_Le Crime des Riches_
ŒUVRES DE JEAN LORRAIN
=Les Lépillier=, roman. Paris, Giraud, 1885, in-18.
=Très Russe=, roman. Paris, Giraud, 1886, in-18.
=Dans l'Oratoire= (portraits de gens de lettres). Paris, Dalou, 1888,
in-18.
=Sonyeuse.= Paris, E. Fasquelle, 1891, in-18.
=Sensations et Souvenirs.= Paris, E. Fasquelle, 1895, in-18.
=Un Démoniaque.= Paris, Dentu, 1895, in-18.
=Une femme par jour=, illustrations de Mittis. Paris, Borel. 1896,
in-18.
=Ames d'Automne=, illustrations d'Heidbrinck. Paris, E. Fasquelle.
1897, in-18.
=Heures d'Afrique= (Notes de voyage). Paris, Fasquelle, 1899, in-18.
=Madame Baringhel.= Paris, E. Fayard, 1899, in-18.
_Librairie Ollendorf._
=La Petite Classe=, préface de Barrès.
=Histoires de Masques= (Couverture de Henry Bataille).
=Monsieur de Phocas= (Couverture de Geo-Dupuis).
=Poussières de Paris.=
=Princesses d'Ivoire et d'Ivresse= (Couverture de Manuel Orazi).
=Le Vice Errant= (Couverture de Lorant-Helbron).
=Monsieur de Baugrelon.=
=Propos d'âmes simples= (Couverture de Sem).
=Fards et Poisons= (Couverture de Maignien).
=L'Ecole des Vieilles Femmes.=
_Librairie universelle, 33, rue de Provence._
=La Maison Philibert=, roman.
POÈMES
=L'Ombre ardente.= Fasquelle, 1897.
=Modernités.= Savine, Paris, 1885.
=Les Griseries.= Tresse et Stock, 1887.
=Le Sang des dieux=, Lemerre, 1882.
=La Forêt bleue.=
THÉATRE
=Brocéliande=, 1 acte, joué à l'Œuvre.
=Yauthis=, 2 actes joué à l'Odéon.
JEAN LORRAIN
_Le Crime
des Riches_
PARIS
PIERRE DOUVILLE, ÉDITEUR
42, RUE DE TRÉVISE, 42
1905
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
DIX EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER DE HOLLANDE
DÉDICACE
_A vous, mon cher Valdagne qui, dans la_ Confession de Nicaise,
_avez si cruellement indiqué l'inique oppression de l'argent, sa
tyrannie dissolvante et sa féroce emprise sur la bêtise hypnotisée
des foules_.
_A vous l'évocateur de la petite bourgeoise aux appétits de catin,
du mari lâche et complaisant aux frasques lucratives de sa femme,
et de l'amant moderne, associé de sa maîtresse et bon conseilleur
des faiblesses qui le font vivre et du crime qui l'enrichira,
je dédie ce_ Crime des riches _qui pourrait être aussi le Crime
d'être riche, car les caprices monstrueux, nés de la veulerie
et de l'ennui des millions usurpés, entraînent physiquement
et physiologiquement toutes les tares, et, si le_ Crime des
riches _échappe à la loi, protégé qu'il est par la lâcheté des
gouvernements et des masses, la nature, elle, plus vraie que
la société, donne l'exemple de l'anarchie en abandonnant les
misérables forçats du capital à la folie et à la honte des pires
aberrations._
_Trouvez ici toute ma joie d'avoir pu les constater et tout mon
orgueil de vous les offrir en hommage d'admiration et d'amitié._
JEAN LORRAIN.
Nice, ce 21 avril 1905.
LE CRIME DES RICHES
LA RIVIERA
_--Et ce vieux monsieur à cheveux blancs, l'air d'un clergyman,
qui se retire avec cette vieille dame engoncée de pelleteries
magnifiques vingt-cinq mille francs au moins de perles aux
oreilles, la dame? Monsieur votre père les reconduit jusqu'au
seuil du salon._
_--Les Dombrokine, une des plus belles villas de la côte et une
des plus grosses fortunes de la Riviera, mais toute une histoire,
le petit-fils de Serge l'Assassin._
_--Vous dites?..._
_--Oui, le petit-fils de Serge l'Assassin. Le grand-père était
courrier. Il voyageait avec je ne sais quel grand seigneur et
l'aurait expédié dans une auberge; les Calabres étaient alors
discrètes autant que périlleuses. Le Dombrokine était très beau et
se mit à visiter les Cours; il réussit à celle de Galice, jusqu'à
se faire aimer de la reine ou sinon d'une infante; le portrait de
l'amie royale orne la galerie de la villa, je vous y conduirai
quand vous voudrez. C'est une fortune toute personnelle et qui
ne date pas d'un siècle. Le titre est encore plus récent: grabat
d'auberge et alcôve princière, c'est de la noblesse de ciel de
lit. Le comte actuel fait de l'usure, c'est la providence des
décavés de Monte-Carlo. Quand voulez-vous que nous allions chez
lui?_
_--Nous attendrons, si vous le voulez bien. Et cette grande dame,
cette somptueuse vieille dame en fracassante robe de moire mauve,
et plus diamantée qu'une vitrine de chez Morgan? Eh! matoche! quel
luxe de bagues!_
_--La marquise de Penafiore, noblesse espagnole. A débuté dans les
Flandres en figurant à la_ Grotte de Calypso _d'Anvers, au fameux
Rydeck aujourd'hui disparu, possède d'authentiques bibelots, sinon
d'authentiques parchemins. Personne n'a jamais vu ni connu le
marquis._
_D'ailleurs, salon très fermé et pour cause, une vieille habitude
que la marquise n'a pas dépouillée en vieillissant, mais si bonne
et si généreuse est adorée des pauvres. Voulez-vous que je vous
présente? Elle raffole des jeunes gens._
--_Non, merci, je la trouve un peu trop blonde._
--_Alors laissez-moi vous présenter à Lady Sandrigham. Trois
maris véridiques, celle-là, les deux derniers enterrés dans son
merveilleux jardin d'Antibes. Elle donne des fêtes superbes, c'est
un des clous de la Riviera. Vous admirerez les mausolées des
conjoints; le comte Zicco s'est suicidé, lord Sandrigham est mort
d'une chute de cheval, c'est une femme à accidents. Elle a marié
ses filles selon son cœur (ce sont des ennemis qui l'affirment)
et ses gendres vivent à demeure chez elle tous les hivers; c'est
la maison la plus hospitalière de la côte, et quelles serres
d'orchidées! Elles coûtent bon an mal an près de quarante mille
francs d'entretien; il faut absolument aller chez Lady Sandrigham._
--_Nous irons donc, mais remettons la présentation, je ne me
sens pas en forme aujourd'hui. Et ce vieux beau, campé comme un
cavalier d'Antonio le More, tudieu! Il ne lui manque que la cape
et la fraise, et quel regard. Un vrai portrait des Ufizzi. Un
prince italien pour le moins?_
_--Pis, Sicilien. A éviter. Sans fortune, vit d'expédients,
est l'homme de toutes les combinaziones et dangereux comme
l'aqua-tofana, est soupçonné d'avoir un peu hâté la fin de la
vieille comtesse Meningen, une ancienne dame d'honneur de la Cour
d'Autriche, qui raffolait du prince Grégorino. Il l'avait emmenée
en Sicile pour l'épouser dans la chapelle Palatine, elle n'est
jamais revenue de Palerme._
_--Et il vit, ce beau prince Ruffiano?_
_--D'une vieille danseuse, la Merutti de la Scala de Milan, une
épave de Nice, qui le tient par les petits plats italiens qu'elle
lui confectionne dans son troisième de la rue d'Amérique, là-bas
dans le quartier de la Gare; mais il la bat comme plâtre_, la
povera, _et la trompe avec toutes les souillons des brasseries
voisines; d'ailleurs spirituel comme Goldoni lui-même et plein
d'anecdotes, un charmeur_...
