déjà à bout de forces, déjà exsangue, hélas! je restais sans
mouvement. Je ne pouvais même pas détacher les trois monstres de
mon corps. J'avais pu jeter sur le plancher celui qui me mordait
au cou, j'étais la proie inerte de la ménagerie d'Andréa, et,
pendant que je me débattais en vain et si peu, comme un noyé sous
l'eau, mes yeux hallucinés voyaient deux autres vampires qui
rampaient obliquement vers moi.
La minute fut si atroce que je m'évanouis.
Je revenais à moi entre les bras de miss Andréa. La belle fille
étanchait le sang de mes plaies, toute la roulotte empestait
l'ammoniaque. La charmeuse pansait les morsures avec de l'eau
étendue d'arnica.
--Les satanées bêtes, je les avais si bien enfermées. Comment
ont-elles pu se sauver? moi, j'étais allée faire un tour sur la
plage et en griller une: il fait si chaud dans cette boîte...
Quand je suis rentrée et que j't'ai vu dans c't'état, j'ai cru
que Grégory était r'venu et qu'i t'avait fait l'sale tour d'leur
ouvrir la porte, pour t'apprendre à coucher avec sa femme.
--Grégory! qui ça, Grégory?
--Mais, mon amant. Il en est bien capable; non pas qu'i' soit
jaloux, mais c'est une rosse. I' m'a fait l'coup déjà une ou deux
fois. Allons, t'es pansé. Avale un peu de cognac et décanille.
Habille-toi, j'vais t'aider, l'grand air te remettra.»
Et je m'esquivais au plus vite, aidé par les mains expertes
d'Andréa.
Je n'ai jamais revu la belle fille. Etait-ce elle qui avait ouvert
la cage de ses bêtes ou son amant, revenu à l'improviste? Ces deux
êtres étaient-ils complices ou fus-je la victime d'un hasard? Je
n'approfondissais pas la chose, heureux de m'en être tiré à si bon
compte. Mais de retour à Montpellier, je constatais la disparition
de ma montre, de ma chaîne et d'une grosse perle que je portais au
petit doigt.
LA FEMME A WILHEM
I
LA FEMME A WILHEM
--Qu'est-ce qu'il y a? Vous savez?
--Quel scandale, ma chère! Une foraine, une saltimbanque qui vient
de giffler Josepha Baster.
--Josepha, des Folies-Plastiques?
--Elle-même. Vous jugez du foin que cela fait dans la fête! Il y a
plus de dix automobiles arrêtées devant la baraque. La circulation
est interrompue, tout le monde s'y porte. Inutile d'essayer d'y
aller, vous n'y arriveriez pas. Nous avons dû y renoncer. Nous
remontons, vous voyez.
--Quelle guigne! Alfred, en prenant par les bas-côtés vous ne
pourriez pas gagner là-bas, près de l'attroupement?
A quoi le cocher interpellé, sans même se tourner sur son siège:
--Impossible, madame. Les agents ont établi une file. Nous sommes
en dehors, nous voilà là pour une demi-heure au moins?
--Voilà bien ma veine! Et l'incident est arrivé dans quelle
baraque?
--Chez Grosbois, à l'avant-dernière baraque des lutteurs, celle où
il y a cet homme blond si extraordinaire. C'est la femme d'un de
ces messieurs qui a fait le coup.
--La femme d'un lutteur a claqué Josepha? Ah! vous m'affolez, ma
chère! On a été chercher la police au moins?
--Naturellement! Mais notre file se met en marche. Adieu! nous
nous remontons! Bonsoir! bonsoir! Moi je suis immobilisée. On vous
verra demain matin à Armenonville?
--Non, je dîne au Polo! Vous y viendrez?
--Peut-être, vous ne quittez pas encore Paris?
--Oh! pas avant le 14. Moi, je trouve Paris charmant en juillet.
--Moi aussi!... Bonsoir!
--Bonsoir!... Bonne chance!
