Dans l'art du dessin il y a une partie qui n'est autre chose que
l'imitation exacte du contour des objets, de leurs positions et de leurs
proportions relatives; c'est la reproduction matérielle de ce que nous
voyons; l'imagination et le sentiment n'ont aucune part dans ce travail
entièrement mécanique, mais dont la difficulté est extrême. Ainsi, les
peintres consument de longues années, s'épuisent en efforts multipliés
pour arriver à bien dessiner, c'est-à-dire à reproduire ce qu'ils
voient. Au lieu de pouvoir se livrer sans crainte à l'inspiration, ils
sont arrêtés dans la composition de leurs tableaux par les proportions,
la perspective, la forme des objets. Un procédé, au moyen duquel cette
difficulté serait éliminée rendrait donc un immense service à l'art en
général et à la peinture en particulier. L'artiste serait ramené à sa
véritable vocation, qui n'est pas de copier servilement la nature, mais
de l'idéaliser; de même que ce n'est pas celui qui taille la statue dans
le marbre qui est le statuaire, mais celui qui traduit sa pensée en la
matérialisant dans une masse d'argile. De même aussi celui-là n'est
point un géomètre, qui sait mesurer exactement les longueurs des côtés
d'un triangle, mais celui qui, de la connaissance d'un côté de ce
triangle et de ses angles adjacents, déduit la figure et la grandeur du
triangle tout entier.
Un peintre, M. Amaranthe Rouillet, vient de résoudre le problème de la
reproduction exacte des objets. Il a imaginé un appareil simple,
très-portatif, commode et totalement différent de la chambre-claire, du
diagraphe et du daguerréotype. Avec cet appareil, on peut, sans savoir
dessiner, dessiner très-rapidement, à une échelle quelconque, un édifice
en perspective, un paysage, une statue, et faire le portrait d'une
personne avec une exactitude incroyable. Le crayon, la plume, le fusain,
le pinceau, peuvent être mis indifféremment en usage. Le dessin est
d'une exactitude miraculeuse, le portrait d'une ressemblance telle,
qu'on reconnaît une personne vue par derrière, ou dont la figure est
cachée. Les raccourcis les plus étonnants sont rendus complètement au
moyen d'un simple trait. Un grand nombre de peintres ont vu les dessins
de M. Rouillet et en ont été étonnés; tous ont avoué qu'il leur serait
impossible d'atteindre à cette perfection dans la vérité des contours.
La plupart désirent que son procédé entre dans le domaine public;
quelques-uns voudraient qu'il restât secret: ce sont ceux dont tout le
mérite consiste à faire des yeux, des oreilles, des bras et des jambes
dans les proportions voulues; copistes d'académies, qui sont aux
véritables artistes ce que l'ouvrier statuaire, dont nous parlions tout
à l'heure, est au sculpteur.
Le procédé de M. Rouillet, utile aux artistes, sera un service immense
rendu aux savants, aux voyageurs, aux artisans, aux décorateurs et aux
mécaniciens. Pouvoir reproduire fidèlement, facilement et rapidement
tous les objets de la nature et de l'art, est un bienfait dont la
société tout entière lui sera reconnaissante. Le dessin suivant a été
fait en deux minutes: il représente l'enfant de l'auteur, modèle bien
remuant, posant mal, et qu'on a dû saisir, pour ainsi dire, au vol
pendant qu'il attendait sa soupe. Toutes les personnes qui comprennent
la nature seront frappées de la vérité naïve de cet ensemble, et ceux
qui ont vu le petit modèle le reconnaîtront à l'instant. Faisons des
voeux pour que la découverte de M. Rouillet, fruit de cinq ans de
méditations assidues et d'essais multipliés, soit portée à la
connaissance du public. Diminuer les difficultés matérielles de l'art
pour faire une place plus large aux sentiments et à l'imagination, ce
n'est point diminuer le mérite de l'artiste, c'est au contraire diriger
toutes ses facultés vers l'étude du beau et l'intelligence du sujet,
dans la disposition des personnages, l'expression des sentiments,
l'harmonie des couleurs et la traduction poétique des beautés de la
nature.
[Illustration:]
Industrie.