vous voyez, se précipitait à petits pas, trébuchait empêtrée
dans le satin de sa robe, car la malheureuse boite. Décolleté
à outrance, étincelant de joyaux, le petit être traversait en
sautelant toute la salle; il grimpait péniblement les degrés de
l'estrade:
--Excusez-moi, mon _cer_, ma femme de chambre n'en finissait plus.»
Et la voix d'automate se trouait par saccades.
Un des laquais l'avait saisie par la taille et la posait sur les
genoux du vieil homme; la naine s'y tenait debout dans les plis
de sa traîne, et, tout en tapotant d'un minuscule éventail les
bajoues du vieux bonze:
--Mais commençons, mon _cer_, je suis prête.
Et preste et leste à la fois, elle se tournait vers la troupe.
--Pas de ça, pas celle-là, pas de femmes!
Et du bout de son éventail elle désignait les duettistes italiens,
les négresses du quadrille et la chanteuse tyrolienne:
--Je suis jalouse, Bartolomeo!...
Les yeux du banquier s'étaient allumés. Il avait pris dans ses
grosses mains la petite patte sèche du monstre et lui baisotait le
bout des doigts.
Et la représentation commença: ce furent les ellipses de boules
d'or et des poignards du jongleur, les contorsions brillantées de
l'homme-serpent et le cake-walk des danseurs nègres; les négresses
avaient quitté la place.
Debout sur les genoux du Palermitain, tel un grand perroquet
familier, la princesse Zénobie, virait, voletait, ne tenait
pas en place, attardant ses petites mains dans la barbe de son
maître, lui chatouillant la nuque avec des rires aigus de petite
fille hystérique, tandis que lui, les yeux lubrifiés de désirs,
promenait lentement sa main des cheveux aux talons de la minuscule
Altesse, en insistant à la taille et aux reins, comme sur le
dos d'un ara préféré. O le flirt de clins d'yeux et de menus
attouchements de ce vieux forban de la banque cosmopolite et de ce
phénomène-réclame de cirque forain!
La naine et son vieil amoureux écoutaient maintenant le répertoire
de Marcus. Le chanteur avait toutes les peines à ne pas pouffer
de rire en regardant à la dérobée les mines et les contremines de
cette Altesse de Lilliput.
L'œil émerillonné, le banquier suivait avec intérêt les
polissonneries et les sous-entendus des chansons de Marcus, il les
lui redemandait chacune deux fois. Comme l'artiste, qui n'avait
emporté que cinq de ses créations, hésitait pour recommencer la
troisième fois son répertoire:
--Chantez-lui des cochonneries, crépitait la voix rouillée de la
naine. Il aime bien mieux ça. N'est-ce pas, _céri_? Des chansons
où on dise des gros mots, y a que ça qui l'amuse.»
Et le monstre clignait des petits yeux lubriques.
Et comme Marcus objectait qu'il n'avait pas ça sur lui.
--Eh bien! apportez-en demain, télégraphiez à Gênes ou à Nice.»
Et telle fut la première entrevue du banquier Guiçardi, de la
princesse Zénobie et du chanteur Marcus.
--Mais nous allons manquer le train. Si vous voulez rentrer par
celui de neuf heures trente à Nice, nous n'avons que le temps.
Nous nous levions, Maxence et moi.
II
COUR D'ESPAGNE
Et, quand nous fûmes installés dans le train, Maxence dans un
coin du wagon, moi dans un autre, le vasistas soigneusement
relevé contre la pluie battante, tous deux absolument seuls, nous
prenions nos aises et, délivrés d'un coup de pouce du carcan de
nos faux-cols, nous allumions deux londrès.
--Cette princesse Zénobie, pensait tout haut Maxence, quel Goya
et quel Rowlandson, quel Velasquez aussi! Quand on y songe,
c'est tout à fait une des naines du tableau des _Las Meninas_.
A bien réfléchir, Velasquez est le seul qui ait senti et rendu
le tragique de la laideur grimaçante des nains. Il y a une telle
tristesse dans le comique de cette humanité avortée, et cela est
si vrai qu'en me parlant de ces soirées de San-Remo, c'est à la
cour d'Espagne que le chanteur Marcus comparait l'intérieur du
banquier Guiçardi: et Marcus n'est ni un lettré ni un voyageur.