Une des deux victorias se mettait en marche, remontant vers
Paris; l'autre demeurait figée, enlisée dans la file des autos
stationnant devant les parades et les manèges de l'avenue de
Neuilly.
C'était, dans un remous de foule à chaque seconde renouvelé, un
interminable défilé d'habits noirs et de fragiles et claires
toilettes de femmes; tous les ébouriffements de batistes et de
gazes de soie, de linons pâles et de taffetas changeants dont la
mode habillait, ce printemps-là l'ondulante anatomie des femmes;
tout cela violemment éclairé, éclaboussé de lumières crues ou
lividement blêmi par des lueurs d'acétylène, les verres de
couleur des illuminations ou l'incendie tournoyant des cirques de
vaches, d'autruches et de cochons. C'était la lente et coutumière
promenade du Paris des grands cercles et des grandes alcôves
venus, après l'obligatoire dîner à Armenonville ou à Madrid,
contempler de près la misère en oripeaux des saltimbanques et
se frotter curieusement aux muscles de la force et de la santé
en plein air; et, tandis qu'une partie de ces beaux visiteurs
remontait déjà fatiguée vers Paris, ceux qui descendaient vers
la Seine, brusquement arrêtés dans leur exode par l'incident de
la baraque Grosbois, s'impatientaient et sacraient dans la tôle
peinte des autos, comme sur les coussins de drap des voitures,
furieux du retard, devenus eux-mêmes des objets de parade dans
leur immobilité forcée au milieu de cette foule remuante; la foule
goguenarde familière des fêtes des environs de Paris, dont les
quolibets et les impertinentes réflexions tombaient dru sur les
frêles poupées de luxe arrêtées là, droites sous leurs immenses
chapeaux de plumes et de fleurs.
Mario Steinberg qui remontait lentement l'avenue, curieux des
belles dames fardées et les dévisageait amusé, surprenait le
dialogue échangé entre les deux victorias. Il se retournait et
se rendait, en effet, compte de l'embarras et de la circulation
interrompue; une triple file d'équipages stationnait devant la
dernière baraque des lutteurs, à trois cents mètres environ. A
travers le brouhaha des boniments et des musiques on devinait des
huées et des cris: là-bas, la foule ameutée semblait assiéger la
baraque, et Mario Steinberg se rappelait, maintenant, le lutteur
blond dont avaient parlé les deux femmes. Sa nudité transparente
et musclée l'avait frappé, et dans sa mémoire de peintre, hantée
de souvenirs de musées, il l'avait immédiatement classé parmi les
figures d'Holbein admirées à Bâle. Du fameux Christ cet Allemand
avait les pectoraux énormes et le ventre creux, les bras bossués,
tout en muscles, et la taille étrangement mince en opposition
aux épaules très larges. Il en avait surtout la chair lumineuse
et blanche, comme éclairée intérieurement, une chair de corps
astral, sans un duvet, et si éclatante qu'elle semblait irréelle.
Ce lutteur à torse triangulaire lui était apparu moins comme un
être que comme une projection; il s'appelait Wilhem. Le peintre
se rappelait maintenant son nom. Holbein, le vieux, Holbein, le
jeune, Cranach et les Primitifs allemands avaient peint de ces
musculatures. Ce Wilhem se rattachait à une humanité disparue.
Sur ce corps d'_Ecce homo_ de l'Ecole de Bâle se dressait,
étroite et longue, une face aux tempes creusées, un nez un peu
court, d'une laideur douloureuse et poignante, une face dont les
maxillaires ne dépassaient pas le cou, le cou massif et rond comme
une colonne et dont le visage semblait le chapiteau.
Cette tête moyennageuse et triste, Mario Steinberg la revoyait
tout en jouant des coudes à travers la foule. Cette bouche aux
plis tombants, ces yeux clairs et vides profondément enchâssés
sous l'arcade sourcilière, tout ce masque de défi et d'amertume,
le peintre se souvenait de l'avoir noté et remarqué dans maints
_Saint-Sébastien_ et maintes _Flagellations_.
