«Ce fut d'abord lente, avec mille précautions et toutes les

dérobades de l'hypocrisie, la première chute et le premier amant:

un aide de camp de mon mari. Un étrange hasard m'en imposait

depuis cinq mois la continuelle présence. Le comte Nurlo n'avait

pour lui que sa prestance et sa moustache fine de bel officier. Il

m'aima comme aux ordres et j'ai depuis soupçonné le duc de l'avoir

posté là sur mes pas avec la consigne de devenir mon amant. Je me

lassais vite de ce fantoche, j'étais ardente et volontaire. La

révélation de l'homme avait éveillé en moi un tempérament. Après

celui-là, ce fut un autre, je n'avais encore que de la curiosité,

mais combien sensuelle; mais d'intrigue en intrigue et d'aventure

en aventure, dans cette Cour ennemie et complice, j'aboutissais

vite au scandale. Il fut immense, aggravé des rumeurs équivoques

qui couraient sur le duc. Il venait d'imposer à l'Opéra de

Milerschurt la dernière œuvre de Berkestorff. Une cabale s'était

formée contre le favori. A la première représentation de son

_Néron_, des sifflets et des huées accueillirent notre entrée dans

la loge ducale. _Claude_ et _Messaline_ furent les noms dont on

nous salua; le public avait adopté l'époque du drame. La force

armée fit évacuer la salle, ce fut un esclandre européen.

«Le maître de la police fut destitué, mais le duc dut signer

son abdication en faveur de son frère, et notre beau-père nous

conseilla de voyager. En Finlande, les conseils sont des ordres.

Les médecins prescrivaient le Midi pour le duc Otto. Surmené par

les veilles et ses travaux de musicien, neurasthénique comme tout

artiste, il était menacé de tuberculose et ne se rétablirait que

sur la Riviera.

«La Riviera! Le duc accueillait la décision paternelle comme une

délivrance; il avait horreur de la Finlande et de la vie grossière

et dure de ce pays. Il avait toujours rêvé des ciels de soie et

des horizons de golfes et de promontoires du lac méditerranéen.

«La Riviera! Je n'avais jamais pu, moi, prononcer ce nom sans

évoquer des vergers d'oliviers, des jardins de cyprès tout

foisonnants de lentisques et de palmes. La Riviera et ses bosquets

parfumés d'orangers! La Riviera! Nous aurions pu être si heureux

là, si mon mari l'avait voulu! La Riviera pour nous, avec notre

fortune et la complète indépendance de la couronne abdiquée, mais

c'était l'enchantement d'une vie quasi-féérique dans un jardin

d'Armide, là devant cette mer fluide de clartés, dans ce décor

d'apothéose.»

La duchesse s'était levée et, saisissant la main de de Bergue,

l'avait brusquement entraîné devant la glace sans tain de la baie:

La Pergola occupe la pointe du cap d'Antibes, et, de l'angle de

la pièce où elle l'avait conduite, la masse de l'Estérel ravinée

d'améthyste et crêtée d'iris surgissait, posée à plat sur une

mer d'or pâle, avec la précision d'une découpure. Irréelle et

chimérique, c'était une montagne d'écran japonais. Un ciel ardent

et tendre, d'un rose de fleur de pêcher, flambait derrière

l'arabesque violette, imposait dans le crépuscule une vision

d'Extrême-Orient et par la glace sans tain, que la duchesse venait

d'entr'ouvrir, une odeur vanillée et sucrée de jasmin montait,

mêlée à des saveurs de sel; une treille enguirlandée de bégonias

et de capucines courait autour de la maison; le soir la faisait

fumer comme un immense encensoir: «La Riviera, le duc a trouvé le

moyen d'empoisonner ce divin exil?»

