Beaux-Arts.--Salon de 1843

(Voyez p. 44, 56 et 68.) TABLEAUX ET SCULPTURES.

[Illustration: (Le Colin-Maillard, par M. Giraud.)]

_M. E. Giraud--Colin-Maillard._--Monsieur l'abbé a les yeux bandés, il

s'avance les mains étendues dans le vide; pourtant on serait tenté de

croire que le bandeau est mal assuré sur ses yeux et que l'abbé triche

un peu, car il poursuit les dames et ne se soucie point de prendre le

cavalier qui vient lui parler imprudemment à l'oreille; mais les dames

se dérobent, et l'une, glissant, tombe sur l'herbe, sans doute pour

montrer à demi sa jolie jambe, et relever une de ses mains jusqu'aux

lèvres du jeune chevalier qui, par fortune, se trouve derrière elle au

moment de sa chute. Cependant M. l'abbé pose lourdement son escarpin sur

la queue du griffon, le mignon fanfreluche, flocon de soie avec un petit

nez rose et deux jolis yeux noirs; le faune joue de la flûte sur son

piédestal, et semble rire de ce pauvre abbé, qui fait tomber la dame au

bénéfice de son prochain.--Une gaieté vive et gracieuse anime toute cette

scène; les figures sont dessinées avec une facilité charmante, et les

moindres détails spirituellement traités.

[(Port de Boutogne, par M. Isabey. Voyez page 50.)]

_Les Crêpes_, de M. Giraud, se recommandent par les mêmes qualités de

conception et de dessin; mais les _Crêpes_ ne semblent-elles pas être à

Watteau ce que les _Beignets à la Cour_ sont aux comédies de Marivaux?

_M. Desboeufs.--La Science_, statue en marbre--La science, on le sait,

est et demeure éternellement vierge, comme la divine Minerve, sa

patronne; elle a même quelquefois des airs de pruderie, des

susceptibilités de vieille fille; aussi ne voyons-nous pas sans quelque

peine la statue de _la Science_ placée près de _la Cassandre_ de M.

Pradier, et nous craignions qu'elle ne se couvrît tout à coup le visage

de ses mains pudibondes, comme Ovide nous raconte que firent autrefois

les statues de Vesta, lorsque la prêtresse Rhéa Sylvia accoucha dans le

temple de la déesse. Heureusement on a eu soin de la tourner un peu du

côté de la fenêtre, de façon qu'à la rigueur elle n'est pas obligée de

voir la fille de Priam. _La Science_ de M. Desboeufs a l'air grave et

austère; son front est pur et sans rides, sa tête est même élégamment

couronnée de myrte; mais le souci de la pensée semble visible dans le

pli de sa narine et de sa bouche. Elle laisse tomber sa main droite, qui

tient un manuscrit, et accoude son bras gauche sur une de ces petites

colonnes quadrilatérales dont les sculpteurs font un si grand usage

(ainsi, _la Cassandre_ de M. Pradier a le dos appuyé sur un véritable

cube, tout à fait chimérique). _La Science_ est surtout antique par sa

draperie remarquablement sévère, quoique un peu trop uniformément

chiffonnée; le corps, les contours surtout se sentent bien sous les plis

de cette draperie, qui rappelle de loin celle de la Cérès antique. Grâce

à Dieu, M. Desboeufs s'est montré fort économe d'attributs allégoriques;

et, sauf quelques figures de géométrie que l'on aperçoit au bas de la

statue, tout est laissé à la sagacité du spectateur.

Nous croyons devoir, à ce propos d'allégorie, prévenir nos lecteurs

contre l'explication, assez plausible d'ailleurs, que nous leur avions

donnée des bateaux à vapeur et télégraphes du tableau de M. Papety. Nous

avons lu, sur ces appendices symboliques, des interprétations depuis si

différentes, que nous ne savons plus vraiment à quoi nous en tenir. Les

peintres s'amuseraient-ils à torturer de ces logogriphes l'esprit

curieux des bonnes gens, comme fit Goethe dans son _Faust?_ «Voilà

trente ans, écrivait-il, que les Allemands se donnent du tracas avec les

manches à balais du Bloksberg et les conversations des chats dans la

cuisine de la sorcière; trente ans qu'ils ne cessent d'interpréter et

d'allégoriser sur ce burlesque non-sens dramatique. En vérité, on

devrait, dans sa jeunesse, se donner plus souvent de ces plaisirs, et

leur jeter à la tête des blocs comme le Brocken.»

_M. Baron.--Des Condottieri._--Chacun se souvient encore du succès

qu'avait obtenu à la dernière Exposition la _Sieste en Italie_. M. Baron

n'a rien perdu de son originalité; la fantaisie de son pinceau est

toujours vive et charmante comme au premier jour. Il y a peu de ballades

en poésie qui valent ces condottieri, jouissant des heures de trêve dans

le sein de leurs foyers ou de leurs corps-de-garde, comme vous voudrez,

car il est impossible de localiser la scène; cela se passe dans un lieu

quelconque où il y a une table, une lampe à la voûte et une grande

cheminée.

Un condottiere fourbit activement sa cuirasse, tandis que ses camarades

interrogent les dés, qu'une jeune femme, le dos tourné à la table des

joueurs, les pieds étendus vers la flamme du foyer, semble chercher sur

des cordes de sa guitare l'expression de sa pensée insouciante et

rêveuse.--Sur le premier plan, couchés à terre, un enfant et un

chien.--Les figures sont remarquablement expressives, même on y voit

peinte une certaine crânerie, qui rappelle les personnages à plumets des

comédies de cape et d'épée; ces condottieri conservent, en pleine paix,

leur air de bravoure, et, si l'on peut dire ainsi, leur visage ne

désarme pas.

[Illustration: Les Condottieri, par M. Baron.]

Nous regrettons d'ailleurs de trouver quelque alliage dans le talent

original de M. Baron: il nous semble que ses figures rappellent

l'accentuation particulière à M. Poittevin, et ses murailles les

procédés ordinaires de M. Decamps. Cette seconde imitation est surtout

manifeste, et nous en sommes d'autant plus fâchés pour M. Baron, que

cette année _le Decamps_, comme on dit, semble tout à fait à la mode, et

que l'on aperçoit sur de fort méchantes toiles des réminiscences ou

copies de ce genre. Un jour on reprochait à un grand paysagiste d'imiter

les moutons d'un autre; aussitôt il les supprima; que M. Baron supprime

de même ses murailles, s'il ne peut pas les imaginer autrement, qu'il se

retranche sévèrement tout ce qu'autrui peut lui revendiquer:

Mon verre est bien petit, mais je bois dans mon verre.

La Vengeance des Trépassés.

L'Illustration, No. 0006, 8 Avril 1843 · 第 10 / 16 题