moins commerciales, moins réclamières, moins mercantiles. Les
marchands n'avaient pas encore envahi le Temple. Mais où sont les
neiges d'antan?...»
Et Surville se dirigeait vers les salles des objets d'art,
nostalgique et soupirant.
--En effet, il fait moins froid ici, faisais-je enchanté à part
moi d'être enfin sorti des ténèbres glacées, où la Société
nationale parque ses statues souterraines.
Mais Surville, tout à son idée première:
--Non! Ce n'est plus cela. Le _bluff_ a tué l'enthousiasme et
le peu d'illusions demeurées en nous. Quant au snobisme, devenu
muffisme, il a effacé--que dis-je?--effarouché et mis en fuite
la sincérité et la foi sans lesquelles il ne peut y avoir ni
inspiration, ni admiration artiste... Nous avons eu les fanatiques
de Burne Jones, qui était un mauvais peintre, mais un grand
légendaire...
«Nous avons maintenant les pâmoisons des Américaines du Ritz
devant les toiles de Boldini et les conférences cake-walk de M. de
Montesquiou!» et Surville plein de tristesse s'absorbait devant
les reliures de Mme Valgrenne, les yeux captivés par les nuances
délicatement morbides de leurs cuirs.
Il demeurait penché sur la vitrine:
--Ceci vous console-t-il de cela? lui chuchotai-je à l'oreille.
Alors lui, mélancolique:
--Non, car je songe à une autre disparue, une figure charmante,
elle aussi, et dont la présence me manque cruellement ces jours de
vernissage! Elle était si gaie, si vivante, si Parisienne dans
sa silhouette cosmopolite, cette petite Nadège Andramatzi, moitié
Russe, moitié Roumaine, sculpteuse et modeleuse de cires, et dont
la gloire naissante occupa cinq ans l'indifférence amusée de Paris.
«Nadège Andramatzi! et Surville appuyait longuement sur les
syllabes comme s'il les eût voulu retenir dans sa bouche. Il
semblait prendre un âpre et délicieux plaisir à presser le nom
entre ses lèvres. Nadège Andramatzi! Il y a déjà quinze ans
qu'elle est morte et cela ne me rajeunit pas. Morte à vingt-cinq
ans! Elle qui aimait tant la vie, morte fauchée en pleine
fleur avec cette belle ardeur de vivre, tout cet élan, ce bel
enthousiasme, cette foi en soi, ce désir de croire aux autres,
cette fièvre de connaître, d'aimer et de jouir de tout ce qui est
beau, jeune et vibrant.
«C'est peut-être cette frénésie d'illusions, cette avidité de tout
pénétrer et de tout sentir qui l'ont usée et finie si vite. Elle
s'est brûlée à sa propre flamme, mais n'est pas ressuscitée de
ses cendres, comme l'oiseau Phénix. Elle est bien morte, et les
deux ou trois pâtes de verre, que possède d'elle le musée Galliera
perpétuent seules son souvenir.
«Son souvenir? Qu'est-ce que ce nom de Nadège Andramatzi pour le
visiteur ennuyé, entré là par hasard et promenant sa veulerie
parmi la solitude des salles?
«Nadège Andramatzi! Elle a pourtant remué tout Paris à son
heure... Vous l'avez bien connue, mon cher?
--En effet. Comme elle est partie vite! Trois ans ont suffi pour
éteindre cette belle ardeur et rendre au néant cette jeune chair
et cette jeune âme.
La maladie et la mort font des cendres
De tout ce feu qui, pour nous, flamboya,
De ces grands yeux si fervents et si tendres,
De cette bouche où mon cœur se noya.
Et la voix tout à coup sombre:
--Vous souvenez-vous de ses entrées en coup de vent les matins
du vernissage à la section des objets d'art? Elle débuchait là,
escortée de Mme Andramatzi mère et du triumvirat des tantes, les
sœurs de Mme Andramatzi, dévouées toutes, corps et âme, et corps
et biens aussi, à la carrière et à la gloire de Nadège...,; et
toute la Roumanie suivait, et toute la Bosnie et toute la Bulgarie
embrigadées accourues dans le sillage de la jeune fille, en un mot
toute la colonie des étrangères.
