regagnait sa geôle au grand trot d'une victoria de louage.
Nabulione--c'était le nom du maître-Jacques des Guiçardi--faisait
arrêter la voiture. Nabulione était à pied; il accompagnait une
charrette encombrée de valises et de petites malles.
Il signifiait à la naine son congé. La décision de M. Guiçardi
était irrévocable. Il ne reverrait jamais la princesse; la villa
lui était désormais interdite. Il était tout à fait inutile de
s'y présenter, elle y trouverait porte close: il était chargé de
lui rapporter sa garde-robe. Ses costumes de théâtre et de ville
étaient dans les malles; le petit hôtel était déménagé. Si la
princesse voulait bien prendre la peine de retourner d'où elle
venait, il lui réglerait ses huit jours; il avait sur lui la somme.
La naine était devenue verte. Elle vomissait un flot d'injures
à l'adresse de l'intendant et de Guiçardi; sa voix de crécelle,
crépitante et rouillée, s'exaspérait dans la solitude de la route.
Des ouvriers de retour des champs s'étaient arrêtés. Ce monstre de
baraque foraine entachait de grotesque la douceur lumineuse de ce
crépuscule d'Italie.
--_Una pupazza_, ricanaient des chuchotements.
L'intendant essayait en vain de lui faire entendre raison: la
_pupazza_ ne voulait rien savoir. Elle donnait l'ordre au cocher
de la conduire aux Palombes. Elle s'y heurtait à l'hostilité d'une
domesticité heureuse d'observer la consigne.
--Le banquier ne recevait pas. M. Guiçardi partait le soir même
pour Palerme.»
Et dans l'insolence des regards et des sourires, la princesse
Zénobie lisait couramment l'unanime allégresse, son renvoi mettait
en fête toute la maison.
Elle devait se résoudre à retourner auprès des siens. Elle y
retrouvait l'intendant des Palombes, qui l'attendait entre sa
mère effondrée et la stupeur épouvantée du nain. Et ce fut une
horrible scène. La mère-barnum, brusquement ramenée au sentiment
de la réalité par la vue de Zénobie, se jetait sur le petit être,
l'empoignait par la tête et, lui retroussant les jupes, voulait
la fouetter. Le nain, recroquevillé d'effroi sous ses draps
sales, poussait des piaulements de petit hibou tombé du nid;
Zénobie, crispée, rebellée et matée, tapait, griffait, mordait et
geignait comme une poulie; la mère poussait des cris d'orfraie,
invectivant la fille ingrate, _ce fumier d'enfant qui la ruinait_;
et l'intendant se croyait tombé dans un repaire de gnomes et de
magiciens.
Il intervenait enfin, comptait à la naine les seize cents francs
de ses huit jours, en obtenait bon gré mal gré le reçu, mais ne
pouvait éviter la formalité de l'ouverture des malles. La surprise
qu'elles réservaient faillit tourner au tragique. Le vieux
Guiçardi ne renvoyait à Zénobie que ses costumes de théâtre et son
pauvre petit trousseau de phénomène de music-hall, sa lamentable
et prétentieuse défroque de _principessa_ de piste et de beuglant;
le Levantin avait gardé les somptueuses toilettes des grands
faiseurs de Nice et de Monte-Carlo. Il gardait aussi les parures:
le collier d'émeraudes offert dans la dernière quinzaine, l'orient
fabuleux des perles et l'eau coûteuse des rivières de diamants. Il
renvoyait le cheval, mais gardait le harnais. La naine râlait à
son tour: une formidable gifle s'abattait sur sa face de monstre
et la couchait par terre, évanouie. La mère-barnum s'acharnait
sur l'avorton; Scœvola, le plus petit conscrit de France, croyant
qu'on égorgeait Zénobie, s'évadait de ses draps moites et se
blottissait, tout nu, sous le lit; des voisins accourus mettaient
fin à cette tuerie, et l'intendant des Palombes s'échappait de là
comme d'un cauchemar.