IV

LE SECRET DE LA DUCHESSE

«Oui, ce pays est admirable. Ce golfe Juan et cette baie de Cannes

dans leur cirque ouvert de montagnes, Alpilles en amphithéâtre aux

cimes blanches de neige et groupes boisés de l'Estérel, tout cela

vaut en effet la corniche Ligure de Gênes à Livourne, Rappalo, la

Spezzia Nervi, les carrières de Carrare; et le golfe de Naples

n'est pas plus beau que la baie des Anges, vue des hauteurs du

Mont-Baron. Oui, cette Riviera est une côte enchantée malgré son

pullulement d'hôtels et de villas, mais son climat est traître

et meurtrier, et en vérité je ne sais si je ne dois pas maudire

l'énervante douceur de ce ciel d'opéra.» La duchesse, debout dans

l'embrasure de la baie, suivait d'un regard éperdu l'incendie

du couchant et l'agonie de nuances, la changeante agonie de

la montagne et de la mer. Elle continuait comme se parlant à

elle-même:

«Cette Riviera!... C'est de notre arrivée en Riviera que datent

mes malheurs. Qu'est-ce que les scandales de Milerschurt et

d'Emerfield auprès de la vie que j'ai menée ici! En Finlande le

duc était un mari indifférent et hautain. Occupé de choses d'art,

à peine daignait-il s'apercevoir que j'existais, mais une fois

dans cette terre promise et dangereuse de la Provence, un homme

inconnu se révélait en lui, un tyran que je ne soupçonnais pas, un

despote ennuyé et cruel, qui fait le mal pour le plaisir du mal et

jouit férocement de la souffrance. Un satrape excédé perçait vite

sous son masque de musicien épris de contrepoint et de fugue. Et

ce furent toutes les lâchetés d'un Tibère, toutes les fourberies,

toutes les férocités, toutes les complications bysantines d'une

âme d'eunuque amoureuse de pièges et d'intrigues... et il n'était

pas ainsi avant notre séjour à Antibes. C'est dans cette villa,

à l'ombre découpée de ces treilles et de ces vergers d'oliviers

qu'éclatait sa haine sacrilège de l'amour.

«Certes, la duplicité était en lui, mais ce climat l'exaspéra.

C'est la mollesse de ce pays, qui dénoue d'abord la volonté

comme une écharpe pour la tendre ensuite comme un arc, dans la

sécheresse ardente de son mistral. C'est l'âpreté de ces jours de

bourrasque et de poussière, la fièvre permanente bercée dans ces

vagues sans flux et sans reflux et, par-dessus tout, ces effluves

de caresses et rut éparses dans l'unanime consentement des

choses et des êtres à l'amour, c'est toute cette nature complice

qui, en exacerbant mes sens, redoublait chez lui la rage de son

impuissance; et ce soleil menteur, à la fois brûlant et glacé,

qui pompe le cerveau et détraque le système nerveux, voilà le

grand coupable et, dans le drame où nous sommes tous deux acteurs,

marionnettes aveugles avec des instincts pour fils, c'est le

climat de ce pays qui joua le rôle de la fatalité.

«Le duc travaillait mal à Milerschurt. Ici, il cessa complètement

de travailler. Il eut beau s'entourer de compositeurs italiens,

d'organistes sans emploi et de vagues maîtres de chapelle, cette

mer et ces montagnes annihilaient en lui toute imagination,

toute puissance de labeur. Mais ce pays l'avait pris et, captif

involontaire de son charme, il ne voulait plus le quitter. De

cette incapacité au travail naquit mon infortune.

«Dans son oisiveté il conçut contre moi une effroyable rancune;

toute sa veulerie s'aigrit en haine. Il envia mon bonheur, il

envia jusqu'à mes amants. Lui, le misogyne et le frigide, à qui

la nature a refusé la joie des possessions, il s'ulcéra dans sa

solitude d'une hideuse animosité d'eunuque et d'impuissant.

«Moi, j'étais amoureuse et éperdument. Je n'ai connu vraiment la

passion que dans ce pays. En Finlande mes aventures n'avaient

été que des coups de dépit, des représailles fébriles d'épouse

délaissée, des réponses du tic au tac à l'outrageante froideur

de mon mari. Ici, seulement, je devins femme. Cette Riviera

dont, jeune fille, je ne pouvais pas prononcer le nom sans un

frémissement de tout mon être, ne m'avait pas déçu, la vision

s'était réalisée, telle que l'évoquaient mes lointaines songeries

d'enfant. La vie, que j'avais vécue jusqu'alors, m'apparut terne

et grise, et c'est dans cette Pergola que l'existence commença

vraiment pour moi. J'y aimai le comte Zicco et le chevalier

Contaldini et ce furent là vraiment les deux grandes passions de

ma vie.

