Les audiences de la police correctionnelle commencent en général entre
onze heures et midi; mais tous les matins, avant neuf heures,
quatre-vingt ou cent individus viennent s'entasser sur les marches du
grand escalier situé à l'extrémité de la salle des Pas-Perdus et
conduisant à la 6e chambre. A dix heures et demie, les portes sont
ouvertes; cette foule, composée en grande partie d'hommes et d'enfants,
se précipite dans l'antichambre qui précède la salle d'audience, puis
dans l'étroite enceinte réservée au _public_. Les gardes municipaux de
service sont souvent obligés d'employer la force pour le repousser.
Rarement tous les curieux qui se pressaient sur l'escalier voient leur
patience récompensée. L'enceinte réservée suffisamment remplie, le
passage est barré par la crosse d'un fusil. Quand une personne sort, une
autre personne entre; telle est la consigne; aussi, sans même entrer
dans la salle de la police correctionnelle, en se promenant quelques
instants, de midi à quatre heures, devant le grand escalier de la salle
des Pas-Perdus, un observateur intelligent peut-il apprendre à connaître
le _public_ qui assiste presque régulièrement aux audiences de la 6e
chambre, la plus célèbre des trois chambres de la police correctionnelle
du tribunal de la Seine.
Triste étude, en vérité, pour le dessinateur comme pour le moraliste!
Sur les cent individus dont se compose l'auditoire, il y en a plus de
cinquante qui n'ont d'autre profession que le vol; ils viennent tantôt
assister au jugement de leurs complices et leur faire des signes
convenus, tantôt se familiariser d'avance avec l'aspect et les formes de
la justice, prendre des leçons d'adresse ou d'audace, quelquefois même
s'exercer à commettre des vols jusque sous les yeux des magistrats. Au
milieu de cette bande d'escrocs se trouvent disséminés çà et là des
ouvriers sans ouvrage, des écoliers qui font l'école buissonnière, des
vieillards pauvres qui n'ont d'autre but que de passer quelques heures
dans une chambre bien chauffée, et enfin cinq ou six honnêtes bourgeois
attirés à la 6e chambre par le désir d'assister en personne à
quelques-unes de ces scènes dramatiques ou ridicules que racontent
chaque matin à leurs abonnés les journaux judiciaires.
Les écrivains spirituels se sont créé, depuis un certain nombre
d'années, une nouvelle spécialité littéraire. Développant avec un art
remarquable les situations tragiques ou comiques dont les débats de
certaines causes leur fournissaient la première idée, ils composèrent
d'abord de petites scènes qui obtinrent beaucoup de succès; puis ils se
laissèrent entraîner par leur imagination, et ils inventèrent des procès
plus ou moins vraisemblables. Le public, quand on l'intéresse ou quand
on l'amuse, se fâche rarement; satisfait de pleurer et de rire tour à
tour, il prit un tel goût à ces contes de la police correctionnelle, que
tous les journaux politiques remplirent leurs colonnes des meilleurs
articles de la _Gazette des Tribunaux_, et de son rival _le Droit_. La
vérité est connue aujourd'hui de tout le monde, et cependant on hésite à
y ajouter foi, on craint de perdre une illusion qui procure de temps à
autre quelques distractions.
[Illustration.]
Mais, en réalité, la police correctionnelle du département de la Seine
n'offre pas un spectacle aussi émouvant ou aussi divertissant que
persiste à le croire, malgré les nombreux avertissements qu'elle a
reçus, la majorité du public. Quand les trois juges et l'avocat du roi
qui composent le tribunal se sont assis sur leurs sièges, l'huissier
audiencier fait faire silence, prend le rôle du jour et appelle les
causes; alors les gendarmes ou les gardes municipaux de service
introduisent par une porte basse, dans une espèce de loge ou de tribune
garnie de deux bancs de bois, les prévenus, qui ont été amenés le matin
même de la Force ou de la Roquette à la Conciergerie. Ce sont presque
toujours:
Un forçat libéré accusé d'avoir rompu son ban;
Un vieillard que les sergents de ville ont surpris tendant la main au
moment où, dénué de toute ressource et trop faible pour travailler, il
sentait les premières atteintes de cette terrible maladie qu'on appelle
la faim;
Un jeune homme de dix-huit à vingt ans, qui a déjà subi plusieurs
condamnations et qui a été arrêté une quatrième fois en flagrant délit
de vol, qui se glorifie de son crime, qui insulte la justice; car il se
sent lui-même aussi indigne de pitié qu'il est incapable de se repentir
et de se corriger;
Un pauvre petit enfant étranger, accusé d'avoir mendié, qui s'avoue
coupable et qui promet de ne plus recommencer si on l'acquitte;
Des enfants vagabonds que leurs parents ne viennent pas réclamer parce
qu'ils sont trop pauvres pour pouvoir les nourrir, ou parce qu'ils ont
vainement essayé de vaincre leurs mauvais penchants;
Un ouvrier dont l'ivresse a fait presque un meurtrier;
Une femme adultère et son complice.