Cette famille de nains ne se tint pas pour battue. Sur les
conseils de sa mère, Zénobie voulut intenter un procès au
banquier; mais les faits qu'elle lui imputait étaient si graves
que l'affaire criait le chantage; aucun homme de loi ne voulut
instrumenter contre le Guiçardi. La Zénobie ne se rebuta pas:
elle se rendit au couvent de Saint-Pancrace, et, une première
fois, fit tant et tant qu'elle obtint une audience du Révérend
Père Ambrosio, le supérieur; mais les confidences dont elle
honora le capucin esbrouffèrent tellement le saint homme qu'il
refusa absolument de s'entremettre dans la démarche, que la naine
réclamait de lui. Il lui promit une seconde audience, mais se
garda bien de la lui donner; le monstrillon en fut pour ses deux
lieues de montagne et ses trente lires de victoria. Le saint
monastère demeura clos pour lui.
Bref, la questure, dit-on, s'en mêla; on pria ces dames de quitter
le pays. Une rumeur voulut qu'un viatique de deux mille lires leur
fût fourni par les dames Guiçardi.
Et voilà, mon cher ami, comment l'ex-favorite d'un banquier
trente fois millionnaire amuse, à l'heure qu'il est, un public de
matelots et de chasseurs alpins dans un petit port de la Riviera.
Elle était de ce monde où les plus belles choses
Ont le pire destin.
Et _rosse_, elle a vécu ce que vivent les _rosses_,
L'espace d'un matin.
Moralité: on fait toujours trop sa Zénobie.
LYS D'ALLEMAGNE
--Il y a pis que la peur de mourir: il y a l'horreur de vivre.
Vous ne soupçonnez pas quelles agonies tragiques halètent parfois
dans le luxe apparent de ces somptueuses villas!
Tout en causant nous étions, Maxence et moi, descendus jusqu'au
haut de la promenade des Anglais. Nous avions dépassé le troisième
établissement de bains établi presque devant l'avenue Victor-Hugo,
et avions atteint le pont Magnan.
Là finit le glorieux alignement des grands hôtels cosmopolites
et des villas princières; la promenade des Anglais bifurque et
devient, à gauche, une route de banlieue suburbaine bordée de
guinguettes et de murs de jardins; à droite, un simple bord de mer
longé de cultures maraîchères et planté de cahutes de pêcheurs.
Le paysage est lépreux et hostile, enfariné d'un perpétuel
halo de poussière soulevée par les automobiles, et la courbe
harmonieuse de la baie des Anges ne rachète pas l'âpreté du
décor. Face en arrière, au contraire, c'est le merveilleux
panorama de Nice indolemment couchée au pied de ses montagnes et
déroulant, comme une écharpe molle, la ligne de ses toits jusques
au Mont-Boron. Par les temps clairs la pointe du cap Ferrat y
apparaît, entamant de son éperon verdâtre le bleu moiré du large.
Nous faisions demi-tour et redescendions sur la jetée-promenade.
--Oui, il y a pis que la peur de mourir. Si vous saviez quels
drames de chair et d'âmes, quels intérêts et quelles affreuses
convoitises dérobent parfois aux regards ces somptueuses
façades, quels grotesques désespoirs aussi! Ce Nice est une mine
inépuisable d'histoires. Quelques-unes, si bien gardées qu'elles
soient par l'épaisseur des murailles, néanmoins transpirent et
finissent par tomber dans le domaine public.
Il y a trois ans, c'était le scandale des Blukenstarishaen, le
plus effrayant chantage qui ait jamais été organisé contre une
personnalité princière: Le jeune ménage, le mari et la femme
menacés et terrorisés à la fois par un couple d'aigrefins: deux
«musicantis» cueillis dans une des innombrables Réserves de
la Riviera. Les Blukenstarishaen les avaient attachés à leurs
personnes pour couper de tarentelles et de «canzone» napolitaines
les heures un peu longues des repas... Cette musique de table
dégénéra vite en musique de chambre. La princesse, très négligée
par son mari, s'éprit violemment d'un des musiciens; elle s'en
éprit jusqu'à en devenir grosse et, reconnaissante au bel Italien
d'une maternité que le prince ne lui avait jamais donnée, eut
la gratitude épistolaire. Elle écrivit. Le violoniste (car il
jouait du violon naturellement) appuya sur la chanterelle. Il
gagna prudemment la frontière; et de Vintimille, en échange de sa
correspondance, demanda la forte somme à la princesse.