«J'ai connu sous ces treilles de jasmin de Virginie et dans ces

allées de cyprès d'inoubliables heures. Leur souvenir m'y fixe

à jamais. Combien de fois j'y bénis mon exil et la décision du

prince à qui je devais tout ce bonheur. J'y connus même la beauté,

car, le croiriez-vous, monsieur, transfigurée par la passion,

j'étais devenue presque jolie, oui, jolie dans la montée des

sèves, la vibration de la lumière et l'épanouissement de tant de

fleurs.

«J'avais compté sans la haine du duc. Il ne put supporter le

spectacle de ma joie et je payais bientôt chèrement les heures

d'ivresse qu'il m'avait permises en somme, puisque lui-même

m'avait poussée aux aventures. Le duc me voulait bien mère, mais

ne me voulait pas amante, et c'est l'amante seule qui s'était

révélée en moi.

«Je vivais dans un tel éblouissement que je ne remarquais même pas

cette animosité et cette envie embusquées et guetteuses. Ce fut,

de la part du duc, une haine de prêtre et de vieille femme contre

la jeunesse et l'amour, une haine ulcérée de rancœur jalouse qui

attend son heure, patiente et épie. Je ne fus pas longtemps sans

en ressentir les effets. Le duc savait où me frapper.

«Le comte Zicco était notre hôte. Le duc l'avait attaché à son

service, il dirigeait le haras que nous possédions à Saint-Raphaël

et dressait les chevaux de mon mari. Il m'accompagnait souvent

dans mes promenades et me servait d'écuyer. A Emerfield, j'étais

l'amazone de la famille. Le comte Zicco n'avait pas de fortune:

le duc lui faisait vingt-quatre mille francs par an et j'en étais

arrivée, dans mon amour aveugle, à une sorte de gratitude envers

mon mari.

«Le 6 avril 1895, Zicco montait dans le parc un alezan hongrois

qui m'était destiné. C'était une bête assez capricieuse, mais

déjà assouplie par la main de Zicco qui la sortait tous les

matins, depuis quinze jours. Tout à coup le cheval faisait un

brusque écart et, prenant le mors aux dents, allait s'abattre

contre une énorme touffe de cactus. On rapporta le comte dans un

état lamentable, il avait la poitrine écrasée et mourut le jour

même à cinq heures. Le duc assista à son agonie et je n'appris

l'horrible événement que le soir, à mon retour de Cannes où je

déjeunais ce jour-là. Ce fut le premier malheur abattu sur la

Pergola.

«Ma douleur fut immense, j'en porte encore la blessure. Je

demeurais un an confinée dans mon deuil. Puis le duc exigeait que

je reprisse ma vie mondaine; la maladie que j'avais prétextée

avait assez duré. L'Opéra de Nice montait la _Transtévérine_, du

duc d'Ebernstein, et la Pergola devait se rouvrir aux invités pour

une série de dîners et de réceptions nécessaires au succès de

l'œuvre; je me résignais et m'attelais à la gloire de mon mari...

Le soir de la première, le duc amenait dans ma loge le chevalier

Contaldini... Six mois après, nous étions, Contaldini, le duc

et moi, à Saint-Moritz. Le duc ne pouvait plus se passer du bel

Italien, j'étais devenue sa maîtresse.

«Notre liaison dura plus d'un an. Contaldini habitait Monte-Carlo,

nous nous rencontrions à Nice; mais ma santé était demeurée

ébranlée de la catastrophe de Zicco et le médecin m'imposa de

nouveau l'Engadine. Saint-Moritz nous revit le duc, le chevalier

et moi.

«Le duc et Contaldini chassaient souvent dans la montagne.

Accompagnés d'une escouade de guides, c'étaient moins des chasses

que des excursions qui duraient parfois plusieurs jours. Un soir,

le duc rentrait seul. Entraîné à la poursuite d'un chamois, le

chevalier avait perdu pied au tournant d'une sente et roulé dans

la précipice; le duc rentrait avec les guides pour chercher des

échelles et des cordes et tâcher de retrouver le corps. Ils

revinrent deux jours après, sans le cadavre. Contaldini avait dû

glisser dans quelque ancienne crevasse. Le glacier le gardait.