Il fendait les groupes, le regard en avant, sans voir, tout à la
hantise de cette figure hallucinante surgie, on eût dit, de la
nuit des temps.
Des éclats de rire, des cris et des propos orduriers l'arrachaient
à sa rêverie. Un remous de peuple l'étouffait, des chevaux
encensaient de la tête, qu'il était forcé de saisir par la bride
pour passer entre les voitures; des cochers juraient sur leurs
sièges, des automobiles trépidaient sous le frein serré par la
main des chauffeurs, et, debout dans les landaux, dans les Panhard
et les Bouton de Dion, des femmes en longs manteaux de draps
blêmes montraient du doigt la baraque. Mario était au centre de
l'attroupement.
De misérables tréteaux, une muraille de toile où des quinquets
fumeux faisaient osciller de grandes ombres, un fragile escalier
de bois pliant dénonçaient au public les arènes. Toute la troupe
était en parade: quatre lutteurs, dont deux étiques et deux
ventripotents, les gros sanglés et les autres lamentables dans des
maillots trop neufs ou déteints. Des trousses frangées d'or leur
ballonnaient sur le ventre, des tatouages enlaidissaient encore
bouffissures et maigreurs, et, parmi toutes ces tares éclatait le
buste transparent et solide de Wilhem. Il était là, nu jusqu'à la
ceinture, les bras croisés sur la poitrine.
Les cinq hommes réunis toisaient la foule, indifférents à ce qui
se passait autour d'eux. Aucun amateur ne demandait de gant. D'un
commun accord professionnel et _comtois_, attendaient la fin de
l'incident, on reprendrait après séance interrompue.
L'incident, qui tenait toute cette foule haletante, se résumait
dans la présence de deux agents debout sur l'escalier et essayant
en vain d'imposer silence à une femme. Une grande belle fille au
maquillage éclatant, en manteau de drap bleu pâle, la face empâtée
et les yeux soulignés de kohl, dénonçant malgré la délicatesse
de profil, une imminente quarantaine, s'agitait et se démenait,
intercédait, on eût dit, auprès des deux agents. Un détail seul
déparait la parfaite élégance de la femme, l'avachissement de son
gainsborough au plumage éploré, évidemment écrasé par un coup de
poing récent. Cette exquise gravure de mode était coiffée d'un
véritable accordéon.
--Il y a eu erreur, je vous assure, messieurs les agents, je n'en
veux pas à madame. Madame m'a prise pour une autre. Relâchez cette
femme, messieurs les agents!»
Et la demoiselle sifflotait et crachotait en agitant deux mains
grasses fleuries de grosses perles. La saltimbanque, elle, ne
disait mot. Elle restait là les dents serrées, la paupière lourde
et les yeux méprisants. La demoiselle insistait:
--Voyons, madame, regardez-moi bien. Il est impossible que vous
m'ayez déjà vue ici.
--Moi, je suis sûr que c'est elle, chuchotait une voix espiègle à
côté de Mario. On la connaît, la grande Josepha!
Et le manteau bleu pâle revenait à la charge:
--Voyons, madame, un effort de mémoire. Dites que ce n'est pas moi.
A quoi la femme avec des yeux de hyène:
--Vous ou une autre, qu'importe, vous êtes toutes les mêmes. Un
beau fumier que votre monde, et parce que ça a du linge, ça se dit
élégant. Ah! c'est du propre, ce qu'il y a dans votre linge!
--Vous, vous allez vous taire, faisait un des agents, et nous
suivre chez le commissaire. Assez causé!
--Hou! hou! les sergots, faisait la foule sympathique à la foraine.
--Laissez-la parler, laissez-la parler, criait-on des voitures.
