duret, l'avocat, dont il est ici question.

Ce dernier naquit à Moulins en 1540, mourut à Paris en 1605, et fut

signalé par _son bel-esprit et éloquence_, ainsi que le rapporte Pierre

de l'Estoile. Il y a deux éditions de son Traité des Peines et Amendes

postérieures à la nôtre et plus amples. Celle de 1588, également de

Lyon, l'une des deux, est marquée rare dans plusieurs catalogues, selon

la Biographie universelle. Nous pensons que l'édition originale est

la plus rare de toutes et qu'on doit peu regretter aujourd'hui les

augmentations qu'on y a faites depuis.

L'ouvrage est composé de 116 chapitres rangés par ordre alphabétique,

ce qui en rend l'usage facile aux dépens de la lecture méthodique.

L'ordre des matières n'est qu'à demi rétabli par le tableau synoptique

mis en tête du premier chapitre intitulé: _de la Division des peines

criminelles et civiles_, où règnent une métaphysique et une analyse

confuses. Par exemple, l'auteur, dans ce tableau, met au rang des

peines civiles conventionnelles les obligations résultant des pactes

ou de stipulations entre parties, telles que l'intérêt de la somme

prêtée, etc., etc. C'est une subtilité pour le moins. Il établit les

peines arbitraires comme une des trois grandes divisions des peines

criminelles, ce qui tend à faire périr le texte sous l'interprétation.

Il y a bien d'autres choses à reprendre dans ce tableau: mais le

livre, au total, instruit et intéresse par le sage esprit d'humanité

dont il est empreint, bien que souvent obscurci par les ténèbres de la

routine. Au chapitre des _Accusateurs téméraires_, Jean Duret s'élève

généreusement contre l'édit des empereurs qui accordait un salaire à la

délation. Dans le chapitre des _Alimens déniés_, on trouve ces belles

paroles relatives à l'obligation, pour les mères, d'allaiter leurs

enfans. «Honni soit de ces follastres qui estiment que les mammelles

leur soient seulement plantées sur l'estomach pour un accomplissement

de beauté, non pour nourrir.» Le chapitre des _Appelans téméraires_

rappelle une ancienne coutume judiciaire que peut-être il faut

regretter, celle qui condamnait l'appelant débouté à payer, outre les

dépens, vingt livres d'argent au fisc, en guise d'amende. Le chapitre

des _Arbres coupés_ présente le détail de la cruauté des anciennes lois

forestières. Celui des _Assemblées illicites_ fait remonter, au temps

de la république romaine, les prohibitions dont nos modernes amis du

peuple se plaignent si aigrement, et que la raison avoue autant que la

vraie liberté. Celui des _Blasphémateurs_ est tout barbare, partant

du principe qu'il faut proportionner la peine à la qualité de l'être

offensé, tandis que toute peine doit s'établir sur le dommage direct

que la société reçoit du délit. Le chapitre des _Bougres_ n'est pas

tendre pour ces messieurs, de par Moïse, de par les lois canoniques

et de par le préfet Papinien. Nous croyons avec bien d'autres que les

non-conformistes doivent être conspués et non mis à mort. Le chapitre

des _Châtrés_ interdit, conformément à la loi romaine, la castration,

sous des peines sévères. Il est fâcheux que l'intérêt de la musique

d'église ait triomphé de cette sage rigueur. L'auteur est trop

inflexible pour le _Concubinage_. Ici, la nature est si impérieuse,

que la société doit se montrer indulgente. Même excès dans le bien au

sujet des dots. Duret ne veut pas qu'on dote les filles de peur de

faire du mariage une simonie; mais les filles, fussent-elles sans dot,

seraient épousées pour leur fortune présumée, ce qui serait également

simoniaque. Le chapitre des _Dixmes_ est ce qu'il pouvait être, dès

l'instant qu'on l'appuyait sur la loi de Moïse et sur les paroles de

saint Augustin. Celui des _Enfans abortifs_, dirigé contre l'avortement

et l'infanticide, débute singulièrement. «Qui est-ce qui vid jamais

femme sans estre accompagnée de ces trois vertus, de plorer quand il

lui plaist, de savoir filer sa quenouille, et de jaser incessamment

d'estoc et de taille, sans raison, ni propos, hault et viste comme le

tacquet d'un moulin? c'est ce qui est dit communément:

La femme doit savoir plorer, filer, parler,

Avant que femme on puisse aisément l'appeler.»

Analectabiblion, Tome 2 (of 2) ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus · 第 1 / 41 段