lui parlait et l'adjurait dans l'ombre, l'embrassait longuement
sur les lèvres: une brusque étreinte, un baiser de passion
éperdue, où la femme frémissante demeurait comme agrafée à la
bouche de l'homme, et le lutteur, rajustant son peplum rouge sur
la nudité de son torse, regagnait en deux enjambées les tréteaux
de la baraque Grosbois.
--Attends-moi chez le marchand de vins, chérie, au lieu de
t'énerver dans la foule. Tu te manges les sangs à regarder toutes
ces poupées, et puis, tu sais, Grosbois aime autant qu'on ne te
voit pas rôder devant la parade. C'est la dernière séance, chérie.
A tout à l'heure.
--Un gant, qui veut un gant, messieurs les amateurs? vociférait
avec des gestes de matamore M. Alphonse lui-même, le directeur des
Arènes Grosbois.
* * * * *
--Ah! nous étions bien sûres qu'on vous retrouverait ici. Bonsoir,
comte. Bonsoir, comtesse!»
Tout un groupe de femmes élégantes, manteaux de drap pâle brodés
et rebrodés et volumineux chapeaux de gaze de tulle noir, faisait
une ovation bruyante à la comtesse de Farandeuil; toute une
escouade d'hommes en habit s'empressait autour de la jeune femme;
on secouait la main de Durtal et du comte. La victoria venait
de s'arrêter devant la parade de la baraque Grosbois. Trois
automobiles y stationnaient déjà sous pression.
--Il y a longtemps que vous êtes ici?
--Nous! un bon quart d'heure. Nous avons déjà fait la Ferme
auvergnate et deux tours de toboggan.
--Pas trop cahotée sur cette route du Pecq, comtesse?
--Mais non, mais non.
--Et quelle fraîcheur délicieuse! Une nuit idéale.
--Enfin, vous voilà, c'est l'important. Nous allons voir cet homme
extraordinaire.
--J'ai bien vu le moment où je ne le verrais pas. Le comte ne
voulait plus venir.
--Vous me calomniez, ma chère.
--Naturellement. Mais où est-il, cet homme admirable?
--Là; tenez, il sort de la baraque, au coin, à l'autre coin.
--En effet, il est superbe. Et c'est pour lui que Josépha Baster...
--Pour lui-même.
--Steinberg a raison: c'est un Holbein.
--Nous entrons?
--Est-ce bien nécessaire?
--Mais si, mais si, il faut le voir lutter.
Toutes les femmes s'engageaient sur l'escalier.
--Et dire que sa femme est là qui nous guette et souffre dans
l'ombre.
--Pauvre créature!
--Comtesse, une idée. Donnez-lui votre bouquet.
--Mon bouquet à cet homme!
--Mais oui, vos roses. Ce serait très crâne: l'hommage du Faubourg
à la Beauté.
--Mais vous êtes folles!
--Vous avez peur, comtesse?
--Moi, peur!
--Je parie que vous n'oserez pas lui donner votre bouquet.
--Certainement non.
--C'est le comte qui vous gène?
--Mon mari! Ah! cela non. Gontran, vous permettez que je donne ces
roses à ce lutteur?
--Je n'y vois aucun inconvénient, si ces fleurs vous gênent; mais
il aimerait mieux cent sous. Vous êtes tout à fait folle, ce soir!
--Ah! je suis tout à fait folle! Tenez, mon ami.
Et la jeune femme, s'avançant vers Wilhem, lui mettait entre les
bras sa gerbe de roses.
--A moi! Je suis blessée! A moi!
Et, dans la même seconde, la jeune femme s'affaissait, retenue à
temps dans le vide par le bras de son mari.
--Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il? Elle se trouve mal.
Un frisson de stupeur écartait le groupe des mondaines. Alors une
femme hagarde, secouant au-dessus de ces visages blêmes une lame
ensanglantée:
--Je me suis fait justice. Arrêtez-moi. Il y a trop longtemps que
cela durait.
