La naine rencontrait l'intendant à mi-route de la villa. Elle

regagnait sa geôle au grand trot d'une victoria de louage.

Nabulione--c'était le nom du maître-Jacques des Guiçardi--faisait

arrêter la voiture. Nabulione était à pied; il accompagnait une

charrette encombrée de valises et de petites malles.

Il signifiait à la naine son congé. La décision de M. Guiçardi

était irrévocable. Il ne reverrait jamais la princesse; la villa

lui était désormais interdite. Il était tout à fait inutile de

s'y présenter, elle y trouverait porte close: il était chargé de

lui rapporter sa garde-robe. Ses costumes de théâtre et de ville

étaient dans les malles; le petit hôtel était déménagé. Si la

princesse voulait bien prendre la peine de retourner d'où elle

venait, il lui réglerait ses huit jours; il avait sur lui la somme.

La naine était devenue verte. Elle vomissait un flot d'injures

à l'adresse de l'intendant et de Guiçardi; sa voix de crécelle,

crépitante et rouillée, s'exaspérait dans la solitude de la route.

Des ouvriers de retour des champs s'étaient arrêtés. Ce monstre de

baraque foraine entachait de grotesque la douceur lumineuse de ce

crépuscule d'Italie.

--_Una pupazza_, ricanaient des chuchotements.

L'intendant essayait en vain de lui faire entendre raison: la

_pupazza_ ne voulait rien savoir. Elle donnait l'ordre au cocher

de la conduire aux Palombes. Elle s'y heurtait à l'hostilité d'une

domesticité heureuse d'observer la consigne.

--Le banquier ne recevait pas. M. Guiçardi partait le soir même

pour Palerme.»

Et dans l'insolence des regards et des sourires, la princesse

Zénobie lisait couramment l'unanime allégresse, son renvoi mettait

en fête toute la maison.

Elle devait se résoudre à retourner auprès des siens. Elle y

retrouvait l'intendant des Palombes, qui l'attendait entre sa

mère effondrée et la stupeur épouvantée du nain. Et ce fut une

horrible scène. La mère-barnum, brusquement ramenée au sentiment

de la réalité par la vue de Zénobie, se jetait sur le petit être,

l'empoignait par la tête et, lui retroussant les jupes, voulait

la fouetter. Le nain, recroquevillé d'effroi sous ses draps

sales, poussait des piaulements de petit hibou tombé du nid;

Zénobie, crispée, rebellée et matée, tapait, griffait, mordait et

geignait comme une poulie; la mère poussait des cris d'orfraie,

invectivant la fille ingrate, _ce fumier d'enfant qui la ruinait_;

et l'intendant se croyait tombé dans un repaire de gnomes et de

magiciens.

Il intervenait enfin, comptait à la naine les seize cents francs

de ses huit jours, en obtenait bon gré mal gré le reçu, mais ne

pouvait éviter la formalité de l'ouverture des malles. La surprise

qu'elles réservaient faillit tourner au tragique. Le vieux

Guiçardi ne renvoyait à Zénobie que ses costumes de théâtre et son

pauvre petit trousseau de phénomène de music-hall, sa lamentable

et prétentieuse défroque de _principessa_ de piste et de beuglant;

le Levantin avait gardé les somptueuses toilettes des grands

faiseurs de Nice et de Monte-Carlo. Il gardait aussi les parures:

le collier d'émeraudes offert dans la dernière quinzaine, l'orient

fabuleux des perles et l'eau coûteuse des rivières de diamants. Il

renvoyait le cheval, mais gardait le harnais. La naine râlait à

son tour: une formidable gifle s'abattait sur sa face de monstre

et la couchait par terre, évanouie. La mère-barnum s'acharnait

sur l'avorton; Scœvola, le plus petit conscrit de France, croyant

qu'on égorgeait Zénobie, s'évadait de ses draps moites et se

blottissait, tout nu, sous le lit; des voisins accourus mettaient

fin à cette tuerie, et l'intendant des Palombes s'échappait de là

comme d'un cauchemar.