Je ne crois même pas qu'il ait été jamais à Madrid, mais c'est
là la force impérieuse du génie, que ce soit celui d'un poète,
d'un peintre ou d'un littérateur, voire d'un sculpteur. Il ramène
tout à la vision qu'il a eue des êtres et des choses et il impose
à l'univers, au delà de l'espace et du temps, la despotique
obsession de ses types.
On dit des horizons profonds et bleus des lacs Majeur, Côme et
Garda: _ce sont des horizons de Léonard_, parce que le Vinci
mit dans ses tableaux la poésie de leurs cimes et de leurs eaux
frissonnantes; et les lacs de la haute Italie existaient depuis
des siècles et des siècles, bien avant Léonard. Les fins de
dynasties ont, de tout temps et chez tous les peuples, offert des
spécimens de dégénérés d'une laideur affinée à la fois hautaine et
exsangue; et, depuis les portraits du Prado, nous disons de tous
les types d'aristocratie expirante «c'est un Velasquez ou c'est
Hasbourg» mais nous voilà loin de princesse Zénobie, et je vous
dois la suite de l'histoire.
Les huit soirées du chanteur Marcus à la villa des Palombes.
Leur atmosphère spéciale en avait tellement impressionné le
pauvre garçon qu'en en parlant il en devenait littéraire, lui
Marcus. Dans l'isolement et le dépaysement de cette petite ville
italienne, dont il ne parlait pas la langue, ces soirées présidées
par ces deux fantoches, dans le luxe écrasant de cette villa
qu'on eût dit déserte, hallucinaient Marcus comme un cauchemar.
Tous les soirs, à neuf heures, il se rendait aux Palombes et
retrouvait dans le grand salon incendié de lumière ses compagnons
de captivité. Le grand rideau de satin cramoisi s'ouvrait comme un
voile de sanctuaire et c'était, dans son immobilité d'idole, la
masse effondrée du banquier de Palerme, le vieil homme aux yeux
morts, adipeux et ventru sous ses fourrures amoncelées avec, sur
ses genoux, redressée et cambrée sous la caresse de sa main lente,
la naine diamantée, jacassante et trépidante, la princesse Zénobie
à la voix de crécelle, à la fébrile agitation de perruche.
C'est son fausset rouillé qui décidait des auditions. D'un
geste bref elle éliminait tel et tel artiste: les femmes étaient
congédiées. Marcus avait l'heur de plaire au monstrillon, il fut
maintenu pendant toute sa semaine au programme. Le quatrième
jour cependant il y eut conflit. Bartolomeo Guiçardi avait eu
la curiosité de Musidora Smitson, la danseuse américaine que le
snobisme de quelques salons n'a pu imposer au public parisien.
Miss Smitson, les jambes nues, le reste aussi sous de triples
tuniques de gaze, dansait, une flûte aux lèvres, des bandelettes
au front, des sandales aux pieds. Elle tournait longtemps,
longtemps, mesurait des guirlandes invisibles, prenait des poses
et s'essayait aux attitudes que l'on voit aux nudités peintes sur
les vases étrusques; elle y réussissait quelquefois. Elle exigeait
comme fond des draperies sur les murs, des écrasements de fleurs
sous ses pieds et, comme elle était jeune et vierge et rougissait,
et surtout comme elle arrivait de cette Amérique d'où tout arrive
et où tout retourne, on essaya de s'en enticher.
Eclos sur la scène improvisée d'un atelier de la Plaine-Monceau,
le Tanagra d'exportation s'épanouit dans quelques salons
d'esthètes, mais ne franchit pas le seuil des music-halls. Elle
danse figée, avait dit Martin Gale en l'exécutant d'un mot.
Musidora Smitson faisait alors la Côte d'Azur. Une marquise
américaine, qui avait un prince tartare à dîner et ne savait que
lui servir en guise d'entremets, avait essayé en vain de l'y
lancer. Qui avait bien pu parler à ce vieux forban de Bartolomeo
Guiçardi du Tanagra de Boston et de ses danses antiques? Toujours
est-il que le Levantin de Palerme en avait eu la curiosité. La
virginité que l'on prêtait à la jeune artiste et la promesse
garantie de sa nudité sous les gazes bleues de sa triple
tunique, avaient sans doute affriolé le vieillard. Miss Smitson,
sollicitée, signait un engagement de huit jours. Mais les choses
n'allèrent pas toutes seules. Quand le rideau cramoisi s'écarta
et que la princesse Zénobie aperçut, se silhouettant sur un velum
de peluche gris de lin, l'attache au cou, les bras frêles et les
arrangements à la grecque de la danseuse yankee: «Pas celle-là,
pas celle-là!», râclait et s'étranglait le fausset rageur de la
naine et, crispé, congestionné d'une fureur jalouse, le petit
être s'érupait et piétinait sur place, les yeux chavirés dans une
crise: «Pas celle-là! Qu'elle s'en aille, pas celle-là!» Mais
le vieux banquier allumé ne voulut rien entendre et les danses
commencèrent; tous les numéros du programme défilèrent ce soir-là.
