--Elles sont plutôt bien venues, ses pages, déclarait le petit

Jacques Baudrant.--C'est où je voulais vous amener. Etant établie

l'atmosphère d'aventures, de désirs inavoués et de luxure affichée

de ces sortes d'assemblées, je vais vous raconter une histoire

de bal masqué, et une histoire tragique et cruellement vraie,

celle-là. Elle s'est dénouée à Nice pour ne pas changer de cadre

et c'est peut-être une des plus lamentables méprises qu'ait jamais

autorisées le masque.

Faverny avait repris sa place sur le divan. Il nous enveloppait

d'un lent regard circulaire et, nous jugeant suffisamment allumés:

--Vous souvenez-vous de Mlle de Néthisy, cette grande et

souple jeune fille blonde, plus que blonde, alezane, que sa

mère promenait et exhibait dans tous les endroits où Paris se

rencontre.--Si nous nous en souvenons! Nous serions gâteux.

L'avons-nous assez vue!--Jolie, hein! vous me l'accordez?--Oh!

cela d'emblée, une peau et des cheveux! On n'est pas blonde

comme cela... De la soie jaune dans du soleil, de la neige

teintée par l'aube, des fraises dans du lait, de la pulpe de

camélia rose, tout le stock des comparaisons clichées était vrai

pour elle et en même temps faux à côté de la réalité. C'était

une des créatures les plus comestibles que j'aie connues.--En

effet elle devait sentir la framboise, et quels beaux cils noirs

frémissants et inquiets, lustrés comme des plumes sur ses yeux

d'un bleu sombre.--Oui, les yeux étaient bien, mais elle avait

besoin de cela, car le visage était plutôt fade: nez régulier,

bouche trop petite, menton ovale et sans caractère. Elle avait un

peu l'air d'une poupée dont les yeux seuls auraient vécu.--Soit,

mais quel éclat, quelle fraîcheur, quelle créature de joie et de

lumière! Et avec cela mouvante sous ses robes et d'une arabesque

tentante avec cette taille étroite et ses hanches renflées!--En

effet, une agréable chute de reins! Si je me souviens de Mlle de

Néthisy!... mais elle marchait, c'était plus qu'une demi-vierge.

On ne rencontrait qu'elle aux Acacias, dans les couloirs des

premières et à tous les vernissages. Sa mère, à Nice, la traînait

dans tous les bals de cercles, on la croisait aux veglioni,

aux redoutes.--Avec sa mère?--Naturellement, la brocanteuse et

le bibelot de prix. La mère aussi était à vendre, mais elles ne

faisaient guère leurs affaires, car elles étaient minables, les

pauvres, elles ont toujours raté le grand client et je ne leur ai

jamais vu qu'une cour de gigolos.--Elle est morte, il y a quatre

ans, à Nice, à la suite d'un avortement. Cette hypothèse était,

cela va de soi, lancée par Jacques Baudrant.

--C'est ce qui vous trompe, et Faverny scandait lentement

tous les mots. Mlle de Néthisy est morte empoisonnée. Mlle de

Néthisy s'est tuée. Bobette, comme on l'appelait ici dans un

certain milieu, Bobette était une honnête fille.--Et elle est

morte vierge, ricanait la voix pincharde de Jacques.--Elle est

morte de ne plus l'être, déclarait Faverny devenu grave, Mlle

de Néthisy a été violée en plein veglione, dans une loge de

cercle. Vous me permettrez de ne pas dire lequel. Trois hommes,

dont deux mariés, trois clubmen très connus et dont je tairai

les noms, ont à se reprocher la mort de cette enfant. Mlle de

Néthisy avait vingt-quatre ans. Oh! la salauderie des mâles! Il

est vrai que les trois violeurs croyaient avoir affaire à une

fille. Qui d'entre nous aurait pu croire à la vertu de Bobette!

Mlle de Néthisy ne s'en est pas moins tuée le lendemain de cette

nuit-là, et ses meurtriers continuent de faire des femmes et de

l'automobile. Il est des crimes que la loi n'atteint pas.

Pour un effet, Faverny avait obtenu un effet; nous nous regardions

tous comme des complices. Le silence était devenu gênant.

Le petit Baudrant l'interrompait et, campé, les pouces dans les

entournures de son gilet:--Ah ça, Faverny, tu te paies nos têtes!

