L'ÉPOUSE DE L'ADRIATIQUE.

«Qu'elle se taise, la joyeuse fanfare, qu'elle se taise sur la route

azurée de la mer, qu'elle se taise parmi les rochers où, pauvre âme nue,

je me cache pour soupirer.

«Qu'on me le donne, l'anneau d'or, et alors je cesserai ma plainte,

alors en silence j'attendrai l'époux qui me fut fiancé.

«Qu'il n'appartienne jamais à une autre celui-là qui m'a donné sa foi;

il m'a nommée sienne, et je l'attends; après la mort nous serons unis.

«Pour ce jour je le prépare, le lit nuptial; je le fais d'écume

moelleuse, trompant, dans cette douce occupation, l'ardent désir qui me

consume.

«Quand, parvenu à son dernier jour, mon époux descendra enfin vers moi,

il me trouvera venant à sa rencontre au bord de la grotte où je gémis.

«Alors mon sein et mes cheveux seront ornés de deux colliers de

coquillages; alors je me ceindrai la taille d'une verte ceinture

d'algues marines.

«Alors il verra briller à mon doigt l'anneau qu'il m'a jeté du haut du

trône d'or, cet anneau que depuis si longues années je tiens là caché

sur mon coeur.

«Le reconnais-tu, le reconnais-tu, cet anneau que jamais je n'ai

quitté?--Oui, je le reconnais, bien-aimée; c'est lui que je te donnai

dans un jour de bonheur.

«Mais comme tu es froide et pâle!--C'est la mer qui m'a faite ainsi,

cher amour: toi, tu as vécu au milieu des joies de la vie; et moi,

j'étais ici seule, toujours attendant, toujours pensant à lui.

«Chère épouse! ô toi qui si confiante as attendu ma venue, enfin nous

voilà réunis; maintenant rien ne peut nous séparer, je ne le quitterai

plus.

«Tant que durera le jour, je les parcourrai avec lui, ces ondes amies,

et quand viendra la nuit, elle sera l'asile de mon sommeil, la grotte

silencieuse.

«Ensemble à toute heure et pourtant nous désirant toujours, notre amour,

né sur la mer, ne finira qu'avec la mer.»

Après avoir entendu cette fille des lagunes qui pour son noble amant

veut séparer de ces jolies coquillages dont, enfant, elle avait, comme

tous les enfants de Venise, formé de gracieux colliers; après avoir vu

récompenser son fidèle amour par une éternelle union au sein de cette

mer tant aimée de tout Vénitien, suivons la capricieuse imagination du

poète en Espagne, où il a trouvé une de ses plus originales ballades.

Mais comment rendre l'harmonie de ce rhythme si parfaitement adapté au

sujet? C'est quelque chose qui rappelle le rhythme adopté par Byron dans

_Mazeppa_: c'est le galop régulier du cheval qui doit emporter la belle

Espagnole, et pas une minute l'esprit ne peut oublier le noble et

fantastique animal qui se trouve ainsi le _principal personnage_ de ce

petit drame. Selon la manière d'un autre grand poète, Goethe, dans

plusieurs de ses adorables ballades, la pièce n'a pas de dénouement, et

le lecteur peut le faire riant ou terrible à volonté.

L'Illustration, No. 0006, 8 Avril 1843 · 第 8 / 16 题