--Oui, c'est la plus banale et la plus tragique histoire. Il y

a une vingtaine d'années, Lady Faringhers restait veuve avec la

fabuleuse fortune que vous savez. Lord Faringhers, Anglais assez

maniaque, obsédé de la folie de la bâtisse, comme en témoigne cet

énorme vide-bouteilles (les Faringhers, en dehors de la splendide

installation de Cannes, ont de Saint-Raphaël au cap Martin toute

une série échelonnée de villas), lord Faringhers, donc, se

décidait à mourir. La veuve, sous ses longs crêpes officiels, ne

pouvait trop regretter cet original; d'ailleurs, toute l'affection

de Lady Faringhers était acquise à son fils. Cette Ecossaise (car

Lady Faringhers est d'Edimbourg) avait reporté sur le merveilleux

garçon, qu'était lord Herald, toute la tendresse que n'avait pas

su lui inspirer son mari. J'ai connu ce lord Herald, qui était un

homme admirable. C'était, dans sa splendeur un peu froide, cette

beauté parfaitement grecque qu'on est tout étonné de retrouver

parfois dans la race anglo-saxonne et de croiser dans une rue de

Londres ou de Birmingham, si loin d'Athènes et du Parthénon. A

vingt-cinq ans, riche des six cent mille francs de rentes de son

père, lord Herald promenait par le monde la stature et le profil

d'un bas-relief de Phidias. Lady Faringhers aimait passionnément

ce fils. C'était une adoration presque sauvage, exclusive et

jalouse, qui n'admettait aucun partage, adoration où il entrait

autant d'orgueil que d'admiration sensuelle, et qu'il faut bien

parfois constater chez les femmes les plus honnêtes; espèce de

frénésie maternelle où se revanche, on dirait, une sexualité

sevrée de caresses par la froideur ou l'inconstance d'un époux.

Or, ce fils adoré, comme tous les enfants trop aimés, n'aspirait

qu'à secouer le joug obsédant de cette affection. Enragé de

sports et grâce à sa fortune, maître de sa fantaisie, il passait

huit mois de l'année en mer. Un yacht somptueusement aménagé, un

des plus beaux de la côte, le menait, d'escale en escale, dans

tous les ports de la Grèce et de l'Asie Mineure. C'étaient des

croisières dans les villes mortes de l'Adriatique et les golfes

des Archipels, des Baléares à Corfou et des bassins fortifiés

de la Valette aux lagunes mortes des petites cités vénitiennes.

Comme tous ceux de race normande, lord Herald affectionnait

particulièrement la Sicile. Il passait deux mois de ses hivers à

Palerme et partageait le troisième en de brefs séjours à Syracuse

et à Messine; son port d'attache avait beau être Cannes, c'était

de toute la côte méditerranéenne celui où il résidait le moins.

Lord Herald voyageait avec un ami, sir Algernoon Heridge, le fils

cadet de lord Scotland. Les deux jeunes gens s'étaient connus à

l'Université d'Oxford, s'y étaient liés d'amitié et, quand lord

Herald avait fait aux Grandes Indes le voyage traditionnel des

fils de grandes maisons, le jeune Faringhers avait exigé comme

compagnon son ex-ami de collège. Heridge, comme tous les cadets,

était sans fortune. Lord Faringhers vivait encore, il consentait

à la fantaisie de son fils; Herald était assez riche pour emmener

qui bon lui semblait avec lui, et puis ce petit Heridge était bien

né. Lady Faringhers voyait ce voyage d'un moins bon œil. Elle eût

préféré n'importe quelle maîtresse à la compagnie de ce jeune

homme grave et silencieux. Elle en redoutait instinctivement la

bouche aux lèvres minces et le regard aigu, d'une eau violette

et violente, sous le battement des longues paupières toujours

mi-closes comme pour dérober ce regard.

--Mais quelle influence craignez-vous donc? disait lord Faringhers

à sa femme. Il est charmant, ce petit Heridge.

--Oui, charmant comme un chat et souple comme une vipère.

--Comme une vipère, voilà bien une opinion de femme! Vos

préventions ne tiennent pas debout. Mais regardez-les donc. Ce

petit Heridge a l'air d'une fille à côté de notre beau géant.