Cette famille de nains ne se tint pas pour battue. Sur les

conseils de sa mère, Zénobie voulut intenter un procès au

banquier; mais les faits qu'elle lui imputait étaient si graves

que l'affaire criait le chantage; aucun homme de loi ne voulut

instrumenter contre le Guiçardi. La Zénobie ne se rebuta pas:

elle se rendit au couvent de Saint-Pancrace, et, une première

fois, fit tant et tant qu'elle obtint une audience du Révérend

Père Ambrosio, le supérieur; mais les confidences dont elle

honora le capucin esbrouffèrent tellement le saint homme qu'il

refusa absolument de s'entremettre dans la démarche, que la naine

réclamait de lui. Il lui promit une seconde audience, mais se

garda bien de la lui donner; le monstrillon en fut pour ses deux

lieues de montagne et ses trente lires de victoria. Le saint

monastère demeura clos pour lui.

Bref, la questure, dit-on, s'en mêla; on pria ces dames de quitter

le pays. Une rumeur voulut qu'un viatique de deux mille lires leur

fût fourni par les dames Guiçardi.

Et voilà, mon cher ami, comment l'ex-favorite d'un banquier

trente fois millionnaire amuse, à l'heure qu'il est, un public de

matelots et de chasseurs alpins dans un petit port de la Riviera.

Elle était de ce monde où les plus belles choses

Ont le pire destin.

Et _rosse_, elle a vécu ce que vivent les _rosses_,

L'espace d'un matin.

Moralité: on fait toujours trop sa Zénobie.

LYS D'ALLEMAGNE

--Il y a pis que la peur de mourir: il y a l'horreur de vivre.

Vous ne soupçonnez pas quelles agonies tragiques halètent parfois

dans le luxe apparent de ces somptueuses villas!

Tout en causant nous étions, Maxence et moi, descendus jusqu'au

haut de la promenade des Anglais. Nous avions dépassé le troisième

établissement de bains établi presque devant l'avenue Victor-Hugo,

et avions atteint le pont Magnan.

Là finit le glorieux alignement des grands hôtels cosmopolites

et des villas princières; la promenade des Anglais bifurque et

devient, à gauche, une route de banlieue suburbaine bordée de

guinguettes et de murs de jardins; à droite, un simple bord de mer

longé de cultures maraîchères et planté de cahutes de pêcheurs.

Le paysage est lépreux et hostile, enfariné d'un perpétuel

halo de poussière soulevée par les automobiles, et la courbe

harmonieuse de la baie des Anges ne rachète pas l'âpreté du

décor. Face en arrière, au contraire, c'est le merveilleux

panorama de Nice indolemment couchée au pied de ses montagnes et

déroulant, comme une écharpe molle, la ligne de ses toits jusques

au Mont-Boron. Par les temps clairs la pointe du cap Ferrat y

apparaît, entamant de son éperon verdâtre le bleu moiré du large.

Nous faisions demi-tour et redescendions sur la jetée-promenade.

--Oui, il y a pis que la peur de mourir. Si vous saviez quels

drames de chair et d'âmes, quels intérêts et quelles affreuses

convoitises dérobent parfois aux regards ces somptueuses

façades, quels grotesques désespoirs aussi! Ce Nice est une mine

inépuisable d'histoires. Quelques-unes, si bien gardées qu'elles

soient par l'épaisseur des murailles, néanmoins transpirent et

finissent par tomber dans le domaine public.

Il y a trois ans, c'était le scandale des Blukenstarishaen, le

plus effrayant chantage qui ait jamais été organisé contre une

personnalité princière: Le jeune ménage, le mari et la femme

menacés et terrorisés à la fois par un couple d'aigrefins: deux

«musicantis» cueillis dans une des innombrables Réserves de

la Riviera. Les Blukenstarishaen les avaient attachés à leurs

personnes pour couper de tarentelles et de «canzone» napolitaines

les heures un peu longues des repas... Cette musique de table

dégénéra vite en musique de chambre. La princesse, très négligée

par son mari, s'éprit violemment d'un des musiciens; elle s'en

éprit jusqu'à en devenir grosse et, reconnaissante au bel Italien

d'une maternité que le prince ne lui avait jamais donnée, eut

la gratitude épistolaire. Elle écrivit. Le violoniste (car il

jouait du violon naturellement) appuya sur la chanterelle. Il

gagna prudemment la frontière; et de Vintimille, en échange de sa

correspondance, demanda la forte somme à la princesse.