CONSUL
_C'était à un souper de centième, il y a quelques mois. On sait
trop ce que sont ces sortes de fêtes, c'est toujours le plus beau
souper du monde. C'était donc à une de ces somptueuses assemblées
de talents parisiens et de notoriétés de tous pays. Il y avait
à celui-là les plus jolies femmes de Paris, celles du théâtre
et celles d'ailleurs, les diva et les divettes, les comédiennes
et les théâtreuses, les gloires et les demi-gloires, et les
quarts de gloire aussi; les réputations consacrées et les étoiles
de demain, les talents arrivés à l'ancienneté et ceux imposés
par les subventions du riche bailleur de fonds ou l'engouement
un peu badaud qui est un des traits distinctifs de Paris; et,
pêle-mêle avec les diamants des belles épaules épanouies et les
Lère-Cathelin des maigreurs acides de débutantes, excités et
surexcités au frôlement de tant de gazes et de moires, de tant
de maquillages et de fards, tout ce que le feuilleton dramatique
possède de chauves et de demi-chauves, de glabres et de barbus,
d'étiques et de bedonnants. Il y avait donc là toutes les myopies,
toutes les lunettes, tous les lorgnons, tous les sourires pincés
des jeunes maîtres, toutes les lippes bienveillantes des vieux
oncles et, avec l'élite du boulevard, nos plus tragiques jeunes
premiers, nos plus sémillants comiques, nos plus brillants jeunes
directeurs et nos plus solides actionnaires, et c'était, comme l'a
écrit un des critiques du_ Temps, _l'esprit et la beauté de toute
une civilisation réunis à un souper d'une splendeur telle, que ne
connurent certainement pas ni Aspasie ni Cléopâtre_ (sic).
_Eh bien! on ne devinera jamais ce que ces hommes spirituels
avaient imaginé pour amuser toutes ces belles personnes du
théâtre et des arts. Il y avait alors dans un music-hall, parmi
tant d'exhibitions, un pauvre petit chimpanzé, qui opérait
entre dix heures et demie et onze heures. Il n'était même pas
adulte, il n'avait pas quatre ans, mais il devait grandir. Ce
malheureux petit singe, dont on avait rasé soigneusement les
oreilles et le menton pour accentuer une attristante ressemblance
humaine, n'était même pas dressé, mais il était, en vérité,
merveilleusement intelligent. Affublé d'un habit noir et d'un
pantalon de soirée, chemisé comme un clubman et cravaté de blanc,
il arrivait à s'asseoir à table, à se servir d'une fourchette
et à boire dans un verre, comme un enfant très mal élevé, puis
il fumait un cigare de l'air ennuyé des phoques jongleurs et
fumeurs des fêtes foraines, marchait tout à coup à quatre pattes
(la nature ayant repris le dessus), faisait quelques tours en
vélocipède, et triomphe final, se déshabillait en scène et mettait
alors en joie toutes les femmes par l'apparition de cuisses plus
velues que celles d'un homme ordinaire, entre la blancheur des
pans de chemise et la soie rose du caleçon._
_C'était en somme un spectacle assez lamentable. Le public
y prenait pourtant un certain plaisir: j'estime que chacun
y trouvait une ressemblance avec un parent ou un créancier.
«Tiens, c'est mon huissier?», s'écriait couramment la petite
dame saisie l'avant-veille. Jean-Hiroux, lui, reconnaissait,
et non sans motif, la face du président d'assises qui l'avait
condamné jadis; la magistrature possède, en effet, une laideur
plutôt simiesque; et les familles, qu'avait déshéritées un oncle
d'Amérique, voulaient lui trouver les traits d'un vieux commodore.
Pour moi, j'avoue que Consul me rappelait surtout un très gros
collectionneur du commerce parisien, il m'en rappelait même deux,
que dis-je? trois, tant le physique des vieux messieurs s'achemine
diversement vers une laideur unique._
_Pauvre Consul!_
_Le croirait-on? Pour amuser et faire sourire toutes ces jolies
femmes de talent, de luxe, de joyaux et de soies, ces messieurs ne
trouvèrent rien de mieux que de leur amener ce singe_.
_Consul, piloté par son barnum, prit donc place à une table entre
deux charmantes soupeuses, nullement effarouchées, d'ailleurs, des
quelques privautés, plutôt lasses, qu'il se permit à leur endroit.
On a dit de Consul qu'il n'aimait pas les femmes, la vérité
est qu'il ne les aimait pas encore. Consul n'était pas adulte,
il n'était encore que fraternel pour la belle moitié du genre
humain; la misogynie est un degré de sagesse et de civilisation
que n'atteignent pas sitôt les chimpanzés, même dressés par un
«manager» de Londres._
_Consul se montra donc plus qu'indiffèrent. Affalé sur la table,
le nez dans son assiette, tel un viveur surmené, il se contenta
de boire dans le verre de ses voisines et, d'un geste accablé, de
leur caresser quelques fois le menton._
_L'œil inattentif et sournois, il parut s'ennuyer sérieusement à
cette fête. Uniquement préoccupé des fruits d'un compotier posé
devant lui, il fuma machinal et excédé de bruit et de mouvement;
bref, il se montra dédaigneux et grossier d'attitude, en cela
parfaitement pareil à quelques Yankees milliardaires, tels que
l'omnipotent capital les fait tous, pour l'édification des foules;
méprisant, familier et méfiant._
_Par contre son succès fut énorme: son mépris affiché de forban
enthousiasma les hommes et les femmes, les femmes surtout.