Mlle de Néthisy vierge! Bobette honnête!--Tu l'as eue, toi?

demandait Faverny.--Moi non, mais d'autres.--Ecoutez. Nous sommes

dix hommes ici, et dix viveurs assez tuyautés sur les choses et

les femmes de Paris, eh bien! quelqu'un d'entre nous a-t-il été

l'amant de Mlle de Néthisy? Mieux, quelqu'un a-t-il eu parmi ses

amis un homme qui lui ait dit avoir obtenu les faveurs, ce qu'on

appelle les faveurs de la jeune fille? Pas de blagues, disons la

vérité. Nous médisons assez des vivantes pour respecter une fois

les mortes.

Un silence plus profond encore était la seule réponse à cette

question.

Faverny reprenait:

--Nous sommes dix ici, qui comptons bien, chacun, dans nos

connaissances cinquante hommes de club et de boudoir, de tables

de baccara ou de champs de courses. Cela fait une moyenne de cinq

cents connaissances de Monte-Carlo, de Trouville ou d'Ostende,

associés d'une heure d'Auteuil ou d'un jour de Maisons-Laffitte.

Ces cinq cents mâles-là représentent bien une bonne moitié de

Tout-Paris. Eh bien, si Mlle de Néthisy avait été la maîtresse

d'un de ces gens-là, nous le saurions, n'est-il pas vrai? Or, moi,

de mon côté, j'ai fait une enquête et une très minutieuse enquête.

Mlle de Néthisy était honnête, et la preuve, c'est qu'elle est

morte pauvre. Elle aurait eu d'autres robes et d'autres amants, si

elle s'était vendue. Le luxe attire le luxe et les imbéciles, et

si nous avons eu si souvent un sourire devant ses perles fausses

et ses dessous pas toujours frais, c'est que la mère et la fille

avaient juste quinze mille francs de rentes pour mener cette

soi-disant grande vie.--Les Néthisy honnêtes, ça ne tient pas

debout. Voyons, elles dînaient toujours au cabaret, acceptaient

les invitations du premier venu; on se faisait présenter à elles

plus facilement qu'à des grues. J'ai vu la fille défiler, au

veglione, entre Emilienne d'Alençon et Marguerite de Transes.

Elles faisaient l'atrium à Monte-Carlo, elles n'ont jamais payé

de leur poche une voiture, elles se faisaient reconduire tout le

temps.--Quand on les reconduisait encore! L'année de sa mort, je

les ai rencontrées, à dix heures du soir, avenue de la Gare, se

rendant à pied au bal de la Méditerranée; c'était la dèche noire.

Si la petite s'est tuée, c'est qu'elles n'avaient plus le sou.

Une fausse Yvette, Mlle de Néthisy.--C'est ce qui vous trompe,

messieurs, interrompait Faverny, Mme de Néthisy, la mère, n'était

pas une madame Obardi. Elle était tout ce qu'il y a de plus veuve

et tout ce qu'il y a de plus née. Le père, M. de Néthisy, avait

été procureur de la République à Paris même. Il a laissé au

Palais la réputation d'un magistrat de haute valeur; mais Mme de

Néthisy, une cervelle d'oiseau et une imagination de pensionnaire,

avait toujours rêvé le beau mariage pour sa fille. Il leur était

si facile de vivre avec leur quinze mille francs de rentes et

d'attendre le parti honorable et même le beau parti qui se serait

présenté; la petite était si jolie.--Oh! cela, comme un cœur!

Mais voilà, Mme de Néthisy avait de la littérature! Elle avait lu

dans les romans qu'on peut atteindre à tout avec de la beauté; et

avec son inexpérience de la vie, elle alla de l'avant, convaincue

qu'elle ferait faire le grand mariage et même le mariage princier

à sa jolie Aliette, car c'est Aliette et non Bobette que

s'appelait Mlle de Néthisy.

Cette mère de Néthisy avait une âme de Mme Cardinal, mais d'une

Mme Cardinal pour le bon motif. Elle tabla sur le physique de sa

fille et, persuadée qu'il faut montrer les perles aux clients,

elle lança l'enfant à la poursuite des épouseurs, mais en se

trompant de porte, comme elle l'eût lancée dans la prostitution.

