NOUVELLE.

(Suite.--Voyez page 73.)

Léonor fut saisie d'une profonde émotion en écoutant cet air, qui, la

nuit précédente, avait déterminé sa fuite, et, selon toute apparence,

décidé du sort de toute sa vie. Quand le couplet fut achevé, elle fit un

signe à don Christoval, et ils chantèrent à deux voix _l'estrivillo_;

Mira no tardes,

(Ayolé!)

Que suele en un momento

Mudarse al ayre.

Avant qu'ils eussent fini, une fenêtre s'était ouverte, et une jeune

dame avait paru derrière les barreaux; elle écouta attentivement les

chanteurs. Aussitôt le couplet achevé, don Christoval adressa la parole

à la maîtresse de ce logis, et renouvela sa requête, si brutalement

repoussée par le portier. La dame avança le bras hors des barreaux comme

pour faire un signe d'assentiment, puis elle se retira, et la fenêtre fut

refermée.... Mais quelques minutes après, la grand'porte s'ouvrit, et le

portier, tenant une lanterne, vint chercher les étrangers. Il s'empara

du cheval en grommelant: «Vous eussiez mieux l'ait de rester dehors;

vous n'avez pas voulu me croire; c'est votre affaire!» Et, sans même

retourner la tête, il se dirigea vers l'écurie. Un laquais se présenta à

sa place, et introduisit les hôtes dans un salon étincelant de lumière.

Les meubles, les draperies relevées de franges d'or, tout ce luxe

annonçait une demeure où le bon goût s'alliait avec l'opulence. On

voyait aux quatre coins des caisses d'arbustes fleuris; les consoles

étaient chargées de grands vases de porcelaine de la Chine remplis de

fleurs, et tout autour de ce lieu de délices régnait un large divan avec

des coussins d'étoffe de soie cramoisie pareille aux tentures. Trois

personnes étaient assises sur le divan: un vieillard majestueux,

habillé, à la mode orientale, d'un riche cafetan bleu, et coiffé d'un

turban de mousseline aussi blanche que la barbe vénérable qui lui

descendait jusqu'au milieu de la poitrine. Deux jeunes dames étaient à

ses côtés, parées avec élégance et belles comme le jour. L'une, qui

paraissait l'aînée, était brune et avait à la main un bouquet de roses

muscades; l'autre était blonde et tenait un luth ou théorbe de forme

antique. Le vieillard se leva pour faire honneur à ses hôtes: «Soyez les

bienvenus sous mon toit, leur dit-il; je vous présente mes deux filles,

Amine et Rachel.» Rachel était la musicienne.

Don Christoval remarqua que les deux soeurs portaient de jolis gants

noirs qui montaient jusqu'au coude, et par conséquent ne permettaient

pas de juger de la beauté des bras. Le vieillard était pareillement

ganté de noir, mais seulement à la main droite; la gauche était nue.

La conversation s'engagea, et les voyageurs furent naturellement amenés

à dire qui ils étaient, d'où ils venaient, où ils allaient. Don

Christoval se garda bien de faire connaître la vérité; mais comme il

avait infiniment d'esprit, il improvisa une histoire suivant laquelle il

se nommait don Fernand Tellez, nouvellement marié, et allant avec sa

femme rejoindre sa famille établie à Jaen, ou dans les environs. Il

arrangea si bien la chose, avec force détails, qu'il était impossible de

soupçonner sa véracité. De sa part, le maître de la maison ne voulut pas

demeurer en reste, il leur apprit donc qu'il s'appelait Ibrahim, natif

du port de Ceuta, par conséquent Moresque de nation et de religion, il

avait longtemps habité Cordoue, où il avait fait fortune par le

commerce; mais des chagrins et des malheurs particuliers l'avaient

dégoûté de cette ville et même de la fréquentation des hommes; en sorte

qu'il s'était retiré avec ses deux filles et son frère dans cette

demeure isolée, où ils vivaient en paix, conservant les pratiques

religieuses et les moeurs de leur pays, sans jamais voir personne, si ce

n'est de temps à autre quelque passant égaré de sa route, à qui ils

accordaient avec plaisir l'hospitalité.

En cet endroit, la porte de la salle s'ouvrit, et l'on vit paraître un

second vieillard. Mais autant le premier avait la contenance noble et la

mine loyale, autant celui-ci avait l'extérieur commun et repoussant,

mauvaise figure, les yeux enfoncés, le regard faux, un long nez

perpendiculaire et la barbe horizontale; ses lèvres minces semblaient

vouloir se cacher dans sa bouche. Cet autre vieillard avait aussi la

main gauche nue et la droite couverte d'un gant noir. Ah! s'écria

Ibrahim, voilà mon frère Diego, dont je vous parlais; il revient de la

ville, où le soin de nos affaires le contraint d'aller quelquefois.