Des toilettes de cent louis pressentant un drame, chatouillées
ailleurs par le ton menaçant de la foraine, étaient descendues
des autos et s'étaient mêlées à la foule; des clubmen aussi
frissonnaient voluptueusement:
--Elle est très belle, faisait la duchesse de Melvau-Sonyeuse au
petit prince de Cadignan.
--La Baster n'en mène pas large, faisait le marquis de Mondibourt.
Josepha ennuyée à la fin de tous ces yeux fixés sur elle:
--Je m'explique très bien l'erreur de madame; j'ai mon sosie et
ce n'est pas la première fois qu'on me prend pour une autre. Je
ressemble si étonnamment à la princesse Ivatinof. Elle est folle
de sports, elle ne quitte pas cette fête. C'est elle que madame
aura vue dans cette baraque.
A quoi la femme impatientée:
--Elle porte aussi vos bagues, cette michetone-là? Ça ne court pas
les fêtes, des broquilles comme les vôtres, et ça se reconnaît.
Si ce n'est pas dégoûtant pour une gonzesse de porter des perles
comme ça, il y a de quoi nourrir une famille pendant des années!
Mais je vous ai assez vue. Menez-moi chez le commissaire, monsieur
l'agent; mais madame m'y suivra. Je porterai plainte aussi,
madame m'a fait des propositions et de drôles de propositions.
--Madame!
Et les mains de la fille tremblaient, devenues blêmes.
--Il n'y a pas de madame, et puis, si c'est pas vous, vous paierez
pour les vôtres, j'en ai assez de la vie que je mène. Ce n'est
pas une existence de monter, comme je le fais, la garde autour de
mon homme. Il est à moi, cet homme, je n'ai que lui. Qu'est-ce
qu'elles ont toutes à venir miauler dans ses jambes. Si c'est pas
une honte, depuis que nous sommes ici en parade, il y en a qui
viennent le chercher tous les soirs et pas que des typesses à la
rigolade, des poupées à diamants, et toutes pour le peindre à les
entendre, parce qu'il a une belle gueule. Ça, je le sais, puisque
je l'ai pris pour ça. V'là déjà six semaines que ça dure; ça avait
déjà commencé aux Invalides. Heureusement qu'on s'aime et que je
suis sûre de lui, mais à force de venir l'aguicher, est-ce qu'on
sait?
--Mais, madame, moi, vous ne m'avez jamais vue aux Invalides,
pleurait presque Josepha.
--Oui, mais vous m'avez invitée à souper l'autre soir, le soir
que vous m'aviez prise pour sa sœur. J'étais assise à côté de
vous pendant la séance, vous m'avez sondée habilement. J'ai eu le
flair, je ne vous ai pas dit que j'étais sa femme et vous m'avez
offert deux louis pour vous amener mon frère à souper... Joli
métier!...
--Moi, madame?
--Oui, vous, madame.
--Quand je vous dis que vous m'avez prise pour la princesse
Ivatinof. Vous faites erreur.
--Alors, vous lui ressemblez rudement. Tant pis pour vous, vous
paierez pour elle.»
Un des agents prenait à part le directeur des arènes:
--Vous savez, monsieur Grosbois, le commissaire vous fera fermer.
Des scandales comme ça, il n'en faut pas.»
Le tenancier s'approchait du lutteur. L'Allemand, demeuré
impassible, cambrait en silence sa nudité transparente et musclée
de saint Sébastien bâlois.
--Wilhem, lui chuchotait-il dans la nuque, fais taire ta femme.
Elle va nous attirer du vilain!»
L'homme, sans se déranger, les bras toujours croisés sur sa
poitrine, se mouvait lentement vers sa femme:
--Ferme!
A peine les lèvres avaient-elles remué dans la pâleur figée du
visage:
--C'est bon! Je me suis trompée, faisait la saltimbanque.
Et, haussant les épaules:
--Paraît que j'ai fait erreur.»
Le lutteur était allé reprendre sa pose au bout de la parade.
