Le chapitre qui précède nous a paru si coloré et si original, que nous
n'avons pas eu le courage de l'abréger beaucoup. Au ton héroïque se mêle
dans le récit la gaieté rabelaisienne, et l'ensemble est, comme dans
toutes les oeuvres naïves, un composé de terrible et de bouffon. Le
déjeuner de Kourroglou sur la montagne ne rappelle-t-il pas, en effet,
une scène de Grangousier? N'y a-t-il pas aussi un peu du frère Jean des
Entommeures et de Panurge en même temps, dans les niaiseries malicieuses
qu'emploie Kourroglou pour obtenir d'Ayvaz la permission de boire de son
vin? Mais bientôt viennent les touchantes lamentations d'Ayvaz enlevé,
et là, il y a la simplicité élevée de la forme biblique. Enfin,
l'admiration de Reyhan l'Arabe pour Kourroglou franchissant le précipice
finira dans la chevalerie merveilleuse de l'Arioste.
La rencontre suivante pénètre plus avant dans les moeurs et usages de
l'Orient. La princesse Nighara est toute une révélation de l'idéal de la
femme dans ces contrées. Idéal bizarre et qui, pour le coup, n'est pas
le nôtre. L'examen en sera d'autant plus curieux; et ce serait peut-être
ici le lieu de donner comme préface à ce chapitre un travail que M.
Chodzko nous a communiqué sur les pratiques, usages, superstitions,
idées religieuses et sociales qui défraient la vie mystérieuse des
harems. Mais nous craignons de nuire à l'intérêt que peut inspirer
Kourroglou, par cette longue interruption, et nous remettons à la fin
de notre analyse la publication des curieux documents qui viennent à
l'appui.
La quatrième rencontre traite donc de la princesse Nighara; mais comme
elle en traite fort longuement, nous abrégerons le plus possible, ayant
regret, toutefois, à tout ce que nous passerons sous silence.
Et d'abord, nous voudrions omettre Demurchi-Oglou comme ne se rattachant
pas à l'action de cette aventure; mais nous devons le retrouver dans la
suite de la vie de Kourroglou, et nous ne pouvons nous dispenser de
le faire connaître au lecteur, d'autant plus qu'il y a là un trait
d'affinité avec l'aventure de Guillaume Tell, et raffiné dans tous ses
détails par l'ingénieuse exagération des Orientaux. On a dû remarquer
aussi dans le chapitre précédent la supériorité de l'invention persane,
à propos de Kourroglou effaçant, par la seule pression de ses doigts,
l'effigie d'une monnaie d'or. Les héros de chez nous se contentent de
briser la pièce en deux, et croient avoir fait l'impossible. Mais le
véritable impossible ne se trouve que dans l'Orient.
Voilà donc Demurchi-Oglou, le fils du forgeron, qui, du fond de sa
ville du Nakchevan, entend parler de la gloire et de la magnificence du
bandit. _Mon coeur éclate ici faute d'action_, dit Demurchi-Oglou, et le
voilà parti avec son cheval pour Chamly-Bill. Kourroglou, qui chassait
aux alentours de sa forteresse, le rencontre et dit d'abord: «Voilà un
beau garçon!» Demurchi lui présente sa requête. «_Mon âme_, lui répond
le maître, tu dois savoir que je donne du pain aux braves et rien aux
lâches.--Amis, dit-il à ses chasseurs, _j'ai trouvé ici mon gibier _.»
Il fait asseoir Demurchi sur les genoux, _à la manière des chameaux
mâles_, et lui fait ôter son bonnet. Puis il demande une pomme, tire
son anneau de son doigt, le fixe sur la pomme qu'il pose sur la tête de
Demurchi, se place à distance, tend son arc, et fait passer les soixante
flèches de son carquois à travers l'anneau.
Content de voir que Demurchi n'a pas sourcillé, il dit à ses compagnons:
«Mes âmes, mes enfants, que celui qui m'aime contribue à équiper
Demurchi-Oglou.» A l'instant même, nos bandits, sans aucune crainte de
passer pour communistes, se dépouillent chacun de son habillement, de
son armure ou du harnachement de son cheval, «et il lui fut donné tant
de choses, qu'en un instant l'étranger se trouva riche.»