--Oui, mais sa bouche ne rit pas et son regard guette.»

Les deux jeunes gens étaient partis.

--Baste! ils reviendront brouillés, avait dit en matière de

consolation lord Faringhers.

Les deux voyageurs revenaient plus unis; Herald ne pouvait plus

se passer d'Algernoon, les Grandes Indes les avaient formés.

Ils faisaient à présent la noce ensemble, ils avaient les mêmes

maîtresses, montaient les mêmes chevaux, couraient les mêmes

courses, fréquentaient les mêmes clubs: lady Faringhers devait

accepter les faits accomplis. Sur ces entrefaites, lord Faringhers

était mort et Herald, promu lord, héritait des vingt millions

paternels. Il commandait alors, à Douvres, le yacht des grandes

croisières et, un an après, inaugurait le _Traveller_.

Et lady Faringhers, raidie dans une haine muette et grandissante

contre le jeune Heridge ne voyait plus à peine que quatre mois

par an le plus ingrat et le plus aimé des fils. Les deux amis

tenaient toujours la mer. C'est pendant une de ces croisières, en

route pour Beyrouth et Damas, que la plus atroce nouvelle venait

atteindre et briser la pauvre femme. Son fils était mort: un

télégramme daté de Corfou, où le yacht avait fait relâche, lui

apprenait que lord Herald s'était empoisonné dans la nuit du 24

janvier.

Sujet à de violentes névralgies faciales, le jeune homme avait

recours, pendant ses crises, à une potion calmante, valérianate

et chloral, qui endormait ses douleurs. Réveillé au milieu de

la nuit fatale par une reprise du mal, le jeune homme s'était

trompé de fiole, et au lieu de la potion, avait avalé du

sublimé. Il était mort au matin dans d'atroces souffrances. Les

soins d'Heridge, accouru de la cabine voisine, n'avaient pu le

sauver. Le _Traveller_ cinglait maintenant vers Cannes, ramenant

un cadavre. Tel est le coup affreux qui venait frapper lady

Faringhers en plein cœur: c'était l'anéantissement de toute une

vie, l'irréparable désastre de toutes ses espérances.

Or, sir Algernoon Heridge ne ramenait pas qu'un mort, il

rapportait aussi un testament, et par ce testament olographe

lord Herald réservait un legs de dix millions à son ami. Lady

Faringhers ne contestait pas une minute les dernières volontés de

son fils, elle l'aimait trop de son vivant pour traîner sa mémoire

dans les équivoques qu'eût soulevées nécessairement un procès:

--Souple comme une vipère! se contentait-elle de dire, la vipère a

mordu.»

Le lendemain des obsèques, lady Faringhers abandonnait Cannes

et venait se fixer ici. Voilà quinze ans qu'elle y vit dans la

retraite; et vous savez maintenant le pourquoi de votre frisson en

longeant, tout à l'heure, la villa des Cyprès.

II

LA VESTALE

--Nous venons de voir la villa de la mère. Etes-vous curieux de

connaître celle de la veuve? Nous y voici.»

Maxence m'arrêtait devant une grille enguirlandée de chèvrefeuille

sous de lourdes retombées de bougainvillias en fleurs. Une allée

sablée menait, ocreuse et droite entre deux rangs de palmiers,

à une villa toute blanche, plus devinée qu'entrevue derrière un

grand rideau de fusains et de bambous.

--La villa des Cyprès s'impose aux passants de la route. Celle de

la veuve se dissimule et dérobe aux regards.

--Celle de la veuve?

--Oui; c'est un nouveau chapitre à ajouter au précédent. Lady

Faringhers ne serait pas lady Faringhers, si elle n'avait pas

trouvé le moyen de contraindre au regret une autre créature, et

d'enfermer ici une autre âme dans son deuil.

Le veuvage et la tristesse voulus et imposés par elle lui coûtent

près de soixante mille francs par an; mais qu'importe l'argent à

cette femme pétrifiée dans une idée fixe, celle d'éterniser le

souvenir d'un mort.

