Dans un des districts de l'Anatolie vit une grande tribu de nomades
connus sous le nom de Haniss. Elle est composée de trente mille familles
qui sont toutes riches et qui habitent un pays magnifique. Chacun de
ces chefs consacre sa vie à quelque objet favori. L'un aime les beaux
vêlements, un autre préfère les femmes, et un troisième est passionné
pour les chiens de chasse ou les faucons. Leur chef, Hassan-Pacha,
aimait les chevaux par-dessus tout. Quand il entendait parler d'un beau
cheval, il n'épargnait ni argent ni peine pour se le procurer.
Un jour, Hassan-Pacha vint dans ses écuries, et, après avoir examiné
plusieurs de ses chevaux, il dit à son vizir: «Certainement, aucun roi,
dans les cinq parties du monde, ne peut se vanter d'avoir une écurie
comme celle-ci.» Le vizir répliqua: «Aucun roi, il est vrai, n'a
d'écurie comme celle-ci; mais Kourroglou a un cheval à Chamly-Bill, du
nom de Kyrat, et Keyvan lui-même, celui qui gouverne les sept cieux, ne
possède pas son pareil.--O mon vizir! je suis prêt à donner tout ce
que j'ai pour acquérir ce joyau.--Pacha, ce n'est pas chose facile.
Kourroglou ne manque pas d'argent, et il n'y a aucune possibilité de lui
prendre son cheval de force.--Vizir, à l'homme qui m'amènera ce cheval
je donnerai la moitié de mon pouvoir; s'il dit: «Ce n'est pas assez,» je
lui donnerai la moitié de mes richesses; et si cela même ne le contente
pas, j'ai sept filles, il aura la liberté de choisir la plus belle pour
sa femme. Va, et fais proclamer à son de trompe, dans la direction des
quatre vents, à tous les camps de notre tribu, l'ordre suivant: «Qu'il
soit bey ou mendiant, vieux ou jeune, il sera mon gendre celui qui
m'amènera Kyrat.»
Il y avait dans la tribu de Haniss un certain marmiton nommé Hamza, dont
la tête et les sourcils étaient chauves, et qui était marqué de petite
vérole. Cet homme, ayant entendu la proclamation, accourut auprès
du vizir nu-pieds et à peine vêtu. «Que proclame-t-on ainsi,
vizir?--Qu'est-ce que cela te fait, à toi, vilaine tête chauve?--Je
demande seulement de quoi il s'agit?» Le vizir le mit au fait, et
ajouta: «L'homme qui réussira sera riche.--Qu'ai-je besoin d'argent? dit
Hamza; douze livres d'écorce de melon d'eau que l'on me donne à manger
chaque jour dans les cuisines suffisent à mon appétit.» Le pacha promet
de partager son pouvoir et ses richesses, et de donner l'une de ses sept
filles pour femme à celui qui lui amènera Kyrat. Aussitôt Hamza dressa
les oreilles. «Vizir, j'ai vu les sept filles du pacha; mais s'il
consentait à me donner la plus jeune...--Celui qui amènera le cheval
aura le droit de choisir.» Hamza se frappa la poitrine avec ses
deux mains, et dit: «Regarde-moi, regarde-moi; je suis l'homme qui
choisira.--En vérité? dis-moi comment, par exemple.--Le pacha aura
Kyrat; mais il faut que tu me conduises d'abord en sa présence.» Le
vizir pensa: depuis tant de jours que nous faisons publier cette
proclamation, il ne s'est encore trouvé personne qui voulût en profiter.
Voici le premier et le dernier; il faut le faire voir au pacha.
Hamza fut introduit devant le pacha. «Est-ce toi, pauvre tête fêlée, qui
as promis de m'amener Kyrat?--Moi-même; mais que me donneras-tu pour
cela, pacha?--Je te donnerai la moitié de mes richesses.--Je n'ai pas
besoin de richesses,--Je te donnerai la moitié de mon pouvoir.--Je n'ai
pas besoin de ton pouvoir; qu'en ferais-je?--Tu choisiras celle de mes
filles que tu voudras.--Pacha, je ne puis croire à tes paroles.--Que
puis-je faire de plus pour te convaincre?--Jure, en baisant le Koran,
que, dans le cas où tu violerais ta parole, tu divorceras d'avec chacune
de tes sept femmes.» Le pacha en fit le serment. Hamza lui dit: «Je suis
depuis longtemps amoureux de la plus jeune de tes filles; si je perds la
vie dans cette expédition, je n'en aurai nul regret; si, au contraire,
je ramène le cheval, j'aurai ta fille.» Le pacha dit: «Tu l'auras;» et
il baisa le Koran.
