Oui, cette tribune, M. Louis Bonaparte l'a renversée. Cette puissance
créée par nos grands enfantements révolutionnaires, il l'a brisée,
broyée, écrasée, déchirée à la pointe des bayonnettes, foulée aux pieds
des chevaux. Son oncle avait émis un aphorisme: Le trône, c'est une
planche recouverte de velours; lui a émis le sien: La tribune, c'est une
planche recouverte d'une toile sur laquelle on lit: _Liberté, égalité,
fraternité_ Il a jeté la planche et la toile, et la liberté, et
l'égalité, et la fraternité, au feu d'un bivouac. Un éclat de rire des
soldats, un peu de fumée, et tout a été dit.
Est-ce vrai? Est-ce possible? Cela s'est-il passé ainsi? Une telle chose
a-t-elle pu se voir? Mon Dieu, oui; c'est même fort simple. Pour couper
la tête de Cicéron et clouer ses deux mains sur les rostres, il suffit
d'une brute qui ait un couperet et d'une autre brute qui ait des clous
et un marteau.
La tribune était pour, la France trois choses: un moyen d'initiation
extérieure, un procédé de gouvernement intérieur, une gloire. Louis
Bonaparte a supprimé l'initiation. La France enseignait les peuples, et
les conquérait par l'amour; à quoi bon? Il a supprimé le mode de
gouvernement, le sien vaut mieux. Il a soufflé sur la gloire, et l'a
éteinte. De certains souffles ont cette propriété.
Du reste, attenter à la tribune, c'est un crime de famille. Le premier
Bonaparte l'avait déjà commis, mais du moins ce qu'il avait apporté à la
France pour remplacer cette gloire, c'était de la gloire, non de
l'ignominie.
Louis Bonaparte ne s'est pas contenté de renverser la tribune. Il a
voulu la ridiculiser. C'est un effort comme un autre. C'est bien le
moins, quand on ne peut pas dire deux mots de suite, quand on ne
harangue que le cahier à la main, quand on est bègue de parole et
d'intelligence, qu'on se moque un peu de Mirabeau! Le général Ratapoil
dit au général Foy: tais-toi, bavard! Qu'est-ce que c'est que ça, la
tribune? s'écrie M. Bonaparte Louis; c'est du «parlementarisme»! Que
dites-vous de parlementarisme? Parlementarisme me plaît. Parlementarisme
est une perle. Voilà le dictionnaire enrichi. Cet académicien de coups
d'état fait des mots. Au fait, on n'est pas un barbare pour ne pas semer
de temps en temps un barbarisme. Lui aussi est un semeur; cela germe
dans la cervelle des niais. L'oncle avait «les idéologues»; le neveu a
«les parlementaristes». Parlementarisme, messieurs, parlementarisme,
mesdames. Cela répond à tout. Vous hasardez cette timide
observation:--Il est peut-être fâcheux qu'on ait ruiné tant de familles,
déporté tant d'hommes, proscrit tant de citoyens, empli tant de
civières, creusé tant de fosses, versé tant de sang...--Ah çà! réplique
une grosse voix qui a l'accent hollandais, vous regrettez donc le
«parlementarisme»? Tirez-vous de là. Parlementarisme est une trouvaille.
Je donne ma voix à M. Louis Bonaparte pour le premier fauteuil vacant à
l'institut. Comment donc! mais il faut encourager la néologie! Cet homme
sort du charnier, cet homme sort de la morgue, cet homme a les mains
fumantes comme un boucher, il se gratte l'oreille, sourit, et invente
des vocables comme Julie d'Angennes. Il marie l'esprit de l'hôtel de
Rambouillet à l'odeur de Montfaucon. C'est rare. Nous voterons pour lui
tous les deux, n'est-ce pas, monsieur de Montalembert?