L'existence de la jeune femme vouée à la solitude de ce jardin de

palmiers, salariée du désespoir en perpétuelle surveillance sous

l'œil implacable de l'autre, la mère soupçonneuse et vigilante;

la vie de cette pleureuse à gages dans l'atmosphère opprimante

d'une tyrannie invisible et guetteuse, qui peut s'en imaginer

les affres, les angoisses et les révoltes sourdes, car la Veuve

est en pleine jeunesse: trente-deux ans à peine. C'est une fille

de ce pays et que doivent tourmenter l'ardeur de ce climat et la

chaleur d'un beau sang; et la première des conditions de la rente

servie est la chasteté absolue de la vestale. Vestale, en effet,

cette jeune femme chargée d'entretenir le feu sacré du souvenir;

et c'est là qu'apparaît toute l'âme despotique et tenace de la

race. Une Anglaise seule pouvait concevoir la férocité froide de

ce monstrueux marché, la fidélité et l'abstinence, presque la

réclusion acceptées et subies par une malheureuse, une condamnée à

prix d'or à regretter un mort.

--De plus en plus une _Diabolique_. Cette aventure-là eût fait

hennir de joie Barbey d'Aurevilly.

--En effet, c'est l'atmosphère de ses contes. Mais simplifions;

voilà l'histoire:

La mort de lord Herald, si mystérieusement décédé à bord du

_Traveller_, consternait en Riviera une autre femme que sa mère.

Pendant ses brefs séjours sur la Côte, le jeune homme habitait

surtout Menton. Il se dérobait ainsi à la vie mondaine de Cannes

et aux réceptions de la demeure, où il aurait dû sa présence.

Entre tant de résidences essaimées de Saint-Raphaël au cap Martin

par le caprice de lord Faringhers, le fils préférait, entre

toutes, cette villa des Cyprès où tant d'ombre semble s'amasser,

descendue des cimes.

Étrange pressentiment peut-être d'un être prédestiné, c'est parmi

ces cyprès et le décor un peu lugubre de ces parterres d'iris et

de violettes, qu'aimait à s'isoler ce jeune homme guetté par la

mort. Cannes possédait la mère, Menton gardait le fils, et ces

quelques lieues de golfes et de promontoires, mises entre elle et

lui, étaient plus dures à supporter à lady Faringhers que les plus

lointaines croisières de son adoré Herald. Et c'est là peut-être

une des revanches obscures de la nature, la nature ennemie de

tout accaparement et de tout empiètement d'individualité sur les

êtres et les choses, que ce jaloux et tyrannique amour maternel

déçu dans ses aspirations pourtant si légitimes par l'indépendance

oublieuse d'un fils. La vie sportive de lord Herald à Menton, si

encombrée qu'elle fût de parties de golf, de tennis et de matches

en automobile, ne l'empêchait pas d'y nouer une intrigue. Cette

aventure, l'atroce nouvelle télégraphiée de Corfou en anéantissait

les rêves et en brisait l'ambition, en admettant toutefois que la

maîtresse de lord Herald eût jamais visé le mariage.

Le fils de lady Faringhers était assez beau pour inspirer même aux

plus hautaines une folle passion. Si à ce physique triomphant vous

ajoutez le prestige des millions, vous conviendrez facilement que

le jeune lord anglais devait trouver peu de cruelles; les cœurs

sont bien prêts à se rendre, quand l'assaillant marche dans la

triple auréole de la fortune, de la jeunesse et de la beauté. Lord

Herald était un des plus beaux partis de l'Angleterre, et, dans

les salons de Cannes comme dans les grands hôtels de Monte-Carlo,

il n'y avait pas un cœur de mère qui ne battît en songeant à lui.

Ce millionnaire anglais troublait les mères comme les filles.

En fait de maîtresse, le jeune homme avait fait à Menton un

excellent choix; aucune étrangère ne l'avait fixé. Ce n'était ni

une de ces Anglaises phtisiques qui, accablées de millions et de

tares héréditaires, promènent de Cannes à San-Remo des langueurs

apprises aux Ufizzi de Florence, et, moulées dans des _tea gones_

à la Botticelli, viennent mourir en beauté sous le ciel provençal.

