(Voyez p. 44, 56 et 68.) TABLEAUX ET SCULPTURES.
[Illustration: (Le Colin-Maillard, par M. Giraud.)]
_M. E. Giraud--Colin-Maillard._--Monsieur l'abbé a les yeux bandés, il
s'avance les mains étendues dans le vide; pourtant on serait tenté de
croire que le bandeau est mal assuré sur ses yeux et que l'abbé triche
un peu, car il poursuit les dames et ne se soucie point de prendre le
cavalier qui vient lui parler imprudemment à l'oreille; mais les dames
se dérobent, et l'une, glissant, tombe sur l'herbe, sans doute pour
montrer à demi sa jolie jambe, et relever une de ses mains jusqu'aux
lèvres du jeune chevalier qui, par fortune, se trouve derrière elle au
moment de sa chute. Cependant M. l'abbé pose lourdement son escarpin sur
la queue du griffon, le mignon fanfreluche, flocon de soie avec un petit
nez rose et deux jolis yeux noirs; le faune joue de la flûte sur son
piédestal, et semble rire de ce pauvre abbé, qui fait tomber la dame au
bénéfice de son prochain.--Une gaieté vive et gracieuse anime toute cette
scène; les figures sont dessinées avec une facilité charmante, et les
moindres détails spirituellement traités.
[(Port de Boutogne, par M. Isabey. Voyez page 50.)]
_Les Crêpes_, de M. Giraud, se recommandent par les mêmes qualités de
conception et de dessin; mais les _Crêpes_ ne semblent-elles pas être à
Watteau ce que les _Beignets à la Cour_ sont aux comédies de Marivaux?
_M. Desboeufs.--La Science_, statue en marbre--La science, on le sait,
est et demeure éternellement vierge, comme la divine Minerve, sa
patronne; elle a même quelquefois des airs de pruderie, des
susceptibilités de vieille fille; aussi ne voyons-nous pas sans quelque
peine la statue de _la Science_ placée près de _la Cassandre_ de M.
Pradier, et nous craignions qu'elle ne se couvrît tout à coup le visage
de ses mains pudibondes, comme Ovide nous raconte que firent autrefois
les statues de Vesta, lorsque la prêtresse Rhéa Sylvia accoucha dans le
temple de la déesse. Heureusement on a eu soin de la tourner un peu du
côté de la fenêtre, de façon qu'à la rigueur elle n'est pas obligée de
voir la fille de Priam. _La Science_ de M. Desboeufs a l'air grave et
austère; son front est pur et sans rides, sa tête est même élégamment
couronnée de myrte; mais le souci de la pensée semble visible dans le
pli de sa narine et de sa bouche. Elle laisse tomber sa main droite, qui
tient un manuscrit, et accoude son bras gauche sur une de ces petites
colonnes quadrilatérales dont les sculpteurs font un si grand usage
(ainsi, _la Cassandre_ de M. Pradier a le dos appuyé sur un véritable
cube, tout à fait chimérique). _La Science_ est surtout antique par sa
draperie remarquablement sévère, quoique un peu trop uniformément
chiffonnée; le corps, les contours surtout se sentent bien sous les plis
de cette draperie, qui rappelle de loin celle de la Cérès antique. Grâce
à Dieu, M. Desboeufs s'est montré fort économe d'attributs allégoriques;
et, sauf quelques figures de géométrie que l'on aperçoit au bas de la
statue, tout est laissé à la sagacité du spectateur.
Nous croyons devoir, à ce propos d'allégorie, prévenir nos lecteurs
contre l'explication, assez plausible d'ailleurs, que nous leur avions
donnée des bateaux à vapeur et télégraphes du tableau de M. Papety. Nous
avons lu, sur ces appendices symboliques, des interprétations depuis si
différentes, que nous ne savons plus vraiment à quoi nous en tenir. Les
peintres s'amuseraient-ils à torturer de ces logogriphes l'esprit
curieux des bonnes gens, comme fit Goethe dans son _Faust?_ «Voilà
trente ans, écrivait-il, que les Allemands se donnent du tracas avec les
manches à balais du Bloksberg et les conversations des chats dans la
cuisine de la sorcière; trente ans qu'ils ne cessent d'interpréter et
d'allégoriser sur ce burlesque non-sens dramatique. En vérité, on
devrait, dans sa jeunesse, se donner plus souvent de ces plaisirs, et
leur jeter à la tête des blocs comme le Brocken.»
_M. Baron.--Des Condottieri._--Chacun se souvient encore du succès
qu'avait obtenu à la dernière Exposition la _Sieste en Italie_. M. Baron
n'a rien perdu de son originalité; la fantaisie de son pinceau est
toujours vive et charmante comme au premier jour. Il y a peu de ballades
en poésie qui valent ces condottieri, jouissant des heures de trêve dans
le sein de leurs foyers ou de leurs corps-de-garde, comme vous voudrez,
car il est impossible de localiser la scène; cela se passe dans un lieu
quelconque où il y a une table, une lampe à la voûte et une grande
cheminée.
Un condottiere fourbit activement sa cuirasse, tandis que ses camarades
interrogent les dés, qu'une jeune femme, le dos tourné à la table des
joueurs, les pieds étendus vers la flamme du foyer, semble chercher sur
des cordes de sa guitare l'expression de sa pensée insouciante et
rêveuse.--Sur le premier plan, couchés à terre, un enfant et un
chien.--Les figures sont remarquablement expressives, même on y voit
peinte une certaine crânerie, qui rappelle les personnages à plumets des
comédies de cape et d'épée; ces condottieri conservent, en pleine paix,
leur air de bravoure, et, si l'on peut dire ainsi, leur visage ne
désarme pas.
[Illustration: Les Condottieri, par M. Baron.]
Nous regrettons d'ailleurs de trouver quelque alliage dans le talent
original de M. Baron: il nous semble que ses figures rappellent
l'accentuation particulière à M. Poittevin, et ses murailles les
procédés ordinaires de M. Decamps. Cette seconde imitation est surtout
manifeste, et nous en sommes d'autant plus fâchés pour M. Baron, que
cette année _le Decamps_, comme on dit, semble tout à fait à la mode, et
que l'on aperçoit sur de fort méchantes toiles des réminiscences ou
copies de ce genre. Un jour on reprochait à un grand paysagiste d'imiter
les moutons d'un autre; aussitôt il les supprima; que M. Baron supprime
de même ses murailles, s'il ne peut pas les imaginer autrement, qu'il se
retranche sévèrement tout ce qu'autrui peut lui revendiquer:
Mon verre est bien petit, mais je bois dans mon verre.
La Vengeance des Trépassés.