ET LE DERNIER TRAITÉ ENTRE L'ANGLETERRE ET LES ÉTATS-UNIS.

Quand l'Angleterre reconnut, par le traité de 1783 l'indépendance des

États-Unis, la frontière nord-est de l'Union avait été fixée ainsi qu'il

suit par l'article 2 de ce traité: «Pour prévenir toutes les disputes

qui pourraient s'élever à l'avenir au sujet des frontières desdits

États-Unis, il est ici convenu de déclarer que leurs frontières sont et

seront, à partir de l'angle nord-est de la Nouvelle-Ecosse (divisée

aujourd'hui en Nouvelle-Ecosse et en Nouveau-Brunswick), c'est-à-dire

l'angle qui est formé par une ligne tirée dans la direction du nord, de

la source de la rivière Sainte-Croix aux hautes terres, puis le long de

ces hautes terres qui séparent les eaux qui s'écoulent dans la rivière

Saint-Laurent de celles qui se jettent dans l'Océan Atlantique, jusqu'à

celle des sources du Connecticut, qui est situé le plus au

nord-ouest... etc.»

Cet article n'était pas très-clair à l'époque où le traité fut conclu,

et ne l'est pas davantage aujourd'hui. Le territoire en litige n'était

pas habité et avait à peine été exploré par les chasseurs. La situation

de l'angle nord-ouest de la Nouvelle-Ecosse était plus que

problématique, car on ne savait pas exactement lequel des cours d'eaux

qui parcourent ce pays était la rivière Sainte-Croix, et, à plus forte

raison ignorait-on où il fallait fixer sa source. On était convenu, par

le traité, de suivre une certaine ligne de hautes terres: mais des qu'on

voulut mettre le traité en exécution on chercha vainement quelles

étaient ces hautes terres qui devaient séparer le bassin du

Saint-Laurent du bassin des affluents de Atlantique, et on douta même de

leur existence C'est que les négociateurs du traité s'étaient basés sur

une carte publiée par Mitchell en 1753, alors fort estimée et reconnue

depuis fort inexacte.

En 1794, un nouveau traité fut conclu entre l'Angleterre et les

États-Unis, et un des objets de ce traité était de déterminer exactement

ce que c'était que la rivière Sainte-Croix. Des commissaires furent

nommés de part et d'autre; ils firent un rapport en 1798, qui devait

être considéré par les termes mêmes du traité comme définitif. On trouva

une source plus ou moins exacte de la rivière Sainte-Croix et un des

points de la frontière fut ainsi fixé. C'était un premier pas.

Malheureusement la guerre éclata entre les deux États avant que les

explorations eussent donné de nouveaux résultats, et elles ne furent

reprises qu'après le traite de Gand, en 1814. Des commissaires

explorateurs furent envoyés sur le terrain par les deux gouvernements;

d'admirables travaux furent entrepris, mais la question ne fut pas

résolue; les commissaires eux-mêmes ne s'entendirent pas. Au milieu de

toutes ces incertitudes, chaque gouvernement se forma une opinion à son

avantage. Les États-Unis, en établissant la ligne de démarcation à

partir de la rivière Sainte-Croix, dans la direction du nord, lui

faisaient traverser le fleuve Saint-Jean, dont le cours supérieur leur

aurait appartenu, et le faisaient aboutir à quarante-un milles de

Saint-Laurent, vers le 48e degré de latitude nord; car, selon eux, ce

n'était que là que l'on rencontrait les hautes terres désignées par le

traité de 1783, et tout le pays à l'ouest de cette ligne, en suivant les

hautes terres dans la même direction jusqu'à la source du Connecticut,

devait appartenir à l'Union. Les Anglais ne pouvaient accepter

bénévolement une telle décision, car cette ligne de frontières qui

traversait ainsi du sud au nord, presque dans toute son étendue, la

vaste péninsule formée par l'Océan, le golfe Saint-Laurent et le fleuve

du même nom, interrompait toute communication entre les provinces de la

Nouvelle-Ecosse et le Canada, entre Halifax et Québec, entre les riches

établissements de la baie de Fundy et le Saint-Laurent.