On l'emmène à Chamly-Bill, on fêta sa venue; Kourroglou improvise pour
lui au dessert, et, dans une de ses strophes, il lui dit:
«Personne sur la terre ne connaîtrait mes hauts faits sans mes jolies
chansons. Oui, tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour mes amis, et la
passion d'un gain égoïste ne s'est jamais élevée dans mon âme.»
[Illustration: Kourroglou s'approcha d'Ayvaz. (Page 9.)]
«Mais écoutez maintenant, s'écrie le rapsode, l'histoire de la princesse
Nighara, fille du sultan de Constantinople.»
La belle princesse a entendu parler de Kourroglou, et elle s'est éprise
de lui sur sa brillante réputation. Un jour qu'elle était sortie pour se
promener dans les bazars de la ville, et qu'au son des tambours, tous
les promeneurs et tous les marchands s'enfuyaient pour ne pas payer
de leur tête le bonheur de l'apercevoir, un certain Belly-Ahmed
(c'est-à-dire _le fameux_ Ahmed), qui se trouvait là, se dit en
lui-même: «Ton nom est Belly-Ahmed, et tu ne verrais pas cette belle
princesse?» Il la vit, en effet, et faillit le payer cher; car la
princesse, qui n'entendait pas raillerie, le foula aux pieds, et l'eût
fait étrangler par ses eunuques, s'il n'eût eu l'heureuse inspiration de
lui dire, tout en la suppliant, qu'il était natif d'Erzeroum. Aussitôt
la princesse lui demande s'il n'a point vu dans ces contrées un certain
Kourroglou, et Belly-Ahmed, qui n'est point sot, se hâte de se donner
pour un de ses serviteurs. Alors la princesse lui jette de l'or à
poignées, et lui remet, pour son maître, son propre portrait avec une
lettre ainsi conçue:
«O toi qui es appelé Kourroglou! la gloire de ton nom a jeté un charme
sur nos contrées. Je me nomme Nighara, fille du sultan Murad. Je te dis,
afin que tu l'apprennes, si tu ne le sais pas encore, que j'éprouve
un ardent désir de te voir. Si tu as du courage, viens à Istambul, et
enlève-moi.»
Belly-Ahmed part pour Chamly-Bill, et se présente aux sentinelles qui
s'emparent de lui et le conduisent à Kourroglou. Celui-ci lui trouve
bonne mine, le fait asseoir, et envoie son bel échanson Ayvaz lui
chercher du vin. Alors recommence avec Ahmed un dialogue dans la
forme de celui qu'on a vu au chapitre précédent, entre Kourroglou et
Khoya-Yakub. «As-tu vu un plus beau cheval que mon Kyrat?---Je n'en ai
pas vu.--As-tu vu un plus beau guerrier que mon Ayvaz?--Je n'en ai pas
vu.--As-tu vu une plus belle fête, etc.--Mais, ô Kourroglou! j'ai vu,
à Istambul, la princesse Nighara!» Kourroglou dresse l'oreille, lit le
billet, regarde la miniature, fait seller Kyrat; et part en laissant
Belly-Ahmed enchaîné dans un cachot, comme il avait fait pour
Khoya-Yakub; en pareille circonstance, c'est sa façon d'agir.
[Illustration: Ayant entendu la proclamation... (Page 2l.)]
Ayant passé les portes de la ville (Constantinople), il descendit
de cheval, et Kyrat le suivit par les rues. Ce merveilleux cheval
(descendant à coup sur de celui qui portait les quatre fils Aymon),
sachant bien qu'il pourrait éveiller, par sa beauté, la convoitise des
étrangers, ou _craignant qu'on ne jetât sur lui quelque charme_, «avait
l'esprit de laisser tomber ses oreilles comme un âne, de rebrousser
son poil, d'emmêler sa crinière, enfin de se donner l'apparence et la
démarche d'une rosse.»
Kourroglou vit une femme décrépite dont le dos _avait la forme courbée
de la nouvelle lune_, et connut à son air que c'était une sorcière. Il
lui demande l'hospitalité. Elle s'excuse sur sa pauvreté. Il lui donne
de l'or, elle s'attendrit. Mais arrivés à la maison de la vieille,
Kourroglou, qui veut y faire entrer Kyrat, trouve la porte si basse,
qu'il est obligé de partager la muraille en deux d'un coup de sabre. La
dame pleure, le bandit l'apaise en lui promettant de lui faire rebâtir
une _belle grande porte_. L'écurie était confortable; mais il n'y
avait dans les mangeoires qu'un peu de paille et de ronces sèches.
Heureusement Kyrat n'était pas dégoûté, et, comme son maître, mangeait
ce qui se trouvait, _pourvu que ce fût un peu moins dur que la pierre_.
Kourroglou trouva la maison propre et bien aérée, mais dépourvue de
tapis. Or, un Persan se passera de tout volontiers plutôt que de tapis.
Une chambre honorable doit en avoir un en laine étendu au milieu, deux
étroits en drap feutré, placés de chaque côté du premier, dans le sens
de la longueur, et un quatrième en pur feutre, appelé le serendaz, placé
en travers sur le tout. C'est là qu'un gentleman persan boit, mange,
cause, et digère convenablement. «Mère, dit Kourroglou à la vieille, va
m'acheter au bazar un assortiment de tapis; que le feutre soit de
la manufacture de Jam, et que celui du milieu soit des fabriques du
Khorassan. Voici encore une poignée d'argent.»
Il s'installe bientôt sur ses beaux tapis, ôte son armure, dont la
vieille suspend une à une les diverses pièces à la muraille, et lui
donne encore une poignée d'argent pour qu'elle aille acheter une robe
neuve; car la sienne est si vieille et si malpropre, que le sybarite
Kourroglou _ne peut la regarder_. «Voici un vrai fils pour moi! dit la
sorcière. Puissé-je rencontrer une douzaine de tels enfants!» Elle s'en
va chercher des habits neufs tout faits dans la boutique d'un tailleur,
et enveloppe sa bouche d'un mouchoir blanc pour cacher à son hôte
délicat sa bouche édentée. Sous prétexte de l'arrivée prochaine de douze
prétendus amis qu'il doit régaler, Kourroglou lui commande un énorme
souper, riz, beurre, épices et viandes en abondance, le tout dans un
grand bassin, que la vieille n'eut pas la force d'apporter quand il fut
rempli et prêt à servir. Kourroglou venait de frotter, de brosser et de
laver Kyrat; il s'était lavé aussi les pieds et les mains, avait récité
dévotement son Namaz, ni plus ni moins qu'un bon père de famille, et
se sentait grand appétit. Il alla chercher lui-même à la cuisine la
montagne de riz et de viande, et après que son hôtesse eut étendu sur
lui une grande nappe, et sur la nappe une serviette de peau, il ouvrit
sa main comme _la patte d'un lion_, et se mit à jeter des poignées de
viande dans sa bouche comme dans une caverne.
Au milieu de ce repas pantagruélesque, dont le récit détaillé et répété
doit, je m'imagine, faire une vive impression quand les rapsodes
le déclament à un auditoire de pauvres diables maigres et affamés,
Kourroglou ne laisse pas que de plaisanter agréablement. «Ma vieille, je
veux dire ma jeune beauté (car la sorcière trouve la première épithète
grossière et ne peut la souffrir), mange aussi, au nom de Dieu, de peur
que le souffle de la destruction ne vienne à s'élever dans ton estomac,
et que je n'aie à rendre compte de toi au jour du jugement.» La vieille
se flattait que les restes de ce terrible souper lui suffiraient pour
vivre une semaine et régaler encore ses voisines. Elle disait s'être
rassasiée à la seule odeur des mets en les faisant cuire; mais quand
elle vit la dévastation que son hôte portait dans l'édifice, elle
craignit d'aller se coucher à jeun, et plongea sa main décharnée dans
le bassin. Malheureusement un grain de riz lui causa un accès de toux
durant lequel Kourroglou mit à sec le fond du plat; et quand elle voulut
ramasser ses nappes, elle s'aperçut avec effroi que la nappe de cuir
avait disparu, «Qu'en as-tu fait, mon fils?--Était-ce donc la nappe? dit
Kourroglou; j'ai trouvé le dernier morceau un peu dur et amer. J'ai eu
quelque peine à l'avaler. Pourquoi ne m'as pas tu averti?--Hélas! pensa
la vieille, mon hôte n'est autre que la famine personnifiée. Si sa faim
recommence, il avalera mon pauvre corps.»
Kourroglou fit faire son lit en travers de la porte, ce qui effraya
beaucoup la vieille. «De quoi t'inquiètes-tu? lui dit-il; si tu veux
sortir la nuit, je te permets de passer par-dessus mon lit et de me
marcher sur le corps; je ne m'en apercevrai point.»
Couchée dans la même chambre, la vieille, pensant que son hôte avait
de mauvais desseins, _parce qu'il avait beaucoup mangé_, ne put fermer
l'oeil. «Veilles-tu, mère?
--Hélas! oui; je me demande si tu n'es pas Nazar-Djellaly.
--Non.--Tu es donc Guriz-Oglou--Erreur.
--En ce cas, tu es Reyhan l'Arabe?--Encore moins.
--Alors, tu es le chef des sept cent soixante-dix-sept, tu es
Kourroglou!--Tu l'as dit. Je viens ici pour enlever la princesse
Nighara.»
_La langue de la vieille se raidit dont sa bouche_. «Allons, n'aie pas
peur, vieille carcasse.--Comment serais-je rassurée? Quand un enfant
crie, sa mère lui dit pour le faire taire: «Tais-toi, ou le loup viendra
te manger;» et l'enfant crie encore. La mère dit: «Voici le léopard;»
l'enfant crie plus fort. La mère dit alors: «Voici Kourroglou qui va
t'emporter;» l'enfant se tait et cache sa figure dans l'oreiller.
Kourroglou jure par le plus pur esprit du Créateur du ciel et de la
terre qu'il la traitera comme sa propre mère si elle ne le trahit pas;
mais que, dans le cas contraire, fût-elle assise dans le septième ciel,
il lui jetterait un noeud coulant pour l'en arracher; et quand même elle
se changerait en Djinn pour se cacher aux entrailles de la terre, il
l'en retirerait avec des pinces pour la mettre en pièces.
Dès le matin, Kourroglou va au bazar et y achète un habit blanc pareil à
celui que portent les mollahs, puis une cornaline sur laquelle il fait
graver le chiffre du sultan. Enfin, il fait l'emplette d'une excellente
guitare dont le manche se dévisse et se retire à volonté. Il met le
cachet et l'instrument ainsi démonté dans sa poche, et, muni de ses
moyens de séduction, il aborde un fakir et le prie de venir réciter à
sa mère mourante quelques versets du Koran. Quand il l'a amené chez la
vieille, il lui ordonne d'écrire sous sa dictée une lettre de passe
moyennant laquelle il se présentera comme un _mollah_, un _chavush_,
c'est-à-dire un pèlerin de la Mecque, un saint homme envoyé par le
sultan à sa fille, et franchira les portes du palais. Le fakir, qui
croit Kourroglou incapable de lire l'écriture, le trompe, et écrit à
la princesse, au nom du sultan, que ce faux chavush est le plus grand
coquin de la terre, et qu'il lui recommande de lui faire donner le
fouet. Kourroglou, qui lit par-dessus l'épaule du secrétaire infidèle,
l'étrangle à demi, le réduit à l'obéissance, scelle la lettre avec le
cachet contrefait du sultan, et pour mieux s'assurer de la discrétion du
fakir, lui donne un tel coup sur la tête, _qu'elle s'aplatit comme un
livre qui se ferme_. Il le pousse ensuite dans un coin de la chambre,
donne un coup de pied au mur qui s'écroule et ensevelit le cadavre sous
ses ruines. On ne peut pas mieux expédier une affaire; mais le récit en
est fort long et fort curieux, à cause des sentences et des formes du
dialogue, mêlé toujours de plaisanteries et de férocité.
La vieille criait et se frappait la poitrine, «Jamais le sang innocent
n'avait été répandu dans ma maison, et tu l'as souillée!--Veux-tu donc
que je te tue aussi, infidèle sunnite? lui répond Kourroglou, et que je
fasse tomber le reste de ce mur sur ton corps flétri?»
Kourroglou se revêt du costume blanc des mollahs, entoure sa tête de
plusieurs aunes de linge blanc, cache sa guitare dans sa poche, son
poignard dans son sein, et, le rosaire dans une main, le bâton de
voyage dans l'autre, il franchit, grâce à la feinte lettre et au sceau
apocryphe du sultan, les portes sacrées du palais. «De cette manière,
dit le rapsode avec un mélange de sympathie et d'indignation, il fut
permis à ce larron des larrons d'entrer dans le harem... à cet homme
capable de couper le sein d'une mère nourrissant son enfant!»