Nous partions le lendemain même pour Bayreuth.

«J'étais anéantie de désespoir, anesthésiée d'épouvante; ma

stupeur était telle que je me laissais emmener; le duc retrouvait

là tous les wagnériens des deux mondes accourus pour communier

sous les espèces du Maître: on donnait la Tétralogie.

«J'étais tellement ivre de détresse que je suivis le duc au

théâtre, j'aimais mieux tout que la solitude. J'assistai d'abord à

l'_Or du Rhin_ et le lendemain à la _Walkure_... La _Walkure_, je

m'en souviendrai toujours. Malgré l'obscurité de la salle, c'est

pendant cet opéra que j'eus tout à coup l'épouvantable conscience

de la culpabilité de mon mari.

«C'était pendant le second acte, Sieglinde est pantelante,

évanouie sur les rochers; au loin, dans les gorges rocheuses, la

meute d'Huding aboie, les cors font rage et sonnent la curée des

deux amants; le terrible motif du tueur de loups monte et grandit

à travers les vallées, gagne les sommets et, comme une mer, emplit

toute la scène. Siegmund s'élance à travers les blocs de granit,

brandissant son épée, et répond à l'appel.

«Ce final du deuxième acte de la _Walkure_, c'est le triomphe de

la vengeance du mari. Je sentais le regard du duc peser sur moi.

La salle était bien sombre, mais, sous l'obsession de cet œil

opprimant, une étrange clarté se fit soudain en moi; je vis le duc

sourire et je compris!

«Je compris quelle main avait précipité la mort de Zicco et de

Contaldini; et pourtant le duc n'était pas jaloux, je lui suis

indifférente. Si le duc d'Ebernstein a tué mes deux amants,

c'est pour le seul plaisir de me faire souffrir et de me voir

souffrir... Cette cruauté, les Ebernstein l'ont tous dans le sang

et une barbare étiquette la cultive soigneusement dans leur cœur.

Oh cette cour de Finlande, où j'ai vu fouetter des pauvres petits

enfants du peuple en présence de mes jeunes neveux, en exemple et

en punition de peccadilles d'écoliers commises par les princes.

Tel est le système d'éducation à la cour de Milerschurt, et je

connais assez maintenant mon mari pour être convaincue du plaisir

qu'il devait prendre enfant à ces corrections exemplaires.

«Lui seul a suscité les accidents qui m'ont deux fois atteinte et

brisée dans Zicco et Contaldini, et ne croyez pas que mon chagrin

m'hallucine! J'en ai eu les preuves depuis.

«Rentrée à Antibes, j'ai fait une enquête aux écuries, j'ai

interrogé les palefreniers et les lads, j'ai été jusque dans un

garage à Nice interviewer un ancien cocher devenu chauffeur et, à

prix d'or, j'ai su, j'ai appris.

«L'alezan que montait Zicco, le matin de la catastrophe, avait été

drogué; un mélange d'avoine et de graines de chanvre, trempées de

champagne et d'eau-de-vie, avait été donné à la bête. L'homme qui

a pu commettre cette infamie est capable de recommencer, n'est-ce

pas? la mort de Contaldini le prouve. Néanmoins, le duc maintenant

a peur, il se sent deviné, il se sent démasqué car, hors de moi

à mon retour de Nice, le soir du jour où j'y appris la vérité,

j'osais lui dire: «Arrangez-vous, monsieur, pour que mes amants ne

meurent plus de mort subite, autrement je déposerai une plainte au

parquet. Arrangez-vous aussi pour que je ne meure pas la première,

car j'ai pris mes précautions et vous pourriez avoir des ennuis,

et je le regretterai pour la famille des Ebernstein.»

«Et voilà pourquoi le duc se contente maintenant de fournir des

maîtresses jeunes et jolies aux hommes que j'aime, en un mot à

me suborner mes favoris et à me mystifier, et me pousser, folle

de rage et de désespoir, au scandale dont vous m'avez sauvée,

monsieur, la nuit du dernier Veglione.»

