Parmi les poètes italiens contemporains, l'un des plus aimables, l'un
des plus gracieux et des plus nationaux, c'est sans doute le Vénitien
Carrer, dont le nom est à peine connu en France.
La vocation de ce poète se déclara un jour que, presque enfant, il
entendit le célèbre improvisateur Sgricci. Le feu divin s'alluma dans
l'âme du jeune Louis, et l'adolescent, dans lequel rien jusque-là
n'avait révélé le poète, eut l'audace de parler à son tour aux
Vénitiens, encore frémissants des applaudissements prodigués au Sgricci,
cette langue des vers, toujours si douce à leur oreille. Le succès fut
complet, et, pour que rien n'y manquai, pour que le talent fût en
quelque sorte sacré par le génie, Byron, alors à Venise, prédit que cet
enfant ferait un jour la gloire du pays où il était né. Toutefois
Carrer, loin de se laisser étourdir par de si nombreux applaudissements
et par un tel suffrage, eut vite compris qu'ils ne devaient être pour
lui qu'un encouragent; qu'il pouvait devenir un poète, mais qu'il ne
l'était pas encore. L'art de l'improvisation ne fut à ses yeux qu'un des
degrés les plus infimes de la poésie, et il se mit à travailler
assidûment, convaincu que les oeuvres faites lentement, difficilement
même, sont les seules durables. Naturellement doué d'une riche
imagination, il étudia avec patience la forme, cette partie de l'art si
difficile, et sans laquelle pourtant il n'est point d'art véritable.
[Illustration: (Louis Carrer.)]
Or, cette qualité de la forme, Carrer, aujourd'hui, la possède à un
degré éminent, comme l'atteste le recueil que nous avons sous les yeux,
et qui contient des poésies de différents genres: ballades, sonnets,
odes, nouvelles, etc. Les ballades sont empruntées parfois à des
traditions étrangères, mais plus souvent à des légendes vénitiennes, et
celles-ci sont, nous l'avouons, celles que nous préférons; tout
imprégnées qu'elles sont du parfum des lagunes, riches, étincelantes
d'or et de pierreries, comme _Venise la belle_, riantes alors même que
le fond en est sombre ou sanglant. L'arbre des tombeaux pour le poète
vénitien, ce n'est pas le sombre cyprès, mais le myrte, et parfois même
l'oranger. La mort, c'est le seuil de la vie heureuse.
Les sonnets, écrits dans la langue italienne, vraie langue du sonnet,
ont cette perfection de forme sans laquelle ce genre n'existe pas; mais
ils nous semblent, de même que les odes, trop souvent dénués d'une
pensée forte ou originale. En somme, ce que nous aimons le mieux, ce qui
nous paraît le véritable titre de gloire du poète, ce sont les ballades,
dont nous donnerons de préférence quelques-unes à nos lecteurs.
Selon une tradition populaire à Venise, un patricien devint amoureux
d'une jeune fille du peuple, et, désolée de ne pouvoir être sa femme,
celle-ci se précipita dans l'Adriatique, où elle périt; après sa mort,
le jeune noble ne voulut jamais accepter d'autre épouse, et, devenu
doge, il se déclara le fiancé de la mer. C'est là, selon les enfants des
lagunes, l'origine de la fête qui fut célébrée chaque année le jour de
l'Ascension, tant que Venise a eu un doge, cérémonie dans laquelle, du
haut du _Bucentaure_, le chef de la république jetait solennellement
dans la mer l'anneau, symbole d'une mystique union. Les historiens
donnent à cette cérémonie une autre, ou plutôt d'autres origines sur
lesquelles ils ne peuvent s'accorder; mais les poètes aiment d'ordinaire
mieux la légende que l'histoire; l'érudition les effraie, et nul ne
s'étonnera de voir Carrer adopter la croyance des pêcheurs de Venise. On
sera, nous n'en doutons pas, tenté de l'en remercier, quand on verra de
quelle poésie limpide et brillante, j'ai presque dit phosphorescente
comme les flots de l'Adriatique, il a su la revêtir.