_--Nous l'éviterons donc. Et ce jeune homme là-bas, appuyé en
cariatide au chambranle de la cheminée, l'air d'une élégie et d'un
mal blanc avec ses yeux liquoreux et sa pâleur bouffie?_
_--Jacopo Amforti, un poète corse, fumeur d'opium pour la galerie,
vit en concubinage avec une coiffeuse, professe le dédain de
l'argent, des plaisirs et des femmes et se fait nourrir dans
les bars: il dirige un petit journal. Condamné deux fois pour
diffamation._
_--Et vous le recevez?_
_--Il faut bien, il nous traînerait dans la boue. Nous lui faisons
faire par an deux conférences à cinq louis et lui prenons dix
abonnements, coût quinze louis. Et l'on dort tranquille._
_--Tout un an._
_Dans le salon, d'autres femmes évoluaient et d'autres hommes
aussi, redingotes et jaquettes du côté mâle, longues pelisses de
zibelines ou lourds manteaux bossués de broderies pour le beau
sexe. La glace sans tain d'une grande baie vitrée encadrait les
groupes d'un mouvant et réel décor: un enchevêtrement de palmiers,
de roseaux d'Espagne et de glauques agaves, dominés par les
cimes tournoyantes de hauts cyprès secoués par le mistral; car le
mistral faisait rage pendant cette matinée offerte aux hiverneurs
de la Riviera dans cette ville de la Pointe Saint-Jean; et sur un
ciel froid de bourrasque, se rebroussait, luisante et convulsée,
la verdure en émoi d'une forêt d'oliviers._
_Oh! ce moutonnement blêmissant et bleuâtre de trois hectares de
vergers siciliens! Leurs frissons argentés descendaient en lueurs
courtes jusqu'au bleu de la mer. En face, le rocher l'Eze, la cime
de la Turbie avançaient leurs éperons dans la turquoise liquide
des golfes, et jusqu'à la pointe de l'Italie, délicieusement
atténuée et lumineuse, c'était, surplombée par la crête énorme du
Carnier, une courbe héroïque de caps et de promontoires. Au fond
de la baie, le rivage de Beaulieu s'émaillait de villas._
_--Pourquoi me gâtez-vous ce paysage, disais-je au fils de la
maison, vous m'attristez avec vos racontars. Avouez-moi que
vous vous êtes payé ma tête, d'ailleurs comment ces gens-là
seraient-ils chez vous? Votre père ne supporterait pas toutes ces
tares.--Des tares! mais cela n'a aucune importance ici, et puis
il est très possible que ce soit des calomnies. La médisance est
dans l'air du pays, il y a une poussée de sève et une générosité
du sol qui font fleurir les aventures dans le passé des gens,
comme, les anémones aux talus et aux noms roturiers des titres de
noblesse. La marquise de Penafiore est peut-être une très honnête
femme, lady Sandrigham n'a sans doute jamais assassiné aucun mari
et il est plus que probable que le grand-père de Dombrokine n'a
jamais dévalisé personne; mais cela fait plaisir à tout le monde
de rapporter et de colporter ces petites histoires, cela amuse qui
les écoute et on a l'air bien informé. Du reste, cela n'empêche
personne de les recevoir, au contraire. Cela ajoute au prestige
des gens: un passé criminel est une telle auréole. La Riviera
est le pays des légendes; jamais mauvaise réputation n'y a nui à
personne. On y est curieux de scandales et avide de nouveautés;
une presse spéciale y vit aux frais des imbéciles et l'audace y
tient lieu de solvabilité et d'orthographe. Les diffamations y
ont si peu d'importance, que les tribunaux mêmes ne poursuivent
pas. Ce sont propos de bals masqués; et pour cause, car s'il
fut jamais société extravagante et drôlatique à faire pouffer
même un mort avancé, c'est bien celle que l'on rencontre ici, de
Saint-Raphaël à Menton, en comptant Antibes et le Cap Martin._
_Toutes les folles et tous les fous de la terre, tous les
déséquilibrés et tous les hystériques se donnent ici rendez-vous,
oui, tous en vérité. Il en vient de Russie, il en vient
d'Amérique, il en vient du Thibet et de l'Afrique australe; et
quel choix de princes et de princesses, de marquises et de ducs,
les vrais et les faux, les plus solidement rivés dans l'opinion
publique comme les plus notablement compromis! Et que de Majestés,
les régnantes et les déchues, les_ celles _en exil, les déposées
et celles à la veille de l'être! les rois sans liste civile et
les ex-reines encombrées de budgets, les vrais budgets, ceux des
économies du règne. Et que sais-je encore! toutes les unions
morganatiques, toutes les anciennes maîtresses d'empereurs,
tout le stock des ex-favorites! Et des croupiers épousés par de
millionnaires Yankees, et des tziganes enlevés par des princesses,
et des ex-marmitons devenus secrétaires de princes, et des
pianistes déconcertants pour tous les concerts intimes, Liszt,
Franck et Chopin toutes les phtisies roucoulantes de Schumann,
des artilleurs aimés par de grandes tendresses, des cochers
pour baronnes moscovites et des Alpins pour boyards nihilistes,
théosophistes et voyageurs; et là-dessus quel inénarrable lot de
vieilles dames! les vieilles dames!!! Et Vanonges scandait les
mots: les vieilles dames!_
_La Riviera est leur patrie imméritée; nulle part vous ne
rencontrerez pareille collection de jeunes centenaires et
d'autruches pavoisées. Certains matins soleilleux de la Promenade
des Anglais valent les fresques d'Orcagna au Campo Santo de
Pise. Pas besoin d'aller en Italie, vous avez ici le même ciel
et les mêmes ostéologies récrépites à neuf, retapées et fardées.