LA VILLA DES CYPRÈS

I

LA VILLA DES CYPRÈS

Nous revenions de la Mortola, la splendide propriété où lord

Hambury dépense quatre-vingt mille francs par an; les quatre-vingt

mille francs d'horticulteurs, de fleurs exotiques et d'arbustes

rares, qui font de ce ravin sauvage, entre Vintimille et Menton,

le plus admirable jardin d'Italie et même d'Afrique que puisse

rêver le voyageur; la Mortola, Eden unique surgi entre l'Alpille

et la mer à force de volonté et à coups de millions, la Mortola

dont la somnolente et soleilleuse mollesse, dans l'engourdissement

de tant de parfums et d'essences multiples, éternise aux pentes

de la Riviera la magique vision d'un domaine de fées; la Mortola,

jaillissante de tiges et d'ombelles et de palmes et de tant de

cyprès échelonnés sur la soie bleue du large; la Mortola aux

pelouses étoilées de tant d'anémones et d'iris violâtres, que

l'Arioste y eût voulu le jardin d'Armide, et Botticelli le bosquet

d'orangers de sa Primavera; la Mortola, immense bouquet de fleurs

effeuillé dans la mer.

Nous revenions donc de la Mortola. Nous avions déjà dépassé le

restaurant Garibaldi et descendions vers Caravan par la Corniche,

et l'ombre avec nous descendait sur la route, creusant de traits

profonds le ravinement des roches, au pied des petites maisons

inondées de lumière de Grimaldi, le village italien, premier

berceau des princes de Monaco. Grimaldi, Monaco! toute une Italie

batailleuse et chevaleresque, guerres de partisans, condottieri

et pirates, rapines féodales, aventures galantes et sanglantes

amours, tout un passé de métal et de soie, retentissant d'armures

et bruissant de guitares, s'évoquait et chantait devant nous, figé

dans la poussière et l'or du crépuscule, dans le décor épique et

pourtant si sensuel des montagnes de Menton.

Des bruits de charroi traînaient sur les pentes, et, comme dans

un tableau de primitif, le vieux Menton, son petit port et son

môle se détachaient avec une précision de découpure sur la pâleur

moirée d'une mer immobile aux luisances de miroir; et déjà,

Caravan commençait. La montagne s'essaimait de villas, la route

se bordait de terrasses. Des retombées de géraniums roses, des

étoiles bleues de clématites allumaient des clartés dans le vert

glauque des cactus et des oliviers du chemin, villas claires,

souriantes et coquettes, nichées comme des tourterelles dans la

verdure, aux flancs rocailleux de l'Alpille, et toutes roses dans

le couchant de l'adieu du soleil.

Un long bâtiment à deux étages, aux persiennes hermétiquement

closes, détonnait au milieu de toute cette gaieté. Il s'adossait à

la montagne, séparé de la route par trois terrasses superposées,

trois terrasses à l'italienne et toutes les trois bordées

de cyprès. Ces trois rangs de hautes quenouilles de bronze,

échelonnées au pied de ce logis aveugle, en aggravaient

étrangement la tristesse. Le cyprès, symbole de deuil pour les

peuples du Nord qui en ornent leurs cimetières, est un symbole de

joie pour les races du Midi. La Provence les plante autour de ses

mas, et la Riviera en fait des murailles vivantes et vertes pour

protéger du vent les roses de ses jardins.

Dans sa solitude et dans son abandon, la maison aux trois

terrasses et son escorte de cyprès, n'en prenaient pas moins un

glacial aspect de tombe; d'étroits parterres de violettes, étalés

en longueur devant chaque balustre, ajoutaient par leur grâce

austère et symétrique à l'impression funèbre de ce logis mort.

Même dans la gloire du couchant, la demeure aveugle restait

baignée d'ombre. On eût dit que la lumière craignait d'effleurer

toutes ces tristesses et tout ce noir.

Il est des larmes dans les choses!

Et devant le décor médité et voulu de cette villa lugubre un petit

frisson me courait sur la peau. Instinctivement je pressais le

pas.

--Ralentissons plutôt, me chuchotait Maxence, et saluons même, si

vous le voulez bien; car ici veille et se survit à elle-même une

profonde et noble douleur.

--Comment! quelqu'un habite cette tombe?