Un _post-scriptum_ machiavélique menaçait d'envoyer le paquet de

lettres au mari. Le prince, très au courant de la conduite de

sa femme, ne répondit pas plus aux offres de Vintimille que ne

l'avait fait la princesse. C'est alors que les deux compères

d'Italie s'entendirent. Si la princesse était une amoureuse

expansive et reconnaissante, le prince était, de son côté, un ami

passionné et, dans les élans d'une ferveur toute platonicienne,

avait commis en l'honneur de l'autre musicanti quelques poésies

qui, bien que d'inspiration danoise, n'eussent pas déparé les

dialogues du _Banquet_. Les associés de Vintimille prévinrent

le jeune ménage que, si un chèque de cent mille lires n'était

pas remis avant telle date à la banque Polidori de Milan, les

élucubrations du prince et la correspondance de la princesse

seraient envoyées sous pli cacheté à la Cour de Thuringe, au

grand chancelier même du roi ou à un des principaux journaux de

l'opposition. L'inspiration de la dernière heure dicterait leur

choix.

Le régime du bon vouloir fonctionne, pour ainsi dire encore

intact, dans les petits États allemands. En cas de scandale, si

le scandale éclatait, c'était, après l'annulation du mariage en

Cour de Rome (la Thuringe est très catholique), la confiscation

des biens du jeune couple et la relégation de la princesse dans

un couvent; le prince, lui, serait certainement prié de résider

à l'étranger et réduit à la pension stricte. Libre à lui alors de

donner cours à ses fantaisies poétiques et se faire professeur de

grec.

Les Blukenstarishaen s'affolaient. Le roi de Thuringe avait laissé

mourir de faim sa fille aînée, la princesse Thyra qui avait fui la

Cour paternelle et le palais conjugal avec un jeune officier de

cavalerie. La duchesse de Manheimberg, toute mère qu'elle fût de

trois enfants, n'avait pas pu résister au prestige des épaulettes

et des éperons. Les amoureux, après avoir promené en Suisse et

sur la Riviera le scandale de leur bonheur, s'étaient échoués à

Venise. La gêne avait vite étranglé leurs illusions. Harcelés par

les usuriers, les bijoux une fois vendus, les misérables étaient

de l'hôtel Dancelli descendus à une _casa privata_ du quartier de

l'_Ospedale_. La duchesse de Manheimberg s'y était suicidée. La

dureté du roi l'avait acculée à cette horrible fin. Le consulat

de Thuringe à Venise n'avait même pas eu pour elle l'aumône qu'il

trouve toujours pour ses moindres nationaux en détresse. Deux

mois auparavant, le consul de Genève, pour une visite rendue,

à l'hôtel du Lac à la princesse royale, avait été immédiatement

révoqué... Toute l'Allemagne avait adopté vis-à-vis des fugitifs

l'attitude indiquée par la famille.

C'est auprès de ceux de son sang et de sa race que la malheureuse

jeune femme avait trouvé l'accueil le plus insultant et les

visages les plus fermés, et, pendant ce douloureux calvaire à

travers l'Europe, ce calvaire commencé comme une chimérique

chevauchée de ballade et de conte

Si tu veux, faisons rêve,

Montons sur deux palefrois,

Tu m'emmènes, je t'enlèves,

L'oiseau chante dans les bois.

la triste adultère avait rencontré partout sur son passage

l'hostilité menaçante et l'effroyable ostracisme imposés, il y a

quelques années, par le kant anglais sur toutes les routes d'exil

d'un de ses plus grands poètes. Pour l'infortunée princesse Thyra

la lourde Allemagne avait eu les raffinements de cruauté et les

ingéniosités de mépris inventés par l'hypocrisie d'outre-Manche

vis-à-vis d'Oscar Wilde.

Dévisagée sur les seuils des hôtels, montrée au doigt, suivie

même dans les rues, que dis-je? guettée par la malveillance et la

curiosité jusque dans les boutiques de fournisseurs, la duchesse

de Mainheimberg avait connu les pires amertumes. Grâce au mot

d'ordre donné par la Cour de Thuringe, l'Allemagne en déplacement

avait fini par expulser les amants de toutes les villes. Entre

temps le roi coupait les vivres, et cela avait été pour le couple

romanesque la brève déchéance aggravée de toutes les affres de la

gêne. Cette gêne dégénérait bientôt en misère, et la misère en

détresse et cela jusqu'au suicide final dans le galetas de Venise.