Suffoquée, la princesse Zénobie avait prestement glissé le long
des jambes de son flirt et, comme un gros perroquet sournois
qui boude son maître, elle avait précipitamment, boitillante et
courroucée, gagné la porte. Le battant en claquait violemment.
La princesse Zénobie avait disparu. On ne la revoyait pas le
lendemain. La princesse offensée s'était retirée chez sa mère. Sa
mère ou plutôt la vieille femme qui lui servait de barnum vivait à
San-Remo, à l'autre bout du pays, installée en villa avec un autre
nain, alors sans engagement, _Scœvola ou le plus petit Conscrit de
France_, qui, dans le hasard des tournées, passait pour le frère
ou le mari de Zénobie.
Ces deux avortons se chamaillaient, se disputaient, se battaient
et ne pouvaient se passer l'un de l'autre; c'était de la haine
et de l'adoration. Dès qu'elle avait une heure à elle, la naine
s'évadait de la villa et, fuyant l'ennui du petit hôtel de poupée
édifié pour elle dans le jardin des Palombes, geôle de luxe où
l'entretenait le caprice du banquier, elle courait retrouver
son barnum et son cher Scœvola. Il n'était pas de matinée ou
d'après-midi (cela dépendait de l'heure des siestes du vieillard)
où on ne les rencontrât sur les routes, dans quelque victoria
de louage, le plus petit Conscrit de France et la princesse
paradant dans le fond de la voiture. La mère barnum en vis-à-vis,
surveillait le couple.
Le soir, tous les numéros défilèrent encore dans l'ordre annoncé;
l'Américaine renouvela ses danses et Marcus et le couple italien
durent surveiller leur répertoire, car deux femmes assistaient
à la représentation, assises aux côtés de Guiçardi; deux femmes
en grand deuil, l'une dans la soixantaine et l'autre âgée de
trente ans environ; toutes les deux brunes de cheveux et de
teint et d'une grande pureté de profil. Elles restèrent graves
et silencieuses, et les drôleries de Marcus ne les déridèrent
pas. Elles ne parurent s'intéresser un peu qu'aux contorsions
de l'homme-serpent et au cake-walk du quadrille nègre. «Madame
Guiçardi et une de ses filles pas mariée, chuchotait le duettiste
italien à Marcus, elles habitent la villa, mais on les voit
rarement et jamais quand la Zénobie est là. Elles ont horreur de
la naine et pour cause. Le vieux est quasi en enfance, il faut
bien qu'on le surveille, mais il leur a gagné assez de millions
pour qu'on supporte ses caprices. Cette Zénobie, c'est un joujou.
Pauvres femmes, elles n'ont pas l'air gai, il y a de quoi. _Que
Cruce!_ elles font beaucoup de bien dans le pays.»
On ne revoyait pas le lendemain ces dames Guiçardi. Malgré les
poses tanagréennes de la Smitson, la soirée se traînait dans
l'ennui. Mais le quatrième soir (et c'était sa dernière audition),
Marcus ne retrouvait pas l'Américaine. Miss Smitson avait été
remerciée. Et quand le fameux rideau cramoisi glissait sur sa
tringle, la princesse Zénobie était sur les genoux du vieux
Guiçardi.
Empanachée d'aigrettes, écrasée sous le poids d'un collier
d'émeraudes, elle se cambrait dans l'ébouriflement d'un boa de
plumes blanches et s'érupait comme une perruche, tout à l'orgueil
de sa nouvelle parure. La naine était rentrée en grâce. Tout à
la joie de son triomphe, elle toisait insolemment les artistes
et ne songeait même pas à balayer de son geste les sujets
femmes de la troupe; la représentation commençait. La chanteuse
tyrolienne égrenait ses derniers _laïtou_; un valet de pied venait
apporter au banquier une carte sur un plateau. Le vieux forban y
jetait à peine les yeux et d'un hochement de tête donnait ordre
d'introduire. Et c'était, à pas menus, l'échine ronde et les
yeux baissés, l'entrée obséquieuse plus glissée qu'osée et le
salut révérence, la demi-génuflexion à jarrets pliés et les mains
croisées sous les amples manches d'un capucin quadragénaire aussi
chauve que barbu. Le moine baisait la main du banquier, souriait
d'un air paterne à la naine et prenait place auprès du couple; les
laquais avaient avancé un fauteuil.
--Le Révérend Père Ambrosio, me chuchotait à l'oreille le
duettiste italien, le supérieur du couvent de Saint-Pancrace
(les Capucins ont leur monastère à deux lieues d'ici, dans la
montagne): un familier de la maison. Il vient souvent passer la
soirée et assiste quelquefois au concert. C'est le seul admis,
d'ailleurs. Ah! le moine a su prendre le vieux, il a apporté un
scapulaire indulgencié à la naine!... Chacune de ses visites
lui rapporte de cent à deux cents lires pour les pauvres ou le
couvent. Dom Ambrosio ne perd pas son temps. C'est pour le bien
de l'Église: la fin justifie les moyens. Rien de plus amusant que
leurs entrevues. Ouvrez l'œil et le bon, car vous allez rire.»
Le capucin avait pris place, le temps d'échanger quelques propos
avec le Guiçardi. Les numéros du concert se succédaient. Les
vocalises de la chanteuse tyrolienne le laissaient aussi froid que
les contorsions du cake-walk nègre. Ses yeux obstinément baissés
ne cillaient un peu qu'aux gauloiseries de Marcus.
Un flot d'obscénités montait comme une mare de boue dans le
silence gêné de tous les assistants. C'étaient des rythmes
sautillants de polkas et des refrains de caserne; et cela devenait
tragique comme un blasphème et comme un martyre, ce répertoire
de corps de garde dégoisé par ordre, au nez d'un capucin, pour le
grand ébaudissement d'une naine de foire et d'un vieux maniaque.
Le moine ne bronchait pas. Il regardait fixement le bout de ses
orteils, qui dépassaient un peu sa robe de bure.
--Eh bien! Padre, qu'en dites-vous? Ça vous plaît?
Et d'un coude égrillard le Sicilien interrogeait le Père.
--Répondez donc, Padre?
Et, cette fois, c'était la princesse Zénobie qui de sa petite main
sèche avait saisi la longue barbe du moine et le narguait de son
affreux sourire d'avorton lubrique et vieillot.
Le Révérend levait au plafond des yeux d'apôtre mis en croix.
--Il Padre n'a pas le goût à la musique, ce soir.
Et, sur cette conclusion de sa chère Zénobie, Bartolomeo
congédiait le moine. Il lui glissait une pièce de dix lires dans
la main.
Dix lires! Il y avait loin des cent et deux cents lires
accoutumées. Le religieux se retirait à reculons; un laquais le
reconduisait.
--Qu'est-ce qu'il y a? interrogeait le banquier, surprenant un
colloque entre le moine et le valet.
--Le Padre voudrait deux écus d'argent; il craint de perdre la
pièce d'or.
--Les voici, bougonnait le gros homme de Palerme en fouillant dans
son gilet.
D'un pas oblique le capucin s'était vivement rapproché. Il
s'emparait des deux pièces d'argent, plaçait la pièce d'or entre
les deux écus, et les montrant tenues serrées entre son pouce et
son index:
--Comme cela, je ne craindrai pas de la perdre. Gracia, signor!
Et il se retirait, la croupe haute, le sourire onctueux, humble et
sournois.
--_Bene trovato_, faisait le Guiçardi amusé.
Telle fut la dernière soirée de Marcus à la villa de San Remo.
--Nous sommes arrivés, me disait Maxence.
III
LA PEUR DE MOURIR
Nous arpentions, Maxence et moi, la Promenade des Anglais.
C'était l'heure du _shopping_. Un déjeuner organisé au restaurant
Français nous condamnait à piétiner le long de la mer en attendant
l'arrivée des invités de Monte-Carlo. Un soleil cru, une mer
aveuglante, de plomb fondu sous un ciel de mistral, faisaient
cette matinée-là particulièrement désagréable; l'atmosphère
hostile du quai bordé de grands hôtels s'aggravait de la laideur
spéciale de ses habitués.
Dans aucun pays du monde, en effet, on ne croise dans les
promenades élégantes d'aussi fastueux déchets d'humanité.
Cette chose triste et touchante, qu'est la vieillesse partout
ailleurs, y devient subitement comique. Nulle part on ne voit
pareil assemblage de vieilles misses édentées, bardées de
lainages d'Écosse sous l'éternel costume de piqué blanc; nulle
part, d'aussi piteuses queues de rat tirebouchonnées sur d'aussi
maigres nuques à l'ombre inévitable de minuscules canotiers. Et
les vieux ménages d'Asnières, les antiques Chochottes engraissées
dans les tables d'hôte de Montmartre et promenant, sanglées et
bedonnantes dans des costumes tailleur, leurs bajoues étayées
sur des petits cols d'homme, symbole croulant de la gloire de
Lesbos: vieux rats morts et vieilles loutes! Et le lot des vieux
beaux et des vieux birbes aussi, Agénors émaillés, trempés dans
la potasse et poisseux de teinture, ex-préfets de l'Empire,
majors de tables d'hôte, princes russes décavés devenus hommes
d'affaires, dénicheurs d'objets rares, de villas à bon compte et
de gogos à exploiter, indicateurs aussi de mineures et d'usuriers;
et des anciens croupiers, valets de cartes transparentes enrichis
sur le tard par des justes noces avec quelques tenancières;
jolis garçons épousés en 1870 pour leurs beaux yeux et tenant
aujourd'hui en laisse le chien de Madame, que l'on pousse dans
une petite voiture; vieux marquis italiens ruinés par le corps de
ballet de Milan, philosophes, le soir et, dans le jour, aux gages
de quelques comtesses péruviennes ou baronnes Cacatoès, vieux aras
des Antilles plus empanachés d'aigrettes, de ruches et de boas
encore que d'années et remorquant leur arrière-train coupable
aux bras cambrés du sigisbée..., et les Arthémises des hommes
célèbres, le bataillon des veuves inconsolées, vieilles gardes
de la douleur venues en Riviera cultiver le souvenir des chers
défunts qu'a oubliés l'Europe, les politiques et les artistes, la
veuve du maëstro, la veuve du grand peintre, la veuve du regretté
diplomate, et les demi-veuves, les maîtresses et les belles-sœurs,
les petites nièces aussi, leurs Egéries un peu mégères, et leurs
interprètes donc! les ex-grandes cantatrices sur le tard épousées,
les Altesses de l'_ut dièze_ et les contraltos princiers!
O toutes ces prétentions échouées sur les bancs, le dos tourné à
la mer et regardant curieusement défiler devant elles le pénible
cortège des autres vanités!
--Parole, il ne manque que la princesse Zénobie! ne pouvais-je
m'empêcher de m'écrier. Mais à propos, interpellai-je Maxence,
la fin de l'histoire, tu ne me l'as pas racontée! Tu m'as laissé
à cheval entre deux selles et tu ne m'as jamais dit comment la
favorite du banquier Guiçardi était retombée de la villa des
Palombes aux beuglants de soldats, où nous l'avons retrouvée.
--Zénobie! En effet, c'est toute une histoire et assez compliquée.
Je t'ai dit que la naine vivait dans le domaine de San Remo,
installée dans un petit hôtel de poupée construit sur les
indications de Guiçardi. Une fantaisie sénile du banquier l'y
entretenait sur un pied de duchesse: voitures, chevaux et livrée à
ses ordres; mais le vieillard ne pouvait se passer de son jouet.
A toute heure de jour et de nuit il réclamait et voulait auprès
de lui sa poupée favorite. La Zénobie, elle, supportait mal ce
fastueux servage, et, dès qu'elle avait une heure à elle, pendant
les siestes du Palermitain alourdi et drogué d'anesthésiants,
elle s'évadait des Palombes; et c'était pour elle une joie
d'écolière d'aller retrouver au bout du pays la vieille femme, qui
lui servait de mère, et son minuscule compagnon, le nain Scœvola.
Les rares moments, que la pygmée dérobait ainsi à son maître,
prenaient par la servitude même, où elle était tenue, la haute
saveur d'un fruit défendu. Le printemps est assez dangereux en
Riviera, les brusques changements de température et la sécheresse
du mistral y affectent péniblement les arthritiques et les
nerveux; parfois l'influenza s'en mêle. Elle sévissait cette
année-là à San Remo. Scœvola, le plus petit conscrit de France,
était atteint et devait s'aliter.