[Illustration.]
Toujours le vice ou la misère! toujours des malheureux qui n'ont pas de
moyens d'existence ou qui ne vivent que du produit de leurs vols! Qu'on
cesse donc de regarder la police correctionnelle comme, l'un des
théâtres les plus curieux et les plus agréables de Paris; ce ne sont pas
des distractions qu'il faut y venir chercher, ce sont des leçons. Toutes
les classes de la société y en trouveront: des ouvriers verront avec un
effroi salutaire les terribles conséquences qu'entraînent d'ordinaire
après elles la paresse, l'imprévoyance et la débauche; une partie de la
bourgeoisie y rougira peut-être de son égoïsme, elle comprendra qu'elle
a de grands sacrifices à faire; qu'au lien d'essuyer en passant quelques
larmes, elle doit s'efforcer d'en tarir la source; que ce n'est pas
seulement le mal présent, mais plus encore le mal futur qu'il importe de
guérir.--Si cet infortuné qui vient s'asseoir sur ce banc de honte pour
s'entendre condamner à cinq années d'emprisonnement était né dans la
même position sociale que ses juges ou que son défenseur, s'il avait
reçu une meilleure éducation, il serait peut-être resté toute sa vie un
honnête homme. Mais à peine sa mère l'eut-elle mis au jour, elle
l'abandonna; personne ne lui a donné un sage conseil; il n'a jamais en
sous les yeux que de mauvais exemples; il voudrait travailler, mais on
ne lui a pas appris un état; tous les ateliers sont fermés pour lui. Le
besoin le détermine à commettre un premier vol; malheureusement on le
surprend en flagrant délit, on l'arrête, on le juge, on le condamne, on
l'enferme avec d'autres malfaiteurs. Si courte que soit sa peine, quand
il l'aura subie, il sera perdu sans ressource.
C'est donc parfois un devoir pour la presse de raconter, mais sans y
rien ajouter, sans en rien retrancher, quelques-uns des petits drames
qui se jouent journellement aux audiences de la police correctionnelle.
Outre l'intérêt bien naturel qu'ils inspirent, ces récits renferment
d'utiles enseignements que l'écrivain doit s'attacher à signaler à
l'attention publique. Il y a certaines gens, assez honnêtes d'ailleurs,
que le mot seul de morale fait bailler d'ennui; ils ont le vice en
horreur dans leur vie privée, mais ils le trouvent amusant dans les
journaux. Suivant eux, la littérature et les beaux-arts ne doivent se
proposer qu'un but, celui de plaire, comme si l'humanité avait été créée
uniquement pour se divertir. Il y aurait du courage à résister à ces
erreurs du goût public, à réagir, à ne pas mentir pour plaire, à ne pas
exciter le rire avec le récit de faits qui ne doivent jamais exciter que
l'indignation ou la pitié. La presse a une mission plus noble à remplir:
instruire et moraliser, telle est sa devise; qu'elle y reste toujours
fidèle désormais, elle ne tardera pas à reconquérir l'influence qu'elle
a perdue.
Ajoutons toutefois que la seconde partie d'une audience de la police
correctionnelle ne ensemble en rien à la première. Le drame fini, la
comédie commence. Après les affaires des détenus ou des individus qui
ont obtenu leur liberté provisoire sous caution, mais qui sont également
poursuivis à la requête du ministère public, viennent les causes dites
_entre parties._ Certaines classes de la population parisienne font un
abus vraiment extraordinaire du droit de citation directe, droit que le
législateur aurait cependant tort d'abolir. Les juges sont doués d'une
patience évangélique. Que de petites passons se démènent chaque jour
autour de ce tribunal! que de ridicules s'y étalent avec orgueil! que de
sottises s'y débitent! que d'esprit s'y dépense inutilement! Il y a là
des peintures de moeurs et de caractères assez vives et assez
divertissantes pour qu'il soit inutile ou même fâcheux de les convertir
en charges. Il faudrait se contenter de présenter le miroir à ces scènes
de comédie, et ne les point affaiblir, les dénaturer, en les parodiant.