Rodolphe Ostratten, l'amant de la pitoyable jeune femme, entrait

à l'hôpital, à cet _Ospedale_ dont le quartier moisi avait abrité

leur fin d'idylle. Il en était extradé le lendemain même de

l'exhumation de sa maîtresse; on l'arrachait tout grelottant de

son lit de fiévreux pour le jeter dans un fourgon. Une forteresse

de Thuringe le retenait maintenant à vie. Il ne fait pas bon en

Allemagne de regarder de trop près les princesses.

De cette tragique aventure les Blukenstarishaen n'ignoraient rien.

Elle avait éclaté l'année même de leur mariage. La princesse

Elaine s'était jetée en vain aux pieds de son père, implorant

sa pitié pour sa sœur; le roi n'avait voulu rien entendre. Ces

catholiques de Thuringe sont encore plus intraitables sur la

morale que tous les protestants de la Prusse Rhénane, et l'affolé

ménage de Nice savait trop ce qui l'attendait, si le scandale de

leur conduite en Riviera arrivait jusqu'au roi.

La Riviera! C'est de leur arrivée en ce pays que dataient leur

folie et leur malheur. C'est là qu'ils avaient connu ces damnés

Italiens et l'enveloppement de leurs œillades câlines, le charme

dangereux de leur voix persuasive et de leurs gestes caresseurs.

Deux «musicantis»! Lui, le fils d'un chancelier, elle, une

princesse royale, étaient à la merci de ces espèces... Protégés

par la frontière, les deux coquins dictaient leurs conditions

et commandaient en maîtres. Eux, la première aristocratie du

monde, tremblaient aux ordres de deux maîtres chanteurs; et, les

yeux brusquement dessillés, arrachés en sursaut de leur rêve, le

prince et la princesse rejetés dans les bras l'un de l'autre

par la conscience du même péril s'hypnotisaient sans oser la

mesurer devant la profondeur du gouffre où ils avaient roulé,

s'hallucinaient dans une stupeur muette devant l'abîme où ils

allaient descendre.

Deux enfants! car lui n'avait pas vingt-six ans, et elle en avait

juste dix-neuf.

Ah! cette Riviera, cet admirable pays, cette côte enchantée

dans la montée des sèves, la vibration de la lumière et

l'épanouissement de tant de fleurs, comme ils en maudissaient

maintenant la douceur énervante et traîtresse, quelle rancune ils

nourrissaient pour ces décors complices de vergers idylliques

et de baies siciliennes!... Oh! les mauvais conseils chuchotés

dans l'or des crépuscules, dans les bois de cyprès et les clos

d'oliviers.

La Riviera! C'est son climat qui les avait perdus... Oh! la

mollesse de ce pays qui dénoue la volonté comme une écharpe, pour

la tendre ensuite comme un arc dans la sécheresse ardente de son

mistral.

C'est l'âpreté de ses jours de poussière et de bourrasques, la

fièvre permanente bercée dans ces vagues sans flux et sans

reflux, et, par-dessus tout, ces effluves de rut et de caresses

épars dans l'unanime consentement des choses et des êtres à

l'amour; c'est toute cette nature aphrodisiaque qui les avait

poussés à la chute et à leur perte et les deux égarés n'avaient

plus assez de larmes pour pleurer.

Le consul d'Italie tirait le jeune ménage de ce mauvais pas.

Éperdu devant l'impossibilité de se procurer du jour au lendemain

les cent mille lires (car la Cour de Thuringe est plutôt serrée),

le prince, tout décidé qu'il fût au suicide, avait l'idée d'aller

trouver le commissaire central. Le commissaire l'adressait au

consul d'Italie. Celui-ci télégraphiait à Gênes, et la questure

cueillait à Vintimille les deux coquins et leur correspondance.

Ainsi se termina le chantage. Tout est bien qui finit bien!

Le jeune ménage en fut quitte pour la peur; mais leur villa abrita

quelques heures d'agonie. Ce prince et cette princesse passèrent

d'assez durs moments, avouez-le. Il y a quelquefois pis que la

peur de mourir, il y a aussi l'horreur de vivre.

UNE AGONIE

Nous descendions les pentes de la Mortola. Des touffes de genêts

en fleurs incendiaient d'or les éboulis de roches grises; et

jusqu'au bleu méditerranéen c'étaient de longues traînées de

lumières encore exaspérées par le vert glauque des agaves, le

gris épineux des lentisques et argenté des oliviers; toute une

végétation bleuâtre, hostile, meurtrière et dardée faisait de

ce coin de jardin une petite Afrique. Au loin, c'étaient les

montagnes pelées de Vintimille et de San Remo, toute l'aridité

de la _Rivière_ de Gênes après la splendeur luxuriante de

la _Riviera_ de Nice. Un ciel doux et voilé, presque moite,

mélancolisait le paysage; toute la clarté semblait réfugiée dans

les fleurs; et dans ce décor à souhait pour un enlèvement de

captive, c'étaient des silhouettes de pirates barbaresques, qui

s'imposaient à travers le recul des temps chers à tout imaginatif.

Malheureusement des couples d'Allemands et d'Anglais de passage,

toute la foule anonyme et laide des Cooks en mal d'excursions,

étaient les seuls êtres rencontrés au tournant du domaine féerique.

C'était un lundi, un des deux jours par semaine où lord Hambury

permet aux visiteurs l'entrée de la Mortola: la Mortola,

c'est-à-dire l'enchantement de ce ravin unique de la côte Ligure,

jardins d'Italie et de Sénégal aussi, où Wagner aurait pu rêver

l'éclosion des filles-fleurs. La Mortola et la fontaine de la

Sirène, la Mortola et sa clairière hantée d'agaves monstrueux,

énormes, hérissés et coupants, de toutes les nuances et de

toutes les formes, pareils à un cénacle de gigantesques pieuvres

végétales; la Mortola et ses bois de palmiers, ses champs d'iris

et d'anémones où la vision s'impose d'une ronde de nymphes de

Botticelli; la Mortola et sa treille en terrasse au-dessus de

la mer; sa treille enguirlandée de roses et de clématites,

escortée de touffes de primevères, d'héliotropes en arbres et

de chimériques orchidées, jaillis comme des étoiles entre les

retombées de mouvants chèvrefeuilles; la Pergola et le malaise

enivrant, délicieux de son trop de calices et de son trop de

parfums... Et entre toutes ces corolles, toutes ces feuilles,

toutes ces branches, au tournant de tant d'escaliers et le long

de tant de terrasses, le nostalgique horizon de la Méditerranée,

la soie moirée de sa nappe immobile avec, au bord de la mer, les

quenouilles de bronze de son interminable allée de cyprès...

Cimetière d'Orient ou jardin de Gabriele d'Annunzio dans le

_Triomphe de la Mort_.

Nous étions arrêtés auprès d'une volière et tout en suivant les

mouvements d'automate d'un étrange perroquet, on eût dit, d'émail

vert...

--Mais c'est le jardin de Noronsoff! me disait l'ami qui

m'accompagnait. Avouez que c'est là que vous avez placé l'agonie

de l'écœurant héros de votre _Vice Errant_.

--Non, répondis-je, le domaine où traîne, se convulse et meurt

la pourriture princière de Sacha, bien moins important et moins

divers d'aspect que celui-ci, a peut-être encore dans son

abandon plus de grandeurs que la Mortola. Le domaine existe:

il est à Nice, à mi-flanc du Mont-Boron. Trois cents mètres de

terrasse dominent et la ville et le port. Au crépuscule, quand

le ciel est clair, on y découvre jusqu'à l'Estérel. Je vous le

ferai visiter, nous irons ensemble, mais nous aurons peut-être

quelque mal à y pénétrer: l'accès en est assez défendu. D'ailleurs

Noronsoff n'y a jamais habité, le cadre seul m'a tenté; l'outrance

de sa végétation, le trop de luxe des fleurs de collections et

d'essences rares, qu'un caprice de millionnaire y a accumulées,

s'adaptaient si merveilleusement au déséquilibrement de mon

héros... je vous dirai plus, c'est dans l'atmosphère de ce jardin

de songe que j'ai rêvé et vécu la vie imaginaire de Sacha. Le

prince Noronsoff est mort à Paris après sa mère qui, dans le

roman, lui survit. Il est mort dans le coma, entouré et guetté par

une troupe d'héritiers dont les intrigues de chevet le torturèrent

jusqu'à son dernier râle...

--Et cette agonie de Noronsoff, la vraie, quelle fut-elle? me

demandait mon compagnon.

--Oh! décevante et dramatique comme la vie même de l'individu.