Leurs crêpes de deuil à peine éclaircis, elles commencèrent

cette vie de retapes et d'exhibitions qui, en moins de quatre

ans, les discréditèrent et les démonétisèrent d'Ostende à Nice et

de Trouville à Paris; et, avec leur peu de ressources, leur gêne

croissante malgré les petits logements et les hôtels de cinquième

ordre, cette jolie fille et cette femme bien née eurent bientôt

le pitoyable et comique aspect de deux laissés pour compte. A

ces existences de représentation et de parade il faut le luxe

du cadre, les installations somptueuses, des élégances et des

raffinements de toilettes et de décors, la poudre aux yeux jetée à

toute volée dans le nez des imbéciles et la demi-prostitution qui,

les mauvais jours venus, peut au moins tabler sur la valeur des

écrins. Mais vous les avez connues comme moi, se pavanant en gants

nettoyés et en robes de l'année précédente (retape et retapages)

et se gorgeant avidement, la mère surtout, des consommés et des

sandwichs des buffets et des _five o'clock tea_; c'était navrant!

La dernière année de leur séjour ici, elles n'avaient plus qu'une

cour de tout petits jeunes gens; cette jolie fille qui n'accordait

rien avait fini par rebuter les vrais viveurs. Fini le temps des

invitations à souper. On ne les priait même plus aux bals des

cercles. Les autres femmes détournaient la tête au passage de la

mère et de la fille; il fallait être étranger ici pour prendre

pour deux aventurières ces deux lamentables attardées de la chasse

au mari, perpétuelles candidates refusées. C'est cette méprise qui

fut leur perte.

Un grand seigneur russe et deux richissimes Américains de

Monte-Carlo, allumés par la beauté de Mlle de Néthisy et trompés

par ses allures, s'attelèrent à son fiacre. Ce fut une série de

parties en mail, de dîners au cabaret et de déjeuners dans les

réserves où la jeune fille se laissait emmener, rassurée par

la présence de son inévitable mère; les bouquets et les écrins

commencèrent à pleuvoir et Bobette n'accordait rien. Cette fille

madrée qui se refusait toujours et cette mère qui ne s'en allait

jamais finirent pas exaspérer les trois hommes. Ils résolurent

de brusquer les choses: le carnaval arrivait avec sa suite de

veglioni.

Une bande de filles et de joyeux fêtards fut enrôlée et mise dans

le secret. Tous trouvèrent très drôle de forcer la main à cette

mijaurée de Bobette.

Le soir du Mardi Gras, après un dîner fortement arrosé de vin du

Rhin et d'Extra-Dry, ces dames de Néthisy faisaient leur entrée

à l'Opéra, escortées des trois hommes. On y rencontrait presque

aussitôt une bande d'amis et de femmes masquées avec lesquels

on fusionnait; l'entente des nouveaux venus activait le train

des choses; on sablait le champagne dans les loges et, vers deux

heures du matin, après maintes escarmouches de couloir, pendant

que Mme de Néthisy un peu grise était retenue au buffet, Mlle de

Néthisy, elle, était entraînée et enfermée dans une loge et là,

dans le clair-obscur du petit salon, les écrans relevés et le

gaz baissé, dans des froissements de soie et sous l'étouffement

du masque, malgré ses pleurs et ses prières et dans l'effroi

du scandale, Mlle de Néthisy était violentée par trois brutes,

fortes de leurs muscles, de leurs millions et de la complicité

tumultueuse du bal. Le troisième ne posséda qu'une femme inanimée

et froide, pareille à une morte: Mlle de Néthisy s'était

évanouie. C'est alors que les trois hommes prirent peur, ils

allèrent chercher du secours; on prévint la mère: Mlle de Néthisy

venait de se trouver mal. Une voiture de remise reconduisait les

deux femmes à leur hôtel.

Mlle de Néthisy mourait le lendemain soir, à huit heures, d'une

imprudente absorption de laudanum. Dans un billet bref, libellé

dans les mêmes termes à chaque homme, la victime retournait leurs

écrins à ses assassins.

Vous voyez bien qu'il peut y avoir des larmes sous un masque.

LA VALSE DE GISELLE

Toutes nos joies sont imaginées, nos douleurs seules sont vraies.

Jean DOLENT.

--Une histoire de masque! J'en sais une bien plus extraordinaire.

Et Serge Népluskoff, ayant remonté sous sa manchette la gourmette

d'or fermée d'un gros saphir, qu'il portait en bracelet, et à

laquelle il venait de consulter sa montre.

--Il n'est qu'une heure et demie du matin. J'ai tout le temps de

vous la raconter.