Puisqu'il est arrivé, rien ne nous empêche plus de nous mettre à table.

On vient de m'avertir que le souper était servi. Passons, s'il vous

plaît, dans la salle à manger.

Amine et Rachel s'approchant de leur père, lui prirent chacune un bras

et l'aidèrent à se lever avec des difficultés inouïes. Les étrangers

s'aperçurent alors que ce beau vieillard avait la moitié du corps

paralysée. Pour le faire avancer, une de ses filles poussait doucement

du pied la jambe insensible, et le pauvre Ibrahim s'aidait de l'autre

comme il pouvait, s'appuyant de tout son poids sur ses belles

conductrices. Cette opération ne se lit pas sans bien des gémissements à

demi étouffés de la part du malade, et une grande compassion de la part

des assistants. Ibrahim fit même quelques exclamations que Léonor et don

Christoval ne purent comprendre, car il se servait de la langue arabe.

On parvint à la fin dans la salle à manger, et Ibrahim une fois assis,

ne tarda pas à reprendre sa belle humeur. Il fit mettre Léonor auprès de

lui; don Christoval se mit en face, entre Amine et Rachel; le frère

Diego s'assit à la gauche d'Ibrahim.

Amine et Rachel, après s'être placées, commencèrent à tirer leurs gants.

Elles ôtèrent celui du bras gauche, et don Christoval, qui avait une

passion particulière pour les beaux bras, faillit tomber en extase

devant la perfection de ceux qu'on offrait à ses regards. Il attendait

avec impatience le moment de juger si les bras droits seraient aussi

admirables; mais son attente fut vaine. Les gants du bras droit

demeurèrent en place, et les deux hommes conservèrent aussi le gant noir

de leur main droite. Cela parut très-singulier à don Christoval; car

évidemment cette main droite gantée devait être incommode à table. Il y

avait donc quelque chose là-dessous. Don Christoval ne savait que

penser: mais il était trop bien élevé pour se permettre aucune question

sur cette bizarrerie, et même pour avoir l'air de s'en apercevoir. Il

finit par s'imaginer que c'était un point de religion, ou peut-être un

voeu obligatoire pour tous les membres de cette famille, de ne pas

découvrir leur main droite.

[Illustration.]

Ibrahim, en chef de maison, commença par faire ses excuses à ses hôtes

pour la mauvaise chère. Effectivement la table n'était garnie que de

fruits; mais c'étaient des fruits magnifiques servis dans des vases et

des corbeilles d'argent ciselé; un seul plat couvert était au milieu, et

Ibrahim ayant enlevé le couvercle, on vit qu'il contenait deux poulets

accommodés au riz. Nous ne buvons point de vin, dit Ibrahim, notre loi

nous le défend; mais comme nos hôtes ne sont pas assujettis à nos

pratiques, j'ai fait placer devant vous un flacon du meilleur cru

d'Espagne. Ne vous en faites pas faute.

Les convives se mirent à manger de bon appétit, et la conversation

s'étant animée: Frère, demanda Ibrahim, que dit-on de nouveau à la

ville? On ne s'y entretient, répondit Diego, que d'un accident arrivé

chez les nonnes de Sainte-Claire, et qui a failli les consumer toutes

vives dans leur maison. Une jeune religieuse avait l'habitude de lire en

cachette, pendant la nuit, des livres de poésie et d'amour. Or, la nuit

dernière le sommeil l'ayant surprise, le feu se mit à ses rideaux et se

communiqua avec rapidité. Par bonheur, le jardinier, qui faisait le guet

contre les voleurs, dans son verger, donna l'alarme assez à temps, et

les secours qu'on s'empressa d'apporter sauvèrent les bâtiments du

monastère. Les soeurs en seront quittes pour quelques cellules réduites

en cendres.--Personne au moins n'a péri? dit Léonor d'une voix

émue--Pardonnez-moi. La jeune religieuse fut dévorée par les flammes; on

ne retrouva que ses os calcinés. De plus, une vieille tourière, dont la

cellule touchait le foyer de l'incendie, périt également étouffée par la

fumée qui l'empêcha de fuir. Comme vous voyez, le dommage n'est pas

grand! Il n'y a de regrettable que la jeune fille; car pour la

décrépite, il y aura toujours assez de celles-là. La perte des meubles

n'est rien. Les nonnes ont fait une quête dont le produit, à ce qu'on

assure, réparerait deux ou trois désastres pareils; de sorte qu'elles y

gagneront encore en fin de compte. Est-ce que les nonnes et les moines

ne se tirent pas toujours d'affaire?