«D'une étrangère elle avait les curiosités, et, comme elle était
ardente et enthousiaste, ses curiosités, elle les avait vives,
impérieuses avec une pointe d'audace un peu gênante chez une jeune
fille. Ainsi cette manie d'écrire à tous les hommes célèbres,
cette prétention de vouloir pénétrer dans l'âme et la vie intime
de quiconque lui avait plu par son style ou par son œuvre, oui,
tout cela était un peu outrecuidant de prétention, de présomption
aussi et frisait l'impertinence; mais cela était si jeune, si
touchant, d'une si belle confiance, si puéril même, et témoignait
d'une si vivace personnalité!»
--La culture du soi et l'école de Maurice Barrès! Oui, je sais et
sa correspondance avec Louis de Barbarousse, l'orientaliste. La
famille après la mort n'a pas su résister au vaniteux plaisir de
la publier, cette correspondance! Eh bien! je l'ai lue et je l'ai
trouvée piteuse. Toutes ces lettres se résument à un questionnaire
adressé à Barbarousse: «_Qu'éprouvez-vous? Que pensez-vous? Que
feriez-vous si? Moi, j'éprouve ceci; moi, je pense cela; moi, je
ferais ceci._» Et toujours à côté de la question indiscrète, une
odieuse affirmation du moi, un égotisme extravagant de petite
riche pénétrée de son importance, convaincue de son génie et sûre
de ses millions et, dans le fond, une psychologie de professeur de
sixième.
--Vous êtes sévère, mon cher, sévère et injuste, mais vous, vous
détestez les étrangers et n'admettez pas l'égalité de la femme.
--Sottise! je vois la femme surtout autre que l'homme et chaque
sexe dans un rôle bien différent. D'ailleurs, Nadège Andramatzi
était une insexuée; aucun charme féminin. Je l'ai connue
brune, sèche, un teint d'olive verte. Avec cela, je l'avoue,
d'admirables yeux gris--la clarté de ses yeux était la seule joie
de ce visage--mais un tempérament d'ambitieuse. Aucune émotion,
aucune des sensibilités et même des sensualités particulières où
se reconnaît un sexe, mais un cerveau avide de connaître, de
paraître et de dominer: une enfant autoritaire et gâtée, votre
petite Roumaine, et puis, je n'aime pas les «oiseaux de passage».
--Oiseaux de passage! Ah! vous êtes encore pour les frontières,
frontières de patrie, de religion, de tradition et de passé! Vous
êtes de ceux qui veulent éterniser à jamais tous les conflits,
les conflits de races et les autres, et retarder ainsi la marche
du progrès. La marche du progrès! Comme si on arrêtait les
torrents!...
«Oiseaux de passage! Oui, c'était un pauvre petit oiseau d'Asie au
plumage vif et bariolé, au vol plus large, au ramage plus brillant
que celui des nôtres, de nos oiseaux de plaine et de forêt, un
oiseau nomade venu de l'Extrême-Orient, presqu'un oiseau de
légende, un peu frère de l'Oiseau qui parle et de l'Oiseau-fleur,
un oiseau de passage qui a chanté trois hivers et trois étés dans
Paris étonné, amusé et ravi, et puis que Paris a tué.
«Nadège Andramatzi s'est meurtri les ailes et le reste aux durs
barreaux de la grande cage. Nul ne l'a comprise dans la grande
ville ardente et morne, morne à l'amour, ardente au plaisir. Avide
de scandales et de nouveautés, Paris l'a accueillie, puis bafouée.
Paris l'a fêtée, puis calomniée, et Nadège Andramatzi est morte
de Paris. Tout cela est beaucoup moins gai que vous ne le croyez,
cher ami, et la courte vie de cette petite fille a droit à un peu
plus d'indulgence; elle a même droit à un peu de pitié.
«La terre d'exil a gardé l'oiseau de passage et les vieux parents
demeurés là-bas, en Roumanie, peuvent dire en songeant à la petite
morte enterrée à Hyères:
L'oiseau s'envole, là-bas, là-bas!...
L'oiseau s'envole, et ne revient pas!...
--Mais vous êtes lugubres, faisait Grandgirard tout à coup surgi
derrière nous.
--Tu étais donc là? s'étonnait Surville.
--Mais oui, je vous écoutais. Je vous suis depuis cinq minutes!
Ah! vous êtes gais, vous, et vous en effeuillez des couronnes.
Nous ne sommes pas le jour des morts, que diable!
A quoi, Surville:
--Non, le jour des disparues et nous remuons quelques souvenirs.
Et Grandgirard concluant:
--Pauvre Nadège Andramatzi, elle a eu le bout de l'an qu'elle eût
souhaité. On a parlé d'elle un matin de vernissage.»