Et du ton traînard et chantant de ses compatriotes:

C'était à Vienne, il y a deux ans. Esther Eymann de l'Opéra était

en représentations au Burgh Theater; elle y avait dansé comme

une abeille, à ravir les yeux et les cœurs, et nous fêtions

le plus souvent possible, c'est-à-dire chaque fois qu'elle le

voulait bien, l'harmonieuse et séduisante jeune femme dans les

restaurations de la ville. Nous la traitions toujours après

le spectacle, et des femmes de la noblesse et de la haute

aristocratie même daignaient paraître à ces soupers. La cour chez

nous est devenue si triste depuis ces morts affreuses du prince

héritier et de l'impératrice.

A un de ces soupers, l'avant-dernier, je crois, offert à la

danseuse par les officiers du 3^e hussards blancs et présidé par

le prince Égrégori, la conversation roulait sur le suicide d'un

jeune lieutenant du 12^e dragons en garnison aussi à Vienne,

et qui venait de se tuer dans des circonstances tout à fait

romanesques... Ça avait été l'événement de la semaine. Le comte

Stéphane Adriani s'était brûlé la cervelle sur la tombe de sa

fiancée, un mois, jour pour jour, après la mort de celle-ci; le

suicide se compliquait de racontars singuliers, de manifestations

d'au-delà et d'apparitions de la morte...

...Pour aller s'entretenir avec sa bien-aimée le comte Adriani

escaladait, chaque nuit, le mur du cimetière, dont les portes se

fermaient à six heures; et c'est par la plus belle nuit d'étoiles

qu'il s'était tiré son coup de revolver. On l'avait trouvé, le

matin, affalé contre le grillage de la tombe, sa tunique de drap

blanc toute trempée de sang: le comte s'était tué en uniforme, et

toute l'aventure exhalait une sentimentale odeur de brume et de

vergismeinicht de vieux conte allemand.

--Cela vous étonne un peu, madame, n'est-ce pas? faisait le prince

Égrégori à la danseuse appuyée du coude à la table, vaguement

attentive et le regard ailleurs, et cela vous change des aventures

de votre pays, ces tragiques histoires d'amour et de revenants. A

Paris, on hausserait les épaules et l'on dirait ce pauvre Adriani

victime d'hallucinations. Ici, non. La petite fleur bleue croît

toujours dans notre vieille Allemagne. En France, on se tue quand

on n'a plus d'argent; ici, quand on n'a plus de raison de vivre;

et notre seule raison de vivre est l'amour. Vous me répondrez que

c'est folie d'aimer des fantômes, et vous nous en offrez, madame,

l'argument le plus convaincant.»

La danseuse ne souriait même pas à cette galanterie. Elle était

devenue songeuse, son beau front blanc s'était barré d'une ride

sous l'ondulation de ses cheveux bruns; elle se taisait, comme

rentrée en elle-même, ses larges prunelles bleues devenues sombres

et comme phosphorescentes, pourtant.

Elle sortait enfin de son mutisme et d'une voix grave:

--C'est ce qui vous trompe, messieurs. Il y a encore des amoureux

en France, et des amoureux fidèles au delà de la mort. Il ne faut

pas nous juger sur des chansons de Montmartre et des refrains

d'opérette. L'amour peut exister même chez des viveurs; pour ma

part, je crois préférer à ceux qui meurent de leur amour ceux qui

peuvent en vivre et même se survivre.--Mais vous parlez comme un

poète, hasardait le comte Bathianko.--J'en ai connu, souriait la

ballerine, montrant cette fois toutes ces dents; et s'adressant

au prince Égrégori. Il y a aussi des fantômes en France et des

mortes qui reviennent. Les morts reviennent toujours quand on les

évoque. Appelez-les vraiment! ils se manifesteront, et sentant

tous les regards posés sur elle. «J'ai assisté, moi, Esther

Eymann, à une manifestation d'outre-tombe, et j'ai vu revenir

une morte d'amour.--Vous!--Moi et à un souper comme aujourd'hui;

mais il y avait moins de monde. Nous étions trois.--Vous avez

vu?--Presque. En tout cas, une autre a vu, et je ne mets pas en

doute qu'une chose merveilleuse ne se soit passée cette nuit-là.

D'ailleurs je vais vous raconter le fait, et avec une malice

charmante. Il faut bien payer mon écot.

