TROISIÈME RENCONTRE.

Kourroglou se prit de goût pour Chamly-Bill, et y bâtit une

forteresse[5]. Tous ceux qui entendirent parler de lui, de sa valeur et

de sa libéralité, s'empressèrent de se joindre à sa bande. En peu de

temps la forteresse devint une ville contenant huit mille familles. Ce

fut là que Kourroglou fit connaissance avec le marchand Khoya-Yakub,

qu'il adopta, plus tard, pour son frère. Cet homme avait voyagé dans

tous les pays du monde, el il amusait souvent Kourroglou par la

description de ce qu'il avait vu.

[Footnote 5: Un fort, _Kalka_ en Perse, village entouré de murs, avec

des tours et des meurtrières dans les angles. On voit encore aujourd'hui

les ruines du fort de Kourroglou à Chamly-Bill.]

Le marchand Khoya-Yakub, allant un jour à la ville d'Orfah, vit une

grande foule rassemblée sur la place du marché. Il s'avança et vit un

jeune garçon, tel que le dépeint le poète:

«Mon coeur aime un jeune homme dont les sourcils sont bien arqués. Sa

ceinture est étroite; ses lèvres ressemblent à un bouton, à une rose

souriantes. Jeune homme, sacrifie ton âme à la beauté! contemple en moi

son esclave. Parcourez le monde entier: vous ne trouverez pas un enfant

de plus belle espérance. Son nom est Ayvaz-Bally. C'est la prairie du

huitième ciel! Son père est boucher de son état; le fils est une mine de

pierres précieuses.»

Khoya-Yakub demanda: «De quel jardin est cette rose? de quelle prairie

est cette plante?» Quelqu'un répondit: «Son père est boucher du pacha

de cette ville; Ayvaz-Bally est son nom.» Le marchand pensa lors en

lui-même: «Kourroglou n'a pas d'enfants; pourquoi n'adopterait-il pas un

si beau garçon pour son fils? Mais que dois-je faire? Si, à mon retour à

Chamly-Bill, j'essaie de lui dépeindre ce que j'ai vu, il ne me croira

pas.» Il trouva alors un peintre dans Orfah, et lui paya un bon prix

pour faire le portrait d'Ayvaz.

Après un voyage de quelques jours, il revint à la forteresse de

Chamly-Bill. Il fut dit à Kourroglou que son frère Khoya-Yakub était

revenu. Il ordonna aussitôt à ses hommes d'aller à sa rencontre, et de

l'amener dans la ville avec les honneurs qui lui étaient dus. Dès qu'il

fut descendu de cheval, Kourroglou le baisa sur la joue, et le fit

asseoir à ses côtés, tandis que Khoya-Yakub lui baisait les deux mains,

comme à son supérieur. «Hourra! mes enfants, du vin! cria Kourroglou;

buvons en l'honneur de l'arrivée de notre frère.» Et ils s'assirent, et

ils burent au point que Khoya-Yakub commença à devenir gris, et sentit

sa tête s'allumer. Kourroglou lui demanda d'où il venait. Il répondit:

«D'Orfah!--Tu n'as pas vu, par hasard, a Orfah, un plus beau cheval que

mon Kyrat?--Je n'en ai pas vu.--Dis, as-tu vu là, des hommes plus beaux

et plus braves que mes compagnons?--Je n'en ai pas vu.--As-tu vu, dis

moi, une fête plus joyeuse que la mienne?--Je n'en ai pas vu.--As-tu vu

des échansons plus beaux et plus richement vêtus que les miens?--Frère

guerrier, j'ai vu là un jeune garçon que les mains de tous vos jeunes

gens ne sont pas dignes de laver. Voilà que tu deviens vieux, et que tu

n'as pas d'enfants: pourquoi ne le prendrais-tu pas pour ton fils, afin

de faire de lui, quand le temps en sera venu, un guerrier digne de te

servir et de te succéder lorsque tu seras mort, aussi bien qu'un appui

et un fils tant que tu vivras?» Il commença alors à vanter la beauté

d'Ayvaz et sa mâle physionomie. Kourroglou dit: «Eh quoi! marchand qui

n'es bon à rien! ne pouvais-tu dépenser quelques tumans pour payer un

peintre et m'apporter sa ressemblance?» Le marchand sortit une miniature

de son habit et la tendit à Kourroglou. Kourroglou la prit; et quand il

l'eut examinée, _les rênes de sa volonté échappèrent des mains de sa

patience_, et il s'écria: «Daly-Hassan, qu'on apprête une chaîne et

des fers.» Le marchand, étonné, demanda ce que signifiait un ordre

semblable. «Je vais te faire enchaîner, misérable!» Pour quelle raison,

et quel est mon crime? Est-ce donc la récompense que tu me donnes pour

t'avoir trouvé un fils?--C'est pour le mensonge que tu as dit. Homme,

écoute-moi; je vais partir pour Orfah à l'instant même; et tu attendras

mon retour, enchaîné dans un cachot. Si le jeune garçon justifie

réellement tes louanges, que mon nom ne soit pas Kourroglou si je ne

couvre pas ta tête d'une pluie d'or et ne t'exalte pas au-dessus de la

voûte des cieux. Mais malheur à toi, si Ayvaz est indigne de tes éloges;

car j'arracherai la racine de ton existence du sol de la vie; et ton

châtiment servira d'exemple aux menteurs impudents comme toi. Tu ne dois

pas mentir à tes supérieurs.»

Cela dit, il donna ordre d'enchaîner le marchand par le cou et par une

jambe, et de le jeter ensuite en prison.

«Daly-Hassan! que l'on selle Kyrat.» Daly-Hassan mit lui-même la selle

et le coussin sur le cheval de son maître, et les attacha sept fois avec

la sangle. «Je pars pour Orfah, dit Kourroglou. Que personne ne de vous

ne se hasarde de boire de façon à s'enivrer jusqu'à ce que je sois de

retour. Malheur a celui dont la demeure retentira des sons de la musique

ou du tambourin. Souvenez-vous de cette défense, ou je vous arracherai

de la terre, et vous jetterai au vent, comme un chardon nuisible. Je

pars seul pour chercher mon futur enfant, pour chercher Ayvaz. Je

mourrai ou je reviendrai avec lui. Écoutez ma chanson.

_Improvisation._--«J'adopterai pour mon fils le jeune Ayvaz-Bally.

Attendez le jour d'adoption jusqu'à mon retour. Demandez-le en Turquie

et en Syrie jusqu'à mon retour. Un homme brave monte l'arabe gris ou le

bai, et galope tout le long du chemin, sur le cheval de bataille aux

pieds légers. Tuez des veaux, égorgez des moutons, et nourrissez-vous de

mes troupeaux jusqu'à mon retour. _Kourroglou dit:_ le diable emporte

l'ennemi; les braves galopent sur des chevaux arabes: allez et buvez

jusqu'à mon retour.»

Ayant dit cela, Kourroglou prit congé de ses frères, monta sur Kyrat

et marcha seul, jour et nuit, de bourgade en bourgade, vers la ville

d'Orfah. Il n'en était plus qu'à un fersakh de distance, quand il se

sentit une faim extrême; et, voyant un berger qui gardait son troupeau

sur la pente d'une colline, il se dit: «Le proverbe est bon: si tu as

faim, va au berger; si tu es las, au chamelier. Maintenant réfléchissons

un peu de quelle façon j'attraperai à déjeuner.» Alors il s'approcha, et

s'écria: «Que Dieu te bénisse, berger! ne peux-tu me donner à déjeuner?»

Le berger leva la tête; et, voyant un guerrier dont l'armure, à elle

seule, aurait pu acheter son troupeau et lui-même par-dessus le marché,

il répondit: «Jeune homme, je n'ai point de mets digne de toi; mais

si tu peux t'accommoder de lait de brebis, je vais t'en chercher.»

Kourroglou dit: «Dans ce désert une goutte de lait vaut le monde entier:

vas-en chercher, et me l'apporte.» Le berger était d'une haute stature

et taillé carrément; il tenait dans sa main une énorme massue, dont la

tête était armée de clous, de vieux fers de lance, de fers de chevaux

cassés et de tout ce qu'il avait pu se procurer de tranchant; elle

pesait un men et demi[6]; une courroie, passée dans un trou, la

suspendait à son poignet. Le berger leva la massue: et, à ce signal,

toutes les brebis se réunirent autour de lui. Il avait aussi avec lui

une écuelle de bois que les Kurdes appellent _moudah_ et qui pouvait

contenir trois mena de lait[7]. L'ayant rempli jusqu'aux bords, il la

mit devant Kourroglou, et lui donna une grande cuiller de bois pour

qu'il pût manger, Kourroglou en eut à peine bu quelques cuillerées

qu'il se sentit très-faible, et dit: «Berger, n'as-tu pas une croûte de

pain?--J'en ai, dit le berger; mais il n'est pas un fils d'homme qui

puisse le manger.» Kourroglou reprit: «Il porte un nom mangeable; et

pour peu qu'il soit moins dur que la pierre, donne-le-moi.» Le berger

dit: «C'est du pain fait d'orge et de millet; je l'ai pétri pour mes

chiens.» Kourroglou dit: «N'importe, apporte-le tel qu'il est.» Le

berger répliqua: «Le soleil l'a séché; il est devenu tout à fait dur et

moisi: tu te rompras les dents.» Kourroglou dit: «Ne, crains rien, mon

garçon, et donne-le-moi promptement.» Un sac de peau était suspendu au

dos du berger; il l'en ôta, et le mit devant Kourroglou. Ce dernier

était si prodigieusement affamé, qu'il plongea ses deux mains dans le

sac, et, arrachant tout ce qui se trouvait sous sa main, le rompit en

morceaux, et le jeta dans le lait. Le berger le regardait faire; et

voyant que son hôte, qui avait déjà préparé de la nourriture pour quinze

personnes n'interrompait pas sa besogne, il se dit à lui-même: «La faim

l'a rendu fou; car assurément nul fils d'Adam ne pourrait avaler tout

cela; quand il aura mangé cinq ou six cuillerées, il jettera le reste;

avec ce qu'il a apprêté pour lui, je pourrais nourrir une semaine

entière, toute la meute de chiens qui gardent mon troupeau.» Pendant ce

temps, Kourroglou émiettait le pain, et en remplissait l'écuelle. A la

fin, enfonçant la cuiller, qui resta, sans remuer, dans la position

verticale, il leva les yeux, et vit le berger qui était debout, en

contemplation devant lui. Il lui dit: «Assieds-toi, berger, et mangeons

ensemble.» Le berger répliqua: «Beg, tu as préparé toi-même le repas,

mange-le tout seul, car je ne puis t'aider.»

[Footnote 6: Environ vingt-deux livres anglaises.]

[Footnote 7: Men, en turc _balma_, poids employé commumnément en Perse.]

Alors, Kourroglou prit la cuiller et ce mit à l'oeuvre; ses énormes

et rudes moustaches gênaient le passage; et le pain lui sortait de la

bouche tandis que le lait coulait dans sa poitrine. Kourroglou, en

colère, jeta la cuiller, et relevant ses moustaches qui allaient

par-delà ses oreilles, il ouvrit une bouche semblable à l'entrée d'une

caverne, et, prenant l'écuelle de ses deux mains, il avala le contenu

jusqu'à la dernière goutte. Le berger le regardait avec stupeur, si

disait en lui-même: Par le saint nom d'Allah! ce ne peut être là un

homme, car aucun être humain ne pourrait avaler une telle quantité de

nourriture. Encore une fois, je le répète, voyons, au nom d'Allah!

ce qui va arriver. S'il s'enfuit maintenant, ce sera la vampire du

désert[8], ou Satan lui-même; s'il reste, c'est un fils des hommes. On

dit que la famine incarnée est arrivée sur la terre; c'est là sûrement

la famine, il vient de manger tout le lait de mes brebis; mais au bout

d'une heure, il aura faim de nouveau, et alors il me dévorera moi-même.»

Kourroglou pensait en lui-même: «Comment vais-je faire pour me rendre à

Orfah et voir Ayvaz? Si je me montre sous ce costume, et monté sur ce

cheval, mon nom et ma gloire sont trop bien connus en tous pays pour

que je ne sois pas découvert. Prenons plutôt les habits du berger, et

entrons ainsi dans la ville.» Il dit donc au berger: «Viens là, et

faisons l'échange de nos habits» Le berger se mit à rire et lui dit:

«Pourquoi me railler ainsi sur ma pauvreté? Le châle seul qui est sur ta

tête, ou celui qui entoure tes reins, ou bien encore le poignard qui est

passé dedans, seraient chacun suffisant pour racheter mon sang[9] et mon

troupeau avec. Pourquoi te moquer ainsi de moi?» Cela dit, il cracha

dans la paume de ses mains, saisit sa massue, et, la brandissant d'une

façon menaçante, il dit à Kourroglou: «Toi, si confiant dans la largeur

de tes épaules, regarde aussi la largeur de mon cou.» Kourroglou sourit

et lui dit «Berger, je te jure devant Dieu que je ne me ris pas de toi;

il y a dans cette ville un marchand qui me doit quinze cents tumans[10].

Si je parais devant lui sur ce cheval et dans ce costume, il

m'échappera. Je suis venu pour une raison importante; faisons vite notre

échange. Si je reviens, je te rendrai tes habits et reprendrai les

miens; si je ne reviens pas, tu pourras conduire ce cheval au bazar

et le vendre. Son prix est de deux mille tumans; profites-en, et ne

m'oublie pas dans tes prières. Tu garderas aussi les autres choses qui

m'appartiennent.» Le berger dit: «A coup sûr cet homme est fou; je

ne puis expliquer autrement tout ce que j'entends. Allons, Beg,

déshabille-toi.» Kourroglou détacha sa ceinture et ôta tous ses habits.

Le berger en lit autant de son côté, et mit les vêtements de Kourroglou,

auquel il donna son manteau de feutre grossier. Kourroglou le jeta sur

ses épaules, et ayant mis aussi le bonnet de feutre du berger, il lui

dit: «Maintenant donne-moi ta massue;» car il voyait qu'en cas de besoin

elle pourrait lui être aussi utile qu'un sabre. La prenant à sa main, il

dit: «Berger! ton âme et l'âme de mon cheval.[11]»

[Footnote 8: _Le fantôme du desert_, «Guli-Beiaban,» le vampire bien

connu des contes orientaux.]

[Footnote 9: _Racheter mon sang_. Allusion au «jus tallionis» du Coran.

Le meurtrier doit payer les parents de la victime avec sa vie ou avec de

l'argent.]

[Footnote 10: Le tuman est une monnaie perse qui vaut environ douze

francs.]

[Footnote 11: Phrase proverbiale très usitée chez les Persans, elle

signifie: Prends soin de mon cheval comme tu voudrais qu'ont prit soin

de toi-même.]

Le berger répondit: «Je jure par la foi de Dieu! Que ton coeur soit en

paix; tu peux te fier à moi.» Et il disait en lui-même: «Dieu veuille

que cet homme ne revienne jamais; alors adieu la pauvreté; le cheval et

les vêtements me suffiront aussi longtemps que je vivrai.»

Kourroglou prit congé du berger, et continua son voyage à pied; le

manteau du berger était sur ses épaules, la massue dans sa main, Il

aperçut bientôt là ville d'Orfah, et marcha jusqu'aux portes. Ayant

prononcé le mot Bismillah (au nom de Dieu), il entra, et il passait dans

une rue, quand il vit un Turc portant un okha de viande. Il la regardait

avec amour, priant et soupirant en même temps. Kourroglou lui demanda en

langue turque: «Quelle viande portes-tu là, que tu la convoites ainsi,

et sembles soupirer après?» Le Turc répondit: «Es-tu donc étranger,

seigneur, ou viens-tu de quelque contrée éloignée?» Kourroglou dit:

«Oui, je viens de loin.» Le Turc lui dit alors: «Ne sais-tu pas que dans

les autres pays le pain est cher, tandis que dans celui-ci, c'est la

viande qui est chère? J'ai une personne malade chez moi, à laquelle le

médecin a prescrit la viande; je vais chaque jour au bazar, mais je

regarde en vain, je ne puis en trouver; aujourd'hui, enfin, j'ai trouvé

de la viande dans la boutique d'Ayvaz, fils d'Ibrahim le boucher; j'ai

été obligé de payer un okha deux piastres, et c'est là ce qui me fait

soupirer.» Kourroglou demanda: «Se peut-il que la viande soit aussi

chère?--Oui, en vérité, dit le Turc, deux piastres pour un okha, c'est

énormément cher.» Kourroglou dit en lui-même: «Bonnes nouvelles pour mon

berger! Attends seulement un peu, maudit; aujourd'hui même je vendrai

tes moutons.» De là Kourroglou s'en fut vers la boutique d'Ayvaz, devant

laquelle il aperçut une foule de gens, mêlés ensemble _comme les plis

d'un manteau froissé_: les hommes venaient là pour acheter de la viande,

les femmes pour admirer la beauté d'Ayvaz. Kourroglou désireux de le

voir aussi, regardait par-dessus les épaules de ceux qui étaient devant

lui. Les Turcs, le jugeant d'après son costume, le prirent pour un

berger et commencèrent à le frapper sur la tête. Alors Kourroglou se

baissa dans l'intention de regarder à travers leurs jambes, mais il

s'exposa ainsi à de plus graves insultes. «Je ne puis dompter ces Turcs

grossiers, dit-il; comment puis-je espérer d'enlever Ayvaz?» Il se mit à

coudoyer de droite et de gauche, et, crachant dans ses mains, il leva sa

massue en l'air, dans l'intention de se frayer un passage, en poussant

et frappant coup sur coup. Celui qui eut la tête frappée eut le crâne

brisé; celui qui reçut le coup sur la jambe eut la jambe cassée; celui

qui le reçut sur les épaules resta sur la place.

[Illustration: Il commença à regarder dans l'intérieur. (Page 3.)]

De cette manière il chassa tout le monde de la boutique d'Ayvaz, quand

il l'aperçut assis et tenant tristement sa tête dans sa main. Kourroglou

dit dans son coeur: «Un vrai looty [l2] possède six tours; cinq

d'adresse et un de force. Je ne crois pas pouvoir effrayer cet enfant.»

Il s'approcha alors d'Ayvaz, mit la main dans sa poche, et, prenant une

piastre, il la jeta devant Ayvaz en lui disant: «Frère, pèse-moi un okha

de viande, et rends-moi le reste en monnaie de cuivre. Seulement

sois prompt, mes compagnons sont partis, et il faut que je coure les

rejoindre.» Ayvaz se dit: «Voilà une bonne pratique pour moi; je vends

un okha de viande deux francs, il ne m'en donne qu'un, et me demande son

reste en monnaie, et cela promptement, parce que, dit-il, ses amis sont

partis.» Ayvaz était orgueilleux à cause de sa beauté, et il dit avec

aigreur: «Viens ici, approche-toi plus près, maître niais? Que veux-tu

dire?» Kourroglou s'approcha d'Ayvaz, et celui-ci ayant plié un de

ses doigts, lui donna un bon coup sur la joue avec les quatre autres.

Kourroglou dit: «Jeune espiègle, pourquoi me frappes-tu?» Mais il était

joyeux dans son coeur, et il ne ressentait aucune colère de cette preuve

de courage. Ayvaz repartit: «Drôle, tu veux déprécier ma marchandise; en

présence de tant de pratiques, tu veux acheter un okha de viande pour

un sou, et avoir encore du retour, tandis que je vends un okha deux

livres.» Kourroglou dit: «Tu es un enfant; ce n'est pas pour acheter de

la viande mais pour en vendre, que je suis venu ici.--Que veux-tu dire,

demanda Ayvaz?--Sot que tu es, répliqua Kourroglou, j'ai neuf cents

moutons à vendre, et je venais ici pour connaître le prix réel de la

viande, savoir si elle est chère ou bon marché.» On dit, avec vérité,

que la raison abandonne la tête d'un boucher quand il entend le bêlement

d'un troupeau. Ayvaz n'eut pas plus tôt entendu parler de neuf cents

moutons, qu'il dit: «_Mon oncle_, je ne savais pas que tu étais un

maître berger; j'ai été grossier dans mon langage; tu es en droit de me

couper la langue. Je t'ai frappé, coupe-moi la main, pardonne seulement

ma faute.»

[Footnote 12: _Looty_, nom fameux en Perse. Il tient le milieu entre le

brave vénitien et l'aventurier français.]

[Illustration: A la fin enfonçant la cuiller... (Page 7.)]

Kourroglou fit l'improvisation suivante:

_Improvisation_.--«Tu frapperas l'ennemi armé, fût-il enveloppé dans un

feuillet du Coran! Mon futur enfant! lumière de mes yeux! je ne me fâche

pas de semblables bagatelles.» Ayvaz dit alors:--«Pour l'amour de Dieu!

mon cher seigneur, que personne ne sache que tu as amené neuf cents

moutons. Notre ville a cinquante bouchers; ils vont tous te persécuter,

et tu seras obligé de diviser ton troupeau entre eux tous; de sorte

qu'il n'y en aura pas plus de vingt pour ma part. Tu feras bien mieux

d'attendre ici et de t'asseoir, tandis que je vais aller chercher mon

père. Nous achèterons à nous seuls tout ton troupeau, et nous seuls

te donnerons l'argent.» Kourroglou répondit: «Va donc, je t'attendrai

ici.--Reste, dit Ayvaz. Tu vois ici douze quartiers de viande; s'il

vient quelques pratiques, tu leur vendras un okha deux piastres si elles

ne veulent pas attendre que je sois revenu pour fixer le prix moi-même.»

Kourroglou répliqua: «Va, et repose-toi sur moi; j'ai été boucher

dix-sept ans, et je connais mon état; je vendrai bien à ta place.» Ayvaz

laissa la boutique à la garde de Kourroglou, et courut chercher son

père. Bientôt après, un Turc, qui venait pour acheter de la viande, vit

Kourroglou, et pensa en lui-même: «Comment acheter d'un pareil monstre!

Je suis vraiment effrayé de lui.» Ainsi ruminant, il allait de long en

large.

Kourroglou le vit et lui dit: «Tu vas et viens comme si tu étais malade;

de quoi as-tu besoin?» Le Turc prit une piastre dans sa poche, et

demanda un demi-okha de viande. Kourroglou lui dit de mettre l'argent

sur l'étal et d'entrer dans la boutique. Ayant choisi une tranche de la

meilleure viande: «Prends-la toute!» lui dit-il. Le Turc, pensant qu'il

y avait quelque tricherie là-dessous, ou bien qu'on voulait se moquer

de lui, répondit: «Tout ce que j'ai à recevoir, c'est un demi-okha de

mouton, et je n'en prendrai pas davantage.» Kourroglou leva sa massue

sur lui, et s'écria: «Es-tu sourd ou stupide? Je te dis de prendre

tout.» Le Turc dit dans son âme: «Il faut toujours profiter de

l'occasion; je vais essayer de prendre tout. S'il ne me dit rien, il

aura évidemment perdu le sens; si c'est le contraire, je jetterai

la viande par terre, et je me sauverai.» Il entra dans la boutique

lentement, et avec timidité prit la viande, la mit sur son épaule,

ayant, pendant tout ce temps les yeux fixés sur Kourroglou; ensuite

il quitta la boutique et commença à courir, et, tout en fuyant, il

regardait souvent derrière lui; mais personne ne le suivait. Il avait

toujours quelque appréhension, et il courait aussi fort que la vitesse

de ses jambes le lui permettait. Il n'était pas loin de sa maison quand

il rencontra quelques amis, qui lui demandèrent la raison de cette hâte.

«Oh! puisse votre maison ne tomber jamais en ruine! Un fou est assis

dans la boutique d'Ayvaz; pour une piastre, il m'a donné toute une

épaule de mouton; quel beau trafic! Il y a encore onze quartiers dans

la boutique; allez vite, et il vous les donnera sûrement.» Pendant que

Kourroglou vendait ainsi toute la viande d'Ayvaz pour douze piastres, ce

dernier arrivait à la maison de son père transporté de joie, et il dit:

«Il est venu à notre boutique un berger qui a neuf cents moutons; je

l'ai retenu, et nous achèterons son troupeau.» Son père, Mir-Ibrahim,

le boucher, se rendit promptement à la boutique, et dès qu'il vit

Kourroglou, il lui jeta ses bras autour du cou, et l'accueillit avec de

grands embrassements, l'appelant beg, et ami, et frère en même

temps. Kourroglou pensa en son coeur: «Je t'entends, coquin, tu veux

m'attraper.» Mir-Ibrahim dit: «Beg, votre nom a échappé de ma mémoire;

tout ce que je sais, c'est que vous aviez coutume de m'honorer de votre

présence quand vous nous ameniez des moutons. Il y a longtemps que nous

ne nous sommes vus; mes yeux vous cherchaient et vous désiraient.»

Kourroglou pensait dans son coeur: «Fripon! tu achètes le pain du

boulanger, et puis tu le lui revends ensuite[13].» Et alors il dit: «Mon

nom est Roushan.» Il ne disait pas un mensonge, car tel était vraiment

son nom. Le boucher sur cela commença à se plaindre: «Comment! nous

aviez-vous oublié? et pourquoi être resté si longtemps sans voir votre

ami et votre frère?» Kourroglou répondit: «Les moutons que j'avais

coutume d'amener ici venaient tous de la Perse; maintenant Kourroglou

demeure sur les frontières, à Chamly-Bill. La crainte de ce voleur m'a

retenu; mais, grâce à Dieu! Kourroglou étant mort, je te fournirai

désormais autant de moutons que tu peux désirer.» Mir-Ibrahim, le

boucher, demanda: «Est-il donc vrai que Kourroglou soit mort?--Mort et

enterré! J'ai moi-même assisté à ses funérailles.» Le boucher dit: «Dieu

soit loué! car vous saurez que notre pacha, ayant entendu parler de

ce bandit, a défendu à mon Ayvaz de sortir de la ville, de peur que

Kourroglou ne l'enlève et ne le couvre d'infamie. Depuis sept ans, Ayvaz

n'est jamais sorti de la forteresse.» Kourroglou disait en lui-même:

«Voyez cette sale tête; il m'a enterré vivant, mais je l'aurai bientôt

moi-même mis au tombeau; de sorte que chacun se moquera de lui jusqu'à

la fin du monde.»

[Footnote 13: expression proverbiale pour dire: tu mens, tu m'as

trompé.]

Ayvaz, voyant qu'il ne restait plus de viande dans la boutique, crut

d'abord qu'elle avait été vendue; mais quand il regarda dans la bourse,

il n'y trouva que douze piastres, et dit: «Berger, puisse ta maison

s'écrouler!» et alors il se mit à pleurer. Mir-Ibrahim lui demanda la

cause de ses larmes; et lui dit: «Père, j'ai confié à Roushan douze

quartiers de viande, et il les a vendus une piastre la pièce.»

Kourroglou répondit: «J'avais entendu dire que la corporation des

bouchers était renommée pour son avarice sordide, je vois que cela est

exact. A chacun des douze amis que j'ai dans la ville, j'ai envoyé un

morceau de viande. Quoi qu'il en soit, vous ne perdrez rien. Douze

quartiers font six moutons; quand tu viendras acheter mon petit

troupeau, tu pourras en prendre douze gratis.» Quand Mir-Ibrahim

entendit ces paroles, il frappa Ayvaz au visage. «Retiens ta langue,

imbécile, dit-il, et _ne mange plus de bouc_. Ton oncle Roushan[14] sait

ce que c'est que d'être un homme; il nous donnera quatorze moutons.»

Kourroglou vit qu'il avait perdu deux moutons de plus, et dit en

lui-même: «Ta bouche est prête, ton gosier est ouvert, il ne manque que

la poire pour jeter dedans; mais la poire?» Mir-Ibrahim dit: «Allons,

Roushan Beg, levons-nous, et allons à la maison; nous apprêterons

l'argent, et réglerons nos comptes.» Ayvaz ferma la boutique, et ils

s'en allèrent tous trois à la maison.

[Footnote 14: Cher oncle, est une expression affectueuse que l'on

emploie avec les personnes âgées.]

Mir-Ibrahim pria Kourroglou de rester avec Ayvaz pendant qu'il irait

chercher l'argent. Quand ils se trouvèrent seuls, Ayvaz s'assit sur un

siège plus élevé que Kourroglou; Ayvaz se leva et prit dans une niche

une bouteille et un verre qu'il plaça devant lui, et alors, relevant

ses manches jusqu'au coude, il remplit son gobelet de vin et le vida.

Kourroglou n'avait pas bu de vin depuis quelque temps; son coeur battait

avec violence; il contemplait tendrement l'heureux buveur, et se léchait

les lèvres. Ayvaz dit: «Roushan, mon oncle, pourquoi lèches-tu ainsi tes

lèvres?» Kourroglou répliqua: «Que je devienne ton esclave! O phénix du

paradis! quelle est cette liqueur rouge que tu bois?» Ayvaz dit: «N'en

as-tu encore jamais vu, mon oncle? Cela s'appelle du vin.» Kourroglou

reprit: «Mon fils, mon petit-fils, remplis-en un verre pour moi, et

laisse-moi le boire.» Ayvaz dit alors: «Ce breuvage a cette mauvaise

qualité, qu'il rend fous ceux qui en boivent.--Comment cela?» Ayvaz

répliqua: «Donnez-en seulement une once à un bouc, et aussitôt il

aiguisera ses cornes et se battra contre un loup; donnez-en à un

poisson, et il chargera un vaisseau de marchandises, et naviguera le

portant sur son dos, pour trafiquer sur la mer Caspienne. Si tu en bois,

tu deviendras fou et courras au bazar, proclamant tout haut que tu as

amené neuf cents moutons. Les bouchers tomberont alors sur toi, et te

les prendront de force.» Kourroglou dit: «Ayvaz, puisse-je devenir

la victime de tes yeux! J'avais coutume d'en boire beaucoup; nous en

récoltons en grande abondance.» Ayvaz lui dit: «Comment le fait-on dans

votre pays?--Dans notre pays, on cueille les grappes et on les presse

jusqu'à ce que le jus en soit bien exprimé; alors on en remplit un vase

que l'on met sur le feu. Il bout et rebout jusqu'à ce qu'il soit réduit

d'un tiers, et que la quatrième partie demeure; alors nous jetons dedans

du pain coupé en morceaux, et nous le mangeons avec nos doigts.» Ayvaz

dit: «Puisses-tu mourir, oncle, tu m'as compris merveilleusement! la

chose dont tu parles s'appelle _Dushab_[15].--Comment? qu'est-ce donc,

alors, que tu bois ainsi, mon enfant?--C'est du vin.--Bien, bien, je le

vois à présent; nous en avons en abondance dans notre pays.--Comment le

faites-vous dans vôtre pays, mon oncle?--Nous prenons de la crème, que

nous mettons dans un sac de cuir, et puis nous le secouons jusqu'à ce

que le beurre paraisse à la surface. On met le beurre dans le pilon, et

l'on boit ce qui reste.--Puisses-tu mourir, oncle! ceci est le abdough

(lait de beurre).--S'il en est ainsi, pour l'amour de Dieu! laisse-moi y

goûter.--J'ai peur, mon oncle, que tu ne deviennes fou quand tu en auras

bu.»

[Footnote 15: _Dushab_, pâte sucrée préparée de la manière ici décrite,

dont on fait communément usage dans l'Orient au lieu de confitures ou de

sucre.]

Kourroglou réitéra sa demande, jusqu'à ce qu'enfin Ayvaz, touché de

pitié, consentit à lui en donner un verre. «O Dieu! s'écria-t-il,

maintenant je mourrai heureux, car Ayvaz m'a offert à boire de ses

propres mains!» Il vida le verre, et, comme il n'avait mouillé qu'une

de ses moustaches, il dit: «Donne-m'en un autre verre, pour l'autre

moustache.» Il continua ainsi de boire et eut bientôt vidé la bouteille

jusqu'à la dernière goutte. Ayvaz dit alors d'une voix irritée:

«N'oublie pas que ce n'est pas du lait de beurre: tu sentiras bientôt ta

tête s'appesantir.» Kourroglou dit: «Mon petit oiseau de paradis! tu ne

penses à personne qu'à toi! regarde-moi aussi.» Cela dit, il se leva,

et, s'apercevant qu'il y avait encore six bouteilles d'eau-de-vie dans

la niche, il les prit l'une après l'autre, et les vida jusqu'à la

dernière goutte. Ayvaz s'écriait: «Ceci n'est pas du vin, mais de

l'eau-de-vie, rustre; pourquoi en as-tu bu plus d'une!» Kourroglou dit:

«O perroquet du paradis! elles se mêleront dans mon ventre.» Ayvaz était

fâché et se disait: «Il est ivre, il va bientôt tomber endormi; alors,

comment achèterons-nous ses moutons?» Kourroglou prit un siége, et,

regardant Ayvaz que le vin incommodait un peu, il prit une guitare et

commençant à jouer, dit: «Ayvaz, que je sois ton esclave! laisse-moi

tirer quelques sons de la guitare!--Quoi! sais-tu donc en jouer, oncle?»

Kourroglou dit: «Quand j'étais un enfant, un simple petit berger, mon

père fit une petite guitare pour moi, avec un morceau de cèdre; il y mit

des cordes faites avec les crins d'une queue de cheval, et j'ai

appris dessus à jouer un peu.» Ayvaz lui donna la guitare: Kourroglou

l'accorda, et elle résonnait sous ses doigts comme un rossignol.

L'enfant émerveillé écoutait avec ravissement. A la fin, reprenant

son sang-froid, il demanda: «Oncle, peux-tu chanter aussi bien que

tu joues?--Je vais l'essayer et chanter, si tu me le permets. Que

pouvons-nous faire de mieux?... Nous sommes tous deux gris; si je

ne chante pas ici, où chanterais-je donc?» Cela dit, il chanta

l'improvisation suivante:

_Improvisation_.--«Remplissons nos verres, et buvons, buvons, fils du

boucher! Mais il ne faut pas répéter mes paroles. La rosée est descendue

sur les joues de la rose[16]. Tu as vidé la coupe, tu es gris, même

ivre-mort, tu es ivre, ivre-mort, toi, aujourd'hui fils du boucher, mais

qui seras bientôt le mien.»

[Footnote 16: La sueur a couvert ta figure.]

Quand Ayvaz eut entendu ces vers, il demanda:

«Oncle, as-tu jamais vu Kourroglou!»

Kourroglou fit l'improvisation suivante:

_Improvisation_.--Les roses du jardin sont en pleine floraison; les

rossignols amoureux chantent, les vallées de Chamly-Bill sont obscurcies

par de nombreuses tentes[17]. C'est là qu'est ma demeure. O fils du

boucher!...»

[Footnote 17: Dans le texte _churdug_, sorte de tente avec quatre

piquets et une couverture d'étoffe de laine noire.]

Ici Kourroglou s'arrêta et se dit: «Si je terminais cette chanson par le

nom de Kourroglou, le pauvre enfant mourrait de frayeur, restons encore

berger un peu de temps.» Il chanta l'improvisation suivante:

_Improvisation_.--«Dois-je le confesser? Non, je suis berger. La vie

des êtres créés doit avoir une fin. Quand je tire de l'arc, ma flèche

traverse le roc, ô fils du boucher!»

Comme il disait ces mots, le père d'Ayvaz, Mir-Ibrahim, entra dans la

chambre avec l'argent destiné à l'achat des moutons et dit: «Lève-toi,

Roushan-Beg, et allons où est le troupeau, afin de terminer notre

marché.»

Kourroglou, voyant qu'Ayvaz ne bougeait pas, dit: «Mir-Ibrahim, l'enfant

ne viendra-t-il pas avec nous?--Il faut qu'il reste à la maison;

le pacha lui a défendu de quitter la ville ainsi que je te l'ai

dit.--N'as-tu pas honte d'avoir peur du cadavre de Kourroglou? Vous

croyez le premier diseur de bonne aventure, pourquoi ne me croiriez-vous

pas? Je te répète que Kourroglou est mort depuis plus d'un mois.

Maintenant, sois franc! ce n'est pas Kourroglou que tu crains; mais tu

as peur que je te force à être reconnaissant, quand j'aurai fait don à

Ayvaz de trente moutons.»

Lorsque le boucher eut entendu qu'il s'agissait encore d'un présent

de trente moutons, il perdit la tête. Il donna à Ayvaz un vigoureux

soufflet sur la face, et s'écria: «Lève-toi, niais, et fais un grand

salut à Roushan-Beg! c'est un homme libéral, c'est un grand homme, et sa

parole est une parole.» Ayvaz, qui était excité par le vin qu'il avait

bu, non moins que tout ce qu'il venait de voir et d'entendre, sentit un

frisson de terreur dans tout son corps, et il pensa dans son coeur: «Cet

homme doit être Kourroglou lui-même ou quelqu'un de sa bande.» Il prit

sa guitare et dit: «Père, laisse-moi chanter une chanson et je vous

accompagnerai ensuite.»

_Improvisation_.--«Père, ne confonds pas mon entendement! un homme comme

lui ne peut être un berger. Tu n'as qu'un fils, songes-y! Ne l'emmène

pas. Un berger ne doit pas avoir cet air-là. J'ai comparé ses paroles

avec ses actions; c'est un fou étrange. Son amitié et sa haine ne durent

qu'un moment. Ce doit être Kourroglou lui-même ou Daly-Hassen: _cet

homme ne ressemble certainement pas à ton berger_.»

Kourroglou, entendant cela, sortit et pensa: «Cet enfant est pénétrant;

c'est le fils qu'il me fallait.» Ayvaz continuait ainsi:

_Improvisation_--Père, ses marchands trafiquent dans les quatre parties

du monde. Mille serviteurs des deux sexes vivent à ses dépens. Il n'aime

aucun compte, mais distribue libéralement ses dons par cinq et par

quinze. Crois-moi, un berger n'a pas cet air-là.»

Mir-Ibrahim dit: «Que faut-il faire, mon fils? Comment aurons-nous les

neuf cents moutons?» Ayvaz continua et chanta:

_Improvisation_.--«Renvoyez-le; envoyez-le où nul oeil ne pourra le

voir. Que pas un hôte, pas un voisin ne s'aperçoive de sa venue. Qu'on

ne le voie pas même dans le sommeil! un homme de cette apparence ne peut

être, croyez-moi, ne peut être un berger. Le nom d'Ayvaz est attaché

à cette chanson. Un signe, en forme de croix, a déjà été brûlé sur ma

poitrine. Je sais, entendez bien, ce qui va tomber sur ma tête.

«Père, Ayvaz ne sera pas ton fils plus longtemps!»

Kourroglou, voyant qu'Ayvaz avait deviné ce qu'il était, se pencha

doucement vers lui, et lui dit à l'oreille:

«Méchant enfant! pourquoi ne veux-tu pas venir avec moi voir le

troupeau? Je te montrerai quatre belles cages attachées au dos d'un

jeune âne; chacune d'elles contient quantité d'alouettes, de cailles,

de perdrix aux jambes rouges, de rossignols, et une foule d'oiseaux

chanteurs. Aussitôt que nous serons arrivés, je t'en ferai présent,

ainsi que des quatre cages. Tu les pendras dans ta boutique, où ils

chanteront et gazouilleront sans fin, et tandis que tu écouteras leur

ramage, tu seras réjoui.»

Ayvaz alors pleura et dit: «Je ne puis m'en défendre, viens, père,

allons.--Oui, allons, mon enfant, nôtre ami Roushan-Beg empêchera bien

que tu sois arrêté aux portes de la ville. Nous allons aussi prendre un

esclave avec nous.»

Ainsi, après avoir pris l'argent pour payer les moutons, Ayvaz,

Kourroglou, Mir-Ibrahim et l'esclave se mirent en route. A un fersakh de

distance d'Orfah, ils arrivèrent à la montagne dont il à été parlé, sur

laquelle le berger faisait paître ses moutons. Quand le boucher aperçut

de loin le troupeau, il fut réjoui dans son coeur et dit: «Est-ce là ton

troupeau, Roushan-Beg?--Ce l'est.--Commençons donc nôtre marché. Nous

conviendrons d'abord de prix et nous examinerons ensuite combien il y

a de moutons gras et en bon état; combien de maigres et

d'estropiés.--Qu'il en soit ainsi! Fais comme il te plaira.--Combien

as-tu de moutons?--Je t'ai dit ce matin que j'en avais neuf

cents!--Combien de maigres et combien de gras?--Je n'ai jamais de bétail

maigre, mâle ou femelle; tous mes moutons sont gras et en bon état.

Aucun d'eux n'a plus de deux ans, et les brebis n'ont pas encore

agnelé.--Bien, as-tu acheté ces moutons ou les as-tu élevés?--Un menteur

est pire qu'un chien, et je te dirai la vérité: j'en ai acheté la

moitié, et j'ai élevé moi-même l'autre moitié.--Combien veux-tu les

vendre la pièce?--Je veux les vendre en bloc.--A quel prix?--Maudit soit

celui qui ment. Je te dirai la simple vérité. Je les ai achetés cinq

piastres chacun, et tu les auras pour six. Il faut bien que j'aie au

moins une piastre de profit dans le marché. Je ne désire pas en avoir

davantage avec toi.»

Pendant qu'ils marchandaient ainsi, l'oreille d'Ayvaz suivait chaque

parole qu'ils prononçaient. Il dit tout bas, à son père: «Je lui ai fait

boire du vin, il ne sait pas ce qu'il dit. On ne peut pas acheter un

mouton moins de cinq tumans. Comptez l'argent sans délai, père, et

lorsqu'il l'aura reçu, il ne pourra plus se rétracter, quand même il

recouvrerait la raison.»

Mir-Ibrahim ouvrit le sac où était l'argent, qu'il compta et versa

ensuite dans le pan de la robe de Kourroglou. Ce dernier, voyant que

plus de la moitié était déjà payée et que le compte avançait rapidement,

dit dans son coeur: «Comment me débarrasserai-je de ce fripon de Turc?»

Il possédait une force de poignet si extraordinaire, qu'il pouvait

serrer entre ses doigts une pièce de monnaie assez fort pour en effacer

l'empreinte. Ayant ainsi effacé une piastre, il la jeta avec colère

devant le boucher et s'écria: «Ceci est de la fausse monnaie.» Mais

la ruse n'avait pas échappé à l'oeil perçant d'Ayvaz, qui dit:

«Roushan-Beg, nous ne sommes pas riches; nous avons emprunté la moitié

de cet argent; pourquoi l'altères-tu méchamment?» Kourroglou répliqua:

«Ayvaz, mon enfant! je n'ai ni marteau ni enclume avec moi. Les coquins

d'ouvriers de la monnaie ont oublié de frapper les chiffres du sultan

sur la piastre; et il faudra que je perde dessus.» En disant ces mots,

il se leva, jeta tout l'argent parterre, et dit d'une voix irritée: «Il

y a cent bouchers dans Orfah; je leur vendrai une portion des moutons,

et je vous vendrai l'autre.» Et il s'éloigna. Les prières du boucher

furent inutiles, et Kourroglou était sur le point de partir, lorsque

Mir-Ibrahim, au désespoir, dit à son fils: «Puisses-tu mourir jeune[18],

Ayvaz; va, cours après lui, et prie-le de venir terminer le marché;

peut-être t'écoutera-t-il.»

[Footnote 18: «Mourir dans ton jeune âge», _djeuen merg skeyi_, et aussi

_merghi tu_ «tue la mort», sont deux étranges expressions de tendresse

employées par les Perses quand ils veulent obtenir une faveur de

quelqu'un ou le flatter.]

Ayvaz eut rejoint Kourroglou en un moment, et, le prenant par les mains,

il le supplia, en disant: «Je t'en conjure, mon oncle, ne sois pas

fâché, et reviens.» Kourroglou, faisant semblant de s'adoucir, revint,

et s'assit à sa première place. Quand l'argent fut tout compté,

on s'aperçut qu'il manquait encore trente tumans. Le boucher dit:

«Roushan-Beg, laisse le berger amener ici les moutons, nous les

conduirons à la ville, où je lui paierai le reste de la somme. Tu

dormiras dans ma maison, et tu partiras demain matin.» Kourroglou

répliqua: «Je n'irai pas à Orfah, car j'ai entendu dire que ceux qui

y passent la nuit avec de l'argent sont assassinés. Il faut que tu me

payes ici même.--Je ne suis pas un voleur, Roushan-Beg; cependant je

ferai comme tu l'ordonnes. Reste ici avec Ayvaz; et toi, mon enfant,

sois gai et amuse notre oncle par ta conversation, pendant que je

courrai à la ville chercher le reste de l'argent.»

Ainsi le boucher sans cervelle laissa son fils entre les mains de

Kourroglou, et, enfourchant sa maigre rosse il partit pour Orfah.

Kourroglou, sous prétexte d'aller chercher les quatre cages qu'il

avait promises à Ayvaz, laissa ce dernier avec l'esclave, tandis qu'il

retournait vers le berger. Il reprit son armure, _ainsi que ses dix-sept

armes_. Alors il demanda au berger: «Où est mon cheval?--Oh! puisse ta

maison tomber en ruine! Ton cheval est aussi fou que toi-même. Je l'ai

attaché par les quatre jambes dans ce ravin, et ne puis te dire s'il

est mort ou vivant.» Kourroglou lui dit: «Misérable! je souillerai le

tombeau de ton père! Tu as fait du mal à mon cheval, fils de chien!» Et

il courut sans délai vers le ravin, où il vit son Kyrat attaché d'une

telle façon, qu'il ne pouvait bouger. Il détacha les liens de son

cheval, le sella, serra la sangle, puis, l'ayant embrassé sur les deux

yeux, il monta dessus et galopa vers Ayvaz. Il prit d'abord le sac de

piastres, qu'il attacha derrière la selle avec des courroies.

«Allons maintenant, mon Ayvaz, monte avec moi sur ce cheval et

partons!--Guerrier, tu te moques de moi; mon oncle Roushan sera bientôt

ici, et tu seras démonté par un seul coup de sa massue.--Frotte les

yeux, Ayvaz, et regarde; ne reconnais tu pas ton oncle?» Ayvaz l'examina

attentivement. «Oui, c'est lui, dit-il, c'est Roushan-Beg lui-même;

seulement son habit n'est pas le même.»

Il commença à pleurer, et s'écria: O ma mère! ô mon père! où êtes-vous?»

Ses larmes et ses prières lui servirent peu. Kourroglou l'enleva sur sa

selle, le plaça derrière lui, et ayant lié un shawl autour de son corps

et de celui d'Ayvaz, il assujettit ce dernier à sa ceinture. Ensuite il

donna un coup d'éperon à son cheval, le fouetta, et emporta sa proie.

Le crédule esclave du boucher pensait que tout cela n'était qu'un jeu.

Cependant il courut après lui et cria: «Trêve à ce jeu, trêve à cette

plaisanterie.» A la fin il se fâcha, sortit un poignard du fourreau, et

l'élevant devant Kourroglou, il dit: «Laissez l'enfant, ou je vous passe

ce fer à travers le corps.» Kourroglou dit: «Voyez ce reptile! Il faut

que je montre quelque merci envers lui.» Alors il lança sa massue après

lui, et le crâne de l'esclave fut écrasé comme la tête d'un pavot.

Le berger, qui vit ce meurtre, devint soucieux; et, tremblant de

frayeur, il commença à réciter les prières des mourants. Kourroglou lui

ordonna d'approcher et d'ouvrir ses oreilles. Alors il délia sa bourse,

en fit tomber bon nombre de piastres, et lui demanda: «Berger, as-tu vu

un chameau[19]?» Le berger répliqua: «Je n'ai pas même vu un mouton.»

Kourroglou dit: «Berger, tu vas conduire à l'instant ce troupeau à la

ville; pendant ce temps j'enlèverai Ayvaz.» Ainsi le berger conduisit

son troupeau à Orfah, tandis que Kourroglou emmenait Ayvaz à

Chamly-Bill. L'enfant désolé criait douloureusement: «Malheur à moi! je

laisse ma tante derrière moi; j'abandonne la femme de mon oncle; malheur

à eux, malheur à moi!» Ses yeux étaient rouges et enflés comme des

pommes. Kourroglou fit l'improvisation suivante:

_Improvisation_.--«Je te dis, Ayvaz, il ne faut pas pleurer. Ne

tourmente pas mon coeur de tes regrets, ne te lamente point, Ayvaz!»

[Footnote 19: «Avez-vous vu le chameau?» _Non! sirutur didi? Ne!_ Conte

perse bien connu, et devenu maintenant un proverbe.]

Ce dernier, en réponse, fit l'improvisation suivante:

_Improvisation_--«Tu dis qu'il ne faut pas pleurer! Comment puis-je

retenir mes larmes, ô Kourroglou? Tu me dis de ne pas te tourmenter de

mes chagrins; comment puis-je m'empêcher d'être triste?»

Alors Kourroglou chanta:

_Improvisation_.--«Je revenais des champs, je revenais des déserts, et

je demandais aux bergers s'ils ne t'avaient pas vu. Je t'ai séparé de

ton vieux père; Ayvaz, ne pleure pas.»

Ayvaz chanta ainsi:

_Improvisation_.--«Tu as rempli les sacs avec l'argent; tu as déchiré

le fond de mon coeur; tu as courbé sous le chagrin le dos de mon père.

Comment puis-je m'empêcher de pleurer, ô Kourroglou?

Kourroglou chanta:

_Improvisation_.--«Ne suis-je pas Beg, ne suis-je pas Khan? Ne serai-je

pas pour toi un père, un tendre parent? Ne crie pas, ne pleure pas,

Ayvaz.»

Ayvaz chanta alors:

_Improvisation_.--«Mes fleurs, je vous ai laissées dans le jardin!

J'ai laissé derrière moi des beautés dont la ceinture mérite d'être

embrassée, j'ai laissé derrière moi mon nom et ma famille! Comment

puis-je retenir mes larmes, ô Kourroglou?»

Kourroglou chanta:

_Improvisation_.--«Plus de larmes, je t'en conjure, ou tu me feras

pleurer moi-même comme un enfant ou une vieille femme. Tu deviendras

un guerrier, tu seras la gloire et l'orgueil de Kourroglou. Ne pleure

plus.»

Ayvaz dit: «J'ai ouï dire que tu étais un guerrier; tu dois alors me

traiter comme il convient à un guerrier. Je ne puis dire si tu es un

homme brave ou un vilain. Comment puis-je donc m'empêcher de pleurer?»

Kourroglou lui promit d'en faire son fils, de le faire vivre dans

l'abondance et de faire de lui un guerrier, et ils continuèrent leur

voyage à Chamly-Bill.

Pendant ce temps, Mir-Ibrahim le boucher arrive chez lui pour chercher

l'argent, et dit à sa femme: «J'ai rencontré aujourd'hui un berger qui

est un grand niais. J'étais à court de quelques tumans pour payer les

moutons, et je lui ai laissé Ayvaz en otage. Va, et tâche de trouver

l'argent promptement.» Sa femme court chez quelques parents et amis; et,

ayant obtenu la somme nécessaire, elle l'apporta au boucher. Celui-ci

remonta à la hâte sur sa chétive rosse, et retourna vite au troupeau.

Mais à peine avait-il passé la porte, qu'il vit le berger entrant dans

la ville avec ce même troupeau. «Berger, tu es un fripon, un voleur! De

quel droit amènes-tu mes moutons à la ville? Je les ai achetés, je les

ai payés.» Le berger dit: «Je ne te comprends pas.» Mir-Ibrahim demanda:

«Quoi! n'es-tu pas le berger de Roushan-Beg?--Tu rêves comme si tu avais

la fièvre. Je ne sais pas qui tu es, et ne puis dire non plus quel est

celui que tu nommes Roushan-Beg.--Misérable! ne m'avez-vous pas

vendu ces moutons, il n'y a qu'un instant? n'avez-vous pas pris

l'argent?--Arrière, avec ton mensonge! Les brebis sont la propriété de

Reyhan l'Arabe, et je les amène en ville pour les traire. Les brebis que

l'on trait dans la place du marché se vendent un meilleur prix.»

A ces mots, le boucher sentit une sueur froide lui venir à la peau. Il

descendit pour tâter les mamelles des brebis, et s'aperçut qu'elles

avaient toutes du lait. Il dit: «Ce hâbleur, Roushan-Beg, me disait,

en me vendant son troupeau, qu'il ne s'y trouvait que des mâles ou des

brebis qui n'avaient jamais porté. Sans aucun doute, c'était Kourroglou,

qui, après m'avoir trompé, doit avoir emmené Ayvaz avec lui. N'as-tu pas

vu deux jeunes garçons sur la montagne?» Le berger dit: «Oui, j'ai vu

deux jeunes garçons jouant et luttant ensemble sur la montagne.»

Mir-Ibrahim remonta sur sa rosse en grande hâte, et courut au galop. Il

ne trouva sur la montagne que le cadavre de son esclave. Sa langue resta

clouée à son palais; il commença à frapper ses tempes si violemment

qu'il tomba de cheval. Dans son désespoir, il se jeta sur la terre; et,

répandant de la poussière sur sa tête, s'écria: «Malheur à moi! il m'a

enlevé mon fils.»

Mir-Ibrahim fut trouvé dans cet état déplorable par Reyhan l'Arabe. Ce

dernier était un riche seigneur, qui se rendait au delà des montagnes

pour chasser, accompagné de cent soixante cavaliers. Quand il se fut

approché, et qu'il eut examiné les choses, il reconnut son beau-frère

dans l'homme ainsi désolé: «Quoi! est-ce vous, Mir-Ibrahim? Pourquoi ces

larmes, et que signifie ce désespoir?» Le pauvre père, que la douleur

privait de la parole, put seulement prononcer ces mots: «Il l'a

emmené... il l'a emmené!...» Reyhan l'Arabe demanda en colère: «Fils

d'un père brûlé, qui, et par qui enlevé?» Une demi-heure se passa avant

que Mir-Ibrahim eût recouvré ses sens, et il dit: «Je l'ai vendu à

Kourroglou; il l'a enlevé, il s'est enfui.--Parle clairement. Si tu lui

as vendu quelque chose, il avait droit de prendre sa propriété.» Ce ne

fut qu'après de nombreuses questions que Reyhan l'Arabe dit, dans

son coeur: «Kourroglou, tu es un misérable, tu as passé ta main[20]

crasseuse sur ma tête, et enlevé le gibier de mes réserves.» Il appela

ses cavaliers, et dit: «Enfants, je vais courir après lui; suivez-moi.»

Alors ils galopèrent à la poursuite de Kourroglou, guidés par les traces

des pas de son cheval.

[Footnote 20: C'est-à-dire: tu m'as trompé et déshonoré.]

Reyhan l'Arabe était monté sur une jument. Kourroglou continuait de

marcher, sans être averti de rien, quand il vit Kyrat secouer ses

oreilles. C'était un signe certain de la présence de la jument, à

environ un mille de distance. Kourroglou dit, dans son coeur: «Mon Kyrat

doit sentir la jument de Reyhan l'Arabe. Celui-ci a sans doute tout

appris, et me poursuit maintenant.» Il regarda le ciel, et vit quelques

oies sauvages passer au-dessus de sa tête. Kourroglou pensa: «Je vais

décocher une flèche au guide de la bande: si l'oiseau tombe, je serai

vainqueur; mais si la flèche revient seule, Ayvaz ne sera pas à moi.» Il

prit une flèche de son carquois; et, après l'avoir placée sur son arc,

il l'envoya dans l'air. En très-peu de temps, l'oie descendit, et vint

tomber aux pieds de son cheval.

Kourroglou se sentit très-heureux; il arracha une couple des plus belles

plumes de l'oie, et, ôtant le bonnet d'Ayvaz, les attacha, en guise de

plumet, à sa calotte. Ayvaz dit: «Tu as fait des trous, avec ces plumes,

dans ma calotte; j'ai une belle nièce qui m'en fera une neuve.--O mon

fils! répliqua Kourroglou, aussi longtemps que tu demeureras dans ma

maison, tes habits seront d'or et de soie.» En entendant cela, Ayvaz

pleura amèrement. Kourroglou, pour le consoler, improvisa la chanson

suivante:

_Improvisation_.--«Que ta tête semble belle avec cette plume! c'est

comme la tête d'une grue mâle. Je la garderai[21], je veillerai

soigneusement sur elle. Je t'ai cherché dans le ciel, et je t'ai trouvé

sur la terre. Ne pleure pas, ma jeune grue. La ligne arquée de tes

sourcils a été dessinée par la plume du Tout-Puissant. Tu es juste en

âge, tu as quinze ans, ô jeune garçon! A tous ces ornements un seul

manque encore: c'est celui des exploits chevaleresques. Tu seras le

modèle d'un guerrier. Je couvrirai ta tête d'une calotte d'or. O ma

jeune grue! ne pleure plus.» Après une pause, Kourroglou chanta:

_Improvisation_.--«Je te vis, et mon coeur fut heureux. Tu trouveras en

moi un franc Turcoman-Tuka. Mon nom est Kourroglou _le bélier_. Je suis

bien connu dans toute la Turquie. Ayvaz, à la tête de grue, ne pleure

plus.»

[Footnote 21: _Terbatics_ «Je tournerai autour de ta tête», expression

prise d'une coutume orientale. Quand un malheur menace quelqu'un, afin

de le prévenir, on fait tourner un mouton noir trois fois autour de lui,

et on en fait ensuite présent aux pauvres, ou bien on le fait pendre.

Quand le schah de Perse visite un village, les paysans vont au-devant,

baisent le pan de sa robe ou son éperon; ils demandent comme la plus

grande faveur la permission de tourner autour de son cheval; de là

l'expression _dourer beguerden_, c'est-à-dire «j'implore, je demande sur

tout ce qu'il y a de plus sacré».]

Retournons maintenant à Reyhan l'Arabe. Il connaissait parfaitement

tous les chemins et sentiers des environs d'Orfah; il savait aussi

que Kourroglou y venait pour la première fois, et par conséquent ne

connaissait pas les localités. Il y avait une passe étroite au-dessus

d'un précipice qu'il fallait traverser au moyen de _quelque chose

ressemblant à un pont jeté dessus_. Avant que Kourroglou pût avoir passé

ce pont, Reyhan l'Arabe y était arrivé en faisant un détour, et il

se posta à l'entrée même. Kourroglou, voyant que sa route était

interceptée, se détermina à gravir la montagne rapide qui surplombait le

pont. Il aiguillonna Kyrat avec ses éperons et le fouetta; Kyrat

grimpa comme une chèvre sauvage, et fut bientôt debout sur le sommet.

Kourroglou, regardant alors de tous côtés, ne vit rien que les murs

perpendiculaires des précipices horribles. On ne voyait aucun passage;

seulement, au pied d'un des flancs de la montagne, il y avait un ravin

large de douze mètres et de cent mètres de long. Kourroglou demeura à

méditer sur ce qu'il y avait à faire.

Reyhan l'Arabe alors dit à ses gens: «Mes enfants, mes âmes, pas un pas

de plus. Restez où vous êtes: pas un de vous ne pourrait monter au

lieu où est maintenant Kourroglou; il faudra qu'il y meure ou qu'il

descende.»

A tout événement, Kourroglou demeura trois jours sur le sommet de la

montagne; mais, ce qu'il eut de pire, c'est que Kyrat y tomba malade,

Kourroglou tourna sa face vers la Mecque, et pria: «O Dieu! si le jour

de ma mort est arrivé, ne me laisse pas mourir parmi les Sunnites.» Il

regarda alors Kyrat, et son coeur fut réjoui quand il vit que son cheval

paissait et mangeait l'herbe avec appétit, signe évident que sa santé

s'améliorait, grâce à l'intercession de la sainte âme d'Ali. Il alla

examiner le ravin, large de douze mètres, et pensa: «Quel que puisse

être le résultat, je veux l'essayer. Si Kyrat franchit le ravin,

nous sommes sauvés; s'il ne le peut, alors nous périrons tous trois

misérablement, moi, Kyrat et Ayvaz, brisés en mille pièces au fond du

précipice. Je ne puis attendre plus longtemps.» Il sauta sur son cheval,

lia Ayvaz à sa ceinture avec un châle, et improvisa à son cheval le

chant suivant:

_Improvisation._--«O mon coursier! ton père était bedou, ta mère kholan.

Sus! sus! mon digne Kyrat, porte-moi à Chamly-Bill! Ne me laisse pas

ici, parmi les mécréants et les ennemis, au milieu du noir brouillard.

Sus! sus! mon âme, Kyrat, emporte-moi à Chamly-Bill!»

Aussitôt que Reyhan l'Arabe entendit la voix de Kourroglou, il se mit à

rire et cria d'en bas: «Bien, maudit! tu as dit tes dernières paroles;

mais que tu chantes ou non, il faut que tu descendes et tombes entre nos

mains.» Alors Kourroglou improvisa pour Kyrat:

_Improvisation._--«Hélas! mon cheval, ne me laisse pas voir ta honte. Tu

seras couvert de harnais de soie à ta droite et à ta gauche; je ferai

ferrer tes pieds de devant et tes pieds de derrière avec de l'or pur.

Sus! sus! mon Kyrat, porte-moi à Chamly-Bill! Ton corps est aussi rond,

aussi mince et aussi uni qu'un roseau. Montre ce que tu peux faire, mon

cheval; que l'ennemi te voie et devienne aveugle d'envie[22]. N'es-tu

pas de la race de kholan? n'es-tu pas l'arrière-petit-fils de

Duldul[23]? O Kyrat! porte-moi à Chamly-Bill, vers mes braves. Je ferai

tailler pour toi des housses de satin, et je les ferai broder exprès

pour toi. Nous nous réjouirons, et le vin rouge coulera eu ruisseaux.

O mon Kyrat! toi que j'ai choisi entre cinq cents chevaux, sus! sus!

porte-moi à Chamly-Bill.»

[Footnote 22: Littéralement: «Tu arracheras les yeux du scélérat.»]

[Footnote 23: Duldul: nom du célèbre cheval arabe qui appartenait à Ali,

gendre de prophète.]

Ayant fini ce chant, Kourroglou commença à promener Kyrat. Reyhan

l'Arabe le vit d'en bas, et, devinant que Kourroglou préparait son

cheval à franchir le ravin, il dit à ses hommes: «Voulez-vous parier que

Kourroglou sera assez hardi pour sauter ce précipice? Son grand courage

me plaît. Je vous prends à témoin que s'il franchit le ravin, je me

garderai de persécuter un homme si brave. Je lui pardonnerai et lui

laisserai emmener Ayvaz; s'il succombe, je rassemblerai leurs membres

dispersés et les ensevelirai avec honneur.» Il dit ces mots, et il

regarda la montagne tout le temps à travers un télescope. Kourroglou

continuait à promener Kyrat jusqu'à ce que l'écume parût dans ses

naseaux. Enfin, il choisit une place où il avait assez d'espace pour

sauter; et alors, fouettant son cheval, il le poussa en avant.

Le brave Kyrat s'élança et s'arrêta sur le bord même du précipice; ses

quatre jambes étaient rassemblées entre elles _comme les feuilles d'un

bouton de rose_. Il hésita un instant, prit de l'élan, et sauta de

l'autre côté du ravin; il retomba même deux métres plus loin qu'il

n'était nécessaire.

Reyhan l'Arabe s'écria: «Bravo! bénis soient la mère qui a sevré et le

père qui a élevé un tel homme.»

Pour Kourroglou, son bonnet ne remua pas de dessus sa tête; il

ne regarda pas même en arrière, comme s'il ne fût rien arrivé

d'extraordinaire, et il s'en alla tranquillement avec Ayvaz.

Reyhan l'Arabe dit à ses hommes: «Mes amis, mes enfants! un loup à qui

l'on n'ôte pas sa première proie s'enhardit et revient plus rapace que

jamais. Kourroglou a enlevé aujourd'hui le fils de mon beau-frère;

demain, il viendra saisir ma femme jusque dans mon lit. Il faut lui

montrer que notre orteil est aussi assez fort pour tendre un arc.»