Hamza partit en hâte pour Chamly-Bill, où l'arrivée d'un pauvre diable
comme lui fut à peine remarquée. Après un mois de séjour dans ce lieu,
il pensa dans son coeur: «Tâchons de pêcher Daly-Ahmed avec l'hameçon
de l'amitié. Je trouverai peut-être ainsi moyen de m'introduire dans
l'écurie.» Il entra alors dans la cour de l'écurie avec circonspection
et à pas lents. Après avoir déchiré sa chemise sur sa poitrine, il
ramassa un tas de fumier; et, se jetant dessus, il se mit à pleurer et à
gémir à haute voix. Les larmes coulaient de ses yeux comme la pluie d'un
nuage. Daly-Mehter, écuyer de Kourroglou, passait justement de ce côté;
il vit un malheureux, tout nu et en larmes, assis sur ce tas de fumier.
Son coeur fut ému de pitié. Tout le monde sait que les fous[26] sont
très-portés à la pitié: «Pourquoi cries-tu ainsi, tête chauve?» Hamza
répondit: «Puisse-je devenir ton esclave! Je suis orphelin et étranger;
grâce à la laideur de mon front chauve, personne ne veut me prendre à
son service. Je désirerais pourtant trouver un maître qui put me donner
un morceau de pain.» Daly-Mehter pensa: «Tout le monde vit du pain de
Kourroglou; je prendrai cet homme à l'écurie, et je le nourrirai.» Pour
commencer, il releva ses manches jusqu'au coude; et remplissant un vase
d'eau chaude, il lava la tête d'Hamza, et, l'ayant nettoyé entièrement,
il lui donna ses vieux habits pour se vêtir. Hamza le chauve montra tant
de zèle et d'habileté dans son service, que la raison de Daly-Mehter lui
échappait d'étonnement. Un des deux meilleurs chevaux de cette écurie
était Kyrat, qui était attaché, par une jambe, à une chaîne dont
Kourroglou portait toujours la clef dans sa poche. L'autre, monté
habituellement par Ayvaz, se nommait Durrat. Ce cheval était aussi
attaché séparément, et la clef de son cadenas était dans la poche de
Daly-Mehter.
[Footnote 26: Par allusion à la signification littérale du mot _daly_,
fou, tête faible.]
Toutes ces circonstances furent bientôt connues de Hamza, qui commença à
désespérer de pouvoir jamais s'emparer de Kyrat. Kourroglou vint un
jour à l'écurie, et trouva Daly-Mehter endormi. Il regarda, et vit un
misérable en guenilles et à tête pelée, qui étrillait Kyrat avec une
brosse et un morceau de drap. Kourroglou et Hamza ne s'étaient jamais
vus auparavant. Kyrat était tendu comme un arc, sous la pression de la
puissante main de Hamza; et sa robe était toute luisante, par le fait
de son excellent pansement. Kourroglou trembla de toutes ses jambes, et
pensa dans son coeur: «L'homme sous le bras duquel Kyrat est plié ainsi
ne peut pas être un homme ordinaire.» Il cria: «Chien pelé, tu vas
emporter la peau du cheval: est-ce là la manière de l'étriller?»
Hamza prit un gros marteau de fer dans une niche, et, le levant sur
Kourroglou, il cria: «Que viens-tu faire dans cette écurie? Va-t'en,
vagabond.» Car, il lui avait été enjoint par Daly-Mehter de ne permettre
à personne d'entrer dans l'écurie. Kourroglou dit: «Fou, comment oses-tu
lever ta main sur moi?» Daly-Mehter fut tiré de son sommeil par ce
bruit. Il se releva, et salua son maître: «Quel est cet homme que tu as
engagé à mon service?--Puissé-je devenir ta victime! Des milliers
de gens vivent de ton pain. Cette tête chauve est très-habile et
très-adroite, et peut, aussi bien que tant d'autres, profiter de tes
largesses.--Je ne refuse mon pain à personne; qu'il en mange autant
qu'il voudra; mais, à juger de ses jambes et de toute son allure, je
n'attends rien de bon de lui; il a l'air d'un voleur de chevaux.--Oh!
non, seigneur; s'il était de fer, on ne pourrait faire plus de cinq
aiguilles de ce pauvre diable!»
Hamza comprit alors que c'était là Kourroglou, il jeta son marteau à
terre, et, dans sa terreur, il courut se cacher sous le bat d'une mule.
Kourroglou, avant de quitter l'écurie, dit à Daly-Mehter: «Attache
toujours un oeil vigilant sur mon cheval; ne donne ta confiance à
personne.» Il ne poussa pas plus loin cette enquête.
Plus Hamza restait attaché à l'écurie, plus il reconnaissait
l'impossibilité de voler Kyrat. Il dit donc dans son coeur: «Si ce n'est
Kyrat, ce sera au moins Durrat. Le premier est père du second, et sa
mère était une jument arabe. Hassan-Pacha ne les a jamais vus ni l'un ni
l'autre: il me croira, il me donnera sa fille; et s'il arrive jamais
à connaître la vérité, il ne me l'ôtera pas, après que je l'aurai
épousée.»