La femme, elle, était rentrée dans la baraque. Il restait là
lumineusement blême et blond, dominant la foule de toute sa
hauteur. Le regard vide, ailleurs, il ne semblait même pas se
douter qu'il était le point de mire de tous les yeux; mais ses
bras gonflés étreignaient rageusement ses pectoraux et le long de
ses joues creuses deux grosses larmes coulaient lentement.
II
EN REVENANT DE SAINT-GERMAIN
La victoria roulait au trot cadencé des chevaux, elle filait entre
les villas endormies et les murs des propriétés en bordure de
chaque côté de la route, légère et souple, à peine dénoncée par le
bruit alterné des sabots de deux chevaux et par un cliquetis des
gourmettes. Un orage éclaté vers les cinq heures faisait la nuit
limpide; la terre détrempée amortissait dans un clapotement sourd
le bruit des pas et celui des roues; c'était comme un glissement
dans du silence à travers le sommeil de la banlieue rajeunie. Des
feuillages lourds de pluie et des pâturages humides montait une
odeur âcre et verte et, quand la victoria traversait un pont, la
fraîcheur nocturne s'aggravait d'un relent de vase, comme d'une
fadeur de marécage. Le fleuve emportant l'immondice de la ville
à travers les campagnes décelait sa présence par une senteur
plus forte, mais les âmes végétales éparses dans tant de parcs
et de jardins dominaient vite l'haleine fétide, et la victoria
continuait sa course silencieuse dans l'enchantement magique de la
nuit. Elle avait déjà traversé Le Pecq, Croissy et Chatou.
La jeune femme et les deux hommes assis sur les coussins de la
voiture se laissaient aller au bien-être du calme et du grand air;
ils venaient de dîner à Saint-Germain, au Pavillon Henri-IV et,
laissant les autres convives rentrer en automobile par les bords
de l'eau, Bougival, Bas-Prunet et Marly, ils avaient pris par le
plus court, la route du Pecq à Rueil déjà encombrée de lourdes
charrettes de maraîchers gagnant lentement les Halles et roulaient
en silence par la banlieue obscure et les villages assoupis. La
jeune femme vaguement engourdie songeait, yeux mi-clos, à une
coupe de manche et un dessin de corsage remarqués sur une de ses
amies; elle essayait d'en préciser les détails pour les donner
le lendemain à sa femme de chambre; les deux hommes, eux, avaient
allumé des cigares; une somnolence heureuse les berçait tous les
trois.
--Oh! comme ça sent la fraise! s'écriait tout à coup la jeune
femme en relevant ses paupières appesanties, on se croirait
à Palaiseau, chez ta sœur. Tu ne sens pas, Gontran?» Et elle
poussait du genou celui de son mari.
A quoi l'homme assis en face d'elle:
--Tu t'en aperçois maintenant, tu dormais donc? Il y a une
demi-heure que nous voyageons escortés de cette odeur. Nous avons
déjà dépassé plus de trente charrettes de maraîchers. Tiens, en
voici encore une.» Et, lui désignant les bâches grises d'un lourd
fardier côtoyé dans l'ombre. «Tiens, cela est rempli de légumes et
de fruits, cela va alimenter le Ventre de Paris.
--Mais où sommes-nous donc? demandait la jeune femme.
--Mais nous arrivons à Rueil...
--Et voici la lune qui se lève sur le Mont-Valérien, faisait
l'autre homme assis à ses côtés. Il faut croire que vous avez bien
dormi.
--En effet. Aïe! ça se gâte, cela sent le fumier, maintenant. Où
sont mes roses?
--Les voici, madame. J'avais pris le bouquet pour...
--... M'éviter la migraine. Vous êtes un ami. Rendez-les moi, nous
approchons de Paris.»
Elle avait plongé son nez délicat dans la fraîcheur des pétales
charnus.
--Mais nous sommes au rond-point des Bergères!... Je croyais que
les autres devaient nous attendre!