--Oui, et vous l'avez deviné, car vous êtes tout pâle, mon ami. Il

y a une vie murée derrière cette façade et ces persiennes closes.

Une âme obscure s'y obstine dans le regret et dans le désespoir.

--Alors cette villa a une légende?

--Non, elle l'aura un jour. En ce moment c'est encore de

l'histoire et peut-être une des plus navrantes que je sache.

Près de douze cent mille francs de rentes dorment au fond de

cette demeure; douze cent mille francs qui, à la mort de lady

Faringhers, iront alimenter à travers l'Angleterre et les Indes

les hôpitaux fondés par Sa Très Gracieuse Majesté en faveur de ses

fidèles marins.

--Lady Faringhers! je connais ce nom.

--Parbleu! toute la Riviera le connaît ou plutôt l'a connu. Lady

Faringhers, il y a vingt ans, avait la maison la plus ouverte

et le salon le plus recherché de Cannes. La villa des Cyprès,

que nous longeons en ce moment, n'était qu'un vide-bouteilles,

une fantaisie que lord Faringhers avait eue, un but à donner à

ses promenades entre Cannes et Menton. Lady Faringhers l'habite

maintenant, hiver comme été. Il y a quinze ans, vous m'entendez,

quinze ans que Lady Faringhers n'a quitté cette maison. Elle

n'en sort jamais; on n'y reçoit personne. Jamais ces persiennes

ne bougent. Nul dans le pays ne peut se vanter de les avoir vues

ouvertes.

Comment la recluse, qui s'est enterrée vivante en cet _in-pace_,

volontairement aveugle devant le plus bel horizon du monde,

peut-elle vivre dans ces ténèbres et cette cécité? Ceci est un

mystère; à vous de mieux le pénétrer. Lady Faringhers n'a auprès

d'elle que deux vieux serviteurs, deux vieux Caleb d'une époque

et d'une race abolies, qui doivent être royalement payés, car

on n'épouse pas la douleur des autres. Lady Faringhers s'est

d'elle-même rayée de la vie. Morte à toute ambition, morte à

toute espérance, une seule idée, mais immuable survit en elle:

imposer son deuil à ce pays de lumière et de joie, et de l'ombre

de ses cyprès, de la sévérité voulue de ses parterres attrister

cette route passagère et chantante qui mène en Italie, dans de

l'aventure et du soleil. Tout l'orgueil de la race anglo-saxonne

se retrouve là, cette fierté du splendide isolement, dont

l'Angleterre s'enivre, mais à la condition d'en faire sentir au

monde l'oppression et le poids; et c'est là la force de cette

race! Elle ne vit et ne se survit que par son instinct dominateur.

Lady Faringhers est peut-être la plus malheureuse et la plus

douloureuse des femmes. Riche et de quelles richesses, et très

belle encore, il y a quinze ans (et rien ne dit que cette beauté

ne survive), elle a renoncé au monde, mais elle veut que le monde

sente peser sur lui son écrasante douleur. Et cette douleur, elle

l'étale au flanc lumineux de cette montagne et le long de ses fûts

de cyprès. Tombé de ces terrasses funèbres, c'est comme un manteau

de glace et de plomb qui descend sur la route et nous étreint

au cœur, vous, comme le roulier dont la charrette nous précède.

Inconsciemment, voyez, en longeant ce grand mur, il accélère le

pas de ses chevaux... Les cyprès de Lady Faringhers! ils étaient

bien petits quand elle vint s'installer ici, il y a quinze ans. Ma

parole! je crois que durant la longueur des nuits elle en écoute

croître et pousser sourdement les racines, et, comme eût dit

d'Aurevilly, leurs puissantes racines lui poussent dans le cœur.

--Mais, c'est presque une _Diabolique_ que vous me racontez,

Maxence. Quel amour inouï, quelle passion violente ont pu tisser

les crêpes d'un tel veuvage?

--Il ne s'agit pas d'amour. Je vous ai dit la plus noble des

douleurs. Lady Faringhers n'est pas une veuve. C'est une mère.

--Ah!

--Oui, l'emmurée vivante de cette solitude depuis quinze ans n'a

pas cessé de regretter un fils.

--Un fils?

Le crime des riches · 第 2 / 12 段