Pendant la nuit il apprêta la selle de Durrat et tous les harnais qui
en dépendaient. Daly-Mehter était ivre quand il revint du palais de
Kourroglou, et voyant que Hamza pleurait amèrement, le visage appuyé
sur ses mains, comme s'il était devenu veuf, il demanda: «Qu'as-tu,
Hamza?--Seigneur, comment puis-je m'empêcher de pleurer? Chaque nuit
tu vas avec Kourroglou boire du vin rouge, et tu ne t'es jamais dit:
Apportons en quelques gouttes au pauvre orphelin. Hélas! qu'est-ce que
cela, du vin? je n'en ai jamais vu. Est-ce doux ou acide?»
Daly-Mehter se leva, prit le bidon de l'écurie, et s'en fut au cellier
de Kourroglou. Ayant rempli le bidon, il le rapporta, le mit devant
Hamza et lui dit: «Bois, tête chauve.» Hamza remplit un vase jusqu'au
bord, et le tendit à Daly-Mehter. «Seigneur, essaie le premier; que je
voie comment tu bois.» Daly-Mehter vida le vase jusqu'à la dernière
goutte, et dit: «Voici la manière de boire.» Hamza remplit le vase à
son tour, et l'ayant approché de ses lèvres, il donna une secousse si
adroite, qu'il répandit tout le breuvage par-dessus son épaule, sans que
Daly-Mehter s'en aperçût. De cette manière, il grisa si bien l'écuyer,
que ce dernier à la fin tomba comme mort sur le plancher. Hamza dit dans
son coeur: «Il n'est pas convenable que je me montre sous ces haillons.»
Il ôta donc ses vieux habits, et ayant dépouillé Daly-Mehter, il changea
de vêtements avec lui. Il trouva dans la poche de l'ivrogne la clé de la
chaîne de Durrat, conduisit le cheval hors de l'écurie, lui mit la
selle sur le dos, et s'en fut comme une étoile Filante sur la route qui
conduisait au camp de la tribu de Haniss.
Kourroglou vint de bonne heure à l'écurie; il n'avait point de ceinture,
car il sortait du harem. Il regarda et vit Kyrat à sa place ordinaire,
mais Durrat avait disparu. Il devina, tout de suite que la tête chauve
l'avait volé. Il appela l'écuyer. Daly-Mehter se releva, se frotta les
yeux, et salua. «Vilain, que signifient ces haillons que je vois sur
toi? Quel est ce tour de jongleur?»
Le pauvre écuyer regardait ses habits, et n'en pouvait croire ses yeux.
«Où est Durrat?--Seigneur, Hamza doit l'avoir emmené pour le promener ou
le faire boire.--Ne le disais-je pas, que c'était un voleur de chevaux?
Vite, que l'on selle Kyrat!»
Kourroglou, armé, monta au sommet de la plus proche montagne, sur
laquelle ses sentinelles avancées étaient postées; il examina le pays, à
l'aide d'un télescope, jusqu'à ce qu'il découvrit enfin le fuyard. Il le
vit volant comme une flèche vers ses tentes.
Il fut transporté de rage et rugit sur la montagne: «Misérable voleur,
où fuis-tu, où fuis-tu? Tu peux aller aussi loin que Istambul; je t'y
suivrai, et je m'emparerai de toi.»
La voix de Kourroglou, quand il était en colère, pouvait s'entendre à un
mille de distance. Hamza la reconnut de loin, et dit: «O père céleste,
la vie est douce: Malheur, malheur à moi!» Il regarda devant lui, et
vit un village à peu de distance. Il dit dans son coeur: «Si je pouvais
gagner ce village, mon âme pourrait encore être sauvée.» On voyait un
profond ravin à l'entrée du village. «Qui peut dire, pensa Hamza, si,
avant que j'aie atteint ce village, Kourroglou n'aura pas _brûlé mon
père!_»
Au fond du ravin se trouvait un moulin; le meunier était absent, et les
roues restaient oisives. Hamza y courut, attacha la bride de Durrat à
la porte, et entra dans le bâtiment désert. Là, il trouva la robe du
meunier qu'il mit sur lui, et il se frotta de farine de la tète aux
pieds.
On sait que lorsqu'un homme a fait une course rapide, ses yeux sont
comme couverts d'un brouillard, et que sa vue n'est pas très-claire
pendant quelque temps. Kourroglou ne reconnut pas Hamza, et demanda:
«Meunier, où est le cavalier qui monte le cheval attaché à ta porte?
--O mon agha! le cavalier s'est précipité ici, saisi d'une telle
crainte, qu'il a couru sa cacher sous la roue.»
Kourroglou, tout tremblant de rage, descendit de cheval: «Tiens mon
cheval.» Il tira alors son poignard, et courut à la recherche du voleur.