Ce n'était pas non plus une de ces jeunes Yankees qui, riches

d'un sang jeune et des récents milliards des trusts paternels,

s'enfièvrent de polo, de boston et de cake-walk, assaisonnés de

flirts hardis avec la jeunesse musclée des grands hôtels. Ce

n'était pas davantage une de ces Slaves assoiffées d'inconnu et de

sensations rares: princesse nihiliste ou baronne théosophe, qui

conquièrent à la bonne cause les sous-lieutenants d'artillerie

alpine entre une _sonate_ de Chopin et un sandwich au caviar.

Herald était beaucoup trop averti par la vie pour donner dans les

embûches des belles joueuses de Monte-Carlo, ces enjôleuses et

captivantes créatures, qui, le corsage en offrande et les yeux

prometteurs, enchantent de leurs attitudes le spleen congestionné

des pontes échoués sur la Riviera. De dix-huit à vingt ans, le

jeune lord s'était pris, lui aussi, à l'appeau de leurs chairs

veloutées par la douche et le fard; mais le bon sens saxon l'avait

vite édifié sur la cote et le taux de leurs caresses. Il savait

où ces demoiselles trouvent la dorure de leurs cheveux et dans

quelle eau grasse elles pêchent leurs perles. Lord Herald était

trop le fils de sa mère pour s'attarder longtemps dans la glu

des amours factices et, en homme pratique, il avait pris comme

maîtresse la fille d'un horticulteur de Menton. Isabelle Verani

était peut-être la plus jolie fille du pays. De race évidemment

sicilienne, elle en avait à la fois la langueur sarrasine et la

pureté grecque. C'étaient, dans un visage étroit au teint mat,

les lèvres ciselées, le nez frémissant, les narines vibrantes, le

menton modelé comme sous un coup de pouce volontaire, ce type, on

dirait primordial, qu'on trouve aux statuettes d'Egine, tête de

rêve et de précision, auquel le parallélisme de la bouche et des

yeux donne un étrange caractère de divinité.

Une eau verdâtre, l'eau d'un bassin de bronze, dormait dans les

prunelles de ses yeux. Cette dolente émeraude bleuissait doucement

dans l'ombre et se pailletait d'or au soleil. La jeune fille

était silencieuse et grave, et, un soir, au tournant d'un chemin,

un helléniste allemand saisi de la ressemblance avait dit en la

voyant: «Cléopâtre!»

Je hais le mouvement qui déplace les lignes.

Et jamais je ne pleure, et jamais je ne ris.

Le père de cette enivrante créature employait à l'année quinze à

vingt tâcherons jardiniers à une exploitation de narcisses, de

giroflées, de roses et d'œillets. Cette culture faisait vivre

toute la famille Verani. Grandie au milieu des fleurs, Isabelle en

avait le charme éclatant et muet. Elle avait à peine dix-sept ans,

quand lord Herald la connut; l'Anglais la désira et la voulut de

suite. Ce type qu'il avait vainement cherché pendant des années

sur toutes les côtes de la Méditerranée, il le découvrait dans un

petit port de la Riviera.

Elevée sévèrement et gardée de près par trois frères, pendant

six mois la jeune fille se refusa; elle aimait pourtant ce bel

Anglo-Saxon et ses audaces de pirate. Puis la fortune du soupirant

finit par éblouir la famille. Je ne peux pas dire que les siens la

poussèrent à la faute, mais du moins, fermèrent-ils les yeux. La

sauvagerie des Verani mâles s'adoucit au frottement des millions

des Faringhers. Tout Menton s'intéressa à l'idylle des deux jeunes

gens; la colonie étrangère fut elle-même indulgente:

--Ils sont si beaux! gloussaient en roulant un œil automatique

les vieilles ladies allumées de porto.

Et l'on ignora presque le scandale, quand Isabelle Verani quitta

la maison paternelle pour aller s'installer avec son amant à la

villa des Cyprès.

Si épris que fût lord Herald, il était trop Anglais pour

s'embarrasser d'une femme à bord. Tous les ans, fin mai, il

quittait sa maîtresse et la retrouvait au retour. La Mentonnaise

l'attendait, éprise et fidèle, telle une Grecque au gynécée

attendait autrefois l'Argonaute voyageur.