Prévenue par sa mère-barnum et priée par elle de ne pas venir au
chevet du fiévreux, la naine ne voulait rien entendre. Affolée
d'inquiétude, elle courait au logis contaminé; elle voulait
s'y installer sans souci du gros cachet des Palombes et de ses
intérêts mis en jeu. Le nain trempé de sueur sous ses draps,
misérable petit pantin secoué par la fièvre, assistait en
claquant des dents à une scène inouïe entre la princesse et leur
mère.
--Mais tu ruines ta famille, tu nous mets sur la paille! Un
homme qui t'a couverte d'or et qui ne sait rien te refuser! Tu
ne retrouveras jamais ça! Qui est-ce qui paiera le médecin, tes
robes et les médicaments? Scœvola peut y rester. Tu es une fille
dénaturée, tu n'aimes pas ta mère, j'ai mis au monde un monstre!»
Les objurgations de la vieille femme convainquaient à demi
Zénobie. Le petit être fantasque consentait à rentrer à la villa;
mais elle déclarait vouloir revenir le lendemain près de son cher
Scœvola... et tenait parole.
C'était une grosse partie que jouait là l'avorton.
Entre tant de manies le vieux Guiçardi nourrissait une folle
terreur de la maladie et de la mort. Ses soixante-douze ans
hoquetaient dans un perpétuel tremblement à l'idée des bronchites,
des refroidissements et des mauvaises fièvres qui guettent plus
ou moins les vieillards. Il ne vivait qu'entouré de mille et
une précautions, sous la surveillance d'un médecin attaché à
sa personne, et, chaque semaine, tout le personnel des Palombes
devait subir la visite du docteur. C'était une formalité à
laquelle nul ne pouvait se soustraire et qui était stipulée dans
les engagements.
Au moindre symptôme d'indisposition, tout domestique était
congédié. L'intendant lui payait deux mois de gages en lui
intimant l'ordre de ne jamais se représenter, même guéri. Un
cordon sanitaire était ainsi établi autour du vieillard.
Dans quels prix on exploitait cette terreur de la maladie, tu
le devines aisément! Deux garde-malades se relayaient auprès de
lui jour et nuit. Le banquier exigeait toujours une oreille aux
écoutes de sa respiration durant son sommeil. Sa peur de mourir
était telle que, le précédent hiver, il avait refusé d'entrer dans
la chambre de sa fille malade et, pendant les deux mois que dura
la bronchite, il pria sa femme de s'abstenir de paraître à table.
La baronne Guiçardi, elle, s'était installée près de sa fille et,
pendant les trois mois de cet hiver-là, le vieux Levantin haleta
dans l'angoisse des microbes et la fureur de ne pas avoir fait
transporter Mlle Guiçardi à l'hôpital.
C'est cet effaré trembleur et ce féroce égoïste que la princesse
Zénobie quittait trois heures par jour pour aller s'asseoir au
chevet d'un nain tuberculeux. La princesse jouait une grosse
partie. Elle la perdit.
Le jour où le banquier, réveillé au milieu d'une sieste qui aurait
dû durer les trois heures de trois cuillerées de potion, demanda
après la naine et apprit que sa poupée était auprès d'un frère
malade depuis douze jours d'une fièvre maligne, la colère et la
stupeur furent chez ce gros homme d'une telle violence, qu'il
faillit étrangler.
--Chez son frère!... Chez un malade! Et elle y va tous les jours!
Elle y est encore!»
Et de cramoisi le vieux forban devenait violet. Les yeux chavirés,
suffoquant et la gorge sèche au milieu de balbutiements, de mots
sans suite et de trépignements de fureur, il arrivait enfin à se
faire comprendre et se faisait donner de quoi écrire.
Il ne pouvait parler. Son émotion était trop forte. Zénobie était
chez ce nain malade; elle avait osé lui désobéir. Il écrivait;
un tremblement secouait ses mains gonflées. Il parvenait enfin
à maîtriser ses nerfs et signait la disgrâce de la favorite.
L'intendant recevait respectueusement les ordres; la livrée
assistait, effarée, riant sous cape, à l'exécution de la princesse.
Toutes les Palombes détestaient Zénobie.