Kyrat avait cette qualité, qu'il obéissait en toute chose à quiconque le
recevait en dépôt de la main de Kourroglou. Il se laissa guider comme un
enfant. Hamza, qui n'était pas sot, jeta la robe de meunier à bas, et
sauta sur Kyrat. Il essaya d'un temps de galop, et revint attendre
tranquillement Kourroglou, qui, ayant tourné sens dessus dessous tout ce
qu'il y avait dans le moulin, et n'y trouvant pas une âme, sortit et vit
Durrat à la porte. Aux pieds de Durrat, la robe du meunier gisait par
terre; un peu plus loin on voyait le victorieux Hamza sous sa propre
forme, monté sur Kyrat. Il pensa dans son coeur: «J'ai fait là un marché
capital! plaise à Dieu que je ne le regrette pas quand il sera trop
tard!» Et il s'écria: «Hamza-Beg!--Quel est ton plaisir, noble
guerrier?--Nous allons revenir à la maison, mais nous irons au pas, les
chevaux sont fatigués.--Où dis-tu que tu veux aller?--A Chamly-Bill. Tu
m'as offensé sans raison; et je suis venu le chercher en personne.--Ne
plaisante pas davantage, Kourroglou. J'ai cherché le cheval dans le
ciel, mais, Dieu soit loué, je l'ai trouvé sur la terre. Tu as daigné me
faire présent de Kyrat, de ta propre main. Puisses-tu jouir d'une vie
et d'un bonheur sans fin! Seulement ne me demande pas de te suivre.--Je
t'en conjure, je l'en prie, Hamza, je deviendrai ton esclave! Dis,
sont-ce des richesses, un cheval, une femme, que tu convoites? Guerrier,
je te jure que tu auras toute chose en abondance. Tu as le choix; tout
ce que je possède t'appartient.--Je ne serai pas la dupe de ta ruse.
Ce que je désire ne t'appartient pas: je te ferai connaître la vérité.
J'aime la plus jeune des filles de Hassan-Pacha, qui a promis de me la
donner pour femme, en échange de Kyrat. Depuis six mois et plus, je
languissais de désespoir a Chamly-Bill. Maintenant regarde, j'emmène
Kyrat, et tu es toi-même la cause de mon bonheur. Puisses-tu vivre
heureux et longtemps! Je m'en vais prendre femme.--Hamza-Beg! rends-moi
seulement le cheval, et je t'apporterai sur mon sabre la tête de
Hassan-Pacha.--Ce serait une conduite basse de ma part; quelle preuve de
courage montrerais-je aux yeux de ma fiancée?»
Les prières et les promesses de Kourroglou ne servirent à rien. Hamza
jura par la plus pure essence de Dieu qu'il ne rendrait pas le cheval.
Kourroglou poussa un profond soupir du fond de sa poitrine, et dit:
«Hamza-Beg! permets-moi de chanter un air qui me vient à la mémoire.»
_Improvisation_.--«Sans Kyrat, la vie et le monde ne sont qu'un fardeau
pour moi. Pauvre Kourroglou! maintenant que Kyrat a quitté tes mains, tu
dois te frapper la tête de douleur, Kourroglou!»
Hamza regardait Kourroglou pendant que celui-ci continuait de chanter
ainsi:
_Improvisation_.--«Tu as dû demander Kyrat à Dieu même. La queue de
Kyrat était un bouquet de fleurs. Monter sur lui c'était monter le
bonheur en personne. O Kourroglou! que Dieu le le rende! Je me noie dans
une mer profonde; le chagrin de la perle de Kyrat se pose comme une
pierre sur mon âme, et m'entraîne dans l'abîme. Je suis un paysan, un
meunier, loin de moi cette épée, Kourroglou, tu devras maintenant crier
«du blé, du blé[27]!»
[Footnote 27: C'est un cri par lequel les meuniers sur la plate-forme de
leur moulin font connaître qu'ils n'ont plus rien à moudre.]
Kourroglou avait l'air d'un fou, il disait: «Sans Kyrat je ne mérite pas
d'être un guerrier.»
Hamza dit: «O Kourroglou! tes paroles ont brûlé mon foie. Va à
Chamly-Bill, et demeure en repos pendant six mois. A la fin de ce temps,
tu peux prendre l'habit d'un Aushik[28], et venir au camp de la tribu de
Haniss. Je vais y mener Kyrat, et j'épouserai la fille du pacha; mais je
te jure que de même que j'ai reçu Kyrat de tes propres mains, de même je
te rendrai de mes propres mains les rênes et le cheval.--Comment puis-je
savoir, ô Hamza-Beg, si tu es sincère ou non dans tes paroles?--Je jure
par le plus pur être de Dieu. J'ai l'âme noble, et je te le répète
encore, je conduirai moi-même Kyrat par la bride, et je te le rendrai.»
[Footnote 28: Chanteur improvisateur.]
Cela dit, il tourna la tête de Kyrat, et s'en fut vers le camp de la
tribu de Haniss. Kourroglou contempla son bien-aimé cheval jusqu'à ce
qu'il eût disparu dans l'éloignement. Triste, et les yeux baissés, il
retourna sur ses pas et monta sur Durrat. Tous les bandits étaient
sortis de Chamly-Bill afin de voir quelle figure ferait Hamza, ramené
par Kourroglou; mais quand ils virent leur chef seul et monté sur
Durrat, ils se dirent entre eux: «Kourroglou aura été attrapé par cette
adroite tête pelée.» Ils eurent peur de la colère de Kourroglou, et se
dispersèrent dans toutes les directions. Chacun d'eux comme un rat, se
cacha dans quelque trou. Ayvaz seul fut assez hardi pour parler, et
dit: «Agha, tu as fait un bon marché; Durrat pour Kyrat! As-tu pris le
voleur?--Va-t'en, sot enfant!» Le jeune homme effrayé s'éloigna.