LA VENGEANCE DU MASQUE
--Des histoires de masques! j'en sais de tragiques; j'ai même vu,
pas plus tard que cette année, se dénouer une assez mystérieuse
aventure. Par le plus grand des hasards j'avais été, l'année
précédente, témoin du commencement; si bien que j'ai assisté au
premier et au cinquième acte et cela dans le pays le moins fait
pour encadrer une action poignante; dans le décor le plus gai et
le plus banal, le plus remuant et le plus ensoleillé qui soit au
monde; dans la ville même de la folie et de l'opéra bouffe en
plein carnaval de Nice.»
Il y eut un silence, Maxence de Vergy, comme tout bon conteur,
jouissait de l'étonnement attentif où nous avait plongé le début
de son récit.
--Une tragique aventure de bal masqué à Nice! Tu me la coupes, en
effet, ricanait l'incorrigible petit Jacques Baudran.
--Oh! ce n'est pas une intrigue de bal masqué, c'est une aventure
de plein air! Ça s'est passé dans la rue, en pleine bataille de
confetti. Vous connaissez, tous, n'est-ce pas, le carnaval de la
Riviera? Trois jours entiers, la joie de sauter et de se déhancher
tient tous les quartiers. Nice est une ville de possédés; une
folie de mascarade est déchaînée du Vieux-Port aux Baumettes.
C'est un cauchemar de farandoles et de carmagnoles, un hourvari
de bonds, d'entrechats, de pirouettes et de cris. Il y a des
rondes de matelots, il y a des rondes d'alpins et d'artilleurs de
forteresse, pêle-mêle avec des pierrots de satinette, des clowns
de percale rose et des dominos de serge verte; le chienlit s'en
donne à cœur joie. Notez que la chose est plutôt laide et qu'on
a la fièvre rien qu'à regarder ces avalanches de capuchons et de
camails, engonçant des faces en treillage se ruer et se démener
dans l'âcre et corrosive poussière que soulève, le dimanche et le
mardi gras, la bataille de confetti. Ah! ces affreuses dragées
de plâtre qu'on puise à la truelle et dont on verse des sacs
entiers sur les passants. Il en pleut des balcons, il en pleut
des croisées, il en pleut des tribunes élevées, on dirait, pour
assommer les gens. Les masques dansant des chars vous en écrasent
des seaux entiers sur la tête; vous êtes harcelé, asphyxié, criblé
de coups et frappé de toutes parts.
Tous les masques sont assassineurs. S'aventurer dans la rue, ce
jour-là, sans domino et sans masque (le masque en treillis de
fer renouvelé des casques héraldiques) serait s'exposer à une
perte sèche de dix louis de vêtements, sans parler de coups et
blessures; mais les Niçois trouvent cela charmant. Cette bataille
à sac armé, ce jeu de mains et de vilains activent le commerce et
font vivre la ville.
Par une convention tacite et acceptée de tous le masque seul
est respecté, ce jour-là. Sous aucun prétexte on n'a le droit
de l'enlever au domino ou au clown qui vous attaque et vous
houspille. C'est ce masque inviolable et préservateur qui fait la
gaieté de la rue, les jours de corso, dans l'aveuglante poussière
qui vous brille les yeux et vous prend à la gorge; mais, quand il
y a du soleil, tout ce plâtre dans l'air poudrederize gaiement les
balcons et les toits et quelle vision quand, sous la pluie blanche
des confetti et dans le bleu du ciel, la soie des costumes, des
oriflammes et des étendards grouille, flamboie, rutile, remue et
chatoie dans de la lumière et du soleil.
Moi, Maxence de Vergy, je me trouvais donc, l'autre année, au
milieu des horions et des bousculades du carnaval et, tout étouffé
que je fus par mon masque et en même temps qu'écrasé par la foule,
je prenais un certain plaisir à regarder défiler entre deux
avalanches de plâtre un char de grenouilles dansantes, une brigade
d'agents plongeurs, et, tapée de matelas, assiégée d'oreillers,
toute en dégringolades, estocades et farces d'Hanlon-Lees, une
étonnante _Auberge du Tohu-Bohu_.
Singulier plaisir, direz-vous, d'aller se fourrer dans cette cohue?
