Le soir approchait. La fraîcheur de l'eau calmait les souffrances
de Kourroglou. La princesse se dit: «Il répète sans cesse le nom de
Kourroglou. Ah! si c'était lui-même! Parle, avoue la vérité, lui
dit-elle, es-tu Kourroglou?» Et comme il l'assurait, elle reprit:
«Kourroglou est, dit-on, de la même taille que mon père le sultan. Je
vais te faire essayer sa robe royale. Si elle est trop longue pour toi,
je ferai enfoncer des clous dans tes talons afin que tu deviennes plus
grand. Si elle est trop courte, je te ferai couper les pieds. Si elle
est trop large, je te ferai ouvrir le ventre, et on le remplira de
paille pour te grossir.»
Kourroglou dit: «Tu me punis selon le code d'Abou-Horeyra. N'importe,
j'essaierai la robe.»
Il sortit de l'eau, et Nighara, de ses propres mains, lui passa la robe.
Elle semblait avoir été faite pour lui. Alors ils jetèrent leur main
autour du cou l'un de l'autre, et entrèrent dans le pavillon, où,
suivant la coutume turque, ils burent dans la même coupe. Alors la
princesse dit: «As-tu amené ici ton fameux cheval Kyrat?--Oui, je l'ai
amené.--Il faut donc que tu trouves pour moi un autre cheval aussi bon
que Kyrat.»
Kourroglou voyant les progrès qu'il faisait dans le coeur de la
princesse se mit à chanter:
«Humide, humide est la neige que l'on voit au sommet des grandes
montagnes! Tes yeux brillants soufflent la fraîcheur sur mon coeur
embrasé! Mon cher amour est couvert d'habits couleur de rose; elle est
tout entière d'une teinte rose. L'eau qu'elle boit est aussi pure que
l'azur du ciel. Ses yeux sont enivrés d'amour et de vin.
«Je suis Kourroglou. Ne suis-je pas libre de me promener dans ces
bosquets? Je ne puis marcher en liberté dans le monde, car le monde est
trop étroit pour moi.»
Kourroglou ayant combiné son plan avec la princesse, reprit ses habits
de mollah et sortit du harem comme il y était entré. Il fut arrêté à la
porte par les gardes, qui lui dirent: «Saint homme, puisque tu as accès
auprès de la princesse, commande-lui, au nom du ciel, de nous faire
toucher notre paie; car, depuis le départ du sultan son père, nous
n'avons pas reçu une obole.
--Je vous jure que je vous ferai payer, dit Kourroglou, et, en
attendant, pour lui marquer votre mécontentement, vous devez abandonner
vos postes, et vous refuser à escorter la princesse.»
Ayant donné cet avis charitable, le fourbe retourne chez sa vieille
hôtesse, et va ensuite acheter au bazar un beau poulain de trois ans, le
ramène à l'étable, prépare lui-même la selle, et, au lever du soleil,
en entendant les trompettes sonner pour annoncer une promenade de
la princesse hors la ville, il paie magnifiquement sa vieille, lui
conseille de se cacher afin de n'être point persécutée à cause de lui,
et monté sur Kyrat, suivi par le poulain attaché à son étrier, il s'en
va sur la route attendre Nighara, qui bientôt arrive dans son chariot.
Il l'enlève des bras de ses femmes, la met en croupe et s'enfuit avec
elle dans le désert. Là, tombant de fatigue, il s'étend sur le gazon et
cède au sommeil. La princesse lui demande s'il compte dormir longtemps.
«Mon sommeil est de deux sortes, lui dit-il. Le plus court est de trois
journées, le plus long est de sept journées. Mais écoute, ma bien-aimée.
Kyrat a le don de pressentir l'approche de mes ennemis. Quand l'ennemi
se met en route pour me poursuivre, Kyrat hennit; quand l'ennemi est à
moitié chemin, Kyrat devient inquiet et souffle avec ses narines; quand
l'ennemi est tout près de se montrer, Kyrat gratte la terre et l'écume
lui vient à la bouche.» La princesse se plaint vainement du long somme
dont son amant la menace en plein désert et au milieu des dangers. Il
faut que Kourroglou dorme ou qu'il périsse; à cette robuste organisation
il faut un repos semblable à celui de la mort. Elle examine Kyrat avec
inquiétude, et quand elle a vu signaler le départ et la marche de
l'ennemi, quand elle a remarqué ses sabots grattant la terre et sa
bouche couverte d'écume, elle éveille Kourroglou, ainsi qu'elle a été
avertie par lui de le faire. Aussitôt il se lève, rattache les sangles
de son coursier, fait monter Nighara sur l'autre, et attend de pied
ferme le jeune sultan Burji, qui accourt à la délivrance de sa soeur
Nighara. Kourroglou, par ses terribles chansons, porte l'épouvante dans
le coeur des guerriers du prince, et bientôt, s'élançant au milieu
d'eux, il les disperse comme un troupeau de gazelles. Mais Burji-Sultan,
résolu à reconquérir sa soeur, s'élance seul contre lui. «Que faire? dit
Kourroglou dans son coeur; si je tue le frère de ma bien-aimée, elle ne
me le pardonnera jamais et remplira ma vie d'amertume.» Nighara se prend
à pleurer. «O Kourroglou! je n'ai qu'un frère, ne le tue pas.--Mon amie,
ne crains rien,» dit Kourroglou. Et, s'adressant au prince: «Le chef de
tes écuries ne gagne pas le pain qu'il mange; il n'a pas seulement serré
les sangles de ton cheval. Je t'avertis que tu roules sur ta selle.