Kourroglou s'en fut dans le harem, et, pendant les six mois qui
suivirent, il ne bougea pus de la chambre de Nighara. Au bout de ce
temps, il dit: «Nighara, Hamza m'a fait une promesse: il faut que
j'aille là-bas et que j'y meure ou que je revienne avec Kyrat.»
Il se leva, revêtit l'habit d'un Aushik, et, après avoir pris congé de
sa femme, il partit.
En s'approchant du camp des Haniss, il se préparait à passer une large
rivière, quand il remarqua sur le sable la trace des pieds d'un cheval
qui l'avait franchie en un saut, d'une rive à l'autre. Il dit dans son
coeur: «Nul cheval au monde, excepté mon Kyrat, ne pourrait accomplir
une chose semblable. Hamza a dû venir ici avec lui.»
Étant entré dans le camp, il mit un temps considérable à faire le tour
des tentes nombreuses et des cordes tendues qui en marquaient les
limites. Fidèle à son rôle, il chantait tout le temps de sa plus belle
voix, charmant et égayant tous ceux qu'il rencontrait; et toutes ses
chansons étaient à l'éloge du cheval.
Cette nouvelle parvint bientôt aux oreilles du pacha; ce seigneur était
de mauvaise humeur, parce que depuis le jour où Kyrat lui avait été
amené par Hamza, il n'avait pu encore monter ce cheval, qui était
attaché dans l'écurie et ne souffrait que personne s'approchât de lui,
si ce n'est Hamza-Beg. Le pacha ordonna que Kourroglou fût amené en sa
présence. Il lui fit un accueil gracieux, et lui permit de s'asseoir
dans sa tente. «On dit que tu es habile dans l'art de louer les chevaux:
tu arrives justement dans un lieu où tu peux voir une écurie qui n'a pas
sa pareille dans tout l'univers.» Kourroglou eut peur que Hamza-Beg ne
le trahit; il regarda, et, voyant que ce dernier était absent, il chanta
l'éloge suivant:
_Improvisation_.--«Laissez-moi chanter l'éloge d'un cheval arabe. Sa
crinière doit être comme si elle était de fils de soie; ses pieds ne
doivent pas être charnus. Ils sont exactement entourés de peau; ses
sabots ont l'air d'avoir été tournés; ses fers ne doivent pas peser plus
d'un okha d'argent; il doit être robuste et d'une taille moyenne; son
cou doit être long, mince et uni comme un ruban. Quand on le sort de
l'écurie, il bondit et se joue de mille manières.»--Bravo, Aushik! cria
le pacha, je n'ai jamais entendu louer le cheval avec tant de _méthode_.
Le célèbre Kyrat qu'Hamza-Beg m'a amené possède toutes les qualités que
tu as énumérées; mais de quel usage est-il pour moi? Il est si méchant
et si fou, que je ne puis pas le monter.
Kourroglou dit: «Longue vie au pacha! un cheval fou est le meilleur à
monter.--Pour quelle raison?»
Kourroglou chanta ainsi:
_Improvisation_.--«Un noble cheval marche hardiment, comme s'il
cherchait à renverser son cavalier. Il secoue ses oreilles et tire si
fort les rênes que le cavalier doit le tenir ferme et ne donner aucun
repos à ses mains. Le cheval d'un guerrier-bélier doit être fou comme
son maître.»
Le pacha appela ses serviteurs: «Faites venir Hamza-Beg devant moi. Je
désire qu'il écoute ces belles louanges du cheval.»
Hamza-Beg avait épousé la plus jeune fille du pacha, et il avait été
élevé au rang de grand vizir.
Il vint, vêtu d'un riche habit de fourrure; son turban était du plus
beau cachemire, et il avait une suite de trois cents hommes.
Il entra, et, saluant à peine de la tête le pacha, il s'assit sans qu'on
le lui dit et s'étendit sur son siége.
Kourroglou fut grandement surpris de voir tant de splendeur et de
gravité dans un homme qui, six mois auparavant, n'était qu'un marmiton.
Il se leva humblement de sa place et fit un profond salut. Un frisson
glacial courut sur toute sa peau, et, en saluant, il plaça la main sur
son coeur. Ce geste signifiait: Hamza-Beg! sois miséricordieux et ne me
trahis pas! Hamza-Beg, en réponse, plaça la main sur ses yeux, ce qui
voulait dire: «Ne crains rien et prends patience[29]!»