Le vilain Diego se tut sur cette interrogation. Léonor était extrêmement

pâle et agitée. Pour empêcher qu'on ne prit garde à son trouble et pour

donner un autre tour à la conversation, don Christoval se mit à dire:

Excusez ma franchise, mon cher hôte; mais ce riz me paraît bien fade. Je

crois que votre cuisinier y a totalement oublié le sel; je n'en vois pas

non plus sur la table. Ne serait-il pas possible d'en avoir?--Nous n'en

faisons point usage, dit gravement Ibrahim; mais on va vous en

donner.--Il lit un signe, et l'esclave noir qui servait à table étant

dehors pour le moment, Rachel se leva, sortit par une porte située

derrière don Christoval, par conséquent vis-à-vis Léonor, et rentra une

minute après tenant une salière. Don Christoval, l'ayant remerciée,

sala son riz et prit du sel sur la pointe de son couteau, pour en mettre

dans celui de Léonor; mais en passant par-dessus l'assiette de Rachel,

quelques grains y tombèrent. Rachel ne s'en aperçut pas d'aburd, mais à

la première cuillerée elle ne put douter de ce qui était arrivé. Elle

réagit et regarda fixement don Christoval, qui n'y faisait point

attention, étant absorbé par l'état où il voyait sa compagne. En effet,

depuis une minute, la pâleur de Léonor s'était considérablement accrue;

on aurait dit le visage d'une morte, et malgré tous ses efforts pour

combattre l'évanouissement, elle se laissa aller à la renverse sur le

dos de son siège, en poussant un faible soupir comme une personne à

l'agonie.

Aussitôt le repas est interrompu, on entoure Léonor, on la secourt, on

la questionne.--Ce n'est rien, dit-elle, en reprenant ses esprits, ce

n'est rien. La fatigue de cette journée a été grande pour moi; j'avais

la fièvre en me mettant à table; le récit de don Diego m'a vivement

émue; il n'est pas surprenant que mon souper m'ait tait mal J'ai eu tort

de manger; j'avais plus besoin de repos que de nourriture. Je sens que

le lit me remettra; je souhaiterais me retirer pour dormir.--A

l'instant, répondit Ibrahim d'un ton plein de bonté. Et il ajouta, en

regardant ses filles et avec un clignement d'oeil qui n'échappa point à

don Christoval:--Tout est-il prépare dans la chambre des hôtes?--Rachel

se hâta de prévenir sa soeur, et répondit:-Non, mon père; mais ce soin

me regarde: dans une minute tout sera prêt.--En disant ces mots, elle

s'élança hors de la salle, mais non par la même porte par où elle était

allée chercher le sel.

Amine apporta des senteurs exquises à Léonor, qui parvint enfin à

comprimer le, frisson nerveux dont elle était saisie. Don Christoval

était rêveur; Ibrahim et Diego gardaient le silence. Tous les

personnages commençaient à être embarrassés les uns des autres, sans

trop savoir pourquoi. Léonor voulut essayer de faire quelques tours dans

le salon; Amine lui offrit son bras, qu'elle accepta, et elles allaient

commencer leur promenade, quand Rachel reparut une bougie à la main. On

se donna mutuellement le bonsoir, et, avec un sourire équivoque, Diego

ajouta, par forme d'encouragement: «Il faut espérer que demain, madame,

vous ne sentirez plus aucun mal.»

Lorsqu'ils furent seuls dans leur chambre, la porte fermée au verrou,

Léonor s'arma de résolution et murmura à l'oreille de don Christoval;

«Nous sommes perdus! nous sommes dans un coupe-gorge!

--Comment, qui vous l'a dit?

--Quand vous avez demandé du sel, Rachel est allée vous en chercher.

Lorsqu'elle est rentrée, j'avais par hasard les yeux attachés sur la

porte par où elle était sortie et à laquelle vous tourniez le dos. Hé

bien, quelle qu'ait été sa promptitude à refermer cette horrible porte,

mon regard s'est glissé dans la pièce voisine, et je suis certaine

d'avoir entrevu, à la faible lueur d'une flamme qui brûlait dans cette

pièce, un cadavre humain suspendu au plafond!

--Ô ciel! êtes-vous bien sûre de ne pas vous être trompée?

--Plût à Dieu! mais non, don Christoval, comptez sur ce que je vous dis.

Rappelez-vous le propos de cet homme qui ne voulait pas nous introduire:

_vous eussiez mieux fuit de rester dehors._ Il faut trouver un moyen de

fuite, ou bien c'est fait de nous.

