Donc «le parlementarisme», c'est-à-dire la garantie des citoyens, la
liberté de discussion, la liberté de la presse, la liberté individuelle,
le contrôle de l'impôt, la clarté dans les recettes et dans les
dépenses, la serrure de sûreté du coffre-fort public, le droit de savoir
ce qu'on fait de votre argent, la solidité du crédit, la liberté de
conscience, la liberté des cultes, le point d'appui de la propriété, le
recours contre les confiscations et les spoliations, la sécurité de
chacun, le contrepoids à l'arbitraire, la dignité de la nation, l'éclat
de la France, les fortes moeurs des peuples libres, l'initiative
publique, le mouvement, la vie, tout cela n'est plus. Effacé, anéanti,
disparu, évanoui! Et cette «délivrance» n'a coûté à la France que
quelque chose comme vingt-cinq millions partagés entre douze ou quinze
sauveurs et quarante mille francs d'eau-de-vie par brigade! Vraiment, ce
n'est pas cher; ces messieurs du coup d'état ont fait la chose au
rabais.
Aujourd'hui c'est fait, c'est parfait, c'est complet. L'herbe pousse au
palais Bourbon. Une forêt vierge commence à croître entre le pont de la
Concorde et la place Bourgogne. On distingue dans la broussaille la
guérite d'un factionnaire. Le corps législatif épanche son urne dans les
roseaux et coule au pied de cette guérite avec un doux murmure.
Aujourd'hui c'est terminé. Le grand oeuvre est accompli. Et les résultats
de la chose! Savez-vous bien que messieurs tels et tels ont gagné des
maisons de ville et des maisons des champs rien que sur le chemin de fer
de ceinture? Faites des affaires, gobergez-vous, prenez du ventre; il
n'est plus question d'être un grand peuple, d'être un puissant peuple,
d'être une nation libre, d'être un foyer lumineux; la France n'y voit
plus clair. Voilà un succès. La France vote Louis-Napoléon, porte
Louis-Napoléon, engraisse Louis-Napoléon, contemple Louis-Napoléon,
admire Louis-Napoléon, et en demeure stupide. Le but de la civilisation
est atteint.
Aujourd'hui plus de tapage, plus de vacarme, plus de parlage, de
parlement et de parlementarisme. Le corps législatif, le sénat, le
conseil d'état sont des bouches cousues. On n'a plus à craindre de lire
un beau discours le matin en s'éveillant. C'en est fait de ce qui
pensait, de ce qui méditait, de ce qui créait, de ce qui parlait, de ce
qui brillait, de ce qui rayonnait dans ce grand peuple. Soyez fiers,
français! Levez la tête, français! Vous n'êtes plus rien, et cet homme
est tout. Il tient dans sa main votre intelligence comme un enfant tient
un oiseau. Le jour où il lui plaira, il donnera le coup de pouce au
génie de la France. Ce sera encore un vacarme de moins. En attendant,
répétons-le en choeur: plus de parlementarisme, plus de tribune. Au lieu
de toutes ces grandes voix qui dialoguaient pour l'enseignement du
monde, qui étaient l'une l'idée, l'autre le fait, l'autre le droit,
l'autre la justice, l'autre la gloire, l'autre la foi, l'autre
l'espérance, l'autre la science, l'autre le génie, qui instruisaient,
qui charmaient, qui rassuraient, qui consolaient, qui encourageaient,
qui fécondaient, au lieu de toutes ces voix sublimes, qu'est-ce qu'on
entend dans cette nuit noire qui couvre la France? Le bruit d'un éperon
qui sonne et d'un sabre qui traîne sur le pavé.
Alléluia! dit M. Sibour. Hosanna! répond M. Parisis.