Descends et raccourcis tes sangles, tu combattras ensuite contre moi.»
Le Turc crédule descend pour arranger sa selle. Pendant ce temps,
Kourroglou s'approche avec précaution, le renverse, s'assied sur lui et
feint de vouloir le tuer. Burji pleure et se lamente: «Le sultan mon
père n'avait qu'une fille et un fils; tu enlèves l'une, tu vas tuer
l'autre. Toute la famille va être éteinte.--Je t'accorde la vie à
condition que tu me donnes ta soeur en mariage. Je suis aussi savant
qu'un mollah; j'ai lu les sept volumes des commentaires arabes sur le
Koran; je sais par coeur toutes les formules usitées dans les mariages.»
Le prince prononce avec lui la prière nuptiale consacrée par le Koran,
et lui accorde sa soeur. Kourroglou le relève, l'embrasse au front, et
lui dit: «Désormais, au nom et par l'autorité du sultan Murad ton père,
je gouverne et règne à Chamly-Bill. Où aurait-il trouvé un meilleur
parti pour sa fille?»
En continuant leur route vers Chamly-Bill, Kourroglou et Nighara
traversent encore quelques aventures. Ils pénètrent dans le camp d'un
jeune Européen qui tombe amoureux de Nighara, et veut l'enlever à son
époux. Kourroglou est forcé de détruire sa suite et de piller ses
trésors; il est même au moment de le tuer pour lui apprendre à vivre,
lorsque Nighara, touchée de l'amour de ce jeune homme, le fait sauver,
et menace Kourroglou d'avaler un poison mortel caché dans l'anneau
qu'elle porte au doigt s'il n'abandonne pas sa poursuite. Kourroglou se
soumet, et continue son voyage avec elle. Nighara montait à cheval aussi
bien que lui-même, et pouvait fournir une course aussi hardie, aussi
rapide que la sienne. Ils surprirent une caravane, se firent payer une
riche redevance, et là, encore, Nighara obtint grâce de la vie pour le
marchand.
Elle blâmait beaucoup son époux de commettre toutes ces violences. Il
lui répondit avec la franchise d'un honnête Turcoman: _Je ne laboure ni
ne trafique; il faut donc que je vole_. L'argument était sans réplique.
Enfin ils atteignent les portes de Chamly-Bill. Les brigands vinrent à
leur rencontre avec des acclamations, des chants et des décharges de
mousqueterie. «Guerrier, dit la princesse à Kourroglou, lequel d'entre
eux est Ayvaz? Montre-le-moi.
Improvisation de Kourroglou:
«Regarde ici, mon cher amour: ce cavalier est Ayvaz. Regarde-le, et
préserve mon âme du lit de feu de la jalousie. Regarde, voilà Ayvaz;
mais ne tombe point amoureuse de lui. Dans sa main étincelle un bouclier
hezzare. Le miel de l'éloquence est sur sa langue; et _la ligne du
pinceau de la main du Tout-Puissant_ est sur l'arc de ses sourcils.
Regarde; mais n'en tombe pas amoureuse. Ce n'est qu'un garçon de
quatorze ans. Une plume de grue est sur sa tête. Ce cavalier est Ayvaz,
oui, Ayvaz lui-même.»
Il présenta alors son épouse à ses compagnons en leur disant: «Nous
devons tous l'honorer, elle est la fille du sultan de Turquie;» et
Nighara s'étant assise sur le seuil de la porte de la forteresse, les
sept cent soixante-dix-sept cavaliers de la garde sacrée de Kourroglou
se prosternèrent devant elle, «O Dieu! s'écria Kourroglou, sois béni
et ton nom glorifié! Je dois à ta seule bonté d'avoir réalisé mes plus
chères espérances!» Il frappa les cordes de sa guitare et chanta ainsi:
«Les nuages de l'adversité ont été dissipés par la foi de Kourroglou.
Ils se sont évanouis comme la brume du matin. Voici mon Ayvaz.»
Nighara fit son entrée couchée sur les riches coussins d'un palanquin
d'honneur. Toutes les femmes et toutes les esclaves de Kourroglou
vinrent à sa rencontre, et l'introduisirent respectueusement dans le
harem. Belly-Ahmed fut tiré de sa prison et récompensé par un des
premiers grades dans la troupe. Ce même jour, on célébra le mariage
de Kourroglou et celui d'Ayvaz, auquel le maître donna une femme. Les
musiciens, danseurs et jongleurs vinrent en foule. Le vin coula par
torrents, et il coule encore à cette heure, dit ordinairement le _khan_
pour clore cette rapsodie.