Le climat les prolonge, mais notre œil en souffre. Et certains
soirs, à l'Opéra de Nice donc, il y a des entr'actes où la salle
apparaît macabre avec tous ces siècles dans les loges entassés.
C'est à croire qu'on ne ferme pas les cimetières, la nuit, et que
les macchabées s'en échappent; et le maquillage de ces belles
ancestrales! Il y en a de si blêmes sous leurs bouclettes blondes
qu'on les croirait poudrées avec de la râclure d'ossements; mais
leurs modes sont si charmantes et leurs diamants d'une eau si pure
qu'il faut bien leur pardonner. Toutes, du reste, sont nobles:
baronnes, vicomtesses, comtesses et marquises. Voyez ici chez mon
père, sauf Amforti et vous, nous sommes tous titrés. O Riviera,
Riviera, bleu paradis des rastaquouères et des déséquilibrés, les
faux nez y fleurissent encore plus que le mimosa, les faux nez et
les faux noms et les faux titres. Cela nous vient en traversant le
Var, ce Rubicon des Alpes-Maritimes._
_A part cela, le pays est divin; il le serait peut-être moins sans
cela. C'est l'ombre nécessaire au tableau, bien petites ombres
dans l'étincellement de lumière et les immenses nappes de ciel
de ce prestigieux climat. Attendez seulement un mois, quand les
amandiers seront en fleurs et que le bleu du large s'éclaboussera
de floconnements roses qui seront autant de branches de pruniers
et de pêchers; c'est alors que vous sentirez monter des golfes et
des promontoires la poésie virgilienne de nos vergers d'oliviers.
Avril sur la Riviera! Ah! la silhouette violâtre du rocher d'Ezet
et du Carnier, les arabesques d'or de l'Estérel dans le couchant,
là-bas, à l'extrémité de la baie des Anges, la nostalgie des
voiles latines tachant de rouille l'horizon, et sur le bloc des
môles cette eurythmie antique: les pieds nus des pêcheurs! C'est
alors que vous les retrouverez à tous les tournants de route, les
coins d'Italie, de Sicile et d'idylles dont nous portons en nous
le rêve ou le souvenir. Avril, quand les affreux Cooks du carnaval
ont disparu, emportés par les derniers trains de plaisir et que
les Altesses sont signalées. Avril, quand Édouard VII à Cannes
et Léopold à Beaulieu déchaînent à toute vitesse, le long de la
Corniche, toutes les courses à l'abîme des grands automobiles._
_Martingales et poudres de riz, soda-water et relents de pétrole,
cake-walks, gigues et tarentelles, tableaux vivants et premières
de Gunsbourg, comptes rendus du_ Petit Niçois, _de l'_Éclaireur
_et du_ Monde Élégant, _annonçant vingt-cinq matinées par jour et,
le soir, les cinquante débuts de cinquante chanteuses mondaines
toutes étrangères, de Boston, de Milan, de Varsovie ou de
Berlin; réceptions annoncées, clamées et réclamées de toutes les
noblesses d'hier, d'aujourd'hui et de demain; soirées privées et
bals d'hôtels, prose enchantée du_ Nice littéraire _et du_ Petit
Monégasque _célébrant l'arrivée du trust de charbon, du roi du
cuivre et de l'empereur du bœuf salé, iris noirs de Suze, iris
verts de Menton, œillets du Var et violettes de Parme, c'est alors
que toute la Riviera flamboie, rutile, grouille et poudroie dans
de la clarté, dans du vacarme, dans des parfums et du mistral._
_O les grandes orgues du vent dans les sapins du cap d'Antibes et
les élégies de Mme de Montgommery à travers les chines verts du
cap Martin!_
AME DE FEMME
I
SUITES DE VEGLIONE
--Tu n'es pas encore couchée, grand'mère? A ton âge? Tu vas
prendre mal.--Les cimetières sont donc ouverts la nuit?--Le
service de la voirie est bien mal fait!--Il n'y a pas de police
de morts, à Nice?--Un beau domino, mais un fichu corset.--De 1840
au moins? Il date.--Madame est riche.--N'ôte pas ton masque!
Comme tu regardes les hommes, mâtin! quels yeux!--Ceux de ton
temps étaient mieux, avoue-le.--Combien tu regrettes... Ton temps
perdu.--Laissez donc, madame en guette un petit de son âge.»
Les sarcasmes pleuvaient sur le domino réfugié, cerné, acculé
dans un angle du couloir. C'était au dernier veglione de Nice:
une bande de joyeux fêtards avait fait cercle autour du camail et
de la robe de moire d'un masque hermétiquement clos: deux tours
d'Alençon soigneusement ramenés et rabattus sur un loup, dont le
satin jaune luisait.
La femme qui se dissimulait sous ce double voile n'était pas, ce
soir de mardi gras, en quête d'aventure. Engoncée de soie roide,
la taille volontairement volumineuse... et méconnaissable sous les
plis d'un domino ample, le masque dévisageait obstinément tous
les hommes et d'un œil de policier fouillait les recoins de la
salle et des couloirs. L'inconnue allait, uniquement préoccupée
de découvrir quelqu'un, et ce quelqu'un, le hasard s'obstinait à
ne pas le mettre sur ses pas. Déjà depuis deux heures, le domino
jonquille rôdait inquisiteur, en arrêt devant tous les groupes,
inventoriant dans un forcené pourchas les consommateurs du buffet,
les flirteurs du foyer et les danseurs du bal.
Son manège avait fini par intriguer quelques habits noirs.
Indifférente à toutes les attaques, à la moindre tentative
d'emprise la femme se dégageait prestement, glissait comme une
anguille entre les mains fureteuses, et, murée dans son silence,
poursuivait sa chasse à la porte des loges et dans les plus
infimes couloirs.