Il y a huit ans de cela, je n'étais pas encore l'Esther Eymann

dont la photographie et les illustrés ont popularisé les attitudes

et la silhouette. J'étais simplement Eymann première, comme ma

sœur Laure était Eymann seconde. Le _Burg-Theater_ de Vienne,

pas plus que le _Covent-Garden_ de Londres, ne nous faisaient de

propositions pour venir créer ici un ballet de Strauss et là-bas

une œuvre d'Isidore Lara; nous étions dans les quadrilles du

fond. Vous avez tous, à Vienne, trop le culte de la danse pour

ignorer la médiocrité de l'emploi. Bref, nous étions encore deux

petits rats d'Opéra, mais nous n'étions pas moins, ma sœur et moi,

infiniment jolies, beaucoup plus jolies même que maintenant (ne

protestez pas, messieurs), car, en toute sincérité, le galbe de

ces hanches et l'opulence de ces épaules ne valent ni la gracilité

de la nuque ni les seins menus et délicats que nous avions alors;

mais notre jeunesse n'avait ni perles, ni diamants et, en dehors

de quelques vieux allumés sur nos grâces de fillettes, à peine si

les hommes nous regardaient. Gailhard tenait alors à ce que le

corps de ballet fît acte de présence aux bals de l'Opéra. L'espoir

d'y rencontrer les danseuses applaudies en scène y attirait pas

mal d'hommes de clubs; les abonnés y venaient pour nous. Tant de

curiosités s'allument autour d'un tutu de ballerine; nous étions

presque toutes jolies dans notre promotion, et notre jeunesse

animait la salle. Bref, le directeur savait gré à celles qui

voulaient bien paraître aux fêtes du Carnaval, et il faut toujours

ménager son directeur, et puis Laure et moi, nous aimions assez

les aventures. Nous en avons gardé le goût.

Un samedi gras, que nous rôdions, ma sœur et moi par les couloirs,

elle en domino de moire bleu pâle et moi en domino de satin

jonquille (nos costumes même du troisième de _Don Juan_, sous

lesquels nous avions gardé nos jupes pailletées de danseuses,

très amusées de laisser entrevoir la nudité de nos jambes et le

rose de nos maillots); nous nous aperçûmes que nous étions filées

et suivies par un vieux à favoris blancs, un vieux très mince

et très sec, dont l'insistant regard noir finit par nous être

une obsession. Il se postait toujours à dix pas de nous, soit en

avant, soit en arrière, et nous dévisageait sans mot dire; et

cette poursuite silencieuse nous énervait à la longue plus qu'une

attaque brutale. Que nous voulait ce vieil échassier en rupture

de marais? Tout à coup, Laure éclatait de rire et se penchant

à mon oreille: «Nous sommes folles! Tu ne l'as pas reconnu?

C'est le marquis d'Allieuze.--Non! Mais tu as raison, c'est lui.

Où avions-nous la tête. Qu'est-ce que nous veut cet oiseau de

cimetière? Sais-tu que j'ai presque peur!»

Il faut vous dire que le marquis d'Allieuze était un des plus

anciens abonnés de l'Opéra; mais c'était peut-être le plus

original de la collection, et Dieu sait si parmi ces messieurs il

en est de bizarres! Il ne venait jamais que les soirs d'opéra du

vieux répertoire, et encore à l'acte du ballet. Dans ceux de la

nouvelle école, les seuls ballets de Delibes le trouvaient assis

dans son fauteuil; en revanche on le voyait rarement au foyer,

mais quand il venait sur scène, il s'attardait dans les allées

et venues des machinistes, embusqué comme un chat-huant derrière

quelque portant de décor. Jamais il n'adressait la parole à

quelqu'une de nous; il ne s'oubliait même pas à offrir des bonbons

aux petites, mais rôdait, prétendait-on, assez obstinément autour

d'elles, son œil fixe attaché sur leurs jambes grêles. D'ailleurs

râpé comme un vieux clerc d'huissier dans un habit démodé,

et cravaté de haut à la façon de l'ancien régime, le marquis

d'Allieuze avait toutes les allures d'un avare, et avec cela une

fortune énorme, paraît-il, une des plus grosses fortunes foncières

de France. Il habitait dans l'île Saint-Louis un vieil hôtel,

où il ne recevait jamais, ne faisait partie d'aucun cercle, ne

quittait même pas Paris l'été pour aller dans ses terres. Tout en

lui était mystérieux et nous avions toutes à l'Opéra une crainte

superstitieuse de ce vieillard équivoque. On lui prêtait des goûts

étranges et l'on chuchotait que l'hôtel de Saint-Louis-en-l'Ile

en avait vu de raides autrefois. Au foyer, nous appelions ce

vieux maniaque l'_amant de Fanny Essler_, car les aventures de sa

jeunesse dataient sûrement de ce temps-là. Le marquis d'Allieuze

ne nous quittait pas des yeux. Il nous suivait comme une ombre et

nous sentions son regard noir attaché sur nos chevilles et sur

nos pieds chaussés de rose. Notre vague appréhension se changeait

en malaise et devenait de la terreur folle, quand, se décidant

à nous aborder, le vieux libertin nous murmurait dans la nuque:

«Mes petits agneaux, vingt-cinq louis pour chacune de vous, un

souper fin dans une maison bien close, rien que le souper, pas

une caresse, pas un baiser, mais au dessert vous danserez chacune

la valse de _Giselle_. Cela va-t-il? Ma voiture est en bas, vous

n'avez qu'à me suivre. Je vous préviens que l'on soupe chez moi.»

