cils de ses paupières en ombre portés sur l'ivoire transparent
des joues, une lady Asthiner moins morte qu'endormie, plus belle
encore peut-être dans son sommeil par le caractère grandiose de
tous ses traits au repos. Les lourds cheveux de la défunte, coupés
par une main hardie, ornèrent le front de la poupée. Lord Asthiner
en extase assistait, les mains jointes, à cette lente éclosion
d'un fantôme et, le cercueil une fois refermé sur la vraie lady
Asthiner, puis descendu dans le caveau de famille, le vieux
maniaque installait la lady Asthiner de cire dans une identique
bière, doublée de satin blanc, comme l'autre; et la poupée funèbre
prenait la place du cadavre sur le catafalque, laissé tel quel, au
milieu des tentures de deuil, des cires allumées et des gerbes de
lis, d'iris noirs et d'aromes échafaudés autour.
Et la vieille demeure se changeait en chapelle ardente. Retiré
derrière les persiennes closes du logis familial, lord Asthiner
y vivait seul, en tête-à-tête avec la poupée. Épris d'un vain
simulacre, il se plaisait à prolonger l'illusion de ses regrets
dans un décor, tous les jours renouvelé de cierges et de fleurs;
et pendant des mois il fit ainsi la veillée à une morte illusoire,
atrocement heureux de sentir saigner la plaie de son vieux cœur,
comme si l'aimée était morte de la veille; puis, un beau jour,
lassé de mener ainsi seul le deuil de sa vie, ce deuil, le vieux
fou voulut l'imposer au monde. Il ouvrit toutes grandes les portes
de son hôtel, et la curiosité des artistes d'abord, celle de la
_fashion_ ensuite et puis l'indifférence amusée de la rue furent
invitées à venir contempler la belle lady Asthiner dans le satin
brodé de son linceul, sous les clartés de six cent mille francs
de colliers et de perles, dans le cadre effarant et tragique des
chandeliers d'église et des monceaux de fleurs.
Et puis, un autre beau matin, le maniaque en eut assez d'étonner
ses compatriotes. Il eut la fantaisie d'aller promener en France
sa poupée et son deuil; il louait l'hôtel de la rue de Berlin
venait y installer son décor funèbre, sa morte de cire, sa peine
inconsolable et surtout son orgueil; et tout Paris défila devant
le catafalque de lady Asthiner, comme avait défilé dans Piccadilly
tout le snobisme de Londres.
C'est ce puffisme à la Charles-Quint qu'allaient visiter un jour
ces dames Mantelot. Elles entraient dans l'hôtel du vieil Anglais
du même pas dont elles seraient entrées au Musée Grévin; c'était
une poupée comme une autre. Pourtant la mère et les filles eurent
un coup dès le seuil. La somptuosité des étoffes, la magnificence
et la rareté des fleurs, quoique estimées par elles au plus juste
prix, les plongèrent dans une admirante stupeur.
--Il y en avait pour de l'argent! Cet Anglais devait-il être
riche!»
Alice Mantelot ne quittait pas des yeux les perles et les diamants
de lady Asthiner.
Il n'y a pas loin de la rue Pigalle à la rue de Berlin. Ces dames
Mantelot revinrent souvent visiter la chambre ardente. Le luxe de
ces fleurs toutes fraîches, de ces cierges toujours renouvelés les
ravissait.
Un jour à déjeuner (on était allé le matin voir la poupée de la
rue de Berlin), Marguerite, l'aînée des Mantelot, tout en pelant
une poire, s'avisait de remarquer une étrange ressemblance.
--Dis donc, maman, regarde donc Alice. Elle ne te rappelle pas
quelqu'un?
--Qui ça?
--Moi, ça me saute aux yeux. Cherche.
--Explique-toi. Une devinette! Je déteste ces manières-là, tu sais.
--Mais une personne que nous avons vue ce matin, lady Asthiner, la
morte de la rue de Berlin. Mais c'est tout à fait la même figure.