A dire vrai, je n'y allais pas pour le seul plaisir d'aller voir
batailler les masques, j'y suivais...--oh! en simple curieux,
mais en curieux intéressé,--un couple remarqué l'avant-veille à
mon hôtel, un ménage toulousain et pas tout jeune; car madame
frisait bien la quarantaine, bonne grosse commère réjouie avec,
sur la lèvre, un soupçon de moustache, l'œil vif, le corsage en
bastion, une vraie délurée de Toulouse venue exprès pour les
fêtes, et qui n'entendait pas chômer à ce carnaval. Le mari, guère
plus âgé, avec un beau profil classique un peu empâté par la vie
de province, quoique encore solide et l'air d'un luron, était
d'aspect plus calme.
Mme Campalou m'avait de suite charmé par son entrain et son
exubérance. Il y avait en elle une telle joie de vivre et une
telle naïveté devant la vie, que j'en oubliais sa vulgarité.
Depuis l'avant-veille elle ne tenait pas en place; c'étaient
des allées et venues pour l'achat du domino, l'achat du masque,
du sac de confetti pour le Corso, et le choix du clown de satin
mandarine pour la redoute du soir. Elle entendait ne pas manquer
une fête et s'en donner à cœur joie. Elle n'avait pas peiné vingt
ans dans leur boutique de la rue d'Alsace-Lorraine pour se priver
d'un plaisir, aujourd'hui que leur fortune était faite. M. et
Mme Campalou s'étaient enrichis dans la passementerie. M. et Mme
Campalou n'avaient pas d'enfants, aussi seraient-ils bien bons
de se gêner, n'est-ce pas? car c'est d'elle-même que je tenais
ces détails. Mme Campalou les donnait à qui voulait les entendre;
c'était une nature expansive et d'élocution facile. Elle n'avait
de secrets pour personne; ses confidences ne tarissaient pas. «Ils
venaient tous les ans au carnaval de Nice; c'était leurs grandes
vacances. Ils prenaient un billet valable pour un mois, mais de
première, et descendaient dans les meilleurs hôtels. Qu'est-ce
que ça leur faisait de dépenser vingt-cinq francs par jour? Ils
n'avaient pas d'enfants! D'abord, son mari était à ses ordres,
ils avaient tous deux les mêmes goûts. Ils suivaient ici toutes
les fêtes, corsos, redoutes, batailles de fleurs et vegliones;
l'année dernière, ils avaient fait la connaissance d'un prince,
d'un prince napolitain, qui possédait des solfatares en Sicile. Il
leur avait promis de venir les voir à Roquevieille, leur propriété
des environs de Toulouse, mais il n'était pas venu. Si je voulais
les honorer d'une visite aux vendanges, je boirais chez eux d'un
petit vin dont je leur dirais des nouvelles. Ils avaient des
vignes superbes à Roquevieille, un domaine qu'ils avaient eu pour
un morceau de pain, etc., etc.» Vous jugez les gens d'après leur
antienne.
C'est M. et Mme Campalou que je suivais donc dans la foule.
L'occasion était trop belle, je sentais le couple fertile en
incidents.
--D'abord, si quelqu'un me pince, je le griffe, avait déclaré
Eudoxie en se harnachant de son domino de toile grise.
Mme Campalou avait de la vertu.
Est-ce cette vertu qui se rebiffait au plus fort de la bataille?
ou, surexcitée par le plaisir, les musiques, la lutte et le
charivari, Mme Campalou ne céda-t-elle pas plutôt à une agressive
nervosité de grosse dame? Toujours est-il qu'en pleine avenue
de la Gare, au beau milieu d'une pluie de confetti, elle se
retournait comme une lionne sur deux grands dominos de satin noir
arrêtés derrière elle et, s'agrippant au camail du plus mince des
deux:
--Cochon, salop! hurlait-elle, depuis une heure que vous me
pelotez!
Et les deux mains à la face du costumé, elle essayait de
lui arracher son masque. L'homme résistait, essayait de se
débarrasser, mais Eudoxie ne le lâchait pas. Cramponnée
aux grosses joues de fer peint et treillagé, elle tirait
dessus de toutes ses forces, en proie à une véritable crise
d'hystérie. M. Campalou intervenait en vain. Le domino attaqué
résistait toujours. Les injures pleuvaient dru sur l'insolent,
un vocabulaire de poissarde était remonté aux lèvres de
l'ex-passementière; et ce corps-à-corps de trois dominos
commençait à amasser la foule, quand tout à coup le masque se
brisait entre les mains de la grosse femme, et, triomphante, elle
le brandissait sur sa tête, lacéré, en lambeaux et comme rougi par
places.