Elles retrouvèrent là toutes, avec plus de nature, le cynisme
insolent des amants. «J'en ai connu de plus laids», déclara même
l'une d'elles, vengeant ainsi d'un mot les sinistres corvées de
l'alcôve. Jusqu'à la minute où saoul comme un véritable prince, le
pauvre chimpanzé s'étendit sur la table (un homme véritable eût
roulé, lui, dessous) et, recroquevillé sur lui-même, les mains
jointes et les genoux rapprochés, apparut comme un misérable petit
enfant malade oublié par une fille sur la table d'un restaurant
de nuit, il eut autour de lui un cercle énamouré, on l'aurait
presque dit, de belles bouches fardées, de sourires frais et
d'épaules savoureuses. Il fut le «clou» de la soirée et un clou si
solidement fiché que la table d'honneur en fut soudain déserte._
_Cette table, qui était présidée par les deux plus spirituels
auteurs de comédie de l'année... Cette table, pharamineuse
entre toutes par la qualité de ses convives et la beauté de ses
soupeuses, cessa immédiatement d'être le point de mire de tous. Ce
fut à la table de Consul qu'alla et resta l'attention captivée: le
succès fut déplacé, il y eut virement dans l'opinion, l'orgueil de
quelques cabotins en souffrit._
_Que trouvait-on donc à ce singe et qu'avait-il d'extraordinaire?_
_--Mais la prévision dans le geste! répondit à un tragédien une
caricaturiste plus experte que tout autre à discerner le vrai du
faux et le naturel du convenu. Consul a cela de merveilleux qu'il
ne fait pas un mouvement inutile; il économise sa force et, chaque
fois qu'il peut, la remplace par de la souplesse: c'est la grande
école de la Mimique. Ne vous y trompez pas, ce singe est une
leçon; mieux, il est un livre._
_--Que tous les comédiens devraient consulter, n'est-ce pas?
goguenarda un jeune comique._
_--Peut-être. Regardez-le bien, il a les gestes de Guitry._
_Et, les rosseries commençant, les obscénités éclatèrent._
_--Tu ne trouves pas qu'il ressemble à mon dernier amant?
s'esclaffa la blanche Trois-Étoiles, qui ne croyait pas si bien
dire._
_A quoi, X.Y..., se vissant son monocle dans l'œil et enveloppant
d'un regard circulaire toutes les nuques, les blondes et les
brunes, penchées sur Consul:_
_--Avec laquelle va-t-il partir?_
_Et de rire d'un rire bien boulevardier sur cette goujaterie._
_Les soupers de centième sont des événements si essentiellement
parisiens!_
_Quand la curiosité de chacune fut bien satisfaite et que toutes
les gloires eurent assez contemplé ce singe saoul, le barnum
s'approcha du pauvre petit être écroulé sur la nappe, le réveilla
en lui touchant l'épaule, et Consul, avec des yeux d'effroi pour
toute cette foule amusée, jeta ses petits bras velus autour du cou
de son manager et se blottit dans sa poitrine, comme un enfant qui
eût retrouvé sa mère..._
_Et ce fut le départ de Consul_.
_--Consul! mais allez donc le voir chez lui, Hôtel Continental,
chambre 22. C'est un véritable personnage. Il a sa chambre à lui,
comme un riche étranger. Avec votre carte de journaliste, on vous
recevra; mais téléphonez, si vous voulez le trouver. La fois que
j'y fus, moi, il était au Bois. Il y va tous les jours, de deux à
cinq._
_--Non!_
_--Comme je vous le dis, mon cher, c'est à pouffer. Au bureau de
l'hôtel, c'était une trôlée de fournisseurs: le chapelier de M.