Piqués au vif, quelques noceurs avaient résolu d'en avoir le cœur
net. Ils avaient guetté le domino jaune et, le cernant au bas d'un
petit escalier, l'avaient acculé dans un coin. Le domino était
devenu cible, on le criblait maintenant de saillies mordantes.
La main finement gantée, l'étroitesse du pied moulé dans les
jours d'un bas de soie noire avaient trahi une élégante. La femme
traquée ne disait pas un mot: à petits coups cinglants d'éventail
elle décourageait les mains entreprenantes et tenait en respect
les oseurs: mais aux pires hypothèses sur son physique et sur son
âge elle opposait un mutisme obstiné. En vain la lâcheté des mâles
surexcités l'insultait-elle maintenant à cœur joie; la goujaterie
de ses agresseurs ne faisait pas tressaillir un pli du domino.
Seulement, parfois, sous les dentelles et le satin du loup deux
yeux d'acier flambaient étrangement.
Des gens avaient fini par s'attrouper autour de ce combat d'une
femme isolée contre huit hommes, et de Bergues avait fait
comme les autres, curiosité ou désœuvrement, dans la tristesse
tumultueuse et morne de ce bal.
D'autres dominos s'étaient mis de la partie: «Démasquez-le,
braillait une fille à demi-nue dans les velours ciselés et les
brocarts déteints d'une dogaresse de louage, c'est un homme!
Démasquez-le!» Et chatouillée par deux cavaliers à faux nez, la
Vénitienne d'occasion se renversait et s'offrait avec un rire
hystérique.
Le domino se taisait toujours, mais les ripostes de son éventail
étaient devenues rageuses. Un énervement gagnait l'inconnue, ses
coups maintenant faisaient mal.
«Tu te fâches...», mais, bousculant le groupe qui l'emprisonnait,
la femme venait de se frayer un brusque passage vers deux dominos
de satin blanc, tout à coup surgis à la porte du foyer. Depuis
leur apparition, ses étranges yeux clairs ne quittaient plus le
couple.
Le domino jonquille allait droit à eux et d'un geste emporté,
sans que rien n'eût fait prévoir une telle violence, en un clin
d'œil arrachait aux deux déguisés leurs loups. Démasqués, les
deux dominos, un jeune homme et une jeune femme demeuraient figés
de stupeur. C'était un tollé général. On huait l'incorrection du
domino jonquille.
La femme qui venait de commettre cet acte inqualifiable,
balbutiait, tremblante et d'une voix étranglée: «Pardon, pardon,
je me suis trompée.» Le couple qu'elle venait d'insulter si
gravement n'était pas celui qu'elle cherchait; mais le public
n'admettait pas sa méprise. Celle qui venait de s'en rendre
coupable était assiégée, insultée, molestée par la foule; on
s'ameutait dans les couloirs.
«Démasquez-le, démasquez-le, braillaient des voix devenues peuple,
c'est un homme!» Déjà des mains se tendaient vers les dentelles et
le loup du masque.
La femme, atterrée, ne se défendait plus. De Bergues, poussé
maintenant au premier rang des curieux, lisait dans la pâleur des
yeux devinés un tel effroi, une telle détresse qu'il s'en sentait
tout remué. Il écartait les agresseurs, et, s'emparant du bras de
la misérable: «Laissez, je connais madame. C'est une malade, une
malheureuse malade. De grâce, messieurs, un peu de courtoisie, ne
molestez pas une femme... Vous étouffez madame! je vous garantis
que c'est une femme...»
L'assurance de son ton, son encolure et sa prestance en
imposaient; la voix de de Bergues faisait taire les murmures. De
vagues engueulades, des gouailleries de bal masqué s'éteignaient
dans une rumeur.
Le domino jaune avait posé son bras sur celui de de Bergues.
«Appuyez-vous sur moi, madame, soyez sans crainte. Où dois-je vous
conduire?--A ma voiture, répondit moins une voix qu'un râle, le
numéro 1.229.
La femme maintenant défaillait: de Bergues devait la soutenir. Il
descendait lentement l'escalier, un chasseur hélait le fiacre, le
jeune homme mettait le domino en voiture.--Votre nom, votre carte,
monsieur, implorait un souffle, que je sache au moins à qui je
dois... Merci, merci. Voulez-vous dire au cocher de retourner où
il m'a prise, à l'hôtel d'où je viens.»
Et la portière se refermait sur l'inconnue.
De Bergues avait tout à fait oublié cette aventure, quand, à trois
semaines de là, le courrier du matin lui apportait une longue
enveloppe de bristol résistant et bleuâtre timbrée d'argent mat;
l'écriture lui était complètement étrangère.
Le jeune homme faisait sauter le cachet.
_La Pergola. Antibes._
_La duchesse d'Eberstein-Asmidof serait heureuse de recevoir M.
Henri de Bergues à la Pergola. Elle lui serait même reconnaissante
de vouloir bien ne pas trop différer sa visite. La duchesse sera
chez elle le lundi, le mercredi et le vendredi de la semaine
prochaine, de trois à sept. M. Henri de Bergues sera le bien
venu. Inutile que M. Henri de Bergues prévienne la duchesse de sa
visite. On ose absolument compter sur lui._
Le billet laissait le jeune homme rêveur.
La Pergola, la duchesse d'Eberstein-Asmidof.
De Bergues ne connaissait que trop de réputation la châtelaine de
la Pergola. Ses déportements étaient depuis dix ans la fable et
le scandale de la Riviera; le domaine d'Antibes avait lui-même sa
légende.
On y montrait la place où le comte Zicco, un des amants de la
duchesse, s'était tué dans une chute de cheval, et cela dans une
des allées du parc. La monture emballée avait buté contre un
cactus géant, et l'homme désarçonné, pris entre sa bête et les
dards onglés et coupants de la plante, était mort. La duchesse
avait fait enterrer son amant à la place même du désastre. En
Riviera on ne refuse rien aux millions et surtout aux millions des
personnalités princières, et la duchesse était par sa mère une
Scatelberg-Emerfield.
De branche allemande, elle avait épousé à seize ans le duc
d'Eberstein-Asmidof qu'on disait impuissant. Les Asmidof n'avaient
pas d'enfants. A la cour de Finlande on avait tout d'abord excusé
les écarts de la jeune femme, mais le scandale de ses caprices
avait pris un tel retentissement, que le grand-duc régnant avait
dû prier le jeune ménage d'aller donner ailleurs le spectacle de
ses fantaisies.