L'homme démasqué avait poussé un effroyable cri. Le treillage de
fer, en se déchirant, lui avait labouré le visage. Une rigole
rouge coulait de l'œil gauche; le nez, le front n'étaient qu'une
éraflure, l'homme avait toute la face en sang. On le poussait dans
une pharmacie.
«Le nom, l'adresse de cette femme, râlait l'homme défiguré,
laissez-moi, Tomy, attachez-vous à ces gens.» Je me retournai, les
deux dominos avaient disparu. «On ne fait pas de ces choses-là,
Eudoxie, faisait observer M. Campalou.--Fallait pas qu'y aille,
ripostait cette femme charmante, depuis une heure qu'y m'pinçait!
Moi, je n'ai pas de remords.»
Le remous de la foule nous emportait plus loin.
Moi, la vision m'obsédait de cet homme défiguré et sanglant. Sa
dernière recommandation à son compagnon m'inquiétait surtout. Dans
la soirée, l'effervescence de la fête un peu calmée, j'entrais
dans la pharmacie où les premiers soins avaient été donnés au
blessé. Je m'informais de la gravité des plaies et cherchais en
même temps à savoir le nom. «C'est un Américain de l'hôtel West
End. On a dû attendre la fin du corso pour le reconduire chez lui,
le cas est très grave, on craint beaucoup pour l'œil gauche. La
sclérotique est atteinte; ils repartent tous les deux, ce soir,
pour Paris.--Tous les deux?--Oui, il y a un autre Américain avec
lui. Une consultation chez un grand oculiste s'impose.»
J'admirais Mme Campalou. Crever l'œil d'un homme parce qu'il vous
a palpé un peu de près et encore...! L'intransigeante toulousaine
était-elle bien sûre de l'identité du coupable?
Cette année, la première quinzaine de février, je retrouvais les
Campalou installés à mon hôtel. Ils n'avaient eu garde de manquer
les fêtes du Carnaval; ils étaient là depuis le 25 janvier, mais
je trouvais à madame moins d'entrain. Les bruits d'épidémie,
qu'une presse malveillante s'obstinait à faire courir sur Nice, ne
laissaient pas d'inquiéter la grosse dame. Une famille américaine
alarmée venait de quitter l'hôtel; c'étaient tous les jours des
départs d'hiverneurs pour le Caire ou l'Italie. La saison était
menacée.
Je rassurai de mon mieux Mme Campalou, mais une angoisse
continuait d'étreindre la dame de Toulouse, Eudoxie Campalou
craignait pour son joli physique. Entre temps, le Carnaval
arrivait.
Le soir même de son entrée dans la bonne ville de Nice, deux
Américains débarquaient dans notre hôtel. On leur donnait
justement deux chambres voisines de celles des Campalou. C'étaient
deux grands jeunes gens de vingt-cinq à trente ans, à la face
rasée et singulièrement énergique; des traits accusés et modelés
dans le genre de ceux d'Iwing, l'acteur anglais. Tous deux très
graves et très froids, avec, chez le plus jeune, une étrange
fixité des yeux. D'ailleurs, nous ne les vîmes pas longtemps car,
trois jours après leur arrivée, le plus jeune tombait malade.
Il s'alitait et bientôt l'autre cessa de prendre ses repas à la
table d'hôte: l'état de son ami empirait. C'était de perpétuelles
allées et venues de médecins et de garçons de pharmacie: le
maître de l'hôtel interrogé répondait que c'était une fièvre,
mais, à son air embarrassé, Mme Campalou ne doutât plus que ce
ne fût la variole. Elle voulait déménager et harcelait tout le
personnel de questions. Mais où aller? la ville regorgeait de
monde par cette semaine carnavalesque et il ne fallait pas songer
à trouver de place ailleurs. Et puis l'épidémie était partout;
c'étaient ces sacrés Anglais qui l'avaient apportée et, la veille
du dimanche gras, à une dernière et même question de Mme Campalou
à l'hôtelier: «Ne serait-ce pas la petite vérole?--Non, c'est
l'autre...» répondait l'homme impatienté, et la réponse, tout en
clouant le bec de la dame de Toulouse, la laissait enfin respirer.
Le lendemain, vers trois heures, harnachés de dominos et affublés
de masques de combat, nous étions avenue de la Gare en pleine
bataille de confetti...
Comme nous nous trouvions devant la pharmacie, théâtre, la
précédente année, des exploits de Mme Campalou, celle-ci se
retournait involontairement sur deux pénitents rouges surgis
derrière elle. Une main indiscrète venait de la palper...
