VIII

Oui, cette tribune, M. Louis Bonaparte l'a renversée. Cette puissance

créée par nos grands enfantements révolutionnaires, il l'a brisée,

broyée, écrasée, déchirée à la pointe des bayonnettes, foulée aux pieds

des chevaux. Son oncle avait émis un aphorisme: Le trône, c'est une

planche recouverte de velours; lui a émis le sien: La tribune, c'est une

planche recouverte d'une toile sur laquelle on lit: _Liberté, égalité,

fraternité_ Il a jeté la planche et la toile, et la liberté, et

l'égalité, et la fraternité, au feu d'un bivouac. Un éclat de rire des

soldats, un peu de fumée, et tout a été dit.

Est-ce vrai? Est-ce possible? Cela s'est-il passé ainsi? Une telle chose

a-t-elle pu se voir? Mon Dieu, oui; c'est même fort simple. Pour couper

la tête de Cicéron et clouer ses deux mains sur les rostres, il suffit

d'une brute qui ait un couperet et d'une autre brute qui ait des clous

et un marteau.

La tribune était pour, la France trois choses: un moyen d'initiation

extérieure, un procédé de gouvernement intérieur, une gloire. Louis

Bonaparte a supprimé l'initiation. La France enseignait les peuples, et

les conquérait par l'amour; à quoi bon? Il a supprimé le mode de

gouvernement, le sien vaut mieux. Il a soufflé sur la gloire, et l'a

éteinte. De certains souffles ont cette propriété.

Du reste, attenter à la tribune, c'est un crime de famille. Le premier

Bonaparte l'avait déjà commis, mais du moins ce qu'il avait apporté à la

France pour remplacer cette gloire, c'était de la gloire, non de

l'ignominie.

Louis Bonaparte ne s'est pas contenté de renverser la tribune. Il a

voulu la ridiculiser. C'est un effort comme un autre. C'est bien le

moins, quand on ne peut pas dire deux mots de suite, quand on ne

harangue que le cahier à la main, quand on est bègue de parole et

d'intelligence, qu'on se moque un peu de Mirabeau! Le général Ratapoil

dit au général Foy: tais-toi, bavard! Qu'est-ce que c'est que ça, la

tribune? s'écrie M. Bonaparte Louis; c'est du «parlementarisme»! Que

dites-vous de parlementarisme? Parlementarisme me plaît. Parlementarisme

est une perle. Voilà le dictionnaire enrichi. Cet académicien de coups

d'état fait des mots. Au fait, on n'est pas un barbare pour ne pas semer

de temps en temps un barbarisme. Lui aussi est un semeur; cela germe

dans la cervelle des niais. L'oncle avait «les idéologues»; le neveu a

«les parlementaristes». Parlementarisme, messieurs, parlementarisme,

mesdames. Cela répond à tout. Vous hasardez cette timide

observation:--Il est peut-être fâcheux qu'on ait ruiné tant de familles,

déporté tant d'hommes, proscrit tant de citoyens, empli tant de

civières, creusé tant de fosses, versé tant de sang...--Ah çà! réplique

une grosse voix qui a l'accent hollandais, vous regrettez donc le

«parlementarisme»? Tirez-vous de là. Parlementarisme est une trouvaille.

Je donne ma voix à M. Louis Bonaparte pour le premier fauteuil vacant à

l'institut. Comment donc! mais il faut encourager la néologie! Cet homme

sort du charnier, cet homme sort de la morgue, cet homme a les mains

fumantes comme un boucher, il se gratte l'oreille, sourit, et invente

des vocables comme Julie d'Angennes. Il marie l'esprit de l'hôtel de

Rambouillet à l'odeur de Montfaucon. C'est rare. Nous voterons pour lui

tous les deux, n'est-ce pas, monsieur de Montalembert?

Napoléon Le Petit · 第 79 / 123 题