Elle a les mêmes cheveux. Mais ce n'est pas possible, Alice, tu as
changé ta coiffure... Ah! ça, mais?»
La cadette des demoiselles Mantelot avait, en effet, changé sa
coiffure. Elle avait remarqué qu'une persienne s'entre-bâillait
au rez-de-chaussée, chaque fois qu'elle et ses sœurs sortaient
de l'hôtel de la rue de Berlin, et, derrière cette persienne, la
fine mouche avait très bien distingué une face blême de vieillard.
Alice Mantelot portait maintenant ses longs cheveux en bandeaux,
comme l'effigie en cire de lady Asthiner.
Le fait est qu'Alice rappelait à s'y méprendre la poupée de la
rue de Berlin. Comment Mme Mantelot ne s'en était-elle pas avisée
plus tôt! La mère et les filles échangeaient un regard complice.
Ces dames prirent désormais tous les jours le chemin de l'hôtel
Asthiner; on prit même l'habitude d'y laisser Alice agenouillée,
en contemplation devant la morte. Elle demeurait là, durant des
heures, comme en extase, travaillant une funèbre ressemblance
dans la tension de tout son être et de son joli visage offert
de profil, et il n'était pas rare qu'un vieux monsieur ne vint
rôder à pas de loup autour de la jeune fervente, fervente d'une
beauté dont elle semblait l'héritière. Mais le vieux monsieur,
comme épeuré, tournait et tournaillait à pas menus autour de cette
ardeur adorante et ne se déclarait pas.
--Comme elle était belle! se hasardait à dire un jour la jeune
fille, au moment où elle sentait haleter derrière elle le souffle
du vieillard.
Alors, lui, avec un élan brusque:
--Et comme vous lui ressemblez!
--Moi, je lui ressemble! Et à qui?
Et Alice Mantelot jouait l'étonnement.
--Mais à elle! à elle! Je l'ai connue, moi, je suis lord Asthiner.»
Et le vieil homme bégayait, et la jeune fille de dire son culte,
son admiration, sa véritable religion pour la morte. Comme elle
était belle! Comme elle avait dû être aimée! Et quelle bonté,
quelle angélique douceur répandue sur ce visage!
Et le veuf l'écoutait avec ravissement.
--Mais moins belle que vous! moins douce que vous! C'est elle
plus jeune, que je retrouve. Dieu a permis cette ressemblance. Le
ciel est bon.»
Et ils se quittaient enchantés l'un de l'autre.
Et ce fut l'idylle sénile, la machiavélique intrigue ourdie autour
de ce vieillard. Alice Mantelot revint encore deux ou trois fois,
mais toujours accompagnée. Elle avait présenté sa mère et ses
sœurs à lord Asthiner, et puis un jour elle ne revint plus. Mme
Mantelot et ses filles aussi s'abstinrent, et, quand le vieux
maniaque allumé et navré de leur disparition vint s'enquérir rue
Pigalle de la santé de la jeune fille, c'est Mme Mantelot qui le
reçut et, la gorge molle dans un peignoir de circonstance, la
grosse dame déclarait à l'Anglais stupide qu'on avait remarqué
son trouble en parlant à Alice, que ses assiduités auprès d'elle
avaient fait jaser dans le quartier, que la réputation d'une jeune
fille était chose fragile, qu'ils n'avaient aucune fortune, que
lord Asthiner était riche, bref, qu'ils avaient dû cesser toute
visite là-bas. M. Mantelot n'admettait pas que l'on pût _causer_
sur son enfant. Lord Asthiner, tout son pauvre corps tremblant
sur deux jambes flageolantes, écoutait, l'œil et la lèvre humides,
secoué d'un comique bégaiement.
--Mais je l'épouse, moi, votre fille, je l'épouse. Madame, je vous
demande sa main.
--Mais Alice a dix-huit ans, monsieur.
Mais lord Asthiner avait près de dix millions. Et ce fut le
premier mariage de Mme de Nevermeuse.
DEUIL D'ESCURIAL
--Ah! si vous avez le goût des histoires funèbres, je puis vous en
servir une qui n'est pas piquée des vers.
--Quelle horrible plaisanterie! interrompait de Surville.
--Mais c'est votre faute, à vous aussi, mon cher. Vous avez
la folie du macabre. Les catafalques, les cadavres dans les
bières, les mortes embaumées exposées dans l'apparat des chambres
ardentes, les illuminations de cires allumées et l'agonie odorante
des fleurs amoncelées autour des tréteaux de deuil, voilà les
décors que vous affectionnez et l'atmosphère où vous vous plaisez
à échafauder vos histoires. Vous êtes très sadique et très Cour
d'Espagne à la fois, mon cher Surville.
--Cour d'Espagne du temps de Charles-Quint et même de Philippe II!
soulignait de Bergues.
--Oui, reprenait Grandgèrard, Surville porte en lui toute l'ombre
de l'Escurial.»
A quoi Mancherolles, qui marchait à côté de nous:
--Les grands voluptueux sont tristes.
--Et ton histoire, demandait Grandgèrard à de Bergues, les
aphorismes de Mancherolles ne sont pas une conclusion.»
Nous suivions, Grandgèrard, de Bergues, de Surville, Mancherolles
et moi, les parapets du quai Malaquais.
C'était l'heure exquise où Paris, la journée finie, s'anime, un
peu fébrile dans l'apaisante complicité du soir.
L'heure entre toutes où il fait bon descendre le long des quais,
les quais uniques de la Rive Gauche, d'où l'œil embrasse, entre
les Tuileries et Notre-Dame, tant d'histoires et tant de gloires
éparses aux frontons sculptés des palais! Il y a comme une
délivrance dans l'air: la joie puérile, on le croirait du moins,
de tant de sorties d'ateliers et de bureaux. Les ciels laiteux de
nos printemps s'y fardent légèrement de rose, une brève clarté
s'allume au faîte des maisons; et dans la monotone uniformité,
qu'est la ville d'ardoises et de pierres, la lumineuse agonie
du jour éveille un court frisson d'apothéose. Dans l'allégresse
du soir nous avions volontairement ralenti le pas, heureux
de surprendre, au milieu de tant de flâneries attardées aux
étalagistes des quais, la vie si pittoresque de Paris populaire,
la vie pépiante et si typique à la tombée de la nuit des rues et
des faubourgs.
Une femme nous croisait.
Engoncée dans un long manteau de drap mastic, la face reculée
dans l'ombre d'une énorme capote ennuagée de tulle mauve,
elle marchait, lente et légère à la fois, d'un pas glissant
d'apparition, et c'en était une; car la somptuosité de sa mise,
la tache claire allumée dans l'ombre par les nuances infiniment
douces, qui la vêtaient, en faisaient dans cette foule anonyme et
modeste un être d'une autre race et une rencontre d'exception. Un
coupé attelé de deux chevaux la suivait au pas, un valet de pied
marchait derrière elle, prêt à lui servir de garde du corps; car
flâneurs et passants se retournaient sur l'étrange promeneuse. Le
maquillage éclatant du visage, la coupe inusitée trop élégante des
vêtements, tout cela faisait émoi dans le public accoutumé des
quais à la tombée du jour.
La bizarre rencontre! Elle semblait d'un autre temps et d'un autre
monde. Indifférente, elle allait, suivant les parapets, d'un
pas un peu automatique, mais savamment alenti, merveilleusement
rythmé; et ce pas, elle le ralentissait parfois pour mieux
regarder l'eau couler.
De Bergues s'était aussi retourné sur la promeneuse. Il étouffait
presque un cri:
--La comtesse de Mératry! c'est à n'y pas croire... C'est
l'histoire que je vous voulais conter, mon histoire même qui
marche... Ah! les affinités électives, le jeu compliqué des
fluides et des atomes crochus... Voilà qui établirait avec preuves
à l'appui les théories de Gœthe... C'est à cette femme que je
songeais, et la voici qui surgit devant nous, oui, devant nous,
comme évoquée, voulue par ma pensée secrète...; et la comtesse de
Mératry devrait être à Menton! La comtesse à Paris!--et comme se
parlant à lui-même,--les Zélusko ont donc quitté la Riviera?
--Quand tu auras fini ton monologue! interrompait Surville.
--Ah! pardon, cher ami...
La jeune femme était remontée en voiture, l'apparition s'était
évanouie. Alors, de Bergues:
--Vous avez tous remarqué, comme moi, l'étrange silhouette de
cette femme, le faste démodé et daté de sa mise, cette minceur,
cette souplesse exagérée de taille et cette allure à la Constantin
Guys? L'atmosphère inquiétante émanée de cette inconnue a une
explication terrible.
La comtesse de Mératry porte la défroque d'une morte: le luxe des
soies, des velours et des moires qu'elle traîne sur ses pas est
emprunté au vestiaire d'une parente depuis longtemps défunte; pis,
il est cueilli dans l'ombre d'un caveau funéraire. Ce sont les
parures de tombeau.
--Tu dis?
--Voilà déjà dix ans que la comtesse de Mératry s'habille et se
fournit dans la garde-robe de Véra Zelusko.
--Qu'est-ce que vous nous chantez là, de Bergues?
--L'exacte vérité, pas plus. Vous vous souvenez tous de Véra
Zelusko, cette jolie petite Russe nihiliste et quelque peu
millionnaire, venue avec tous les siens, père, mère et toute la
smala des oncles et des tantes et des cousines aussi, il y a
quelque vingt ans, à la conquête de Paris? Véra Zelusko ne doutait
de rien, elle voulait faire du théâtre. La gloire de Sarah et les
lauriers de Féghine l'attiraient. La petite Tartare avait rêvé
d'éblouir et de dominer le monde.
Les Zelusko étaient de gros marchands de Moscou, immensément
riches et surtout inopinément enrichis dans le trafic des
fourrures. Ils adoraient d'une adoration exaltée et sauvage
leur petite Véra, fille et fleur unique éclose un peu tard
dans leur vie de parvenus. C'est de sa naissance que dataient
leurs plus gros bénéfices. Ces Zelusko étaient des Asiatiques:
la dévotion de leur tendresse pour Véra tenait du fétichisme;
ils la vénéraient à la façon d'un _icone_...; et cette effrénée
latrie, toute la famille la partageait avec eux. Aussi, quand Véra
Zelusko, dont la petite âme artiste et vibrante étouffait d'ennui
dans ce morne Moscou, déclara qu'elle voulait vivre à Paris,
père et mère d'accéder à ce nouveau caprice, et toute la famille
d'obéir, Véra le voulait... Le père Zelusko liquidait sa maison,
et tous les Zelusko du monde, y compris les sœurs de Madame,
suivirent la future étoile à Paris.
Nul d'entre tous ces braves gens ne mettait en doute que Véra
ne conquît la ville et tout l'univers: elle était si jolie, si
intelligente, si fine, si _géniale_ surtout; et le fait est que
cette petite Tartare était délicieuse. De larges yeux d'agate
riaient sous des cheveux mordorés fous et flous, et je vois encore
la clarté de ces inoubliables prunelles grises dans une face
expressive au teint chaud, presque bis.
Et ce fut la luxueuse installation dans l'hôtel de l'avenue du
Bois. Nous y avons tous été reçus à notre heure: les Narismof
l'habitent aujourd'hui. Il y défila tout Paris, Paris artiste,
Paris littéraire, Paris académique, un peu de Paris politique
un moment, mais Paris-cabot surtout. Les Zelusko donnaient des
fêtes, recevaient à table ouverte, préparant, arrosant la gloire
certaine de leur grande tragédienne. De ces fêtes Véra était l'âme
et la joie; elle y récitait d'une voix pénétrée, pénétrante, en
s'étreignant des deux mains la poitrine, du Samain, du Baudelaire
et jusqu'à du Verlaine, au grand scandale de l'Institut et de la
Comédie convoqués et ahuris... Cela se passait il y a quelque
vingt ans. Nous nous sommes apprivoisés depuis.
Le matin, un coupé conduisait la jeune élève à ses cours du
Conservatoire. Sa cousine Sonia Barisnine, aujourd'hui comtesse
de Mératry, celle-là même que nous venons de rencontrer,
l'accompagnait...; et la fête, fête qui fut aussi une curée de
toutes les convoitises et de tous les appétits, la fête durait
jusqu'à la mort du père et alors la débâcle commençait.
Les millions avaient été largement entamés. Paris a les dents
longues, surtout le Paris des réclames offertes, des tapeurs
titrés, des grands parasites et de la presse payée... Le deuil
arrivait à propos pour fermer l'hôtel.
Les Zélusko connurent l'amertume des abandons, l'humiliation des
cartes cornées, des shake-hand hâtifs et des saluts trop brefs.
Heureusement, entre temps, Sonia Barisnine avait-elle été mariée.
La cousine pauvre, généreusement dotée, était devenue la comtesse
de Mératry.
Mais, entre temps aussi, la santé de Véra s'était altérée. La
petite Tartare s'était trop donnée, elle avait trop vibré, âme et
nerfs, dans ce milieu factice et surchauffé de réclame et de grand
art. Elle s'était consumée au feu dévorant du Paris théâtral; la
Faculté consultée conseillait le climat de la Riviera. Seule,
la douceur endormante des hivers de Menton éteindrait l'éclat
fiévreux de ces prunelles, l'ardeur enflammée de ces pommettes,
apaiserait les quintes exténuantes de cette mauvaise toux. On
pressa le départ. C'est une condamnée qui quittait l'avenue du
Bois.
La poitrinaire n'y devait plus revenir. Menton la posséda trois
ans. Mme Zélusko, tous les Zélusko, les tantes et les cousines,
s'installèrent au chevet de la jeune fille. La fortune des
Zélusko, si ébranlée qu'elle fût, n'en était pas où la voulait
porter l'opinion publique; il y avait déchéance, mais non ruine.
D'abord descendues à l'hôtel, Mme Zélusko et sa fille se fixaient
en ville. La comtesse de Mératry venait se réfugier auprès
d'elles. Sa dot une fois dilapidée, le comte de Mératry l'avait
abandonnée. La jeune femme, enfin libérée par un divorce, se
trouvait trop heureuse de venir échouer auprès des siens, et
l'agonie de Véra Zélusko s'organisa.
Ce fut d'abord l'ère des interminables promenades en voiture, des
promenades au pas, avant le coucher du soleil, sur les routes
de Monte-Carlo et de la Mortola; puis vint un moment où l'on ne
permit plus à la malade de sortir. Elle vécut désormais dans
une atmosphère de serre chaude, cloîtrée derrière les vitres
incendiées d'azur et d'une longue véranda; et puis ce furent
les étouffements, les crises de toux que rien n'arrête, les
angoisses et les spasmes, les yeux chavirés dans une pauvre face
de suppliciée qui suffoque, les hémopthisies meurtrières dans le
hoquet et le râle final.
Les Zélusko, atterrés, assistèrent à cela; ce fut une stupeur.
C'était l'effondrement de leur rêve, l'anéantissement de tous
leurs efforts, et celui aussi de leur ultime et fragile espoir.
Leur adorée petite Véra était morte; Véra, leur idole et leur
gloire; et elles étaient là, la mère et les tantes et la cousine
Sonia, debout, les yeux vides de larmes, autour de ce cadavre,
isolées en cette terre étrangère, venues de si loin, si loin,
de leur sainte Russie pour la carrière et l'avenir de celle qui
gisait là, silencieuse à jamais, devenue une chose inerte et
froide, elles qui avaient tout quitté pour cette morte, Moscou, et
leur foyer et leur passé et tout; et Véra les abandonnait là!
Et alors l'âme asiatique des Zélusko se réveilla; la douleur
ramena toutes ces femmes en deuil à leur antique atavisme... Sur
huit millions il en restait deux ou trois à la mère; et cette
mère douloureuse, toute frustrée qu'elle fût, sous le coup de la
destinée se ressaisit, voulut à sa morte, à sa Véra chérie, des
funérailles et un tombeau de princesse orientale.
Vous connaissez le tombeau du tsarewitch à Nice, au pied du parc
Impérial. Mme Zélusko voulut à Véra le pareil; elle le voulut plus
fastueux et plus coûteux encore. Les carrières de Carrare, les
sculpteurs de Gênes, toutes les ressources de l'Italie voisine
furent requises par cette mère anéantie, mais redressée dans son
orgueil; et tout ce que la folie de vanité d'une dynastie, tout
ce que la démence de luxe d'une fin de race peuvent vouloir et
inventer pour perpétuer en marbre la mémoire d'un des leurs, pour
sa fille Mme Zélusko le réalisa. Le cimetière de Menton garde le
mausolée. Le Campo-Santo de Gênes n'a rien de pareil. Mais où
s'affirma leur vieux sang asiatique, c'est dans l'amoncellement
de robes, de fourrures, de dentelles et même de bijoux, que
cette mère orgueilleuse entassait dans le caveau de la morte.
Toute la garde-robe de Véra, jusqu'à ses moindres accessoires de
toilette, ses éventails, ses flacons, ses petits ciseaux d'or,
indépendamment des manteaux du soir, des corsages de bal et de
toute la série des chapeaux, décora d'une lamentable défroque
les parois de marbre du tombeau: puis, comme exténuée de ce
suprême effort, Mme Zélusko tombait dans la torpeur. Hypnotisée
dans le seul regret de la morte, tout autour d'elle lui devint
indifférent. Au lieu de retourner en Russie elle se fixait à
Menton, retenue par l'ombre de son cimetière, et toutes les tantes
et toutes les sœurs commencèrent avec elle la funèbre veillée
de Véra. Veillée qui dure déjà depuis quinze ans, et c'est dans
cet Escurial de la côte d'Azur que vit depuis quinze ans Mme de
Mératry, dans la stupeur et le silence de toutes ces vieilles
figées et lentement retombées en enfance. Dans la demeure, où Mme
Zélusko promène sa douleur hallucinée, le service abandonné à des
vieux serviteurs impotents a tourné à l'incurie. Mme Zélusko est
devenue avare; elle et ses sœurs traînent les mêmes vieilles robes
de deuil roussies par l'usure et raidies de taches; personne ne
songe à renouveler la garde-robe de Mme de Mératry, qui, au bout
de cinq ans, a quitté le deuil.
A court d'argent et rivée dans la maison par l'attente de
l'héritage, Sonia Barisnine acculée aux plus dures nécessités
s'est un jour enhardie, et au milieu de toutes ces vieilles
parentes aveugles; c'est-à-dire aveuglées dans leur gâtisme
funèbre, elle est allée rendre visite au tombeau de sa cousine.
--Et nous devinons ce qu'elle a fait, ricanait Surville, elle a
pris le musée funéraire pour vestiaire.
--Parfaitement, et voilà dix ans que le troupeau des duègnes
n'y voit que du feu. Dix ans que Mme de Mératry porte et use
consciencieusement la défroque de la morte. Vous vous expliquez
maintenant sa silhouette. Je vous avais promis une histoire digne
de la Cour d'Espagne, disait modestement de Bergues.
--Et tu as tenu, concluait Grandgirard.
DISPARUES
Encore une fête qui s'en va!...
C'était au dernier vernissage, celui de la Société nationale. La
cohue grossissante des curieux, des snobs et des belles dames en
mal de se faire voir nous avait rabattus, Surville et moi, dans
les cryptes de la sculpture.
Dans les salles du premier c'étaient les bousculades de la foule
ameutée devant les toiles classées par la critique et devant les
portraits à scandale.
Le Whistler, les deux Lavery, le _lord Ribblesdale_ de Sargent,
le _Barrès_ de Jacques Blanche, le _Jacques Blanche_ de Simon
faisaient prime. Des groupes en quête de racontars d'impressions
et de _bluff_ assiégeaient les Boldini; les La Gandara
galvanisaient leur salle; les gens du monde s'abordaient, en se
disant: «Avez-vous vu les Carolus?...» les artistes: «Allez donc
voir les Guillaume! Une révélation, mon cher!» et les cabots: «Il
faudra aller voir les Weber. Il y a un Guitry en robe de chambre
rose, dans la fameuse tenue adoptée par Greuling pour lire les
œuvres de...--pas de cliché!--Vous savez qui! Allez voir le rose
de cette robe de chambre, un rêve!...»
Des D'Anglada, des fleurs délicieusement chimériques d'Henri
Dumont, des marines savoureuses de Morrice, des fluides et
lointaines Venises d'Irwil, naturellement, il n'était pas
question. Ce n'était que de la peinture, et ce n'est pas la
peinture que vient voir le monde du vernissage! il y a beau temps
que dans cette foire aux vanités chacun vient s'exhiber et toiser
de haut son voisin!
Un peu las, un peu curieux aussi, nous rôdions désemparés,
Surville et moi, autour du _Penseur_ de Rodin, honoré d'un bref
regard par les nouveaux arrivants, parce que Rodin, après tout,
avait été quelque peu claironné le matin dans la presse. Mais
tout ce beau monde était, en effet, bien plus désireux d'aller
faire des mots devant les _Faunes_ de Latouche, les portraits
d'Aman-Jean et même ceux de Bernard.
--Non, ce n'est plus ça du tout, soupirait Surville. Tout s'en
va. Vous rappelez-vous quelles fêtes d'élégance et d'esprit et de
snobisme aussi étaient ces vernissages au Palais de l'Industrie,
et même au Champ-de-Mars?...
«Vous souvenez-vous des triomphantes entrées de «notre Sarah»,
au milieu de la Légion sacrée, comme les appelait Sarcey? Des
mouvements de foule se précipitant au-devant de la tragédienne!
Le bruit de sa venue se propageait de groupe en groupe et le
public lui faisait cortège. C'était la marche à pas lents, comme
d'une Reine au milieu de sa Cour, de la blonde, de la fine, de la
souple, de la Divine et de l'Unique, sa petite tête auréolée d'or
pâle, ses larges yeux de violette--qui furent, tour à tour, ceux
de Cléopâtre et de Théodora--volontairement lointains, imprécis,
sans regard?... Et toute cette parade et toute cette renommée
et toute cette gloire d'alors, encensées, adulées, adorées,
entourées par tout ce que Paris comptait alors de talents, de
réputations, d'esprit, et d'hommes politiques, de diplomates et de
sculpteurs?... Les apparitions de Sarah Bernhardt aux vernissages,
mais c'est toute une époque, toute une société, aujourd'hui
disparue... déjà!
«Elle était l'âme de ces fêtes, la vraie souveraine de ces
jours-là. Tout Paris l'y acclamait, Paris artiste et Paris public,
tous deux heureux de se trouver de plain-pied avec l'idole.
L'idole n'y apparaît même plus maintenant--même incognito. Qu'y
viendrait-elle faire? C'est qu'alors il y avait, en France, une
autre fièvre d'art.