Interloquée, la grosse dame ébauchait un geste de défense. Un
des pénitents la saisissait à bras le corps et Mme Campalou,
hypnotisée, retenait mal un cri d'épouvante. L'autre pénitent
venait de se démasquer.
Une face purulente, toute de croûtes et de sanies, avec, à la
place de l'œil gauche, un trou rouge et saigneux, se penchait sur
elle: «La petite vérole noire, madame, la variole en personne.
Vous l'avez», et, en même temps, une main glacée lui mettait dans
la main un affreux œil de verre.
Mme Campalou s'effondrait comme une masse; à son tour on la
portait chez le pharmacien.
Elle mourut le soir même, sans avoir repris connaissance, stupide
et muette, d'une congestion au cerveau.
Les deux Américains avaient quitté l'hôtel à deux heures. On ne
retrouva que leurs valises; les noms inscrits sur les registres
n'étaient pas ceux de l'hôtel West End.
N'est-ce pas une belle vengeance de masque?
MADEMOISELLE DE NÉTHISY
Faverny s'était levé et, s'arrêtant devant une armoire
normande convertie en bibliothèque, bibliothèque provisoire où
s'entassaient pêle-mêle les derniers livres parus de l'année et du
mois, il en ouvrait les vantaux tendus de vieux brocart olive et
en bousculait les rayons.
Il revenait vers nous, un volume à la main et, le feuilletant:
«--Psychologie de bal masqué et de veglione de Nice. Avez-vous lu
ce roman?» Et il nous en montrait le titre: _Vierge faible_. «Il
y a là quelques pages d'autant plus curieuses qu'une femme en est
l'auteur. C'est écrit un peu plus que _de visu_, jugez-en.» Et, se
campant au milieu de l'atelier, Faverny lisait à voix haute:
«Familiarisé avec ces travestis, toujours les mêmes, almées,
colombines, Espagnoles, bébés, Xavier reconnaissait les diverses
catégories de femmes qui viennent pour se montrer, pour frôler,
pour embrasser.
«Pour se montrer, les demi-mondaines somptueusement dévêtues. Pour
frôler, ces vieilles femmes qui s'attardent dans les couloirs
étroits et sombres. Pour souper, la fille de joie qui, affublée
d'un minable locati, songe à la dette grossissante près de sa
logeuse, à son amant qui l'a _plaquée_, à la mauvaise toux qui la
secoue. Pour souper, celle qui n'a pas dîné!
«Pour embrasser, les femmes honnêtes qui, négligées par leur
mari et n'ayant pas d'amant, regrettent de voir leur jeunesse
agoniser tristement inutile, et, furtives, viennent là recueillir
les baisers qui y traînent par milliers. Tendres et voluptueux,
passionnés et pervers, ils volètent, tels une nuée de papillons,
ces baisers qui cherchent des lèvres pour s'y poser; baisers
de jeunes gens timides qui n'osent pas, de vieux marcheurs qui
ne peuvent plus. Glaneuses de ces baisers anonymes, les femmes
honnêtes, un peu ivres de la brutalité des convoitises, écoutent,
à demi-pâmées, le cynisme des propositions. Car les désirs qui les
frôlent d'ordinaire, enveloppés de respect, montent vers elles,
comme l'encens vers l'idole en les effleurant seulement, et c'est
pourquoi au fond de leur âme, un doute persiste. Toute cette
vénération ne serait-elle pas de l'indifférence? Mais ce soir de
fête libre, où elles ne sont plus que des femmes tout simplement,
elles ont une joie de se voir aussi désirables que l'autre,
l'ennemie, la femme de joie, qu'on méprise en la jalousant.
«Puis un obscur désir de revanche contre le mari s'y satisfait.
Elles ont l'illusion de le trahir un peu, sans risques, avec une
féminine lâcheté. Rien n'est plus effrayant et mystérieux que ces
transformations de personnalité.»
--La féminine lâcheté même de l'auteur, remarquait assez
judicieusement Frantz Heusey. Mlle d'Ulmès (c'est bien son nom)
a mangé là un peu le morceau, les autres femmes lui sauront gré,
elles, de sa sincérité? O l'intense et périlleuse émotion de la
trahison! C'est pis qu'un aveu, ce documentaire exposé de la
faiblesse des autres. Mlle d'Ulmès a dû prendre un douloureux et
certain plaisir à écrire ces pages.