[Footnote 29: La conversation par signes est portée à une grande
perfection en Perse. Je me rappelle qu'une fois, pendant ma visite à un
certain beglerberg, on lui amena un coupable qui ne voulait pas avouer
sa faute. Le beglerberg ordonna d'apporter les fouets et les felakas.
«Je jure que je suis innocent», s'écria l'accusé, croisant sur sa
poitrine ses deux poings fermés avec un seul doigt levé en avant. Les
exécuteurs étaient prêts, regardant le beglerberg, qui, de son côté,
fixait les yeux sur la poitrine de l'accusé: «Tu es coupable, drôle,
s'écria-t-il.--Sur ta tête bienheureuse, je suis innocent», répondit
l'accusé, croisant ses poings comme auparavant, avec cette différence
qu'il y avait deux doigts au lieu d'un projetés en avant. Ils
continuèrent ainsi, l'accusé après chaque menace du beglerberg, croisant
ses mains sur sa poitrine avec toujours plus de doigts levés. Enfin,
quand après une nouvelle protestation, il eut mis ses mains sur sa
poitrine avec tous les doigts étendus, le beglerberg dit: «Allons,
laissez-le aller. Peut-être est-il réellement innocent. Retourne à ta
maison, et fais que je n'entende pas de plaintes contre toi.» Quand
je quittai la maison du beglerberg, je remarquai que mes domestiques
riaient et chuchotaient entre eux, et j'obtins d'eux l'explication
suivante: l'accusé avait fait d'abord entendre au beglerberg qu'il lui
donnerait un tuman, s'il voulait le renvoyer; ensuite il lui en avait
promis deux, trois et ainsi de suite; mais il n'obtint son pardon que
lorsqu'il eut promis de payer dix tumans. (_Note de M. Chodzsko._)]
Le pacha dit: «Nul doute que l'Aushik ne soit lui-même un bon cavalier.»
Il se tourna vers Kourroglou et dit: «Aushik, serais-tu dans le cas de
monter mon cheval?» Kourroglou se mit à pleurer et à se plaindre de ce
qu'on voulait, sans doute, lui donner quelque cheval fou qui le tuerait
et rendrait ses enfants orphelins. Le pacha dit: «N'aie pas peur. Tu
auras deux cents tumans de moi. Si le cheval te tuait, l'argent serait
remis à ta veuve et à tes orphelins, comme le prix de ton sang. Si tu
peux descendre vivant de dessus son dos, je te donnerai l'argent comme
récompense.» Kourroglou dit: «Puisse le pacha nager dans le bonheur, et
puisse son règne être long! Je suis content. Si je meurs, puisses-tu
vivre de longs jours, seigneur!» Le pacha donna ordre au vizir d'aller
chercher Kyrat.
Le rusé Hamza-Beg pourvut à tout: voyant que Kourroglou n'avait point
d'armes avec lui, il réussit, en sellant Kyrat, à cacher une massue sous
les housses et suspendit un sabre au pommeau de la selle. Il le brida
ensuite et lui noua la queue. Six hommes suffisaient à peine pour
conduire Kyrat hors de l'écurie, tant il était devenu gras et sauvage,
après six mois de repos. L'écume jaillissait de ses naseaux. Kourroglou
vit tout et chanta:
_Improvisation_.--«O toi que j'ai eu pour la première fois entre mes
mains dans le Turkestan, viens, Kyrat, viens, bonheur de ma vie! Tu es
tombé entre les mains d'un vilain. Viens, Kyrat, toi la plus chère de
toutes les choses de ma vie, viens! J'ai pour toi un mors fait avec
quinze livres de fer. Quand tu es courroucé, tu ne touches pas à ta
nourriture de trois jours; tu ne bronches pas dans une course de
quarante milles. O Kyrat, toi, la plus chère des choses de ma vie,
viens!»
Le pacha dit: «Aushik, ma patience est épuisée; je t'ordonne de monter
ce cheval à l'instant même.»
Kourroglou dit: «Je suis sûr que le cheval me tuera. Béni soit le sel
que tu m'as donné; sois le protecteur de mes pauvres orphelins!...--Tu
peux te tranquilliser; il ne te tuera pas. Je te recommande à la
protection des quatre premiers khalifes.» En disant ces mots, le pacha
mit dans le sein de Kourroglou la bourse promise, avec les deux cents
tumans. Ce dernier dit: «Longue vie au pacha!» et il alla vers Kyrat.
Hamza-Beg lui tendit les rênes de ses propres mains, et lui dit tout
bas: «Guerrier, la parole d'un guerrier est une parole. La promesse
que je t'ai faite il y a six mois est remplie.» Kourroglou lui dit à
l'oreille: «Pour cette conduite généreuse, je te jure, aussi longtemps
que j'aurai un morceau de pain, je le partagerai avec toi.» Hamza-Beg
dit: «Prends le sabre suspendu à la selle, attache-le à ta ceinture,
tu trouveras aussi une massue sous les housses.» Kourroglou monta
sur Kyrat, ceignit le sabre, et, tirant la massue, il la fit tourner
au-dessus de sa tête. Hamza-Beg recula, comme s'il était effrayé, et se
cacha dans la foule. Quand Kourroglou sentit Kyrat sous lui, il devint
si joyeux, qu'il perdit toute sa raison et sa présence d'esprit. Il
faisait trotter le cheval dans toutes les directions. Le pacha le
rappela: «Aushik, donne-moi le cheval; il me paraît très-doux, ce matin:
laisse-moi essayer de le monter.» Kourroglou dit dans son coeur: «Je te
laisserais plutôt monter sur mon propre cou;» et il ajouta tout
haut: «Pacha, permets-moi de te chanter un air, d'abord; ensuite, je
descendrai.».