Après la mort de sa mère, l'état de Sacha, empira. Livré à

lui-même, c'est-à-dire à ses pires caprices, sans aucun contrôle

et plus personne auprès de lui pour le surveiller et le retenir,

il eut vite fait de développer la marche de tant de maladies et

de précipiter lui-même un dénouement fatal. Le favori d'alors

était un pianiste hongrois, un soi-disant élève de Liszt famélique

et poitrinaire, mais dont le réel talent et le jeu poignant et

douloureux passionnaient, le long des jours et les nuits aussi,

les rares minutes lucides du mourant; mais la fin approchait, car

les longues syncopes, dans lesquelles il arrivait au prince de

tomber, se succédaient de plus en plus fréquentes et maintenant

si prolongées et si profondes, qu'il était à craindre, à chaque

évanouissement, qu'il ne se réveillât plus.

C'est alors que la vague famille, petits cousins et

arrières-petits cousins, que le malade possédait dans la

colonie russe et dans le monde de l'Empire, se rapprochaient de

l'agonisant. Il y avait vingt ans qu'ils l'ignoraient, justement

effarés de ses frasques et ne se souciant pas d'avouer un parent

aussi compromis. Au ban de la société et de sa famille, ce

déséquilibré affligé de quatre millions devenait intéressant

au moment de mourir. On savait que Sacha n'avait pas fait de

testament; il avait bien trop peur de la mort pour songer

à ses dispositions dernières; ce perpétuel moribond aimait

frénétiquement la vie et s'y cramponnait désespérément.

Superstitieux comme tous ceux de sa race, ce Russe aurait cru

attirer sur lui l'ombre de la «Camarde» en dictant n'importe

quel testament. Il ne fallait pourtant pas que cette grosse

fortune retournât à l'État ou tombât dans les mains de quelques

Petits-Russiens, hypothétiques descendants de Noronsoff que

les alliés mondains et officiels de Sacha ignoraient, perdus

dans quelques villages de l'Ukraine ou quelques faubourgs de

Saint-Pétersbourg.

Les intéressés se consultèrent.

Le duc de Praxéli-Plesbourg réunit chez lui les Marfa-Narimoff

et les de Beauvimeuse, cousins comme lui au quatrième degré de

l'agonisant. Sa haute situation à l'ambassade, la faveur de

Boris, l'aîné des Narimoff, au palais d'Hiver et le rang des

Beauvimeuse dans le noble faubourg les mettaient au-dessus de

tout soupçon. Il s'agissait de pénétrer auprès du malade, de

s'installer à son chevet et lui faire signer un testament; car lui

en inspirer ou lui en dicter un, il n'y fallait pas songer. Sacha,

malicieux et retors, aurait pris un méchant plaisir à déjouer leur

entreprise ou, même pis, les eût fait jeter dehors. Ce parfait

dégénéré détestait sa famille. Il aurait dilapidé son bien plutôt

que d'en laisser une bribe à l'un des siens. Tels étaient les

bons sentiments qui animaient entre eux les membres de cette

dynastie. Ce fou consentirait-il seulement à les recevoir? Le duc

de Praxéli-Plesbourg se présenta le premier avenue Marceau, Odette

de Beauvimeuse l'accompagnait, Noronsoff avait eu jadis un assez

violent caprice pour sa cousine et l'on escomptait ce souvenir: le

malade ne les reconnut même pas.

Avec l'aplomb que donnent un grand nom et la fortune, le duc

de Praxéli s'imposait à la livrée, expédiait le favori, mieux,

congédiait les médecins: il était _la famille_. Le duc une fois

dans la place, les autres s'y installaient; le tout était d'y

avoir pénétré.

Par la porte entre-bâillée les de Beauvimeuse et les de

Marfa-Narimoff se glissaient un à un dans l'hôtel de l'avenue

Marceau, plus un certain M. de Noisynève, arrière-petit cousin du

Noronsoff et que l'on ne put écarter. Il s'incrusta au chevet du

malade pour surveiller les autres, manifesta vaguement l'intention

de prévenir les parents oubliés en Russie et, après quelques

discussions assez aigres, on dut l'admettre dans la rédaction du

testament; mais la porte demeura fermée désormais à tout autre

visiteur; et ce fut la veillée attentive et sinistre d'une bande

d'oiseaux de proie à proximité d'un champ de bataille, attendant

les cadavres.

Le crime des riches · 第 5 / 12 段