La Riviera en avait hérité. Depuis dix ans cette Allemande, qui
devait avoir maintenant dépassé la quarantaine, trouvait moyen
d'étonner la Côte d'Azur; et la côte est pourtant assez blasée sur
les excentricités de ses hôtes.
Le duc d'Eberstein n'existait pas pour sa femme. Musicien
accompli, piqué même de la folie de la composition et tout
acquis à la manière de Wagner, il passait ses journées et une
partie de ses nuits à élaborer de pénibles opéras que ne montait
pas Monte-Carlo. Sa femme n'existait pas pour lui. Toutes ses
préférences étaient pour l'harmonie, le contre-point, la fugue et
quelques vagues compositeurs ou musicastres qu'il hébergeait à
tour de rôle à la Pergola, jusqu'à concurrence de quelque nouveau
favori, car les engouements du duc étaient plutôt brefs.
Ceux de la duchesse avaient plus de durée. Cette Allemande
était une passionnée, mais elle avait la main malheureuse et
ses amants avaient des fins assez tragiques. Ses amants...
c'est-à-dire on en citait deux, le Hongrois, le comte Zicco, mort
si malencontreusement à la Pergola dans une promenade matinale, et
le beau chevalier Contaldini, tombé dans une crevasse pendant un
séjour du duc et de la duchesse à Saint-Moritz. Le nouvel amant
accompagnait, cet été-là, le couple dans les Alpes.
La duchesse était, bien entendu, étrangère à tous ces trépas, et
jamais un soupçon ne l'avait effleurée, mais elle en gardait une
auréole sinistre. Dans le pays cette exsangue et maigre duchesse
Wilhena passait pour avoir le mauvais œil. On lui prêtait d'autres
aventures.
Un dimanche de Carnaval, où elle s'était risquée sous le loup dans
les rues de Cannes et s'était mêlée au corso populaire, en quête,
on le voulait..., d'émotions anonymes, elle aurait été reconnue et
démasquée par des pêcheurs. L'intervention de la police l'avait
seule préservée de l'insulte.
Qu'y avait-il de vrai dans tout cela? L'amant actuel de la
duchesse, un Américain à peau blanche tacheté de son, master
Thomas Barret, un roux râblé à mufle de dogue avec, dans les yeux
bougeurs, la clarté d'eau de deux étranges prunelles vertes, la
désespérait de ses frasques et lui coûtait des sommes. L'Américain
était coureur et joueur. La misérable était folle de cet amant,
le dernier peut-être, car la duchesse n'avait jamais été jolie, et
maintenant la quarantaine l'alourdissait. Les sports, le surmenage
d'une vie sentimentale et nerveuse, ses coups de tête et de cœur
avaient brouillé son teint, flétri ses yeux. Elle se cramponnait à
cet ultime amour avec l'énergie désespérée d'une femme qui se noie
et n'en était plus à se compromettre. Elle avait déjà tout osé,
tout commis pour ce beau Saxon au mufle carré et court.
C'est à tout cela et à bien d'autres choses encore que songeait
de Bergues dans le rapide de Nice à Cannes. Il le quitterait à
Antibes pour se rendre à l'invitation de la duchesse.
Il s'était enfin décidé à tenter le voyage; une certaine
appréhension lui étreignait l'estomac et, plus ému qu'il n'eût
voulu se l'avouer, le jeune homme se laissait secouer par la
trépidation des freins en se demandant qu'est-ce que pouvait bien
lui vouloir l'Allemande de la Pergola.
Sa fatuité n'allait pas jusqu'à redouter pour lui un caprice de
l'Altesse. Tout enchanté qu'il fût de sa personne, de Bergues
était édifié sur son physique; il n'avait ni l'élégance rare
d'un Zicco, ni les yeux admirables d'un Contaldini, ni le rable
prometteur d'un Barett... mais tout de même, est-ce qu'on pouvait
savoir avec ses créatures! Et décontenancé, de Bergues sentait
sourdre en lui des effarements de Joseph.
«Antibes, trois minutes d'arrêt.»
II
UNE AME DE FEMME
De Bergues traversait une enfilade de vastes salons; les mollets
cambrés d'un laquais en bas de soie le précédaient; des escarpins
à semelles feutrées glissaient sans bruit sur les parquets
luisants, miroités de reflets. Des losanges et des rosaces, bois
de rose et bois des îles, aggravaient encore la solitude des
pièces. Un valet de pied, debout contre une porte, en ouvrait les
battants et introduisait de Bergues dans un fumoir.
C'était une haute salle en rotonde et qu'une immense glace sans
tain éclairait toute, une glace incurvée, dont l'épaisseur
épousait la courbe de la muraille. Le bleu du ciel et le bleu du
large entraient à la fois par la baie, on se serait cru en pleine
mer. Cette chambre de bord était meublée de confortables sièges
anglais, divans de cuir et fauteuils de Maple. Il y régnait une
atmosphère de maryland, de tabac turc et d'opoponax; des très
beaux tapis d'Orient, fond rose et fond vert, et, sur une lourde
table d'acajou, d'énormes roses Paul Néron dans une buire de
cristal étaient le seul luxe de ce fumoir.
De Bergues le parcourait d'un regard et presque en même temps
une porte latérale s'ouvrait à gauche, livrant passage à une
femme. Elle entrait d'un pas délibéré, presque masculin et
tendait la main au jeune homme: «Merci d'être venu, monsieur, et
pardonnez-moi la liberté grande que j'ai prise en vous priant
de venir ici; mais je tenais à vous remercier d'une précédente
courtoisie. Vous n'êtes pas inconnu pour moi». Et la duchesse, se
laissant tomber dans un fauteuil de cuir, invitait de Bergues à
s'asseoir.
Tout cela avait été si prompt et si imprévu, qu'il avait à peine
eu le temps de l'examiner. La duchesse avait croisé négligemment
une jambe sur l'autre dans une pose abandonnée et virile et se
prêtait maintenant à l'examen. C'était une grande femme aux
épaules carrées et aux hanches absentes, bâtie comme un uhlan et
qui n'avait plus ni fraîcheur ni jeunesse; le teint gâté par le
grand air, les paupières meurtries et les lèvres fanées par la
fièvre achevaient la disgrâce d'un visage chevalin, mais elle
avait des mains admirables, des mains longues et blanches aux
doigts fuselés, sans un joyau d'ailleurs...; et ses cheveux,
tordus en câble sur une nuque violente, étaient d'un or solide et
lourd. Coiffée par eux d'un casque de métal, la duchesse étonnait
par le contraste de sa face sombre avec la clarté de cette
coruscante toison.
