IX

Donc «le parlementarisme», c'est-à-dire la garantie des citoyens, la

liberté de discussion, la liberté de la presse, la liberté individuelle,

le contrôle de l'impôt, la clarté dans les recettes et dans les

dépenses, la serrure de sûreté du coffre-fort public, le droit de savoir

ce qu'on fait de votre argent, la solidité du crédit, la liberté de

conscience, la liberté des cultes, le point d'appui de la propriété, le

recours contre les confiscations et les spoliations, la sécurité de

chacun, le contrepoids à l'arbitraire, la dignité de la nation, l'éclat

de la France, les fortes moeurs des peuples libres, l'initiative

publique, le mouvement, la vie, tout cela n'est plus. Effacé, anéanti,

disparu, évanoui! Et cette «délivrance» n'a coûté à la France que

quelque chose comme vingt-cinq millions partagés entre douze ou quinze

sauveurs et quarante mille francs d'eau-de-vie par brigade! Vraiment, ce

n'est pas cher; ces messieurs du coup d'état ont fait la chose au

rabais.

Aujourd'hui c'est fait, c'est parfait, c'est complet. L'herbe pousse au

palais Bourbon. Une forêt vierge commence à croître entre le pont de la

Concorde et la place Bourgogne. On distingue dans la broussaille la

guérite d'un factionnaire. Le corps législatif épanche son urne dans les

roseaux et coule au pied de cette guérite avec un doux murmure.

Aujourd'hui c'est terminé. Le grand oeuvre est accompli. Et les résultats

de la chose! Savez-vous bien que messieurs tels et tels ont gagné des

maisons de ville et des maisons des champs rien que sur le chemin de fer

de ceinture? Faites des affaires, gobergez-vous, prenez du ventre; il

n'est plus question d'être un grand peuple, d'être un puissant peuple,

d'être une nation libre, d'être un foyer lumineux; la France n'y voit

plus clair. Voilà un succès. La France vote Louis-Napoléon, porte

Louis-Napoléon, engraisse Louis-Napoléon, contemple Louis-Napoléon,

admire Louis-Napoléon, et en demeure stupide. Le but de la civilisation

est atteint.

Aujourd'hui plus de tapage, plus de vacarme, plus de parlage, de

parlement et de parlementarisme. Le corps législatif, le sénat, le

conseil d'état sont des bouches cousues. On n'a plus à craindre de lire

un beau discours le matin en s'éveillant. C'en est fait de ce qui

pensait, de ce qui méditait, de ce qui créait, de ce qui parlait, de ce

qui brillait, de ce qui rayonnait dans ce grand peuple. Soyez fiers,

français! Levez la tête, français! Vous n'êtes plus rien, et cet homme

est tout. Il tient dans sa main votre intelligence comme un enfant tient

un oiseau. Le jour où il lui plaira, il donnera le coup de pouce au

génie de la France. Ce sera encore un vacarme de moins. En attendant,

répétons-le en choeur: plus de parlementarisme, plus de tribune. Au lieu

de toutes ces grandes voix qui dialoguaient pour l'enseignement du

monde, qui étaient l'une l'idée, l'autre le fait, l'autre le droit,

l'autre la justice, l'autre la gloire, l'autre la foi, l'autre

l'espérance, l'autre la science, l'autre le génie, qui instruisaient,

qui charmaient, qui rassuraient, qui consolaient, qui encourageaient,

qui fécondaient, au lieu de toutes ces voix sublimes, qu'est-ce qu'on

entend dans cette nuit noire qui couvre la France? Le bruit d'un éperon

qui sonne et d'un sabre qui traîne sur le pavé.

Alléluia! dit M. Sibour. Hosanna! répond M. Parisis.

Napoléon Le Petit · 第 80 / 123 题