--En automobile! Ah! vous connaissez bien les chauffeurs! Il y a
beau temps qu'ils sont à la fête de Neuilly.
--Nous les rejoignons, Gontran?
--Hum! ils sont un peu bruyants. Tu sais, moi, je trouve le gros
Huchard et la petite Mme Astorg un peu «ohé! ohé!» N'est-ce pas
votre avis, Durtal?
--En effet, ils sont un peu «Grenouillère». Huchard doit être né à
Bougival.
--Mais il était convenu qu'on ferait la fête ensemble.»
Et la voix de la jeune femme traînait, soudain boudeuse:
--Gontran, vous m'aviez promis de me mener voir cette fête
auvergnate.
--Oh! cela non. Aller voir un âne hermaphrodite et une vache
deux fois vache et une fois taureau, non, je ne vous vois pas
là-dedans. C'est un spectacle malsain et dangereux.
--Comment, dangereux?
--Mais oui, je ne me vois pas père d'un phénomène. Voyez-vous que
cela vous impressionne!
Et se tournant et prenant à témoin son compagnon de route:
--Les femmes d'aujourd'hui ont le goût du monstrueux. Mais, ma
chère amie, votre mère et la mienne auraient hurlé, si on leur
avait proposé de voir de pareilles horreurs. Je ne comprends pas
cette curiosité de la difformité, c'est de la perversion sexuelle.
La police devrait empêcher ces exhibitions. Cela déprave le goût
du public.»
A quoi la jeune femme, appuyant le bouquet sur la bouche de son
mari:
--Ah! tu nous ennuies! Il était convenu qu'on irait à cette fête.
Avec toi on ne peut jamais s'amuser.»
Alors, le mari:
--Vous ne comptiez pas, je suppose, monter sur les autruches ou
les cochons des manèges?
--Mais, pourquoi pas? les duchesses le font.
--Mais moi, je ne suis pas duc et vous n'êtes pas Américaine, ma
chère; je vous demande comme une grâce de renoncer à ce projet, ne
serait-ce que pour les domestiques.
La jeune femme respirait bruyamment.
--Parfaitement, reprenait le mari, pour les domestiques. Je ne me
soucie pas que vous soyez demain la fable de l'office; et puis,
les autruches et les cochons, il faut laisser cela aux enfants.
Jacqueline a neuf ans, ne l'oubliez pas.
--Alors, il était tout à fait inutile de revenir par Neuilly.»
La victoria descendait déjà l'avenue de la Défense. Un halo
d'incendie, un fourmillement rougeâtre dénonçaient, au delà du
pont, les illuminations de la fête. C'était comme une fournaise,
la rougeur incandescente d'un métal en fusion débordant d'une
cuve de ténèbres: cela bouillait au pied de l'avenue de Courbevoie
et remontait en longs jets de flamme tout le long de l'avenue de
Neuilly jusqu'à la porte Maillot, dans la direction de l'Étoile;
des dômes et des tours s'estompaient au-dessus, vaguement lumineux
dans le bleuissement de la nuit; très haut dans le ciel une lune
rouge, barrée par des nuées horizontales, semblait un ballon
échappé de la fête. Le spectacle était d'un grandiose si moderne
et si imprévu qu'il immobilisait les deux hommes et leur arrachait
un cri.
--Mais nous y sommes à la fête! s'exclamait le mari. Quel caprice
vous prend! Vous ne voulez plus la traverser, vraiment?
--Si on ne s'arrête nulle part, le beau plaisir!
--Nulle part! comme vous exagérez! Je me suis opposé à cette
exhibition de phénomènes auvergnats et à une cavalcade sur les
autruches; mais il y a d'autres baraques.
Alors, la jeune femme insinuante:
--Vous me permettez les lutteurs?
--Je m'y attendais. Nous sommes allés déjà trois fois chez
Marseille.