[Illustration: Carte]

La difficulté restait entière. On était convenu, de part et d'autre, par

le traité de Gand, qu'en cas de dissentiment, on déférerait le jugement

de la contestation à l'arbitrage d'un tiers. En conséquence, le roi des

Pays-Bas fut choisi pour arbitre en 1828. Sa sentence fut rendue et

communiquée aux intéressés dans les premiers jours du mois de janvier

1831. Ce n'était pas une interprétation des questions qu'il devait

résoudre, au moins quant au point principal; il proposait simplement une

transaction. Selon le roi des Pays-Bas, il était impossible de fixer

exactement l'angle nord-ouest de la Nouvelle-Ecosse qu'avait voulu

désigner le traité de 1783, car les cartes dont on s'était servi étaient

remplies d'erreurs; quant aux hautes terres, il était manifeste qu'il en

existait plusieurs lignes, mais aucune ne résistait aux objections. En

conséquence il proposait, comme le parti le plus juste et le plus

raisonnable, de substituer à la démarcation imaginaire du traité de 1783

une délimitation toute nouvelle, en tenant compte, autant que possible,

des convenances réciproques. Le gouvernement anglais se montra disposé à

accepter la décision de son allié, bien qu'elle allât à rencontre de ses

prétentions, et peu de jours après qu'elle lui eut été communiquée, lord

Palmerston envoya au ministre britannique à Washington l'acceptation de

son gouvernement.

Mais dans le même temps, le ministre des États-Unis à La Haye, M.

Preble, de l'État du Maine, en recevant la sentence du roi Guillaume, au

lieu de la transmettre purement et simplement à son gouvernement,

protesta contre cette sentence d'arbitrage, et sans attendre des

instructions ultérieures, partit aussitôt pour New-York, d'où il se

rendit dans l'État du Maine avant d'aller à Washington. Or, il y a dans

la Constitution fédérale des États-Unis un article qui interdit au

gouvernement fédéral la faculté de céder aucune portion de territoire

d'un Etat particulier sans le consentement de cet État. L'État du Maine

était le plus intéressé dans cette affaire; de sa décision dépendait le

rejet ou l'acceptation des propositions d'accommodement: encouragée par

la protestation de M. Preble, la législature du Maine prit les devants

sur la délibération du président et du congrès, et déclara que l'arbitre

avait dépassé la limite de ses droits, en substituant un compromis à

l'interprétation qu'on lui demandait.

Les dispositions du président et du cabinet étaient beaucoup plus

conciliantes, et s'il n'avait tenu qu'à eux, la transaction aurait été

acceptée; mais, aux États-Unis, le droit de ratifier les traités

appartient au Sénat. La convention proposée par le roi Guillaume lui fut

donc soumise. Une grande majorité se prononça pour le rejet de cette

sentence. Ce fut en vain que le président exprima le plus vif désir que

la convention fût acceptée; ce fut en vain que le comité des affaires

étrangères, auquel fut renvoyé le message, fit un rapport conforme à

l'opinion du président, le Sénat refusa sa ratification, et le

gouvernement fédéral se vit obligé de notifier au gouvernement anglais

qu'il regardait le jugement du roi des Pays-Bas comme non avenu; mais en

même temps il lui faisait espérer que la difficulté constitutionnelle

pourrait être levée au moyen d'un arrangement qui se négociait entre

l'État du Maine et le gouvernement fédéral. Le cabinet de Washington

s'était flatté d'un vain espoir. Il s'agissait d'obtenir de l'État du

Maine la cession du territoire contesté moyennant une indemnité

pécuniaire, et quand l'Union aurait été substituée aux droits de l'État

du Maine, le cabinet américain en aurait disposé pour le plus grand bien

de la république tout entière. Cette combinaison manqua. Le Maine

consentit, mais l'État de Massachusetts, dont le Maine n'était qu'un

démembrement, et dont il fallait obtenir l'autorisation comme

propriétaire de la moitié du terrain, refusa son adhésion à

l'arrangement proposé. De son côté, le gouvernement anglais, las de

faire des avances inutiles, déclara qu'il ne se considérait plus comme

lié par les offres réitérées qu'il avait faites, et qu'il ne

consentirait plus en aucun cas à accepter la ligne tracée par le roi des

Pays-Bas. De la sorte, la solution du différend fut encore indéfiniment

ajournée.