Plus on la regardait, plus on voulait la regarder. Sa laideur
n'était qu'apparente. Une souplesse de félin animait et brisait ce
corps un peu massif de jeune guerrier; la vivacité de ses gestes,
leur brusquerie voulue n'en excluaient pas une langueur passionnée
et même dans son attitude garçonnière de sportswoman aux jambes
croisées, il y avait comme une ardeur offerte.
Elle était sans grâce, mais non sans charme, inattendue et
déconcertante. Ses moindres mouvements avaient de la race et,
si la face ravagée et vieillie accusait plus de quarante ans,
d'inoubliables yeux vivaient sous ses paupières lasses, des yeux
gris et changeants, couleur de sardoine, cette pierre étrange
dont l'éclat s'avive dans l'eau. Il y avait dans les prunelles
de la duchesse comme une flamme sourde et, quand elle les posait
sur vous, c'était la sensation d'une brûlure sur la peau et d'une
cuisson au cœur.
Il y eut un silence. La duchesse avait baissé les yeux pour mieux
laisser de Bergues la contempler. Elle les relevait brusquement
et, les plantant hardiment dans ceux du jeune homme: «Vous ne
me reconnaissez pas?» Et sa voix sifflait un peu ironique. «Il
faut croire que j'étais bien masquée. Je ne veux pas laisser
plus longtemps d'équivoque entre nous, monsieur, je suis le
domino du dernier Veglione, le domino jonquille, que vous avez
si spontanément et si généreusement défendu contre la goujaterie
du public des couloirs. Vous avez été tout simplement héroïque,
monsieur, ne vous défendez pas; car, en vous interposant entre moi
et la foule, vous affrontiez le pire des dangers, le ridicule.
J'étais grotesque, je le sais, volontairement grotesque, je
ne voulais pas être reconnue et, quand les hommes d'esprit de
cette morne fête me traitaient de travesti et de vieille femme,
rien ne me rassurait plus que leurs stupides attaques. Elles me
prouvaient combien j'étais loin de leur pensée: mon incognito
était bien gardé, mais ces deux dominos blancs sont passés,
j'ai cru reconnaître le couple pour lequel j'étais venue, j'ai
perdu la tête et j'ai risqué ce malheureux geste. Ce geste a
déchaîné la foule et sans vous j'étais perdue. J'ai vu le moment
où j'allais être démasquée, déshabillée peut-être par des mains
féroces de manants et de mufles et j'ai connu le frisson des
misérables femmes tombées au pouvoir de l'émeute, les jours de
fureur populaire. Quand, fendant le flot des masques, vous m'avez
pris le bras pour me tirer de cette impasse, saviez-vous à quoi
je songeais, sous mon loup et mes dentelles? C'est fou et c'est
ainsi: à la princesse de Lamballe égorgée par les Septembriseurs;
oui, dans ce Veglione, c'est la princesse de Lamballe, assommée
et dépecée au seuil de la Force, dont la vision s'imposait
obsédante au milieu de toutes ces faces gouailleuses et de ces
masques ricaneurs.
«... Et vous, vous êtes venu. Seul entre tous, vous avez deviné
mon affreuse détresse, mon angoisse et ma terreur! J'étais si
malheureuse ce soir-là, si malheureuse! Et sans me connaître, mais
ému de pitié pour l'être douloureux que vous deviniez en moi, vous
avez tenu tête à ces brutes, vous avez dit... ce qu'il fallait
dire, je ne sais plus quoi et vous m'avez offert votre bras... et
le cauchemar s'est dissipé et, vingt minutes après, j'étais à mon
hôtel; en sûreté et je pouvais croire que j'avais fait un mauvais
rêve... et voilà pourquoi je vous tends mes deux mains, monsieur,
en vous disant merci du fond du cœur.»
La duchesse s'était levée et avait pris les mains de de Bergues
dans les siennes.
Elle le regardait de haut en bas, le dominant de tout son buste et
semblant jouir de sa confusion. «Et nous pourrions en rester là.
Vous m'avez sauvée, je vous ai remercié. J'ai tenu à le faire de
vive voix et chez moi; le valet de pied pourrait maintenant vous
reconduire et tout serait dit, l'aventure serait terminée. Quand
vous m'avez délivrée de toute cette racaille, vous ignoriez que
vous preniez la défense de la princesse d'Ebernstein Asmidoff.
Votre pitié d'homme et votre courtoisie de galant homme vous ont
seules poussé à cet acte... Mais je ne me croirai pas, moi, une
Scaterberg-Eberfield, si je m'en tenais là.» Et sur un mouvement
irréfléchi de de Bergues. «Vous saurez pourquoi j'étais à ce bal,
et d'autres choses encore. Il me plaît de me confesser un peu à
vous, je suis protestante et j'ignore la confession. Oh! ce n'est
pas que je veuille me justifier. Toute gâchée que soit ma vie,
tout ce que j'ai fait, je le referais encore si la chose était à
refaire, mais cela me soulagera de causer un peu avec vous; cela
débridera l'abcès comme disent les chirurgiens. Si je vous prends
comme confident, c'est que dans ma vie déjà longue de femme de
quarante ans, vous êtes le premier galant homme et le premier
honnête homme peut-être qu'il m'ait été donné de rencontrer, oh!
je n'excepte même pas le duc. Avant votre rencontre (j'ai eu des
amants, pourquoi m'en cacherai-je, toute l'Europe le sait, et
ceux, que j'ai eus dans ce pays, ont pris soin de le clamer sur la
Riviera). Avant votre rencontre, tous ceux que j'ai connus: des
poupées, des ruffians ou des goujats... Je suis mal mariée, je ne
suis pas jolie, j'ai des millions et je suis née indépendante,
le duc me laisse libre de mes actions. Vous jugez de ma vie, moi
qui eusse été une épouse et une mère admirables si j'avais eu un
mari et des enfants... Le duc n'est qu'un musicien, n'insistez
pas. Oui, c'est ainsi. Des cerveaux vides et de gros appétits de
plaisir et d'argent, voilà ce que j'ai trouvé toujours autour de
moi. Et la présence de tels êtres dans mon ombre est logique: ma
naissance et ma situation ont fait de moi une proie...
«Tayaut! En chasse! la meute des bas instincts est accourue,
toutes les convoitises allumées me traquent et m'ont traquée,
c'est la curée de la duchesse d'Ebernstein Asmidoff. On me dit si
follement généreuse, n'est-ce pas, monsieur?»