C'est cette idylle que venait briser la mort de Herald. C'est un

télégramme de Cannes qui annonçait la nouvelle à la jeune femme;

la mère, au courant de la liaison de son fils, croyait devoir

cette prévenance à la femme qu'il avait aimée. Mais presque en

même temps une lettre de l'intendant de lady Faringhers priait la

misérable enfant (Isabelle venait d'avoir vingt ans) d'avoir à

quitter la villa des Cyprès et de vouloir bien attendre Milady à

l'hôtel Manchester, où elle serait défrayée de tous ses frais; et

la lettre priait aussi la jeune femme d'avertir son père et ses

frères et de leur demander d'assister à l'entrevue qui lui serait

fixée par lettre au même hôtel. L'entrevue eut lieu trois jours

avant l'arrivée du _Traveller_ à Cannes.

Que fut cette entrevue? Quelle pression y fut exercée sur une

malheureuse enfant anéantie de douleur, et comment furent

stipulées les clauses du contrat, de l'odieux contrat, qui

tient encore aujourd'hui recluse l'inconsciente qui l'a signé?

Là-dessus, toutes les hypothèses sont permises, mais encore ne

peut-on émettre que des présomptions, quel rôle y joua la famille?

Cette _gens_ des Verani, qui, après avoir poussé la triste enfant

à la faute, la décidèrent à enchaîner son avenir?

Toujours est-il qu'un mois après les obsèques, la villa des Cyprès

envahie par les ouvriers, le lendemain même du départ de la

jeune femme, voyait s'installer entre ses quatre murs la douleur

enténébrée de crêpes de lady Faringhers.

Isabelle Verani, elle, se retirait dans la petite villa que nous

venons d'entrevoir. Elle vit là, entre deux servantes anglaises

choisies par la terrible mère; elle n'en sort, et toujours

accompagnée, que pour aller au cimetière, là-haut, sur la colline

où lady Faringhers a fait inhumer son fils. Isabelle Verani ne

reçoit personne que sa famille; Isabelle Verani porte toujours le

deuil et voilà quinze ans que cela dure.

Jamais la jeune femme ne prend le chemin de la villa des Cyprès,

la victime ne voit jamais son bourreau. On prétend dans le pays

que lady Faringhers sert peut-être plus à tous les Verani qu'à la

pauvre recluse une pension annuelle de deux mille livres; aussi,

songez si cette engeance la surveille. Je vous assure que tous les

frères sont devenus singulièrement jaloux d'un honneur qui les

nourrit, et voilà le drame de passion intime et d'ardeur intense,

qui depuis quinze années se joue entre ces deux villas.

Que dites-vous de cette existence d'une jeune et belle créature,

sacrifiée au despotique égoïsme d'une mère, de ce veuvage

imposé à une enfant de vingt ans par une vieille femme jalouse

d'éterniser son désespoir? Ah! ce souvenir d'un mort prolongé au

delà du néant et toute cette jeunesse et cette santé sacrifiées

et clouées vivantes à un cadavre, n'est-ce pas affreux et digne

des chroniques de l'Inquisition, cette villa qui souffre à côté

de cette villa qui guette? Songez quelle femme eût été jadis,

au moyen âge ou sous la Renaissance, cette lady Faringhers, qui

salarie la désespérance, s'acharne à la maternité emmurée dans une

tombe et trouve le moyen d'être une belle-mère au delà de la mort?»

Je me retournai une dernière fois vers la villa des Cyprès.

L'ombre de la montagne devenue plus dense la baignait toute; les

cônes noirs de ses arbres en faisaient comme un cimetière, et,

songeant au deuil tyrannique embusqué là, dans ce pli de ravin, je

ne trouvais à répondre à Maxence que ces quelques mots:

--Malheur à qui s'attarde dans le souvenir. Le passé est une

charogne qui corrompt le présent et empoisonne l'avenir.

COUR D'ESPAGNE

I

LA PRINCESSE ZÉNOBIE

_Viens, Poupoule, viens!_... La chanteuse légère faisait la quête

autour des tables, elle s'y arrêtait, complaisante, la gélatine

poudrérizée de sa poitrine poussée sous le nez des consommateurs.