Consul; le chemisier de M. Consul; le huit-reflets du chimpanzé,
la dernière commande du ouistiti._
_--Mais c'est odieux et ridicule._
_--Non, c'est très américain. Ah! ces gens la comprennent la
réclame._
_--Savez-vous la dernière de son manager?_
_--Dites._
_--Je l'ai croisé, hier, sur le boulevard; je m'informai de son
pensionnaire._
_--Consul, m'était-il répondu, Consul est un peu fatigué, il
reçoit un peu trop de visites, ce sont des interviews du matin au
soir; j'ai dû éliminer, faire un choix; nous attendons demain Mme
de Thèbes, qui veut lui lire les lignes de la main.»_
_Et, sur la foi des traités, j'allais voir Consul._
_Je me cassai le nez au Continental, Consul était déménagé._
_Je le trouvai installé dans un hôtel de la rue de Trévise,
presque en face des Folies-Bergères. Là, je dénichai l'homme
du jour dans une chambre du troisième, tenant à la fois de la
ménagerie et du campement bohémien. Consul, à mon arrivée,
dormait dans une sorte de malle grillée, qui lui servait de cage
en voyage. On l'en fit sortir pour me le présenter._
_Il y avait aussi, dans la chambre, un petit nègre et un chien; le
nègre était attaché au service du chimpanzé; le chien lui servait
de jouet et de souffre-douleur. Avec quels yeux d'épouvante
effarée ce quadrupède regardait ce quadrumane! Il fallait voir
Consul torturer et pincer et houspiller ce chien: c'était pis
que de la cruauté d'enfant, c'était de la cruauté de singe.
Quant au petit nègre, son domestique, Consul partageait à son
égard l'opinion des blancs vis-à-vis de la race noire: il ne le
commandait que le fouet à la main. Ce singe traitait ce nègre en
esclave; Consul était presque digne d'être un homme._
_Le manager, Consul, le nègre et le chien cohabitaient dans
cette même chambre, tous les quatre; sur une lampe à esprit de
vin mijotait et chantait, léchée par la flamme, une potion pour
Consul, qui toussait un peu._
_Consul avait les bronches délicates; cet enfant des tropiques
redoutait notre climat. Irait-il à Nice, cet hiver? Il en était
question. Son manager préférait les Baléares. Et je songeais
vaguement à Consul pour une reprise sensationnelle de la_ Dame aux
Camélias; _il aurait, certes, lui, des gestes attendrissants de
poitrinaire_.
_Pour me convaincre des talents de son pensionnaire, le barnum,
qui m'avait trouvé froid, tendit à l'animal une feuille de papier
blanc, qu'il avait froissée avant au préalable; il faut vous dire
que Consul, chez lui, était vêtu d'un puyama jaune à carreaux
rouges et verts, du plus pur américanisme. Ainsi vêtu, il avait
l'air d'un minstrel._
_Consul s'empara du feuillet de papier, nous tourna le dos, se
passa la feuille au bas des reins, et puis, délicatement, la
rendit d'un geste noble à son cher manager; et ce geste m'apparut
sublime._
_Il résumait, dans une attitude, l'état d'âme de Consul vis-à-vis
des foules qui l'admiraient._
_Et je fus pénétré de vénération._
_Consul mourut dans le courant de l'année de la phtisie gagnée
dans nos climats et quelque peu développée par les londres, les
soupers de centième et les exhibitions dans les endroits de
plaisir et les pires milieux, bars à la mode, boudoirs cotés et
music-halls. Pauvre Consul, des courriéristes bien parisiens
comparèrent sa fin précoce à celle de Max Lebaudy._
_Quand ils ont tant d'esprit, les enfants vivent peu._
_Pauvre Consul!_
TABLE DES MATIÈRES
LA RIVIERA 1
AME DE FEMME.
I. Suites de Veglione 21
II. Une âme de femme 33
III. Idylle princière 45
IV. Le secret de la duchesse 56
LA VILLA DES CYPRÈS.
I. La villa des Cyprès 69
II. La vestale 83
COUR D'ESPAGNE.
I. La princesse Zénobie 95
II. Cour d'Espagne 106
III. La peur de mourir 118
LYS D'ALLEMAGNE 133
UNE AGONIE 143
MADAME DE NÉVERMEUSE.
I. Madame de Névermeuse 157
II. Le masque de beauté 169
DEUIL D'ESCURIAL 185
DISPARUES 199
LA VENGEANCE DU MASQUE 211
MADEMOISELLE DE NÉTHISY 225
LA VALSE DE GISÈLE 239
LE DERNIER MASQUE 255
PAR LES ROUTES
FORAINS 267
LA FEMME A WILHEM.
I. La femme à Wilhem 279
II. En revenant de Saint-Germain 292
CONSUL 307
ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY