réclamer d'une voix éteinte de l'extra-dry et du kummel en
attachant sur les siens des yeux vides et vitreux, effroyablement
ouverts. Sur le conseil du duc de Praxéli Odette de Beauvimeuse
dégrafait parfois son corsage et introduisait la main sèche du
moribond dans la tiédeur de ses seins nus; la bouche édentée
du neurasthénique alors souriait. Cette absence de lucidité
enchantait les héritiers. En Russie la loi n'exige pas que le
testament soit écrit de la main du testateur: il suffit qu'il soit
dicté en présence de témoins. La signature suffit.
On trouva un notaire. Les intéressés, sous la présidence du duc de
Plesbourg, arrêtèrent la rédaction du testament. Sur les quarante
millions de Noronsoff le duc s'en préleva quinze. Dix furent
dévolus aux Narimoff, dix aux Beauvimeuse et cinq à cet intrus
de Noisynève qu'on n'avait pu éviter; mais, entre temps, l'état
du malade empirait d'une façon alarmante. Du jour au lendemain
il tombait dans le coma, un coma stupéfiant dont rien ne pouvait
le tirer. Ils avaient trop attendu, les discussions d'intérêt
avaient mangé un temps précieux, le malade et la fortune allaient
leur filer entre les doigts; ce fut une consternation. Le duc de
Praxéli-Plesbourg relevait les courages abattus, il avait amené
avec lui, en remplacement des docteurs congédiés, un petit médecin
de quartier, de son quartier à lui, qui voyait ses gens d'écuries
et d'offices et au besoin les chevaux. C'était un pauvre hère
sans consistance, sans grand talent aussi, voué à la médiocrité
par la médiocrité même de son physique, de ses allures et de ses
connaissances. Il était tout à la dévotion des Praxéli-Plesbourg
qui l'emmenait, même l'été, à la campagne pour surveiller ses
gens. C'est ce pauvre docteur Pasquier que le Praxéli avait établi
au chevet de son cousin. C'est lui qu'il amenait, ce matin-là,
parmi les autres parents attérés.
--La vérité, docteur? Il est très bas, n'est-ce pas?
--En effet, monsieur le duc, le prince n'en a plus que pour
quelques heures. S'il va jusqu'à ce soir, ce sera le bout du monde.
--C'est ce que je me disais. Eh! bien, docteur, nous avons besoin
de vous. Il faut, coûte que coûte, que vous suspendiez ce coma.
Ce coma, il faut l'en faire sortir. Il nous faut une signature,
une signature absolument nécessaire et que lui seul peut nous
donner. Ne vous inquiétez pas on lui tiendra la main, j'en fais
mon affaire, vous avez bien un moyen? Voyons, un réactif, que
sais-je, une piqûre?
Le médecin se grattait le front, perplexe.
--Vous n'avez rien?
--Si. On peut toujours quelque chose, mais cela est très scabreux,
très périlleux même. Dans l'état, où est le prince, un réactif
peut le tuer.
--Le tuer, mais puisqu'il est condamné d'avance. Vous me dites
qu'il va mourir.
--Mais nous n'avons pas le droit de hâter la mort, même d'un être
condamné.
--Mais puisqu'il va mourir...» et Odette de Beauvimeuse s'emparait
des mains du médecin.
--Il va mourir! Il va mourir! mais avec la nature on ne sait
jamais! C'est invraisemblable, mais...
--Il peut en réchapper, peut-être! Docteur, seriez-vous un
imbécile, me serais-je trompé sur vous?
Et de Praxéli-Plesbourg fouillait le misérable de ses petits yeux
clairs.
--Voyons, réveillez le prince; il y a cinquante mille francs pour
vous. Vous ne me ferez jamais croire que vous n'avez jamais fait
d'avortements.
Le docteur baissait la tête, griffonnait en hâte une ordonnance.
--Vite, Alexis, chez le pharmacien en face, au plus près, faisait
le duc en remettant le papier à un valet de pied et, sur un signe
du duc, Odette de Beauvimeuse et Nadia de Narimoff découvraient le
malade et le dressaient un peu sur son séant. Le docteur préparait
la seringue.
--Voilà, docteur, faisait Noisynève en prenant le flacon des mains
du valet de pied.
--Une soucoupe; très bien... là, dans le gras de la cuisse.
--Dans le maigre, vous voulez dire, pauvre Sacha!
--Bon, relevez la chemise, tenez-le bien, mesdames.
Le docteur enfonçait l'aiguille dans la chair livide et appuyait.
Pssst, la caféine fusait dans un crissement bref, le malade ne
bougeait pas.
--Il faudrait le piquer plus près du cœur, docteur.
--Ou à l'épaule.
--Ou dans le cou, près du cerveau.
--Vous le voulez? Soit!
Mais cette fois, subitement redressé dans un brusque sursaut, le
moribond se levait tout droit sur son lit et, dans la blancheur de
sa chemise, tel un spectre dans un linceul, battait l'air de ses
mains pâles et puis s'abattait avec un cri, un petit cri d'oiseau
qu'on étouffe, immobile et raidi dans sa nudité verte... mort.
Ce fut une stupeur. Rien ne put ranimer le prince Sacha Noronsoff.
C'est ainsi que les quarante millions et les merveilleuses
terrasses du domaine de Plagosnof, en Crimée, allèrent à la petite
comtesse Véra Noreskine qui, la pauvre enfant, ne s'y attendait
guère. Et avouez-le, cette agonie-là vaut bien celle que je lui ai
prêtée dans la villa du Mont-Boron, à Nice.
Notre voiture rentrait dans les rues de Menton.
MADAME DE NEVERMEUSE
I
MADAME DE NEVERMEUSE
Le rideau tombait sur le second acte de _Sigefried_. Le divin
inconscient, qu'est le héros de Wagner, venait de s'enfoncer,
extasié et ravi, dans l'enchantement de la forêt; le chant de
l'oiseau magique l'avait illuminée..., et parmi la clarté des
feuilles, à travers les ténèbres odorantes et vertes des hêtraies,
des clairières, des sources et des étangs, tous les murmures,
toutes les voix et tous les souffles aussi, dont est tramé le
silence des bois, se répercutaient délicieusement en nous, musique
élémentale orchestrée par le génie, qui est aussi une des forces
de la Nature.
De Bergues, qui s'était retiré tout au fond de la loge pour mieux
sentir, loin de la scène, descendre et couler en lui les ondes
sonores du drame, se levait et venait s'asseoir auprès de nous.
--Le fils de Sigemound est parti, mais il n'a pas tué tous les
dragons Fafner. Voyez, quelques monstres nous restent: une vraie
collection de Muséum. C'est plusieurs opéras de Wagner qu'il
faudrait pour assainir cette salle! Les avez-vous comptés? Mais
regardez plutôt.
Et, d'un geste horrifié, il embrassait le pourtour des premières
et des secondes loges.
A quoi Hector de Grandgirard:
--En effet. Il y a ce soir quelques gargouilles en rupture de
cathédrale!
--Et remarquez ce que je vous disais l'autre jour sur cette
étonnante société de la Riviera: pas un homme. Convainquez-vous
_de visu_. Voyez-vous un jeune homme dans ces loges? Non, rien
que des aïeules et des vieux messieurs, et les vieux messieurs
paraissent les plus jeunes. Ils ne sont, eux, ni maquillés, ni
teints.
--Pardon. Dans cette loge, il y a deux jeunes gens.
--Oui, mais il y a une jeune fille, et cette jeune fille
représente huit cent mille francs de dot. Aussi c'est la seule
loge, où il y ait des moustaches de vingt-cinq ans.
--Conclusion?
--Les temps sont durs, la lutte est âpre et il faut vivre.
--Très jolie, d'ailleurs, la jeune fille!
--Très jolie. La mère est Russe, le père Italien.
--Ah!
--Fleur de Cosmopolis, millionnaire et nihiliste.
Grandgirard avait pris une jumelle; il fouillait attentivement des
yeux le premier rang des loges:
--Le fait est qu'il y a des figures extraordinaires--et, tout à
coup, arrêtant sa lorgnette dans un geste de stupeur--oh! celle-là
admirable! Qu'est-ce que celle-là?
C'était, paradant au milieu de la grande loge officielle, celle
dont l'encorbellement surchargé de guirlandes concentre tous les
regards dans le cadre doré de ses hautes colonnes, une étonnante
poupée, on aurait dit, surgie d'un conte d'Hoffmann.
La face d'un ovale parfait et d'un ton de pastel s'auréolait de
bandeaux de soie floche, d'un blond si invraisemblable et si doux,
que les fabriques de Lyon seules avaient pu les fournir.
Coiffée à la jolie femme, cette imprévue beauté émergeait,
épaules nues, d'un énorme boa de plumes bleu pâle, mais un boa si
impondérable et si flou qu'il parachevait à miracle cette Olympia
des brumes. L'élégance des bras minces haut gantés de suède blanc,
la longueur d'une nuque pliante et la maigreur de la poitrine en
faisaient à la fois un Gavarni de chlorose et le plus vague des
Constantin Guys.
Datée comme un dagueréotype, cette aïeule aux langueurs de
poitrinaire, mais aux raideurs d'automate, obsédait comme une
apparition. Spectre ou poupée?
Son âge? Seize ans peut-être et sûrement plus de soixante-quinze.
Avec cela une indéniable aristocratie, un dédain absolu de
toute l'assistance et une façon d'écouter le Wagner, de profil
et le buste incliné, oh! très peu, en avant, une impertinence
d'attitude, que Balzac eût voulue à la duchesse de Maufrigneuse!
D'ailleurs absolument seule dans cette loge et s'y détachant si
vaporeuse sur le rouge assourdi des tentures, si macabre aussi par
le bleuissement du boa et le faisandage des chairs, si artistement
et prestigieusement spectrale, que nous nous taisions tous dans
l'émotion que l'on a devant un chef-d'œuvre.
--En effet, admirable! Quelle illustration pour le roman de
d'Aurevilly! _Ce qui ne meurt pas._
--Oui, car c'est mieux qu'une nature morte, c'est la Mort qui se
prolonge dans la Vie.
--Et non la Vie qui s'attarde dans la Mort. Tu viens de dire,
sans t'en douter, Hector, une vérité profonde. Si tu connaissais
la vie de cette femme, tu verrais quel prodigieux symbole elle
résume dans cette jeunesse immobile et figée. Regarde bien cette
fragilité, cette maigreur de phtisique guettée par les courants
d'air et par les mauvaises fièvres, et cette pâleur déjà estompée
par l'ombre de la Mort!... Eh bien! cette agonie vivante à la
résistance et la solidité d'une tige de fer. Cette moribonde a une
telle intensité, un tel désir de vivre qu'elle a enterré tous les
siens. Père, mère, frères et sœurs et jusqu'à deux maris, cette
apparente faiblesse a usé et limé toutes ces existences. Tous ont
passé leur vie à trembler pour la sienne.
Sa santé délicate, sa minceur diaphane, tout, jusqu'à sa frêle
poitrine secouée chaque hiver d'une opiniâtre toux, les ont,
d'années en années, consumés d'inquiétude, exténués d'alarmes. Ils
ont toujours craint de la perdre et, dans l'hypnose de ces grands
yeux hallucinants de fièvre, ils ont vécu dans l'angoisse et la
transe jusqu'à en mourir; car, vous le savez tous aussi bien que
moi, il n'y a que les gens bien portants qui trébuchent dans le
gouffre. Les vrais malades ne meurent pas: ils se soignent.
Jusqu'à quarante ans, elle a fait le désespoir de toute une
famille intéressée à une beauté qui lui assurait fortune et
situation, car cette beauté pastellisée a été adorablement jolie.
Née pauvre, elle fut successivement poussée par les siens dans
de riches alcôves, officines de bien-être et de luxe pour des
ribambelles de frères, de sœurs, de neveux et de petits-cousins.
Le mariage, d'ailleurs, légitima toujours l'équivoque de ces
opérations familiales. Mme de Nevermeuse fut une courtisane
légale. L'étude de notaire et la sacristie furent invariablement
le vestibule de ses chambres d'amour.
Ses deux maris morts et les huit millions réalisés, cette
fragilité flottante au-dessus de deux veuvages vit se modifier et
changer tout d'un coup les sentiments de son entourage. C'est le
triste apanage de l'argent: il corrompt tout. On avait craint de
la perdre, on désira la voir mourir.
Mme de Nevermeuse, hier encore parente enrichissable, était
devenue testamentaire.
Jusque-là elle avait eu des frères, des sœurs et des neveux: elle
n'eut plus que des héritiers. Elle devint la tante Nevermeuse,
mais une tante décidée à faire longtemps attendre sa succession.
Elle fit mieux.
Elle quitta Paris et, prudente, entreprit de grands voyages.
Elle mit des centaines et des centaines de lieues entre elle
et les indigestions, suite inévitable des grands dîners de
famille, et les accidents de voitures et d'autos des promenades
concertées et des parties de campagne. Elle devint nomade; des
dames de compagnie embellirent sa vie. Elle se refusa toujours au
dévouement des cousines pauvres et des neveux fervents, mais très
manégée, en femme avertie par l'expérience, elle se garda bien de
rompre avec ses plus lointains arrière-petits-cousins; ceux-là
seuls pouvaient la défendre contre ses parents plus proches.
Dans les familles unies on a toujours la tentation d'enfermer en
d'admirables maisons de santé, pour les contraindre à se soigner
enfin! les vieilles parentes fortunées, imprudentes et délicates.
Mme de Nevermeuse connaissait les siens. De Séville, où elle
s'attardait au printemps, et de Venise, où elle passait l'automne,
elle ne cessa d'entretenir avec tous une adroite correspondance.
Elle y dosait de savantes promesses de testament.
Et, nuancées d'espérances, des lettres intermittentes
entretenaient tous ses alliés dans la haine des uns des autres et
la tendresse intéressée de cette bonne tante de Nevermeuse. Tous
séparés d'elle par des détroits, des chaînes de montagnes et des
mers, cuisaient doucement à distance dans l'illusoire attente des
millions à venir, des millions à toucher et qu'ils ne toucheraient
jamais, car, écoutez bien ceci, Mme de Nevermeuse a tout placé en
viager.
Moins pour s'assurer une vieillesse luxueuse en doublant ses
rentes que pour éviter de fâcheuses dissensions autour de son
cercueil, propriétés et valeurs, elle a tout réalisé, tout vendu à
fonds perdu et, son revenu ainsi triplé lui permettant d'être très
généreuse et d'envoyer de temps à autre le sensationnel cadeau à
qui de droit, était-elle au moins sûre des larmes de regrets. Ah!
elle serait pleurée quand elle quitterait ce monde!
On dirait que le hasard a le respect de ceux qui n'ont plus à
redouter ses coups.
Vieille, immensément riche, le cœur sec et momifié dans son
effrayant égoïsme, telle une conserve inaltérable, elle a vu
s'éteindre un à un autour d'elle tous les parents, les proches
comme les éloignés, qu'elle espérait frustrer de ses millions.
Une invisible machine pneumatique a fait le vide autour d'elle.
Comme indurée dans son effarante solitude, elle leur survit à
tous. Elle est celle qui ne meurt pas.
Consciente des convoitises qu'elle allumait, elle les a tous
vus partir sans une larme. C'est une joie féroce chez certains
vieillards de constater la mort des autres autour de leur verte
sénilité. Mme de Nevermeuse est de cette race-là. Heureuse d'être
sans enfants, heureuse d'être sans famille, elle a pris plaisir
à compter les coups qui décimaient les siens, et croyez que, la
nuit, après l'opéra ou l'opérette où elle va tous les soirs,
ce lui est une joie en se mettant au lit de songer que sa mort
n'enrichira personne et qu'elle, la septuagénaire endurcie, elle
est seule, seule échappée à l'hécatombe et qu'elle a enterré les
siens.
Elle n'a pas oublié que sa jeunesse sacrifiée a longtemps fait
vivre et longtemps entretenu tous ces morts. C'est sur sa beauté,
exploitée et poussée dans de riches alcôves conjugales, que tous
ces disparus avaient étayé leur fortune, et c'est la rancune,
depuis près de soixante ans amassée en elle-même, qui lui met aux
lèvres ce sourire immuable.
Sourire de poupée, mais de poupée macabre figée dans une
triomphante survie d'au-delà!
Mme de Nevermeuse n'a jamais aimé personne. Instrument docile
entre les mains d'une famille cupide, elle a usé deux maris pour
en recueillir successivement les millions, puis, veuve, elle a usé
dans l'angoisse et l'attente vaine tous les héritiers intéressés
à la voir mourir; et c'est ce cœur sans secousse qui lui a fait
ce front sans ride..., car dans sa maigreur transparente et le
faisandage de ses fards, cette ancestrale poupée est encore jolie,
d'une joliesse de morte embaumée et d'automate de grand sculpteur!
Et c'est la sécheresse admirable de cette nature sans sensualité
et sans cœur qui la fait si délicieusement vaporeuse, impérieuse
et planante.
Mme de Nevermeuse surnage, délicate, hautaine et floue, tel un
pastel au-dessus de soixante ans de décès et de deuil.»
L'orchestre entamait le prélude du troisième acte; de Bergues
regagnait le fond de loge et du même coup nos trois lorgnettes
abandonnaient le pastel vivant et l'énorme boa de plumes bleues
qu'elles fixaient.
Nous écoutions de nouveau _Siegfried_.
II
LE MASQUE DE BEAUTÉ
Mme de Nevermeuse, née Alice Mantelot, en premières noces lady
Asthiner, était la quatrième fille d'un vague homme de lettres que
ni le théâtre ni le journalisme n'avaient fait riche. Six petits
Mantelot, quatre filles et deux garçons, pullulaient dans le petit
appartement, dont il fallait déménager tous les dix-huit mois
parce que devenu trop petit. Mme Mantelot donnait tous les ans à
son mari un nouvel héritier, et, à chaque déménagement, la famille
Mantelot montait d'un étage. Et Mme Mantelot mère, aujourd'hui
boursouflée de lymphe et déformée par ses maternités généreuses,
se lamentait le long des jours: le budget du ménage se grevait
d'heure en heure, et, seul, le prix de la copie du père Mantelot
ne montait pas. Elle baissait même, la copie du pauvre homme; elle
baissait comme son talent, qui n'avait jamais été supérieur et qui
diminuait de jour en jour, usé et étouffé par les tracas d'argent,
les criailleries de Mme Mantelot et les récriminations de ces
demoiselles.
On ne songeait qu'à la robe dans l'intérieur Mantelot, la robe
qui, en mettant en valeur la taille de ces demoiselles, leur
ferait pêcher le mari bien renté qui remettrait à flot toute la
famille. C'était, de l'aube au soir, des discussions sans fin
sur la coupe d'un manteau, la forme d'une manche, le retroussis
d'une paille, le nœud d'une bride et le mouvement d'une plume; et
ce pauvre M. Mantelot ne pouvait pénétrer dans le petit réduit,
qu'on lui avait assigné comme cabinet de travail, sans déranger
des patrons et des journaux de mode empilés sur sa table, et, au
hasard des sièges, des pièces d'étoffes, coupons, échantillons, et
des lingeries et des cartons posés dans tous les coins.
Des occasions! Ces dames avaient toujours trouvé des occasions.
Des magasins de nouveautés, où elles passaient leurs journées,
elles rapportaient toujours des soldes acquis à des prix
invraisemblables, et ces bons marchés-là obéraient d'autant le
budget. C'était l'ordinaire du pauvre homme qui en souffrait, sa
garde-robe aussi, car depuis plus de trois ans qu'il traînait
le même pantalon et la même redingote, ces demoiselles, elles,
moulées dans des étoffes si minces qu'on les aurait cru vêtues de
papier, promenaient hiver comme été d'extravagants attifages.
Sveltes à souhait, l'estomac déjà délabré par des nourritures
étranges et économiques, et condamnant leur pauvre père à des
menus de dinettes, elles couraient les matinées, les spectacles
gratuits, les bals d'hôtel avec une frénésie digne d'un meilleur
sort, menées dans cette tourbillonnante rotation de toupies par
l'ardeur inlassable de Mme Mantelot.
Et les demoiselles Mantelot ne se mariaient pas.
Tel était l'état d'âme de ces demoiselles et telle était la
situation du ménage, quand la famille Mantelot, changeant
d'appartement pour la huitième fois, venait s'installer dans un
cinquième au fond de la cour de la rue Pigalle. Les Mantelot
quittaient la rue d'Assas. Au dire de Madame, le Luxembourg ne
valait rien pour le mariage: on n'y croisait que des étudiants
en mal d'aventures ou des rapins pauvres comme Job. Le Parc
Monceau et les Champs-Élysées étaient bien plus fertiles en
heureuses rencontres: c'était le quartier des millionnaires et des
sportsmen, et M. Mantelot, toujours débonnaire, avait accédé au
désir de Mme Mantelot.
Le pauvre mobilier des Mantelot et les cartons à chapeau de ces
demoiselles prenaient donc le chemin de Montmartre; une moyenne
voiture de déménagement y suffit.
Alice Mantelot allait sur ses dix-neuf ans; c'était la plus jolie
des quatre Mantelot, c'était la plus jeune aussi, et Mme Mantelot
fondait de grandes espérances sur le physique de sa cadette: «Si
celle-là n'épouse pas un prince, c'est que les hommes sont devenus
aveugles et qu'il n'y a plus de justice sous la calotte du ciel!»
Mme Mantelot avait la fâcheuse habitude d'exprimer ses opinions
dans des tours de phrases empruntés à sa concierge. Alice Mantelot
était d'une coquetterie et d'une futilité de poupée, encouragée en
cela par l'exemple de sa bonne mère.
Ces dames Mantelot adoraient donc les plaisirs gratuits et les
occasions de se faire voir; elles n'étaient pas depuis quinze
jours dans le quartier qu'on les incitait vivement à aller
visiter la chapelle ardente de sir William Asthiner. C'était
la curiosité du huitième. On n'avait qu'à se faire inscrire
chez le concierge de l'hôtel Asthiner, rue de Berlin, et on se
présentait le lendemain dans la matinée, de onze heures à midi,
ou dans la journée du dimanche. Tout Paris avait déjà défilé
devant le catafalque de lady Asthiner; la chambre ardente et
ses quotidiennes folies d'illuminations et de fleurs étaient
même notées dans certains guides pour l'étranger, et il n'était
pas rare de rencontrer là des trôlées de touristes pilotés par
quelques pisteurs d'hôtel.
Ce lord William Asthiner était un vieil Anglais maniaque et
millionnaire--oh! combien de fois millionnaire!--qui n'avait
jamais pu se résigner à la perte de sa femme. Lady Georgina
Asthiner, avait été, paraît-il, une des plus jolies femmes du
Royaume-Uni. D'origine irlandaise et sans fortune, elle avait
été épousée, toute jeune fille, par lord Asthiner, déjà vieux et
d'autant plus affolé de tant de beauté et de fraîcheur.
De larges yeux de violette dans la pâleur éblouissante d'un
visage mat et charnu comme un pétale de camélia, la mobilité
passionnée de deux narines vibrantes et délicates, et, sous de
lourds bandeaux d'un blond fluide, la bouche la plus puérile dans
la stupeur un peu figée des lèvres qui s'écartent. Du reste, lord
Asthiner l'avait épousée malgré sa famille, son entourage et tous.
Son bonheur avait duré dix ans. Dix ans il avait promené, l'hiver,
cette radieuse jeune femme de capitale en capitale, et l'été, de
villes d'eaux en villes d'eaux, pour l'installer, l'automne, dans
quelques-uns de ses châteaux de Galles ou d'Ecosse, à l'inévitable
moment des chasses.
Ça avait été l'ivresse d'une maturité déjà lourde tout à coup
fleurie d'un invraisemblable amour; et puis l'épouse adorée était
morte, fanée, usée, flétrie, on eût dit, dans sa jeunesse par
cette desséchante passion de vieillard.
Lady Asthiner était morte à Londres, en pleine _season_, dans
la somptueuse demeure qu'ils habitaient dans Piccadilly. Et la
douleur de lord Asthiner avait été immense.
Halluciné d'angoisse, en vérité à demi fou, il avait d'abord songé
à faire embaumer la morte et à la soustraire à la loi commune
de la sépulture; il avait manifesté le désir de garder ce corps
idolâtré auprès de lui et de vivre désormais en tête à tête avec
ce cadavre. Mais on ne va pas contre l'ordre établi. Dans tous les
pays du monde l'homme si puissant, si riche qu'il soit, doit se
soumettre au fonctionnement du cérémonial funèbre.
L'obstination de lord Asthiner à conserver la défunte quand même
dans son logis avait dû céder devant une intervention de la
police: les funérailles eurent lieu, écrasantes de magnificences.
Londres se souvient encore de l'apparat déployé aux obsèques de
lady Asthiner; mais une sorte de folie funèbre s'était emparée du
cerveau du veuf.
Il n'avait pu dérober au tombeau la chair de joies et de regrets
de son Irlandaise, il eut la macabre idée d'en garder auprès de
lui la presque vivante effigie. Londres n'est pas pour rien la
ville du musée Tussaud. Lord Asthiner commandait au cirier le plus
en vogue d'alors, à Georges Hennet, la cire grandeur naturelle de
la défunte. Le modeleur s'installait auprès du cercueil de lady
Asthiner, et dans la chambre mortuaire il cueillait, pour ainsi
dire, d'entre les fleurs amoncelées, l'impressionnante et exacte
ressemblance du cadavre.