Les hommes, avant de déposer leur obole dans la sébile,

s'attardaient à des explorations lentes et tous accueillaient la

fille du refrain populaire: _Viens, Poupoule, viens!_

Maintenant, un faux Polin pleurnichait sur l'estrade. Etranglé

dans une veste de dragon, le mouchoir à carreaux sortant du

pantalon à basanes, la trogne enluminée et geignarde, il

s'efforçait aux gestes courts et aux dandinements sur place

du créateur du genre; les gaucheries du Jocrisse de caserne

désopilaient jusqu'au fou rire le public d'alpins et de matelots

de ce petit café-concert. L'endroit empestait l'absinthe, le drap

mouillé, le tabac et le fard. Nous nous étions échoués là, chassés

par la pluie, en attendant l'heure du train. Venus à Antibes pour

y voir le Carnaval, nous avions assisté à la débandade des masques

dispersés par l'averse, un grouillement d'oripeaux lamentables

pataugeant dans la boue, espèce de Retraite de Russie dessinée par

un Robida.

Rien de plus triste que ces pays du Midi sous l'ondée. Celle de

ce dimanche de mars s'aggravait de rafales. La mer démontée et

hurlante battait sans relâche les vieux remparts de la ville, et

l'écume y voletait par les rues comme dans un port de l'Ouest.

Nous avions accueilli le petit beuglant et sa devanture lumineuse

comme un refuge et comme un havre.

Et, malgré ses relents de tabagie, nous nous reprenions au

bien-être de cette salle bien close et à l'atmosphère de

polissonnerie créée là par les cabots du lieu. Un mouvement se

produisait tout à coup dans le public: des matelots se levaient,

un petit alpin montait sur une table pour mieux voir. Une nouvelle

artiste venait d'entrer en scène, mais de taille si exiguë, qu'il

nous était impossible de la découvrir par-dessus les épaules d'une

assistance mise tout à coup debout.

--Assis! assis! réclamait-on de toutes parts.

--Mince qu'elle est gironde! tonnait une poitrine robuste.

Et, le silence s'étant enfin rétabli, un débit de crécelle, une

voix chevrottante et falote, un grincement de girouette, un

gargouillis de phonographe attaquait en mesure.

Qu'elle est belle et qu'elle a de grâce,

La comtesse de Palada!

Une salve d'applaudissements couvrait cette inoubliable diction.

Voix d'automate et de ventriloque, c'était aussi un hiement

de poulie, tant ce soprano aigu s'enrouait par moments et

d'aigreurs et de trous. Une naine à face de petite vieille,

un affreux avorton aux grêles bras trop courts, aux petites

mains recroquevillées comme des serres d'oiseau; quelque chose

de malingre, de flétri et d'innommable évoluait sur la petite

scène en somptueuse robe de bal. Plastronné de strass et plâtré

de céruse, le pitoyable petit être faisait des mines, jouait de

l'éventail et, le cou tendu hors des épaules pointues, faisait

songer à quelque marionnette macabre, poupée à tête de tortue ou

momie d'enfant affublée d'une défroque de carnaval, et l'étrange

gazouillis de perruche aphone continuait:

Quelle est belle et qu'elle a de grâce!

La naine s'efforçait à la grivoiserie.

Et rien n'était plus effarant dans cette face souffreteuse et

friponne, que la lenteur torpide du regard terne et mort. Et

matelots et alpins acclamaient cet être de cauchemar.

--Quelle horreur! qu'est-ce que c'est que ça?

--Une célébrité de la rampe, un numéro sensationnel de cirque ou

de music-hall, une des reines les plus applaudies de nos pistes.

Elle a fait courir tout Paris chez Franconi. Vous ne reconnaissez

pas la princesse Zénobie, la plus petite femme du monde?

--Elle est hallucinante!

--Ce qui ne l'empêche pas d'avoir été aimée... Ne vous récriez

pas. Ce monstrillon a inspiré des passions.

--Des aberrations plutôt!