Ayant franchi les portes des sept murailles, il arrive aux jardins
fleuris de la princesse. Il y avait quatre bassins d'eau courante et
des fontaines qui s'élançaient en jets. Kourroglou plia son manteau en
quatre, et s'assit dessus au bord d'une des pièces d'eau, le rosaire à
la main, les yeux à demi fermés, comme un vrai Raminagrobis, ce qui ne
l'empêchait pas de voir distinctement, dans un kiosque ouvert, la belle
Nighara _buvant du vin_ avec plusieurs belles filles de sa suite.
Une d'elles vint au bord du bassin pour chercher de l'eau, quoiqu'il ne
paraisse pas que Nighara ait eu l'habitude d'en mettre beaucoup dans
son vin. «Homme, qui es-tu? dit la suivante effrayée.--Homme! s'écrie
Kourroglou, quel nom est-ce là? ne peux-tu, fille impure, me saluer du
nom de Hadji? et la princesse Nighara ne peut-elle se donner la peine
de chausser sa pantoufle à demi pour venir au devant du royal chavush
Roushan, envoyé ici de la Mecque par le sultan Murad?»
Toute personne qui apporte une bonne nouvelle a droit à une récompense
immédiate. Un khan, en pareille circonstance, détache ordinairement sa
riche ceinture, et la présente au messager. La suivante de Nighara court
au kiosque, et commence par s'emparer du châle et des bijoux de la
princesse qui étaient posés sur le tapis. «Es-tu ivre? dit la princesse
étonnée d'une semblable audace.--C'est toi-même qui es ivre, répond
l'autre sans se déconcerter. Ce que je prends m'appartient; j'apporte la
nouvelle qu'un saint homme est arrivé de la Mecque avec un message pour
toi. _Un feu divin brille dans ses yeux, et son visage en renvoie les
rayons vers le soleil_.»
«Levons-nous, mes filles, dit la princesse. J'ai lu dans les traditions
sacrées que ceux qui vont au devant d'un pèlerin de la Mecque sont
préservés d'être brûlés par la flamme de l'enfer, si la poussière des
sabots de son cheval tombe seulement sur eux.»
Pendant ce temps, Kourroglou avait ôté sa robe et son turban de pèlerin;
il avait mis son bonnet sur l'oreille, à la façon des dandys kajjares,
rajusté les plis de son bel habit vert-olive, et noué gracieusement le
cachemire qui lui servait de ceinture, et qui laissait voir le manche de
son poignard couvert de gros diamants. Quand la vertueuse princesse vit
le saint homme transformé en un superbe brigand à grandes moustaches,
elle commença, non par s'enfuir, mais par faire attacher les pieds de la
suivante qui s'était ainsi trompée, et sous prétexte qu'elle avait dû
recevoir quelque baiser de cet imposteur, elle lui fit appliquer une
vigoureuse bastonnade sur les talons, puis s'approchant de Kourroglou,
qui essayait de justifier la suivante en se déclarant un _amoureux sans
argent_, incapable de séduire personne par des présents, elle lui
donna un grand coup de pied dans la poitrine. «Princesse, dirent les
suivantes, c'est une pitié de te voir ainsi profaner ton joli pied
contre la poitrine non lavée de ce misérable.--Taisez-vous, sottes
filles, dit le bandit sans se déconcerter; vous ne savez pas que mon
sein est plus précieux que le talon de votre maîtresse.»
Alors il prit sa guitare et improvisa:
«Je respire de ton jardin le parfum de la jacinthe et de la violette.
Comme elles tu fleuris dans la solitude. Tu es une flèche au fond de mon
coeur.»
Nighara était indignée. Kourroglou chanta encore:
«Tu es le fruit le plus frais dans les jardins du printemps; tu es le
coing embaumé et la grenade vermeille, etc.»
Au lieu de s'adoucir à de tels compliments, la farouche Nighara fait
un signe à ses femmes, et aussitôt une grêle de coups tombe sur
l'audacieux. «Dieu vous préserve, s'écrie en cet endroit le rapsode, de
tomber sous les ongles d'une femme irritée!»