Les négociations n'étaient cependant pas rompues; mais elles faillirent

l'être par une simple querelle de juridiction entre le gouverneur de

l'État du Maine et le gouverneur de la colonie anglaise du

Nouveau-Brunswick, qui compliqua d'une manière fâcheuse la question du

territoire contesté, et dont les journaux ont retenti assez longtemps

pour qu'il soit inutile d'en rappeler les détails. Ce débat apaisé, les

deux gouvernements envoyèrent, chacun de son côté, des commissaires pour

explorer le territoire contesté, où manquaient tous les éléments

d'observations topographiques. «En arrivant sur le terrain de nos

opérations, disaient les deux officiers du génie anglais, dans le

rapport adressé par eux, en 1840, à lord Palmerston, nous apprîmes que

nous aurions à explorer un pays désert, où l'on ne rencontrait pas un

être humain, à l'exception de quelques pionniers et de quelques Indiens

errants occupés à la chasse. Ce désert n'a jamais été traversé par des

personnes capables de faire des observations exactes, de sorte que

toutes les cartes que nous avons vues sont incomplètes. Si nous n'avions

pas eu le bonheur d'engager à notre service deux Indiens intelligents,

dont les cartes informes étaient tracées sur l'écorce des arbres, nous

aurions perdu tout notre temps à couper des communications à travers des

forêts impénétrables.» Ces difficultés n'empêchèrent pas les

commissaires anglais d'arriver à une conclusion conforme aux prétentions

de leur gouvernement, et ils crurent avoir prouvé dans leur rapport que

la Grande-Bretagne avait un titre clair et inaliénable à la totalité du

territoire en litige. Dans le même temps, les commissaires envoyés par

les États-Unis étaient arrivés à une conclusion semblable en faveur des

prétentions de leur gouvernement, de sorte que, lorsque le ministère

tory arriva au pouvoir, la question était au même point qu'en 1840,

après tant de recherches et d'efforts pour arriver à un compromis.

Sir Robert Peel, au milieu des embarras de la situation, résolut de

terminer à tout prix et sans retard cette question, qui pouvait

compliquer d'une manière si fâcheuse sa position. Un plénipotentiaire

fut envoyé à Washington au commencement de l'année 1812, pour négocier

une transaction. C'était lord Ashburton, célèbre sous le nom d'Alexandre

Baring, chef de la plus puissante maison de banque et de commerce du

monde entier, et qui, par son mariage avec la fille d'un négociant de

Philadelphie, a d'étroites relations avec les États-Unis. Dès le début

des négociations, il devint évident que l'Angleterre avait hâte

d'arriver à une solution pacifique. Le cabinet de Washington a profité

de cette disposition, et a obtenu tout ce qu'exigeaient ses intérêts et

sa vanité. Adoptant pour base de l'arrangement la proposition faite en

1839 par lord Palmerston, de prendre la rivière Saint-Jean pour ligne

limitrophe, lord Ashburton a cédé aux États-Unis toute la partie du

territoire contesté, fertile, habitable et couverte des plus riches

forêts, et n'a réservé à l'Angleterre qu'un pays dont les neuf dixièmes

sont sans valeur. En un certain point, les deux rives du Saint-Jean sont

occupées par une colonie d'origine française, un des débris de l'Acadie.

Le plénipotentiaire anglais refusait sur ce seul point de prendre la

rivière pour limite, ne voulant pas couper en deux et placer sous des

lois différentes cet établissement; mais il a été forcé de céder devant

les exigences du cabinet américain, et la colonie de Madawaska a été

divisée. Une autre concession non moins importante lui a été imposée;

c'est la faculté accordée aux Américains de naviguer librement sur le

Saint-Jean jusqu'à la mer, à travers la province anglaise du

Nouveau-Brunswick. De plus, il a été stipulé que tous les produits non

manufacturés du pays arrosé par le Saint-Jean ou par ses tributaires

pourraient descendre la rivière jusqu'à la mer, et que les produits

américains, lorsqu'ils traverseraient le Nouveau-Brunswick, seraient

admis dans les ports de cette province comme des produits anglais. En

outre, l'Angleterre paie aux États du Maine et de Massachusetts une

indemnité de 300,000 dollars (environ 1,000,000 fr.). Par cet

arrangement, l'Angleterre s'assure, à la vérité, une ligne de

communication entre les possessions du Canada et le Nouveau-Brunswick et

la Nouvelle-Ecosse, mais elle a ouvert aux Américains un libre accès au

coeur même de ses provinces. Tel est en substance le traité conclu à

Washington le 9 août 1842, qu'ont imposé à l'Angleterre les embarras de

sa situation politique et financière. D'abord la Grande-Bretagne tout

entière l'a accueilli avec enthousiasme, comme terminant un différend

qui pouvait amener tôt ou tard un conflit entre deux nations dont le

plus grand intérêt est de demeurer en bonne intelligence; mais bientôt,

quand on a connu les détails du traité, la presse et le pays ont retenti

des plaintes des citoyens touchant les sacrifices faits à l'honneur et

aux intérêts de la Grande-Bretagne, par la _capitulation Ashburton_.

Cependant le sentiment de la nécessité de conserver entre les deux pays

la bonne intelligence, a fait taire ce mécontentement, et la discussion

que lord Palmerston a voulu soulever récemment, dans la Chambre des

Communes, au sujet de ce traité, a tourné entièrement à l'avantage du

ministère.

Tribunaux.

L'Illustration, No. 0006, 8 Avril 1843 · 第 4 / 16 题