Sur cela, ils s'élancèrent à sa poursuite. Aussitôt que Reyhan l'Arabe

aperçut Kourroglou, il cria: «Roi, parviendrais-tu à t'échapper jusqu'à

Chamly-Bill, je t'y atteindrais encore.» Kourroglou pensa: «Ce brigand

ne veut pas me laisser en paix.» Il fit descendre Ayvaz de cheval,

examina la selle, les étriers, resserra la sangle, et retourna

au-devant de Reyhan l'Arabe, auquel il demanda: «Que veux-tu de moi,

mécréant?--Écoutez cette belle question, ce que je veux? Tu as passé ta

main crasseuse sur ma tète.» Kourroglou demanda: «Veux-tu combattre avec

moi comme un homme ou comme une femme?--Qu'entends-tu par combattre

comme un homme ou comme une femme?--Si tu ordonnes à tes cavaliers de

sauter sur moi, alors tu combattras comme une femme; si, au contraire,

tu consens à te battre seul avec moi, ce sera un combat comme il

convient à des hommes.

--Soit, battons-nous donc comme des hommes.» Kourroglou, qui voyait que

les cavaliers de Reyhan l'Arabe attendaient tranquillement, rangés en

ligne, dit dans son coeur: «Malgré ses promesses, je ne puis me fier à

la parole des Sunnites; commençons donc par éloigner d'ici au moins une

partie de ses cavaliers. Écoutez-moi, Reyhan l'Arabe, j'ai coutume de

chanter avant le combat. Voici mon chant:

_Improvisation._--«Guerrier Reyhan! tu es venu avec une armée contre

moi seul. Où est ton honneur, où est ta valeur si vantée? Pourquoi

cherches-tu à détruire mon âme? Guerrier Reyhan, tu es fou!»

Le son de sa voix, aussi bien que le chant, étaient si terribles, que

les cavalières de Reyhan furent frappés de peur. Kourroglou continua:

_Improvisation_.--«Montrez-moi un homme qui puisse tendre mon arc.

Trouvez-moi un guerrier qui vienne frapper sa tête comme un bélier

contre mon bouclier. Je puis broyer l'acier entre mes dents, et je le

crache alors avec mépris contre le ciel. Oh! pourquoi ne pas combattre

aujourd'hui?»

Les cavaliers de Reyhan l'Arabe, saisis d'horreur, murmurèrent l'un à

l'autre: «Pour la gloire de la race d'Osman, pas un de nous n'échappera

au tranchant du sabre de Kourroglou.» Plusieurs d'eux prirent la fuite.

Kourroglou dit dans son coeur: «Est-ce ainsi? Fuyez donc.» Et il

improvisa.

_Improvisation_.--«Donne ordre à ton armée de se diviser par bataillons.

Ah! ont-ils tant de confiance dans leur nombre? Je suis seul, que cinq

cent, que six cents de vous s'avancent! Reyhan est venu, il est fou, en

vérité.»

Ce chant mit en fuite le reste des cavaliers de Reyhan. Ce dernier seul

resta et ne quitta pas la place. Kourroglou improvisa.

_Improvisation_.--«Un guerrier ne chasse pas ses frères guerriers dans

le couvert. Il menace avec son épée égyptienne bien affilée, élevée en

l'air. Pense à toi, Reyhan, avant qu'il soit trop tard. Es-tu fou? Tu

n'as jamais éprouvé la force du bélier, le front de Kourroglou; tu n'as

jamais eu devant toi un bras si puissant. Tu es encore la, Reyhan, es-tu

fou?»

Reyhan l'Arabe était un seigneur d'un grand courage; on parlait de sa

gloire et de ses hauts faits dans toute la Turquie. Kourroglou s'écria:

«Retourne dans ta maison, Reyhan; regarde la fuite de tes cavaliers.» Sa

réponse fut: «Ce sont tous des corbeaux, ils ne peuvent résister à

un hibou comme toi.» Cela dit, Reyhan lança sa jument arabe sur le

railleur. Kourroglou, de son côté, donna de l'éperon à Kyrat. Le choc

fut terrible.

Les dix-sept armes qu'il portait avec lui furent employées tour a

tour, et cependant aucun avantage ne fut remporté de part et d'autre.

Kourroglou vit que Reyhan l'Arabe était un homme d'un courage et d'une

habileté supérieurs.

Ils s'approchèrent plusieurs fois à cheval poitrine contre poitrine et

dos contre dos. Ils se prirent l'un l'autre par la ceinture. Reyhan

tirait Kourroglou afin de le désarçonner, et criait: «Tu n'emmèneras

pas Ayvaz.» Kourroglou le tirait aussi de dessus sa selle et criait:

«J'emmènerai Ayvaz.»

Ils descendirent de cheval en même temps et commencèrent à lutter à

pied, le cou enlacé avec le cou, le bras avec le bras, la jambe avec la

jambe. On aurait dit deux chameaux[24] mâles se battant ensemble. Le

soleil commençait déjà à baisser. Kourroglou se sentait fatigué de la

puissante résistance de son ennemi, et s'écria dans son coeur: «O Dieu!

préserve-moi de malheur, ô Ali!» Cela dit, il éleva Reyhan l'Arabe en

l'air et le rejeta par terre; il s'assit sur sa poitrine, et, tirant

son couteau, il se préparait à lui couper la tête; mais il dit dans son

coeur: «S'il demande merci, je le tuerai; s'il ne le demande pas, ce

serait pitié de tuer un si brave jeune homme.»

[Footnote 24: Les combats de chameaux sont beaucoup plus féroces que

ceux de taureaux, de béliers, de bouledogues ou de coqs. Les riches

oisifs en Perse parient souvent à leur sujet. Il est presque impossible

de ne pas éprouver une sorte de plaisir sauvage à être témoin de ces

combats. Ces deux énormes corps, tout en se battant, demeurent presque

sans aucun mouvement. Leurs longs cous enlacés l'un l'autre ne donnent

signe de vie que par de convulsives contorsions. Deux têtes avec des

yeux presque hors de leur orbites, des bouches écumantes, d'affreux

rugissements complètent le tableau.]

Il regarda son visage, mais il était rouge, tranquille, et ne laissait

voir aucun changement. Alors il détacha la courroie qui était derrière

sa selle, et s'en servit pour lier les jambes et les mains de Reyhan.

Ce dernier dit: «Au moment où tu lançais ton cheval pour franchir le

précipice, je te faisais présent d'Ayvaz. J'ai été infidèle à ma parole,

et pour un péché si énorme, le malheur tombe sur ma tête coupable.»

Kourroglou répliqua: «En vérité, nul autre homme que moi n'osera te

poursuivre, J'ai pitié de toi, et n'ai pas envie de te tuer. J'ai

seulement lié tes mains et tes jambes. Si une armée me poursuivait,

elle ne serait pas assez hardie pour continuer après t'avoir vu ainsi

garrotté.»

Kourroglou lia donc Reyhan avec une corde sur sa jument, et, ayant

remonté sur Kyrat, il conduisit la jument avec une corde. Il plaça Ayvaz

derrière lui, et ils arrivèrent ainsi à Chamly-Bill. Les sentinelles

de Kourroglou le virent venir de loin et informèrent les bandits de

l'arrivée de leur maître. Sept cent soixante-dix-sept hommes allèrent à

sa rencontre. Kourroglou commanda qu'on fût chercher une robe d'honneur

pour Ayvaz. Ayvaz la mit: Kourroglou ordonna que Khoya-Yakub, qui, tout

le temps de l'absence de Kourroglou, avait été enchaîné et confiné dans

une sombre prison, fût amené devant lui. Il le reçut tendrement, lui

ôta ses fers, et le fit conduire au bain. Aussitôt que Khoya-Yakub fut

revenu, il le revêtit d'un superbe habillement, et l'invita à s'asseoir

près de lui, à la place d'honneur.

Les bandits s'enquirent avec empressement des détails de la capture

d'Ayvaz, et Kourroglou les leur dit du commencement à la fin,

n'épargnant pas les louanges à Reyhan sur sa force et son courage. Il

dit son conte en vers et en prose, fidèle à sa coutume de dire la vérité

à la face des gens, disant à un poltron qu'il était un poltron, à un

brave qu'il était un brave. Voici une des improvisations faites en

l'honneur de Reyhan:

_Improvisation_.--«Frères, Aghas! un homme doit être un homme comme

Reyhan. Il a arraché des larmes d'admiration de mes yeux. Son bouclier

est d'argent; il répand le sang de l'ennemi avec abondance. Il a uni

mon âme à la sienne. Il a gravé à la fois dans mon coeur le respect et

l'attachement. Un homme juste doit être comme Reyhan. Puisse chaque père

avoir cinq fils comme lui; puissions-nous avoir des guerriers comme lui

pour compagnons! Il mérite d'être le frère de Kourroglou. Un homme juste

doit être un homme comme Reyhan[25].»

[Footnote 25: Le texte de cette belle pièce de poésie sert d'exemple

de la force des participes turcs, qui ne peut être égalée dans aucune

langue européenne.]

Kourroglou ordonna qu'on servit un repas. Ayvaz fut nommé chef des

échansons; le vin coula, les mets tombèrent comme la pluie, et toute la

bande festoya ensemble.

Kourroglou · 第 8 / 13 题