--Et mes pistolets sont restés à l'arçon de ma selle! J'ai bien un

poignard, mais ils auront l'avantage et du nombre et des armes!

--Nous ne sommes qu'au premier étage; si cette fenêtre donnait sur la

campagne, peut-être avec les draps du lit...»

Don Christoval courut examiner la fenêtre, et Léonor se mit en devoir de

défaire le lit.

«Hélas! dit-il en revenant, la fenêtre donne effectivement sur un

jardin, mais elle est grillée.»

Cette grille confirmait leurs craintes. Léonor, épouvantée, laissa

tomber le traversin qu'elle avait dérangé à moitié. En ce moment, un

objet caché dans le pli du drap s'échappa et lit un peu de bruit en

tombant sur le plancher. Don Christoval ramassa une petite clef dans

l'anneau de laquelle était glissé un papier plié en deux. Il l'ouvrit et

lut ces mots tracés au crayon: «Nous avons mangé du sel ensemble, je ne

puis vous laisser périr. Cette clef ouvre le buffet de votre chambre.

Que Dieu protège votre fuite! Éteignez votre lumière, et surtout ne

partez pas avant que le lit ait disparu.»

Ce billet secourable venait sans doute de Rachel. Les termes n'en

étaient pas clairs à la première lecture; il en fallut une seconde,

après laquelle les deux amants, un peu moins émus, examinèrent la

chambre qu'on leur avait donnée. C'était une vaste pièce toute

lambrissée en chêne, si haute que la lumière de la bougie éclairait à

peine le plafond. L'ameublement consistait en un lit à baldaquin placé

sur une estrade et en quelques vieux fauteuils de tapisserie; rien de

plus, pas même un miroir sur la cheminée gothique. Dans un coin on

voyait s'avancer en saillie le buffet, ou placard mentionné dans la

lettre de Rachel. Don Christoval y essaya la clef avec précaution. La

porte s'ouvrit silencieusement, et la lumière approchée découvrit que

cette prétendue armoire n'avait pas de fond, mais servait d'entrée à un

passage obscur et bas. C'est là-dedans qu'il fallait s'engager à tout

hasard pour conserver la dernière chance de salut.

D'après les instructions de leur libératrice, il ne fallait point partir

sur-le-champ, mais attendre, et attendre dans les ténèbres; car

apparemment on guettait le moment où ils seraient couchés et endormis.

Don Christoval tira de sa poche une petite lanterne sourde qu'il portait

toujours en voyage; il ralluma, souffla la bougie, puis Léonor et

Christoval, blottis dans l'angle de la cheminée, celui-ci cachant encore

sa lanterne sous son manteau, attendirent avec anxiété l'événement qui

devait leur servir de signal.

Au bout d'un quart d'heure, qui leur avait paru un siècle, il leur

sembla ouïe marcher sur leur tête. Léonor crut avoir distingué un son de

ferraille, comme si l'on eût secoué des chaînes. Le silence se rétablit

et se prolongea si longtemps, qu'après avoir passé par tous les degrés

de l'angoisse, ils ne savaient plus que penser. Don Christoval en était

à se demander si tout cela ne serait pas un jeu, une mauvaise

plaisanterie concertée d'avance pour s'égayer ensuite aux dépens de la

terreur qu'ils auraient eue. Un si grossier manque de convenance était

bien invraisemblable; mais enfin l'heure s'écoulait et rien ne

paraissait. Soudain, à quelques pas d'eux, un coup énorme est frappé, un

coup étouffé, sourd. C'était le ciel du lit qui s'abattait chargé d'une

masse de plomb considérable. Une minute après, le grincement d'une

poulie mal graissée se fit entendre, et à travers l'ombre claire d'une

nuit d'été, Christoval et Léonor virent leur lit remuer, descendre

lentement et enfin s'abîmer à travers le plancher.

Ce n'était pas le moment de s'arrêter à trembler; l'heure était arrivée.

Christoval et Léonor s'élancèrent dans le passage masqué par le buffet,

dont ils eurent la présence d'esprit de refermer les portes derrière

eux. Ce passage était complètement obscur, bas et voûté, s'abaissait par

une pente si rapide, qu'ils avaient beaucoup de peine à ne point

glisser. Ils tâchaient de se retenir aux murailles et avançaient à

tâtons dans ce labyrinthe de pierre qui ne finissait pas. Don Christoval

tenait d'une main sa tremblante compagne et de l'autre son poignard à

tout événement. F. G.

(La suite à un autre numéro.)

Nouvelles Inventions.

L'Illustration, No. 0006, 8 Avril 1843 · 第 11 / 16 题