_Improvisation_.--«Ce cheval peut courir, en un jour, d'Ardibil à
Kashan. Qu'importe le sultan, qu'importent tous les pachas à celui qui
est monté sur ce cheval? Ce cheval ne s'arrête que tous les trente
fersakh. O toi, bonheur de ma vie, tu es encore à moi.
«Il a franchi une grande rivière; j'ai reconnu l'empreinte de ses
pas. Oh! je baiserai chacun de tes sabots, je baiserai tes deux yeux
brûlants. Je remercie Dieu de te revoir, ô mon Kyrat, bonheur de ma vie;
tu es encore à moi.»
[Illustration: Chien pelé, tu vas emporter la peau du cheval. (Page
21.)]
Le pacha dit: «Aushik, fais-le galoper encore une fois, je te regarde
comme un habile cavalier.» Kourroglou passa deux fois au galop près de
l'endroit où était le pacha. «Bien, maintenant donne-le-moi, je veux
l'essayer moi-même.--Pacha, tu ne le monteras pas.»
Le pacha se tourna vers Hamza-Beg, et dit: «Ce fou ne veut pas me rendre
le cheval. Si c'était Kourroglou lui-même?» Hamza-Beg répondit: «Comment
puis-je le dire?--N'as-tu donc pas vu le bandit durant ton séjour à
Chamly-Bill?--Je ne l'ai pas vu. Mes yeux aussi bien que mon esprit ont
été occupés tout le temps à trouver quelque moyen de dérober Kyrat.
Ce Kourroglou a plusieurs milliers de braves guerriers comme lui; qui
pourrait jamais tous les connaître?» Le pacha, tournant son visage
vers Kourroglou, dit: «Allons, amène ici le cheval, je veux le monter
maintenant.» Kourroglou dit: «Santé au pacha! un air me vient dans la
tête; écoute-moi:
_Improvisation_.--«Une course sur un cheval bai porte toujours bonheur.
Le coeur du cavalier met en lui ses délices. Ses genoux sont noirs, son
cou vous rappelle le cou du chameau _bagyar_[30]. Le coeur met en lui
ses délices. Quand il marche, son pas est comme le pas du chameau
_kosahk_[31]; quand il est en bon état, son dos doit être aussi large
que sa poitrine, et la distance entre ses jambes de derrière est telle
qu'un archer peut s'asseoir entre pour tendre son arc. Le coeur met ses
délices en lui.»
[Footnote 30: Espèce de chameau très-estimée en Perse.]
[Footnote 31: Autre espèce de chameau.]
Le pacha dit: «Tu deviens trop familier, Aushik. Je t'ai déjà dit que
nous en avions assez; descends. Je désire monter Kyrat moi-même.»
Kourroglou sourit avec mépris, et dit:
«Pacha sans cervelle! je couvrirai ton turban de boue! Comment peux-tu
penser à monter ce coursier? il a plus d'esprit que toi.» Le pacha dit:
«Hamza-Beg, dis-lui de descendre.--Je le lui ai dit, mais il refuse
d'obéir. J'ai peur, en vérité, que cet homme ne soit Kourroglou.
Pourquoi lui as-tu donné le cheval?» Le pacha dit: «Allons, vite,
descends, Aushik, es-tu sourd?» Kourroglou dit: «Pacha, je me rappelle
un air; écoute-moi:
_Improvisation_.--«Le cheval est à moi. Je ferai couvrir son précieux
dos de housses de soie. Je le ferai baigner dans toute une rivière de
vin rouge. C'est l'élu de Kourroglou, l'élu entre cinq cents chevaux.
Le coeur met en lui ses délices. Quand le chef des palefreniers,
Daly-Mehter, s'approche de lui, il se lève sur ses jambes de derrière,
et le palefrenier, pour le panser, est obligé de le frapper sur la
bouche avec un bâton.»
[Illustration: Voici mon tribut. (Page 28.)]
«Alors tu es Kourroglou, s'écria le pacha; j'en remercie Dieu! Je t'ai
cherché dans le ciel, et je t'ai trouvé sur la terre. Je vais te faire
mettre en pièces ici, de telle sorte qu'il ne reste pas de traces de toi
sur la terre.»