Et sur un geste de de Bergues: «Ne protestez pas, vous connaissez
Thomas Barett, l'Américain que l'on me prête pour amant et qui
l'est en effet. C'est pour lui que j'étais à ce Veglione. On
m'avait prévenue qu'il y serait avec une autre femme, et une
femme jeune, jolie, et qu'il désire et qu'il aime, car moi... On
n'aime pas la duchesse d'Ebernstein, on en est l'amant. Oui, c'est
ainsi, je n'ai aucune illusion sur Thomas Barett, je le méprise
et je l'adore: c'est de la bassesse, mais c'est aussi de l'amour.
Le mépris n'exclut pas la passion, au contraire, et les manuels
d'éducation pour jeunes filles établissent seuls qu'on ne peut
aimer que ce qu'on estime: leçons de cithare et romances sans
paroles de Mendelssohn, cela est du même bateau, comme vous dites
dans votre argot français.
«Donc, j'aime Thomas Barett, je l'aime follement, éperdument, avec
la frénésie d'une femme qui se meurt, car, après lui, je le sens,
je n'aurai plus le courage de renouer une autre intrigue. Les
miroirs ne mentent pas, je sais quelle figure m'a faite l'amour
de l'amour. Après Barett, que je chéris lâchement pour tout le
mal qu'il me fait, je n'aurai plus de liaison et je glisserai
froidement au libertinage: ce sera la passade à l'heure ou à la
nuit avec les croupiers de cercle, les musicanti, les cochers de
grande remise et les coureurs de vélodromes, clientèle habituelle
de toutes les vieilles belles échouées en Riviera.»
Et avec une flamme bleue dans ses prunelles apparues agrandies,
toute sa pauvre face transfigurée par la passion: «Aussi, quand
le lundi gras, un billet anonyme me prévenait que Thomas Barett,
que je croyais à Paris (_il avait pris congé de moi le samedi_)
se cachait à Nice avec une jeune maîtresse, qu'ils y suivaient
les fêtes du Carnaval et assisteraient le mardi au Veglione de
l'Opéra, tout mon sang ne faisait qu'un tour.
«Le billet donnait le détail de leur journée de la veille. Ils
avaient été à la Redoute après avoir suivi dans la journée la
bataille des confettis. On ne savait où ils étaient descendus,
mais une indiscrétion de costumier avait révélé la couleur des
dominos qu'ils porteraient au Veglione du mardi. Barett et son
amie seraient en satin blanc fleuri d'œillets et de mimosas. La
lettre était signée: _Une femme qui se venge, car elle l'aimait
comme vous_.
Cette lettre! le cœur me chavirait sous les côtes en la lisant, et
j'avais dans les veines le froid de la mort et la brûlure de la
fièvre. Une angoisse m'étouffait, car cette lettre était la preuve
de la double trahison.
«Trompée, certes, je savais qu'il me trompait depuis longtemps,
mais pas avec cette duplicité et ce cynisme, dans le pays même,
à une heure d'Antibes où personne n'ignore que cet homme est mon
amant, et puis je le haïssais pour ce dernier mensonge, ce départ
prétexté à Paris! Il avait menti comme une fille, lui que je
croyais un homme; alors la fureur m'aveuglait; et décidée à tout,
avide de scandale, je partais pour Nice, y descendais à l'hôtel
et allais à ce Veglione. Vous m'y avez vue rôder, comme une bête
blessée, au milieu des quolibets des couloirs; vous avez vu mon
geste et vous avez deviné ma détresse, ma honte et ma douleur.
Pourquoi reviendrais-je sur cette scène? Vous m'avez secourue,
défendue, sauvée; votre bonté vous a averti, vous, et vous avez eu
pitié de l'agonie d'âme que je traînais, ce jour-là, au milieu de
ces viveurs.
«On m'avait dupée, bafouée, on avait tablé sur ma passion et ma
jalousie; quelqu'un avait pris comme hochet et mon angoisse et
ma peine. Et l'instigateur de cette abominable comédie, l'auteur
de la lettre dénonciatrice, savez-vous où je le découvrais? Chez
moi, le lendemain même, à ma table. A sa façon mielleuse de
s'informer de ma santé, à son inquiétude affectée à propos de ma
pâleur et de la cernure de mes yeux, à la joie mal dissimulée de
son regard faux et cruel, je reconnaissais dans mon mari l'affreux
mystificateur de la nuit. C'est le duc qui m'avait fait adresser
cette lettre, je n'en pouvais plus douter. Le rayonnement de
toute sa face de fourbe le trahissait encore plus que son effort
d'obséquiosité. Ebernstein avait ajouté cette lâcheté à tant
d'autres, car le duc... si vous saviez, si vous saviez...»
III
IDYLLE PRINCIÈRE
«--Le duc! mais il a été le mauvais génie de mon existence. C'est
lui qui m'a faite ce que je suis! Son ombre a pesé sur toute ma
vie. Si vous saviez, si vous saviez!...» La duchesse s'était levée
et, appuyée des deux mains sur la table, regardait éperdument
de Bergues dans les yeux, puis elle se laissait retomber sur le
divan, le bras gauche posé sur un coussin; de la main droite
elle s'appliquait sur la joue une grosse rose prise à la gerbe
de la buire de cristal. Elle rafraîchissait ainsi aux pétales la
fièvre de ses pommettes; la honte les avait faites brûlantes.
Elle continuait de se tamponner le visage avec la fleur; et ce
mouvement machinal, le jeune homme se souvenait l'avoir déjà
surpris chez des êtres malades de la poitrine, à l'heure où monte
la fièvre du soir.