Un _post-scriptum_ machiavélique menaçait d'envoyer le paquet de
lettres au mari. Le prince, très au courant de la conduite de
sa femme, ne répondit pas plus aux offres de Vintimille que ne
l'avait fait la princesse. C'est alors que les deux compères
d'Italie s'entendirent. Si la princesse était une amoureuse
expansive et reconnaissante, le prince était, de son côté, un ami
passionné et, dans les élans d'une ferveur toute platonicienne,
avait commis en l'honneur de l'autre musicanti quelques poésies
qui, bien que d'inspiration danoise, n'eussent pas déparé les
dialogues du _Banquet_. Les associés de Vintimille prévinrent
le jeune ménage que, si un chèque de cent mille lires n'était
pas remis avant telle date à la banque Polidori de Milan, les
élucubrations du prince et la correspondance de la princesse
seraient envoyées sous pli cacheté à la Cour de Thuringe, au
grand chancelier même du roi ou à un des principaux journaux de
l'opposition. L'inspiration de la dernière heure dicterait leur
choix.
Le régime du bon vouloir fonctionne, pour ainsi dire encore
intact, dans les petits États allemands. En cas de scandale, si
le scandale éclatait, c'était, après l'annulation du mariage en
Cour de Rome (la Thuringe est très catholique), la confiscation
des biens du jeune couple et la relégation de la princesse dans
un couvent; le prince, lui, serait certainement prié de résider
à l'étranger et réduit à la pension stricte. Libre à lui alors de
donner cours à ses fantaisies poétiques et se faire professeur de
grec.
Les Blukenstarishaen s'affolaient. Le roi de Thuringe avait laissé
mourir de faim sa fille aînée, la princesse Thyra qui avait fui la
Cour paternelle et le palais conjugal avec un jeune officier de
cavalerie. La duchesse de Manheimberg, toute mère qu'elle fût de
trois enfants, n'avait pas pu résister au prestige des épaulettes
et des éperons. Les amoureux, après avoir promené en Suisse et
sur la Riviera le scandale de leur bonheur, s'étaient échoués à
Venise. La gêne avait vite étranglé leurs illusions. Harcelés par
les usuriers, les bijoux une fois vendus, les misérables étaient
de l'hôtel Dancelli descendus à une _casa privata_ du quartier de
l'_Ospedale_. La duchesse de Manheimberg s'y était suicidée. La
dureté du roi l'avait acculée à cette horrible fin. Le consulat
de Thuringe à Venise n'avait même pas eu pour elle l'aumône qu'il
trouve toujours pour ses moindres nationaux en détresse. Deux
mois auparavant, le consul de Genève, pour une visite rendue,
à l'hôtel du Lac à la princesse royale, avait été immédiatement
révoqué... Toute l'Allemagne avait adopté vis-à-vis des fugitifs
l'attitude indiquée par la famille.
C'est auprès de ceux de son sang et de sa race que la malheureuse
jeune femme avait trouvé l'accueil le plus insultant et les
visages les plus fermés, et, pendant ce douloureux calvaire à
travers l'Europe, ce calvaire commencé comme une chimérique
chevauchée de ballade et de conte
Si tu veux, faisons rêve,
Montons sur deux palefrois,
Tu m'emmènes, je t'enlèves,
L'oiseau chante dans les bois.
la triste adultère avait rencontré partout sur son passage
l'hostilité menaçante et l'effroyable ostracisme imposés, il y a
quelques années, par le kant anglais sur toutes les routes d'exil
d'un de ses plus grands poètes. Pour l'infortunée princesse Thyra
la lourde Allemagne avait eu les raffinements de cruauté et les
ingéniosités de mépris inventés par l'hypocrisie d'outre-Manche
vis-à-vis d'Oscar Wilde.
Dévisagée sur les seuils des hôtels, montrée au doigt, suivie
même dans les rues, que dis-je? guettée par la malveillance et la
curiosité jusque dans les boutiques de fournisseurs, la duchesse
de Mainheimberg avait connu les pires amertumes. Grâce au mot
d'ordre donné par la Cour de Thuringe, l'Allemagne en déplacement
avait fini par expulser les amants de toutes les villes. Entre
temps le roi coupait les vivres, et cela avait été pour le couple
romanesque la brève déchéance aggravée de toutes les affres de la
gêne. Cette gêne dégénérait bientôt en misère, et la misère en
détresse et cela jusqu'au suicide final dans le galetas de Venise.
Rodolphe Ostratten, l'amant de la pitoyable jeune femme, entrait
à l'hôpital, à cet _Ospedale_ dont le quartier moisi avait abrité
leur fin d'idylle. Il en était extradé le lendemain même de
l'exhumation de sa maîtresse; on l'arrachait tout grelottant de
son lit de fiévreux pour le jeter dans un fourgon. Une forteresse
de Thuringe le retenait maintenant à vie. Il ne fait pas bon en
Allemagne de regarder de trop près les princesses.
De cette tragique aventure les Blukenstarishaen n'ignoraient rien.
Elle avait éclaté l'année même de leur mariage. La princesse
Elaine s'était jetée en vain aux pieds de son père, implorant
sa pitié pour sa sœur; le roi n'avait voulu rien entendre. Ces
catholiques de Thuringe sont encore plus intraitables sur la
morale que tous les protestants de la Prusse Rhénane, et l'affolé
ménage de Nice savait trop ce qui l'attendait, si le scandale de
leur conduite en Riviera arrivait jusqu'au roi.
La Riviera! C'est de leur arrivée en ce pays que dataient leur
folie et leur malheur. C'est là qu'ils avaient connu ces damnés
Italiens et l'enveloppement de leurs œillades câlines, le charme
dangereux de leur voix persuasive et de leurs gestes caresseurs.
Deux «musicantis»! Lui, le fils d'un chancelier, elle, une
princesse royale, étaient à la merci de ces espèces... Protégés
par la frontière, les deux coquins dictaient leurs conditions
et commandaient en maîtres. Eux, la première aristocratie du
monde, tremblaient aux ordres de deux maîtres chanteurs; et, les
yeux brusquement dessillés, arrachés en sursaut de leur rêve, le
prince et la princesse rejetés dans les bras l'un de l'autre
par la conscience du même péril s'hypnotisaient sans oser la
mesurer devant la profondeur du gouffre où ils avaient roulé,
s'hallucinaient dans une stupeur muette devant l'abîme où ils
allaient descendre.
Deux enfants! car lui n'avait pas vingt-six ans, et elle en avait
juste dix-neuf.
Ah! cette Riviera, cet admirable pays, cette côte enchantée
dans la montée des sèves, la vibration de la lumière et
l'épanouissement de tant de fleurs, comme ils en maudissaient
maintenant la douceur énervante et traîtresse, quelle rancune ils
nourrissaient pour ces décors complices de vergers idylliques
et de baies siciliennes!... Oh! les mauvais conseils chuchotés
dans l'or des crépuscules, dans les bois de cyprès et les clos
d'oliviers.
La Riviera! C'est son climat qui les avait perdus... Oh! la
mollesse de ce pays qui dénoue la volonté comme une écharpe, pour
la tendre ensuite comme un arc dans la sécheresse ardente de son
mistral.
C'est l'âpreté de ses jours de poussière et de bourrasques, la
fièvre permanente bercée dans ces vagues sans flux et sans
reflux, et, par-dessus tout, ces effluves de rut et de caresses
épars dans l'unanime consentement des choses et des êtres à
l'amour; c'est toute cette nature aphrodisiaque qui les avait
poussés à la chute et à leur perte et les deux égarés n'avaient
plus assez de larmes pour pleurer.
Le consul d'Italie tirait le jeune ménage de ce mauvais pas.
Éperdu devant l'impossibilité de se procurer du jour au lendemain
les cent mille lires (car la Cour de Thuringe est plutôt serrée),
le prince, tout décidé qu'il fût au suicide, avait l'idée d'aller
trouver le commissaire central. Le commissaire l'adressait au
consul d'Italie. Celui-ci télégraphiait à Gênes, et la questure
cueillait à Vintimille les deux coquins et leur correspondance.
Ainsi se termina le chantage. Tout est bien qui finit bien!
Le jeune ménage en fut quitte pour la peur; mais leur villa abrita
quelques heures d'agonie. Ce prince et cette princesse passèrent
d'assez durs moments, avouez-le. Il y a quelquefois pis que la
peur de mourir, il y a aussi l'horreur de vivre.
UNE AGONIE
Nous descendions les pentes de la Mortola. Des touffes de genêts
en fleurs incendiaient d'or les éboulis de roches grises; et
jusqu'au bleu méditerranéen c'étaient de longues traînées de
lumières encore exaspérées par le vert glauque des agaves, le
gris épineux des lentisques et argenté des oliviers; toute une
végétation bleuâtre, hostile, meurtrière et dardée faisait de
ce coin de jardin une petite Afrique. Au loin, c'étaient les
montagnes pelées de Vintimille et de San Remo, toute l'aridité
de la _Rivière_ de Gênes après la splendeur luxuriante de
la _Riviera_ de Nice. Un ciel doux et voilé, presque moite,
mélancolisait le paysage; toute la clarté semblait réfugiée dans
les fleurs; et dans ce décor à souhait pour un enlèvement de
captive, c'étaient des silhouettes de pirates barbaresques, qui
s'imposaient à travers le recul des temps chers à tout imaginatif.
Malheureusement des couples d'Allemands et d'Anglais de passage,
toute la foule anonyme et laide des Cooks en mal d'excursions,
étaient les seuls êtres rencontrés au tournant du domaine féerique.
C'était un lundi, un des deux jours par semaine où lord Hambury
permet aux visiteurs l'entrée de la Mortola: la Mortola,
c'est-à-dire l'enchantement de ce ravin unique de la côte Ligure,
jardins d'Italie et de Sénégal aussi, où Wagner aurait pu rêver
l'éclosion des filles-fleurs. La Mortola et la fontaine de la
Sirène, la Mortola et sa clairière hantée d'agaves monstrueux,
énormes, hérissés et coupants, de toutes les nuances et de
toutes les formes, pareils à un cénacle de gigantesques pieuvres
végétales; la Mortola et ses bois de palmiers, ses champs d'iris
et d'anémones où la vision s'impose d'une ronde de nymphes de
Botticelli; la Mortola et sa treille en terrasse au-dessus de
la mer; sa treille enguirlandée de roses et de clématites,
escortée de touffes de primevères, d'héliotropes en arbres et
de chimériques orchidées, jaillis comme des étoiles entre les
retombées de mouvants chèvrefeuilles; la Pergola et le malaise
enivrant, délicieux de son trop de calices et de son trop de
parfums... Et entre toutes ces corolles, toutes ces feuilles,
toutes ces branches, au tournant de tant d'escaliers et le long
de tant de terrasses, le nostalgique horizon de la Méditerranée,
la soie moirée de sa nappe immobile avec, au bord de la mer, les
quenouilles de bronze de son interminable allée de cyprès...
Cimetière d'Orient ou jardin de Gabriele d'Annunzio dans le
_Triomphe de la Mort_.
Nous étions arrêtés auprès d'une volière et tout en suivant les
mouvements d'automate d'un étrange perroquet, on eût dit, d'émail
vert...
--Mais c'est le jardin de Noronsoff! me disait l'ami qui
m'accompagnait. Avouez que c'est là que vous avez placé l'agonie
de l'écœurant héros de votre _Vice Errant_.
--Non, répondis-je, le domaine où traîne, se convulse et meurt
la pourriture princière de Sacha, bien moins important et moins
divers d'aspect que celui-ci, a peut-être encore dans son
abandon plus de grandeurs que la Mortola. Le domaine existe:
il est à Nice, à mi-flanc du Mont-Boron. Trois cents mètres de
terrasse dominent et la ville et le port. Au crépuscule, quand
le ciel est clair, on y découvre jusqu'à l'Estérel. Je vous le
ferai visiter, nous irons ensemble, mais nous aurons peut-être
quelque mal à y pénétrer: l'accès en est assez défendu. D'ailleurs
Noronsoff n'y a jamais habité, le cadre seul m'a tenté; l'outrance
de sa végétation, le trop de luxe des fleurs de collections et
d'essences rares, qu'un caprice de millionnaire y a accumulées,
s'adaptaient si merveilleusement au déséquilibrement de mon
héros... je vous dirai plus, c'est dans l'atmosphère de ce jardin
de songe que j'ai rêvé et vécu la vie imaginaire de Sacha. Le
prince Noronsoff est mort à Paris après sa mère qui, dans le
roman, lui survit. Il est mort dans le coma, entouré et guetté par
une troupe d'héritiers dont les intrigues de chevet le torturèrent
jusqu'à son dernier râle...
--Et cette agonie de Noronsoff, la vraie, quelle fut-elle? me
demandait mon compagnon.
--Oh! décevante et dramatique comme la vie même de l'individu.