Hamza-Beg, voyant que la querelle s'échauffait et que les choses, selon
toute apparence, deviendraient pires encore, se retira pour voir à
quelque distance comment elles finiraient. Le pacha cria: «Hamza-Beg,
viens là, voici Kourroglou!» Hamza-Beg répliqua: «Oui, tu l'as dit; mais
que puis-je faire contre lui? Ne t'ai-je pas conseillé de ne pas lui
mettre le cheval entre les mains?» Le pacha fut épouvanté, mais il
continua d'appeler Kourroglou, lui ordonnant de descendre. Kourroglou
chanta ainsi:
_Improvisation._--«Hassan-Pacha, ne te fie pas trop à ton pouvoir. J'ai
plus d'un serviteur qui te vaut. Que te servira de gravir des montagnes
et des rochers? Crois-moi, le pied de ton cheval ne passera jamais sur
mes chemins. Aghas, sultans! regardez le vaste désert. J'aurai vos corps
enveloppés de la tête aux pieds dans la pourpre du sang. Je vous
tuerai tous avant de revoir Ayvaz. Mes serviteurs portent de lourds
djezzairs[32] sur leurs épaules. Montrez-moi le héros qui puisse tendre
mon arc. Avancez, héroïques béliers! voyons si vous pouvez frapper un
bouclier avec vos têtes. Je puis mâcher le fer et le cracher ensuite
vers le ciel. Je suis le seigneur de Chamly-Bill et de ses montagnes
couvertes sur leurs crêtes de neiges aux mille couleurs. Je compte mille
hommes de chaque tribu sous ma bannière. Je puis seul montrer cent mille
ingénieuses devises.»
[Footnote 32: Longue arquebuse appelée aussi shamtal; elle porte à une
grande distance.]
Le pacha commanda alors à ses hommes de le saisir. Kourroglou, sur
cela, s'écria: «O Ali!» Et tirant l'épée du fourreau, il fondit sur les
nomades, comme un loup affamé sur un troupeau. Des monceaux de cadavres
s'élevèrent autour de lui, et le pacha prit la fuite. Kourroglou dit
dans son coeur: «Hamza-Beg m'a rendu de tels services qu'il faut que je
lui montre ma gratitude d'une manière sensible. Je tuerai son beau-père,
afin qu'il règne désormais sur la tribu de Haniss.» Alors, donnant de
l'éperon à Kyrat, il atteignit le pacha, et d'un coup de son sabre il
lui aplatit le crâne comme la tête d'un pavot. Hamza-Beg vit le sort de
son maître, et, ôtant son turban, il se jeta sous les pieds de Kyrat,
ce qui signifiait: Nous nous rendons; nous sommes tes prisonniers.
Kourroglou dit: «Hamza-Beg, si j'ai tué le pacha, c'était seulement
pour faire de toi son successeur. Si dans ton coeur tu as quelque autre
désir, dis-le-moi, que je puisse l'accomplir.»
Kourroglou, ayant établi solidement l'autorité de son ami sur les tribus
de Haniss, le quitta pour retourner à Chamly-Bill. En passant à travers
les camps les plus éloignés, il jeta un regard dans l'intérieur de
quelques tentes. Les eunuques en sortirent aussitôt, et lui reprochèrent
la hardiesse avec laquelle il se permettait d'examiner l'intérieur des
tentes qui formaient le harem de Hassan-Pacha. Kourroglou demanda si la
femme de Hamza-Beg était là. «Elle y est,» fut la réponse. «Combien de
filles avait Hassan-Pacha?--Sept; l'une d'elles est mariée à Hamza; les
six autres ne sont pas mariées.--Amenez-les ici, et faites-les placer en
rang; je désire les voir.» Quand ses ordres eurent été exécutés, il dit:
«Celle-là seule peut partir; c'est la femme d'Hamza-Beg, et elle est
pour moi une fille, une soeur.»
Il fit choix de la plus jolie des sept soeurs, et la plaça derrière
lui sur sa selle. Il dit à l'eunuque: «Si Hamza-Beg demande ce qu'est
devenue la fille du pacha, tu lui diras que Kourroglou l'a emmenée à
Chamly-Bill pour son ancien maître, Daly-Mehter.»
Et il s'en alla ainsi de bourgade en bourgade jusqu'à ce qu'il fût
arrivé chez lui. Tous les bandits vinrent à sa rencontre. Kourroglou dit
à Ayvaz de faire venir Daly-Mehter devant lui, et d'envoyer la fille du
pacha dans son propre harem. Aussitôt que Daly-Mehter parut, Kourroglou
dit: «Écoute-moi, écuyer, j'ai été irrité contre toi à cause de Kyrat.
Faisons la paix. J'ai amené la fille de Hassan-Pacha pour toi.» Alors,
se tournant vers Ayvaz, il dit: «Qu'aucune dépense ne soit épargnée. Il
faut que tu prépares des noces splendides; car c'est la fille d'un homme
d'un rang élevé; elle doit être honorée.»
Les cérémonies et les illuminations durèrent pendant sept jours à
Chamly-Bill. A la fin du septième jour, la nouvelle femme de Daly-Mehter
fut conduite dans sa demeure.