Nous nous étions arrêtées interloquées. Vingt-cinq louis pour

chacune de nous, un billet de mille en une nuit, nous qui gagnions

cent cinquante francs par mois!

Ma sœur Laure payait d'audace: «Vingt-cinq louis, nous gardons nos

masques. Cinquante louis chacune, si nous les ôtons!»

A quoi le marquis d'une voix aigre et rouillée: «Vous êtes deux

petites coquines, mais topez-là pour les cent louis. C'est fait.

L'important, c'est que vous dansiez et que je voie travailler ces

jolies jambes. Vous danserez avec ou sans vos masques, comme il

vous plaira. Je vous connais bien, mes petites Eymann, depuis le

temps que je vous vois pousser.--Nous aussi, nous vous connaissons

bien, monsieur le marquis.--Oui, nous sommes de vieilles

connaissances.»

Et voilà comment le marquis d'Allieuze nous emmena souper cette

nuit-là. Dire que nous n'avions pas le cœur un peu serré en

montant le grand escalier à double rampe de lourde ferronnerie

serait mentir! Le souper était servi au premier, dans un immense

salon rocaille, une espèce de galerie aux hautes boiseries

sculptées encadrant d'attributs et de fleurs l'étain verdi des

glaces. Les appliques d'une grande cheminée et les candélabres

de la table éclairaient mal la pièce, des ombres suspectes s'y

entassaient dans les angles, et nous nous installions toutes

frissonnantes. C'était un souper froid délicatement ordonné:

Marennes, consommé, perdreaux sur gelée, chaudfroid de gelinottes

et buisson d'écrevisses, le tout arrosé de vin du Rhin et servi

dans une ancienne et massive argenterie. Des fruits monstrueux

complétaient le menu.

Le marquis nous servait lui-même sans l'aide d'aucun domestique.

D'une urbanité exquise, il nous déconcertait par l'élégance,

inusitée pour nous, de ses manières de grand seigneur; nous,

surexcitées et curieuses, affections une gaieté folle. Nous avions

dégrafé nos dominos et posé nos loups sur la nappe. Le marquis,

plein de prévenances, semblait s'intéresser autant à nos propos

qu'à la jeunesse de nos épaules.

Tout à coup le marquis se levait et, repoussant son assiette,

s'inclinait vers ma sœur: «A vous maintenant, mademoiselle, de

tenir parole. Je vous attends. Etes-vous disposée à danser cette

valse de _Giselle_?--A vos ordres, monsieur le marquis, mais....

la musique?--Qu'à cela ne tienne.» et se dirigeant vers un piano

que nous n'avions pas vu, il manœuvrait des boutons et appuyait

sur un ressort..., et d'une voix chevrotée et frêle d'épinette

l'instrument mécanique égouttait la valse. Nous nous regardions

désorientées et ma sœur s'exécutait. Elle avait ôté son domino.

O le côté fantomal et presque funèbre de cette valse de _Giselle_,

cette valse de morte qui revient, dansée par une fillette fragile

et demi-nue dans le silence et la solitude de ce grand salon

inhabité, ce salon d'ancienne demeure seigneuriale, comme hantée

de choses d'autrefois!

Le marquis, affalé dans son fauteuil, suivait passionnément

chaque attitude, chaque pas et chaque geste. Chose étrange, je ne

reconnaissais pas ma sœur. Il me semblait que c'était une autre

qui dansait là, une espèce d'automate en jupe de tulle, poupée de

contes d'Hoffmann dont le côté impersonnel et mécanique était

encore accentué par cette musique surannée et fausse. Je regardais

le marquis; son regard fixe ne suivait plus ma sœur. Il était

ailleurs, plus loin, plus loin, très loin, attaché sur une grande

glace qui l'aurait dû refléter toute... et qui ne la reflétait

pas!... Les yeux du marquis étaient embués de larmes.

Le crime des riches · 第 9 / 12 段