Après la mort de sa mère, l'état de Sacha, empira. Livré à
lui-même, c'est-à-dire à ses pires caprices, sans aucun contrôle
et plus personne auprès de lui pour le surveiller et le retenir,
il eut vite fait de développer la marche de tant de maladies et
de précipiter lui-même un dénouement fatal. Le favori d'alors
était un pianiste hongrois, un soi-disant élève de Liszt famélique
et poitrinaire, mais dont le réel talent et le jeu poignant et
douloureux passionnaient, le long des jours et les nuits aussi,
les rares minutes lucides du mourant; mais la fin approchait, car
les longues syncopes, dans lesquelles il arrivait au prince de
tomber, se succédaient de plus en plus fréquentes et maintenant
si prolongées et si profondes, qu'il était à craindre, à chaque
évanouissement, qu'il ne se réveillât plus.
C'est alors que la vague famille, petits cousins et
arrières-petits cousins, que le malade possédait dans la
colonie russe et dans le monde de l'Empire, se rapprochaient de
l'agonisant. Il y avait vingt ans qu'ils l'ignoraient, justement
effarés de ses frasques et ne se souciant pas d'avouer un parent
aussi compromis. Au ban de la société et de sa famille, ce
déséquilibré affligé de quatre millions devenait intéressant
au moment de mourir. On savait que Sacha n'avait pas fait de
testament; il avait bien trop peur de la mort pour songer
à ses dispositions dernières; ce perpétuel moribond aimait
frénétiquement la vie et s'y cramponnait désespérément.
Superstitieux comme tous ceux de sa race, ce Russe aurait cru
attirer sur lui l'ombre de la «Camarde» en dictant n'importe
quel testament. Il ne fallait pourtant pas que cette grosse
fortune retournât à l'État ou tombât dans les mains de quelques
Petits-Russiens, hypothétiques descendants de Noronsoff que
les alliés mondains et officiels de Sacha ignoraient, perdus
dans quelques villages de l'Ukraine ou quelques faubourgs de
Saint-Pétersbourg.
Les intéressés se consultèrent.
Le duc de Praxéli-Plesbourg réunit chez lui les Marfa-Narimoff
et les de Beauvimeuse, cousins comme lui au quatrième degré de
l'agonisant. Sa haute situation à l'ambassade, la faveur de
Boris, l'aîné des Narimoff, au palais d'Hiver et le rang des
Beauvimeuse dans le noble faubourg les mettaient au-dessus de
tout soupçon. Il s'agissait de pénétrer auprès du malade, de
s'installer à son chevet et lui faire signer un testament; car lui
en inspirer ou lui en dicter un, il n'y fallait pas songer. Sacha,
malicieux et retors, aurait pris un méchant plaisir à déjouer leur
entreprise ou, même pis, les eût fait jeter dehors. Ce parfait
dégénéré détestait sa famille. Il aurait dilapidé son bien plutôt
que d'en laisser une bribe à l'un des siens. Tels étaient les
bons sentiments qui animaient entre eux les membres de cette
dynastie. Ce fou consentirait-il seulement à les recevoir? Le duc
de Praxéli-Plesbourg se présenta le premier avenue Marceau, Odette
de Beauvimeuse l'accompagnait, Noronsoff avait eu jadis un assez
violent caprice pour sa cousine et l'on escomptait ce souvenir: le
malade ne les reconnut même pas.
Avec l'aplomb que donnent un grand nom et la fortune, le duc
de Praxéli s'imposait à la livrée, expédiait le favori, mieux,
congédiait les médecins: il était _la famille_. Le duc une fois
dans la place, les autres s'y installaient; le tout était d'y
avoir pénétré.
Par la porte entre-bâillée les de Beauvimeuse et les de
Marfa-Narimoff se glissaient un à un dans l'hôtel de l'avenue
Marceau, plus un certain M. de Noisynève, arrière-petit cousin du
Noronsoff et que l'on ne put écarter. Il s'incrusta au chevet du
malade pour surveiller les autres, manifesta vaguement l'intention
de prévenir les parents oubliés en Russie et, après quelques
discussions assez aigres, on dut l'admettre dans la rédaction du
testament; mais la porte demeura fermée désormais à tout autre
visiteur; et ce fut la veillée attentive et sinistre d'une bande
d'oiseaux de proie à proximité d'un champ de bataille, attendant
les cadavres.