--Cela, je vous l'accorde. Il y a un mois encore, elle était

entretenue comme une fille d'Opéra. Elle avait son petit hôtel, un

hôtel de Lilliput construit sur mesure, à sa taille, une petite

servante à ses ordres, la plus petite qu'on ait pu trouver dans le

pays, un petit mobilier de poupée commandé chez Massini, un petit

attelage, victoria et coupé, traîné par des chiens, ses petites

écuries particulières et sa petite remise, le tout installé et

bâti dans le parc d'une des plus belles villas de San-Remo.

--Que me dites-vous là?

--Rien que la vérité. Elle était alors la poupée favorite, le

hochet quotidien de Bartholomeo Guiçardi, le vieux banquier de

Palerme.

--Non!

--Comme je vous le dis. Par quelle disgrâce la princesse Zénobie

est-elle tombée dans ce beuglant de garnison, et par quel concours

de circonstances retrouvons-nous la naine aimée du vieux banquier

aussi cruellement déchue? C'est toute une histoire, dont je ne

sais que des bribes, mais qui établit une fois de plus l'égoïste

férocité des vieillards. Vous connaissez Marcus, le chanteur de

la Scala, que ses dernières créations ont tant mis en vedette: la

_Ronde des Pantes_, _Si tu veux_, _ma Nine_, et le _Printemps s'en

va_!

--Parfaitement, Marcus, l'heureux rival de Mayol.

--Il était, il y a trois mois, à Nice, à la «Jetée Promenade».

Un jour, parmi son courrier il trouvait une lettre de San Remo.

L'intendant de Bartolomeo Guiçardi lui proposait et lui assurait

un cachet de deux cent cinquante francs par soirée, pour chanter

durant une semaine à la villa du banquier. La bagatelle de deux

mille francs pour amuser, huit jours durant, des joyeusetés de

son répertoire l'ennui du vieillard. Bartolomeo Guiçardi et

ses fantaisies de millionnaire sont célèbres dans le monde du

café-concert et du music-hall. Marcus acceptait. Il était en

plus indemnisé de ses frais de déplacement et de séjour. Le soir

même de son arrivée à San Remo, une voiture venait le prendre à

son hôtel et le conduisait à la villa des Palombes. Deux valets

poudrés le cueillaient à la portière et, à travers de vastes

couloirs de marbre, l'emmenaient dans un immense salon éclairé _à

giorno_. Marcus y trouvait toute une troupe de music-hall déjà

réunie: un duetto italien de gommeux excentriques, l'homme et la

femme; un homme-serpent, une chanteuse tyrolienne, un quadrille

nègre et un jongleur indou.

Tous et toutes revêtus de leurs costumes attendaient, sagement

assis sur un rang de chaises, le bon plaisir du maître des céans.

Un grand rideau de satin cerise coupait le salon en deux, les

laquais invitaient Marcus à s'asseoir et, un orchestre invisible

ayant attaqué une valse, le rideau s'ouvrait. Et Marcus effaré

avait un mouvement de recul.

Installée dans un immense fauteuil de velours cramoisi surélevé

de trois marches, une masse informe trônait et se prélassait,

engoncée de plaids et de fourrures malgré la chaleur étouffante de

la pièce. Une couverture de zibeline remontée jusqu'à mi-corps,

les mains gourdes aux doigts boudinés posées à plat sur les

genoux, c'était une sorte de Bouddha obèse, une face à bajoues

sérieuse et barbue, à la pâleur jaune de vieil ivoire. Une calotte

de velours à gland faisait bouffer aux tempes de longs cheveux

crépus. C'était une laideur d'Extrême-Orient, la vieillesse

adipeuse et bouffie d'un vieux pirate et d'une idole. Deux petits

yeux obliques luisaient, comme deux veilleuses, sous des paupières

plissées. Deux laquais en culottes courtes se tenaient debout,

derrière, aux ordres de l'homme monstrueux: c'était Bartolomeo

Guiçardi.

Tous les artistes s'étaient levés. Le vieillard promenait sur eux

un regard atone:

--La princesse Zénobie n'est pas encore là? interrogeait une voix

rauque.

--Me voici, me voici.

Le crime des riches · 第 3 / 12 段