--Ce ne sont pas les lutteurs de Marseille que je veux voir--et,
scandant chaque syllabe--je veux m'arrêter à la baraque Grosbois,
celle où il y a cet homme blond si beau, dont toutes les
demoiselles sont folles.
--Parfaitement, cette baraque où il y a eu ce scandale qu'a relaté
la presse. Une fille des Acacias a été giflée, je crois, par la
maîtresse de ce lutteur.
--La femme, rectifiait l'interpellée, ce Wilhem est marié
légitimement.
--Wilhem! Vous savez même son nom! et c'est cet homme ou sa femme
qui vous intéresse?
--Les deux.
--Le ménage alors.»
A quoi le voisin de coussin de la jeune femme:
--Mais tu sais bien, Gontran, la baraque où une foraine a si bien
engueulé et giflé la grosse Josépha Baster.
A quoi le mari mis en cause:
--Si je sais! Mais depuis huit jours, ma femme et ses amies ne
parlent que de ça. Voilà qui les intéresse autrement que les
opérations de l'armée japonaise. Une femme amoureuse de son mari
au point d'être jalouse et de caloter une rivale, cela nous change
des habitudes de notre monde.
--Alors, vous ne vous étonnez pas, mon cher, que je désire la
connaître?
Et lui, amusé du ton agressif:
--Mais comment donc! Je trouve cela très naturel. Antoine, prenez
par la fête de Neuilly, allez au pas. Vous nous arrêterez devant
la seconde baraque des lutteurs.
--Bien, monsieur.
--Vous êtes contente, ma chère?
Et la jeune femme sans même daigner regarder son mari:
--Et ce Wilhem est-il aussi beau que le prétend Mario Steinberg?
demandait-elle à son autre compagnon de route.
--Oh! vous savez, Steinberg, lui, voit avec des yeux de peintre.
Il a la hantise des Holbein; il découvre des Christ et des saint
Sébastien partout. C'est un bluff comme un autre, et ce bon Mario
ne manque pas d'une certaine expérience dans l'art de manier le
bluff. Ce Wilhem a posé dans son atelier. Steinberg doit avoir
quelques études de nu à nous sortir d'après ce Wilhem. Il fait
trop de foin autour de cette histoire pour ne pas avoir une idée
de derrière la tête.
--Quelle rosse vous faites!
--Moi! Non, je connais mes peintres, voilà tout.
--Alors, cet homme n'est pas beau?
--Si. Il est beau, mais sans plus.
* * * * *
--Voyons, es-tu tranquille, ce soir? tu vois bien qu'elle n'est
pas revenue.
--La grande! non, elle n'a pas osé rebiffer; mais les autres, tu
ne les vois donc pas? Elles te dévorent toutes des yeux.
--La jalousie te rend loufe! Regarde donc s'il y en a une qui me
parle, maintenant!
--Oh! ce n'est pas l'envie qui leur manque; je suis dans la foule,
je ne perds pas un de leurs mouvements. Elles ont peur, elles me
savent là. L'affaire de l'autre soir a fait du bruit.
--Quelle gosse tu fais, la môme!
--Oh! c'est que la première qui rebiffe, je ne la raterai pas,
celle-là! Je n'ai pas quitté la ferme, les vieux et le pays pour
qu'on te prenne, mon homme. Tu es bien à moi, comme je suis bien à
toi. On m'écraserait plutôt la tête! Je défends mon bien.
--Tu m'amuses. Tu sais bien que je n'aime que toi, Thécla. T'ai-je
jamais trompée, depuis que l'on roule les champs de foire ensemble?
--Et que tu as raison, car, si tu me trompais, je ne te raterais
pas. Pendant que tu dormirais, là, au cœur, je sais la place.
--Brave nature! Et, tu sais, ne me rate pas, car, si tu me ratais,
je ne te raterais pas après.
--Eh! Wilhem, en parade, on commence! faisait une voix.
--On y va, voilà! on y va! A tout à l'heure, la môme.