En un instant les vêtements de Kourroglou volèrent en pièces:
«Princesse, dit-il, si tu n'as pitié de moi, montre au moins quelque
merci envers ces pauvres filles. Leurs mains deviendront calleuses à
force de me battre.» La princesse dit à ses suivantes: «Allons prendre
un peu de vin pour nous donner des forces, afin que nous puissions
battre encore cet imposteur.» Mais en retournant vers son kiosque, elle
regarda en arrière, remarqua les traits de Kourroglou, et le trouva
beau. Aussitôt il oublia la cuisson des coups d'ongles et des coups de
verges, reprit sa guitare et chanta:
«O Nighara aux yeux de gazelle, verrai-je ton sein se changer en pierre?
Tu m'as renversé sur le visage. Puissent tes yeux être remplis de
larmes!»
Nighara, qui ne pouvait détacher ses yeux de ce mâle visage, se fait
apporter du vin.
«Fais remplir ton gobelet de mon sang, et bois-le,» lui chante encore
Kourroglou.
En voyant boire du vin, Kourroglou, qui n'en avait pas goûté depuis son
départ de Chamly-Bill, oubliait toutefois son désespoir amoureux «pour
se lécher les lèvres.» Nighara, émue de pitié, lui fit apporter un
bassin de baume _mumiah_, en disant: «Je ne désire pas ta mort; bois et
va-t'en.»
Kourroglou goûta le baume, fit la grimace, et demanda du vin. «Ah! saint
homme, tu bois la liqueur défendue par le Prophète, dit la princesse
irritée de nouveau. Eh bien, nous t'en donnerons; mais tu danseras
pour nous divertir; après quoi nous te battrons encore et te jetterons
dehors.» Nighara disparaît, et revient avec ses femmes, qui apportent
des tapis, des vins et des mets divers. On étend les tapis sur le gazon,
on sert le festin au bord de la fontaine. La démarche de la princesse
était pleine d'agréments et de grâces, et, malgré sa fureur, elle
avait arrangé ou plutôt dérangé sa toilette pour être plus séduisante.
Kourroglou chanta:
«O aghas, mes frères! Nighara est venue! Des larmes de joie coulent de
mes yeux. L'Arménien aime sa croix, bien que son prophète ait souffert
sur la croix! Voyez comme elle a orné ses cheveux noirs, auxquels elle a
permis de tomber sur son cou délicat! Elle est venue!»
«Elle est venue pour m'apprendre la beauté. Nighara est venue pour tuer
Kourroglou; elle est venue!»
La princesse le regardait toujours; mais, comme les femmes de chez nous,
elle se montrait toujours plus cruelle pour se faire aimer davantage;
seulement, ses façons d'agir étaient un peu plus énergiques. Elle le fit
battre de nouveau, et cette fois si sérieusement, que Kourroglou, vaincu
par la souffrance, _se roulait par terre_. Ne faut-il pas s'étonner ici
de voir ce héros, dont la force fabuleuse détruisait des légions et
se frayait un passage au milieu des armées, pousser la douceur et la
soumission envers le beau sexe jusqu'à se laisser mettre en lambeaux, ni
plus ni moins que n'eût fait Don Quichotte, le modèle de la chevalerie?
Cet ensemble de force et de tendresse caractérise Kourroglou d'un bout à
l'autre du poème. Enfin, n'en pouvant plus supporter davantage, mais
ne voulant pas lever la main sur des femmes, il se jette dans la pièce
d'eau, la traverse à la nage, en élevant sa guitare au-dessus de sa
tête, et gagnant le milieu, où l'eau jaillissait d'un pilier de marbre,
il s'assit en cet endroit.
Les femmes commencèrent à lui jeter des pierres, «O Belli-Ahmed! tu m'as
trompé, pensait Kourroglou. Elle ne m'a jamais aimé.»
Alors il se mit à chanter, et là, vraiment, il lui dit de si belles
choses, que son sein commence à palpiter, et qu'elle l'écoute «avec un
plaisir toujours croissant.
«Le soleil est levé sur la colline de l'Orient. Elle est le jardin des
fleurs. Les roses ouvrent leurs boutons sur ses joues. Que nul ennemi
n'ose regarder dans le jardin de l'amant!... O Nighara! celui qui
touchera ta ceinture une fois seulement deviendra immortel.»