«Je n'ai pas à me défendre, je ne cherche pas à me justifier, mais
pourtant si j'avais eu un autre mari, je ne serais pas descendue
où j'en suis... le Duc! Si vous connaissiez l'enfance que j'ai eue
dans cette petite cour patriarcale et démodée de Scaterberg, notre
éducation et nos jeux de jeunes filles à mes sœurs et moi... Mes
sœurs! si vous aviez connu mes sœurs!.., leurs yeux plus grands
que l'innocence, leur belle santé d'âme et de corps, leur gaîté
de pensionnaires dans ce grand parc d'Emerfield où nous voulait
libres et grandies en pleine nature un père imbu des idées de
Jean-Jacques et demeuré, en plein XIX^e siècle, enthousiaste
des _Confessions_. Et ce domaine d'Emerfield, au cœur du Tyrol
autrichien, ses horizons de montagnes et de forêts séculaires,
son immense parc aux pentes boisées de sapins, qui descendaient
à un petit lac, un lac moiré d'ombre aux eaux bleu paon, comme
le Konigsee de Salzbourg, ces paysages de légende et de rêve que
célèbrent tous les conteurs allemands, et les mœurs naïves des
cœurs braves et simples que sont restés les montagnards de chez
nous!... Dire que c'est dans cette fraîcheur et cet apaisement,
parmi ces âmes robustes et saines, dans la gravité calme et
souriante d'une vie contemplative que je suis née, que j'ai
grandi, moi la duchesse d'Ebernstein-Asmidoff. Et le scandale de
ma vie actuelle en Riviera a débuté par une enfance de princesse
de conte, dans les parfums de résine et de menthe sauvage d'un
parc héréditaire, parmi des reflets de neige et de bois de sapins,
dans un pays de bûcherons, de pâtres et de chasseurs d'izards, au
milieu du songe des lacs et du fracas des torrents!»
La rose rouge que la duchesse appuyait sur ses joues s'était
effeuillée. Elle en avait pris une autre et en promenait avidement
les pétales sur son visage brun. On eût dit qu'elle respirait
le parfum du passé dans celui de la fleur et demandait à cette
amie odorante et muette le courage de poursuivre. La duchesse
continuait. «--Mes sœurs étaient autrement jolies que moi, mais je
passais bien à tort pour la plus intelligente. J'avais surtout
plus de décision, j'étais l'énergique de la famille. Il y a du
sang espagnol dans notre branche, apporté là par une grand'mère,
née Toloza-Cœli, et cette goutte de sang et de soleil, j'ai
tout lieu de croire que c'est moi qui l'ai dans les veines. Mes
sœurs étaient mélancoliques et douces, moi j'étais volontaire et
taciturne et, petite fille, j'avais déjà ce teint de bile qui
jure si violemment avec le blond de mes cheveux, et ces yeux
d'orage qui autrefois furent beaux. J'étais aussi adroite à tous
les sports. La décision de mon caractère, l'énergie que l'on me
prêtait et ma réputation d'écuyère accomplie fixèrent le choix du
duc régnant de Finlande: il demanda ma main à mon père pour son
fils.
«Le duc héritier (il a abdiqué depuis en faveur de son frère)
était un grand jeune homme blond, régulièrement beau de cette
beauté classique qu'ont tous les Ebernstein. Le duc Otto n'avait
alors que vingt-cinq ans, moi j'en avais dix-neuf. Le prince de
Finlande était assez sauvage; il vivait éloigné des affaires avec
une horreur marquée pour les fêtes de la Cour; il s'occupait
passionnément de musique. Très artiste, son indifférence politique
faisait craindre en lui une sorte de Louis II de Bavière, et
l'assidue présence auprès de lui de Berkestoff, le compositeur
russe, n'était pas faite pour endormir les appréhensions des
siens. On redoutait fort à Milerschurt l'influence du favori.
«Une femme de tête était nécessaire auprès de ce duc indolent et
chimérique et l'on songea à moi. Le duc Otto vint à Emerfield,
invité par mon père à la demande du sien; il se présenta en fiancé
et j'aimais de suite, moi, de toutes les forces de mon sang et
de mon âme ce beau prince mélancolique à la stature de dieu
scandinave, au profil grave et fier de héros danois.
«On nous maria...! Ce que furent ce mariage et la nuit de ces
noces! L'une et l'autre appartiennent autant au drame qu'à
l'opérette, tant le ridicule en fut tragique et déroutant... Le
duc n'est pas même un vicieux, c'est pis. C'est un impuissant.
Il y a dans le vice une fatalité et une tristesse qui peuvent
émouvoir; et dans l'ardeur aveugle de certains aberrés à courir
à leur perte apparaît parfois le grandiose des destinées
inévitables, toute la détresse des tares héréditaires, magnifiées
dans Euripide et Eschyle. Le duc n'est qu'un frigide, comme on
disait au grand siècle, mais compliqué d'un exaspéré misogyne.
Il a l'horreur et la haine de la femme, pis, il a horreur et la
haine de l'amour et c'est là son crime, car sa tare physique et
la lâcheté de son mariage, de ce mariage consenti pour complaire
aux siens, je les lui aurais pardonnées si dès le premier jour il
ne s'était acharné et complu à semer dans ma vie la ruine et le
désespoir.
«Le baiser glacé dont il effleurait mon front, le premier soir
au seuil de l'appartement nuptial, il ne le renouvela jamais. Je
n'avais fait que changer de nom et de résidence et, de princesse
de Scaterberg devenue duchesse d'Ebernstein, je n'en demeurai pas
moins implacablement jeune fille. Quoique un peu déconcertée et
surprise, je me serais résignée à mon sort, si les yeux moqueurs
des autres femmes et les questions perfides des princesses ne
m'avaient enfin avertie. J'étais seule, sans défense sur une
terre étrangère, ou ma qualité d'Autrichienne était presque une
offense; il ne me fut bientôt plus permis d'ignorer l'hostilité de
la Cour.
«Echos de l'opinion populaire, certains journaux s'enhardirent
jusqu'à l'insulte. On s'étonna de la stérilité de l'étrangère; le
peuple réclama une grossesse. Je me cabrais et, enfin émue après
dix mois d'affronts dévorés et subis, un soir je pris mon courage
à deux mains et pénétrai chez le duc. Je l'informais de l'attitude
des siens vis-à-vis de sa femme, et lui expliquais clairement ce
que son peuple réclamait de moi.
«Je me souviendrai toujours de cette soirée. Le duc était dans
son cabinet de travail, installé devant une table où il notait
une fugue qu'il avait composée quelques jours auparavant. Je vois
encore les grandes orgues régnant au fond de la pièce et leurs
tuyaux argentés qui montaient jusqu'au plafond. Il ne levait
même pas la tête et continuait d'écrire; je posais une main
sur une pile de partitions et, pendant que la plume criait sur
le parchemin, je lui exposais ma requête. Ma voix me semblait
étrangement changée dans le silence. Le duc daignait enfin lever
le front: «Des enfants, mais il ne tient qu'à vous d'en avoir,
madame. Arrangez-vous en conséquence. Je vous laisse absolument
libre, cela ne me regarde pas.»
«Il s'était mis debout, me faisait un grand salut et, traversant
le hall, pénétrait dans sa chambre. Il en poussait le verrou.
«Je demeurai indignée, stupéfaite.
«Et alors... la déchéance commença. Le duc l'avait voulu.